RÉUNIONS CHEZ ETIENNE
qui constituèrent cette société. Liés entre eux d'amitié, ces jeunes gens en témoignaient une sincère à Etienne, bien qu'il eût le double de leur âge, et ils se plaisaient à causer chez lui en toute liberté sur tous les sujets de littérature française et étrangère et môme de politique. Grâce à Sautelet doué d'une grande activité et qui fréquentait beaucoup de monde, la réunion du dimanche ne tarda pas à devenir plus nombreuse. Ce n'était pas par invitation directe qu'on y était admis, mais sur la proposition d'un des membres de cette espèce de club, approuvée ou rejetée par la société. Toutefois le désir des postulants, du moment qu'ils étaient hommes d'honneur et d'esprit, suffisait pour que la réception se fit tout aussitôt et simplement. En peu de temps, la société du dimanche se compléta donc, et on y vit figurer Marest, Beyle, Courier et Viollet-le-Duc, puis successivement Mérimée, A. de Jussieu, Duvergier de Haurane, Vitet, Mignet, Rémusat, Aubernon, Dubois d'Angers, Artaud, Guizard, Jacquemont, du Gas, Montbei, Cerclet, Cavé et Diltemer, le comte de Gasparin, Coquerel, Taschereau.
On se borne ici à signaler les noms de diverses personnes, sur plusieurs desquelles on aura l'occasion de revenir.
On fera seulement observer que la plupart d'entre elles, à cette époque de la Restauration (mai 1823), manifestaient déjà, à l'égard du gouvernement de Louis XVIII, une opposition dont la violence, croissant toujours avec les fautes commises en politique, devait conduire aux événements de 4 830 ; et que, comme résultat secondaire de cette lièvre principale, on était disposé à changer radicalement les principes sur lesquels avait reposé jusque-là la culture des lettres et des arts. Telle était la disposition d'esprit où se trouvait la jeunesse intelligente et instruite en France, lorsque Etienne partit pour l'Italie.
L'oiseau, au lever de l'aurore, ue s'élance pas avec plus de joie dans les plaines de l'air, que n'en ressentit Etienne quittant Paris pour se diriger vers l'Italie.
On ne voyageait pas alors avec autant de rapidité que sur nos roules ferrées, et en 1823 c'était une assez grosse affaire que d'aller outre-mont. Ce fut encore un moment qui marqua dans la vie d'Etienne que celui où, descendant le revers du Simplon par le terrible Val de Vedro, il aperçut les premières constructions italiennes du village de Crévola. Là, en traversant un pont d'une hauteur prodigieuse et après avoir jeté un dernier regard sur l'embouchure de la sombre vallée, tout à coup l'Italie lui apparut dans un lointain lumineux ; il se sentit rajeuni de vingt ans.
Son premier séjour sous ce ciel nouveau eut lieu à Baveno, sur les bords du lac Majeur. Après deux jours de repos, de promenades et de rêveries, fidèle à l'engagement qu'il avait pris avec les frères Berlin, Élienne écrivit de ce village, en date du 8 juin 4823, la première des lettres sur l'Italie adressées à un Parisien qui, en réalité, était Bertin-Devaux; et, autant dans l'intention d'indiquer la disposition de son esprit que pour consacrer le souvenir du Lycée français, où les premiers essais de sa plume avaient été accueillis, il mit pour épigraphe à ses Lettres sur l'Italie ces paroles de Virgile : « Dulces anteomnia Musée, » qu'il a inscrites de nouveau en tête de ces souvenirs.