ACADÉMIE DE LA CRUSCA
Aucun homme de lettres ne fréquentait la maison de Fabre, et dans Florence, à cette époque, quoique Ton rencontrât beaucoup de personnes distinguées par leur esprit et leur érudition, nulle d'entre elles n'avait une véritable renommée. Dans cette absence de noms célèbres, Etienne eut l'idée d'assister à une séance de l'Académie délia Crusca, espérant trouver là quelques hommes de talent inconnus du vulgaire *.
Les séances académiques non-seulement se tiennent sans pompe, mais avec la plus grande simplicité. Ce salon n'est môme pas meublé, car Élienne vit apporter la veille les chaises et les banquettes en bois, sur lesquelles le public devait s'asseoir. Au fond du salon était une chaire également en bois, réservée pour le président, et près d'elle une table et un siège pour le secrétaire. Nul avis n'est donné d'avance au public pour ces réunions ; on y assiste sans avoir demandé ni reçu de billet, en sorte que l'on est bien sûr que ceux qui s'y rendent viennent attirés par l'amour de la science ou par curiosité. Poussé par ce double motif, Étienne se mit donc au nombre des assistants, qui étaient loin de former une foule compacte, en face de douze académiciens entre lesquels siégeait le président. Le chanoine Bencini et l'abbé Zannoni lurent chacun un discours sur le caractère et l'excellence de la langue toscane. L'abbé s'étendit surtout sur les travaux de l'Académie délia Crusca, sur le dictionnaire dont les membres de cette société savante ont donné successivement plusieurs éditions, et sur les corrections qu'ils ont
* Les réunions des académiciens ont lieu dans l'ancien palais Médicis, bâti en 1430 et orné depuis par le marquis Riccardi, à qui il fut vendu par le grand-duc Ferdinand II. Depuis 1814 ce palais est devenu impérial; il renferme une bibliothèque fort précieuse où le public est admis.
pris soin de faire. L'académicien parla ensuite des critiques injustes, selon lui, que Ton exerçait contre ce grand ouvrage, et s'éleva avec vivacité contre celles faites par des hommes qui, sans droits suffisants, s'arrogent celui de juger d'une langue qu'ils ne connaissent pas parfaitement. Ayant soin de relever plusieurs erreurs commises par ces critiques, il signala, entre autres, l'ouvrage d'un écrivain de Milan, célèbre alors, mais dont le nom n'est pas resté gravé dans la mémoire d'Étienne, comme la production d'un homme qui pourrait bien avoir encore plus d'orgueil que de savoir; enfin, dans sa péroraison, l'abbé Zannoni, encouragé par le succès de sa sortie un peu véhémente qui flattait l'orgueil des auditeurs florentins, dit nettement qu'il était absolument impossible d'écrire l'italien avec pureté quand on n'avait pas habité longtemps la Toscane, ou au moins fréquenté des Toscans. Cette séance, qui ne fut rien moins qu'agréable aux auditeurs nés dans les autres états de l'Italie, avait évidemment pour objet de repousser la critique acerbe du poëte de Milan qui, dans une brochure dont le prétexte était de faire des observations sur le Banquet (convito) de Dante, s'emparait du rôle de grammairien et relevait, selon ses idées, les erreurs, les fautes dans lesquelles tombent journellement les Cruscanti.
En réalité le dictionnaire délia Crusca fait naître en Italie des critiques et des plaintes analogues à celles qui se renouvellent en France toutes les fois que notre Académie donne une nouvelle édition du sien. Au delà des monts comme chez nous, on trouve les définitions insuffisantes, les citations trop rares, et surtout on se plaint du nombre restreint des écrivains sur l'autorité desquels on s'appuie pour admettre ou rejeter telle locution, tel idiotisme ou telle expression. La sévérité de la Crusca, en ces matières, va presque jusqu'à la tyrannie; et tout écri-