FLORENCE
Trois ou quatre Florentins, spirituels et instruits, se réunissaient souvent chez Audin, pour faire la conversation à laquelle Étienne prit successivement plus de part, grâce à la complaisance que mirent ses interlocuteurs à lui aplanir les difficultés de leur langue. Ce fut môme pendant ces causeries, parfois savantes, qu'on lui fit connaître les précieuses chroniques florentines, écrites de 1280 à 4574,qu'Audin lui procura, et qui, plus tard, ont servi de fondement à l'ouvrage qu'il publia en 4837, sous le titre de Florence et ses vicissitudes.
L'objet principal des études d'Étienne étant la vieille Florence, il se tint dans les lieux publics, parcourut les rues, les campagnes environnantes, là enfin où la simplicité, la rudesse môme des mœurs contribuent à conserver intacts les traits de la physionomie nationale et le véritable caractère de la langue. Quant aux relations que le hasard fait naître, outre celles qu'il eut avec Audin et les personnes qui fréquentaient sa maison, il fit connaissance avec le comte des Bardi, homme aimable et plein d'esprit, et il eut d'assez fréquentes conversations, sur les bords de l'Arno, avec deux chanoines fort instruits dont il n'a jamais su les noms.
La maison qu'il fréquenta avec quelque assiduité était celle de Fabre, habile peintre français, l'un des plus anciens élèves de L. David. Cet artiste, surpris en Italie par la révolution de 1789, dont il n'accepta pas les principes, exilé volontaire, s'établit en ce pays où il a passé presque toute sa vie. En 1823, lorsque Étienne le vit à Florence, il souffrait cruellement de la goutte et, chaque jour, la comtesse d'Albany venait passer trois ou quatre heures de la matinée près de lui. Fabre possédait une précieuse galerie de tableaux, qu'il avait formée, et une bonne partie de la bibliothèque d'Alfieri que le poète lui avait léguée. Une longue amitié avait régné entre ces trois personnes
tant que vécut Àlûeri; et après sa mort ce lien, en se simplifiant, avait donné plus de force à l'affection que se portaient les deux survivants.
Quand Etienne fit connaissance avec ces deux personnes, Alfieri n'existait plus depuis treize ans, Fabre approchait de la soixantaine et la comtesse d'Albany était arrivée à cet âge où l'altération des traits, chez les femmes, ne laisse plus trace de la beauté et des agréments de la jeunesse. Intelligente, ayant surtout l'aisance qui s'acquiert dans la société d'un monde choisi, elle donnait alors l'idée qu'elle dût attacher à elle par la bonté de son caractère, plutôt que par les qualités brillantes de l'esprit.
La goutte retint Fabre au lit presque tout le temps du séjour d'Étienne à Florence; et la comtesse pria le voyageur de venir aussi souvent qu'il pourrait pour distraire le malade. Pendant ses visites, il s'établissait entre madame d'Albany et Élienne une lutte tacite dans laquelle le Parisien curieux demeurait ordinairement vaincu. Avec le désir de profiter des entretiens de cette dame pour recueillir des renseignements sur la haute société florentine, qui fréquentait sa maison l'hiver, Élienne employait tout son art afin d'amener la conversation sur ce sujet ; mais la comtesse de son côté, aussi curieuse au moins de savoir des nouvelles du monde de Paris, adres- . sait sur ce point des questions si directes à Etienne que la politesse exigeait qu'il y répondît. D'auditeur qu'il eût voulu rester, à son grand regret, il était donc forcé d'entretenir la conversation.
A travers les ravages exercés par le temps sur les traits de la comtesse , apparaissaient encore des impressions que le temps n'avait pu éteindre. Quand les douleurs moins vives de l'artiste goutteux permettaient qu'il s'assoupît, madame d'Albany et Etienne passaient dans la
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bibliothèque composée de livres qui avaient appartenu à Alficri. Etienne, curieux de les connaître, en faisait l'examen, et la comtesse ne laissait point échapper cette occasion de les toucher, et d'en faire admirer la beauté. Les volumes qui contiennent les écrits du grand poëte, que lui-même a fait imprimer et relier, étaient pour elle l'objet d'une espèce de culte. Elle les prenait avec précaution de dessus les rayons, et après les avoir tournés dans tous les sens, les ouvrait lentement, faisait remarquer la beauté des caractères, la perfection des reliures, puis les mettait entre les mains d'Étienne afin qu'il pût les apprécier plus à l'aise. L'intérêt réel que prenait Étienne à visiter cette bibliothèque, précieuse en ellemême et qui le devenait encore plus par le souvenir de son premier possesseur, parut toucher la comtesse, et un jour, pendant une revue de ces livres, elle lui dit: « Je voudrais bien que vous emportassiez un souvenir de notre grand poëte. » Puis ,tirant deux volumes des rayons, elle se dirigea avec Étienne vers la chambre de Fabre, puis s'étant assise dans son grand fauteuil près du chevet du malade: «Je pense, lui dit-elle, que vous approuverez ce que je désire faire? Voici deux ouvrages de notre Alfieri, que vous avez doubles; voulez-vous faire cadeau a Étienne de ces deux exemplaires ? Il vous en sera fort reconnaissant, j'en suis certaine. » Fabre prit les deux volumes, les ouvrit pour en lire les litres et les rendit en souriant à madame d'Albany qui les mit entre les mains d'Etienne.
Cette petite galanterie n'était peut-être pas complètement désintéressée. En effet, quelques jours après, Fabre se sentant mieux fit voir en détail les tableaux de sa galerie à Étienne et, en présence de la comtesse, lui dit : « Que n'ayant point de parents, son intention était de léguer cette précieuse collection à sa ville natale, Mon-
tauban. » Madame d'Albany fit un signe approbatif, et tous deux prièrent Etienne de faire connaître, par l'intermédiaire du Journal des Débats, cette disposition testamentaire et l'importance de la galerie *.
Ces relations agréables, intéressantes môme, ne satisfaisaient cependant pas la curiosité que Courier, le spirituel auteur des pamphlets, avait fait naître dans l'esprit d'Élienne pendant leurs entretiens à Paris sur l'amie d'Alfieri. L'occasion d'apprendre les bruits qui couraient sur cette personne se présenta cependant dans la boutique du libraire Audin. Parmi les causeurs qui s'y réunissaient, se trouvait un vieux Florentin, grand collecteur d'anecdotes ; quelques mots ayant été lancés en sa présence sur la comtesse d'Albany : « Oh ! c'est une grande damel une très-grande dame, dit-il, malgré la vie bien humble qu'elle mène aujourd'hui1 ! Princesse de Stolberg, une intrigue ourdie à Versailles lui fit épouser le fameux prétendant à la couronne d'Angleterre, Charles-Edouard Stuart, qui avait plus du double de son âge. Après avoir fait des prodiges d'audace et de valeur pour rentrer dans ses droits, ce prince vaincu à Culloden, et enfin expulsé de France, du Venaissin et de Venise, vint s'établir h Florence avec sa femme. Bref, ce malheureux homme, à bout de ses illusions, fatigué de tant de luttes et cédant
1 L'article qui annonçait cette généreuse donation fut inséré dans le numéro du 9 août 1824, du Journal des Débats.
1 Louise-Maximilienne-Caroline, princesse de Stolberg, Anglaise de race, petite-fille de Thomas Bruce, second duc d'Aylesbury, alliée aux ducs de Chandos et de Richemond. En 1688, Aylesbury fut enfermé à la tour de Londres. Rendu à la liberté, il s'exila à Bruxelles où il épousa Charlotte, comtesse de Sann dont il eut une fille unique, Charlotte-Marie. Celle-ci, mariée en 1722 à un prince de l'Empire, le prince de Horn, en eut cinq enfants dont le dernier fut Louise de Stolberg, qui prit en dernier lieu la qualité et le nom de comtesse d'Albany.
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au découragement, se livra, pour s'étourdir, à la passion la plus abrutissante; il s'enivrait.
« Louise de Stolberg avait alors vingt-cinq ans. « Des yeux très-noirs et pleins d'une douce flamme, joints, chose rare, nous dit Alfieri dans ses mémoires, à une peau très-blanche et à des cheveux blonds, donnait à sa beauté un éclat dont il était difficile d'éviter le charme. Enfin, ajoute le poëte, elle avait le caractère d'un ange ; mais des circonstances domestiques, désagréables, pénibles, ne lui permettaient pas de jouir de la satisfaction qu'elle méritait. » Or sous le voile de ce langage, voici, dit-on, quelle est la vérité : Charles-Edouard, plus que septuagénaire, était naturellement jaloux d'une femme dans tout l'éclat de sa jeunesse. Qu'il eût dissimulé ses inquiétudes, on l'eût plaint;' mais quand le cerveau de cet homme était enflammé par l'ivresse, que sa jalousie se changeait en fureur et qu'il battait sa jeune femme, ces circonstances domestiques désagréables, comme les qualifie le poëte, étaient effectivement odieuses, et expliquent, si elles ne la justifient pas, la résolution que prit la femme du dernier des Stuart, de rompre avec un pareil époux,
« Ici, dit le Florentin, il y a deux versions sur la manière dont cet événement s'est passé : celle d'Alfieri, qui raconte les longs efforts qu'il a faits pour éviter de se trouver avec une personne dont la vue seule avait laissé une si vive impression en son âme; l'autre, d'nn caractère romanesque et môme assez bouffon, mais qui cadre cependant assez bien avec le caractère violent et bizarre du poëte. On prétend donc que la jeune princesse, retenue par son jaloux brutal, s'échappait parfois de son palais pour jouir de quelques instants de liberté et satisfaire le goût qu'elle avait pour les arts. Un jour que, dans une des galeries de Florence, elle était arrêtée devant un por-
Irait en pied du roi de Suède Charles XII, elle lit la remarque « que le costume adopté par le prince ne manquait pas de grâce. » Placé derrière elle, Alfieri l'entendit, et le surlendemain notre poëto, vétu à la Charles XII, se promenait sous le balcondela princesse àlaquelleil n'avait pas été encore présenté. On assure, continua le narrateur, que cette hardiesse incroyable, loin de blesser la femme de Charles-Edouard, lui tourna la tête, et que dans son entourage on résolut de la soustraire à la tyrannie grossière de son époux. Il fut décidé que Ton ferait une promenade, et Ton prit pour prétexte de visiter un couvent de religieuses. Une amie de la princesse, sa confidente intime, une certaine dame Orlandini, ayant préparé d'avance la scène qu'on se proposait de jouer, elle et son mari montèrent en voiture avec la princesse et son vieux jaloux, pour accomplir le prétendu pèlerinage. Arrivés au couvent, les deux dames en montèrent lestement les degrés, tandis que le signor Orlandini soutenait le vieux prince qui ne se traînait qu'avec peine, pour gagner l'entrée du lieu saint. Mais la porte, ouverte pour les dames, se ferma brusquement sur les hommes. Le vieil Edouard devint furieux ; mais tout avait été calculé d'avance ; et quand on lui eût laissé passer sa rage en frappant à la porte à coups redoublés, l'abbesse parut enfin et déclara à Charles-Edouard que la princesse ayant pris asile dans son couvent, il ne devait plus compter sur elle. C'est de cette époque, ajouta le Florentin, qu'il paraît que date la liaison de la princesse avec Alfieri. Elle prit le nom de comtesse d'Albany et alla d'abord habiter le palais du cardinal d'York, son frère, homme d'esprit très-mondain, très-aimable, et qui, selon toute apparence, ferma les yeux sur la conduite de son alliée, si, en raison du laisser-aller du clergé en ce temps, il n'avait pas autorisé l'abbesse ii démarier la princesse. »