ACADÉMIE FRANÇAISE ET DE LA CRUSCA
vain toscan, qui se pique d'écrire purement sa langue, se fait un scrupule d'employer un mot dont Dante, Pétrarque, Bocace et les auteurs de cette époque n'ont pas fait usage. Ce rigorisme, qui gênait peu les auteurs florentins en 4823, parce qu'ils ne s'occupaient que de discussions scientiûques et grammaticales, déplaisait fort au contraire aux Milanais, qui, plus disposés à se laisser aller au cours de leur imagination, rejetaient les entraves que la Crusca voulait mettre à l'expression, en employant le dialecte lombard très-peu sévère, il est vrai, mais qui leur fournissait des mots et des locutions pour exprimer des idées nouvelles.
Au fond, la question des langues est la môme à Florence qu'à Paris; l'Académie française et celle de la Crusca sont des espèces de douanes instituées pour arrêter les mots et les locutions que la contrebande introduit incessamment. Il y a seulement cette différence entre les académiciens de Paris et ceux de Florence, que ces derniers, formant leur goût et appuyant leurs décisions sur des écrits classiques des xme, xive et xv° siècles, complètement en dehors du cours des idées et des invitions qui se sont développées depuis 4 500 , il en résulte que la Crusca laisse des lacunes immenses dans son dictionnaire, et que la langue usuelle, la langue avec laquelle on entretient les relations journalières, se gonfle de jour en jour d'éléments étrangers qui dénaturent son véritable caractère.
En France, la langue se trouve dans des conditions analogues, mais la maladie est beaucoup moins avancée, par la raison que les plus anciens des écrivains qui ont fixé l'idiome que nous parlons encore, Corneille, Pascal, de Lafontaine, Molière, Bossuetet Racine, ne remontent pas à plus de deux siècles et demi. Or il est certain qu'en mettant à part cette foule de mots scientifiques, tech-
niques auxquels donnent lieu le développement de tant de connaissances spéciales, la langue, dite de Louis XIV, se prête bien largement encore à exprimer les idées les plus délicates ou les plus énergiques qui résultent de l'élude de la philosophie, des combinaisons de la politique, de la culture de tous les modes littéraires et de la politesse. Aussi, malgré les licences excessives de quelques-uns des novateurs téméraires de nos jours, s'est-il conservé un bataillon sacré d'écrivains français, qui, sans avoir recours au néologisme, savent très-bien exposer encore les idées et les faits nouveaux avec les seule.s ressources de la langue du xvne siècle.
Pour tirer quelque résultat de la comparaison qui vient d'être établie, il faut considérer que Dante venait au monde il y a sept siècles (1265), tandis que la naissance de Pierre Corneille (1606) ne le sépare de nous que de deux cent cinquante et quelques années. Il ne faut pas être profond philologue pour savoir que le temps, qui altère et détruit tout, n'épargne pas plus les langues que le reste ; on peut donc, au moins par analogie, en conclure que la langue française peut être encore travaillée pendant quatre siècles par des révolutions de tous genres, avant qu'elle en arrive à l'état de délabrement où est celle de l'Italie.
Tout en reconnaissant la sagacité scientifique des académiciens de la Crusca, il est certain qu'Etienne s'instruisait davantage et beaucoup plus agréablement au milieu de la boutique d'Audin, en causant de l'histoire et de la littérature de Florence avec les paresseux, gens de goût, qui la fréquentaient. Parmi les livres dont on lui conseillait plus particulièrement la lecture, la Vita nuova de Dante était celui dont on lui parlait avec le plus de chaleur. « Puisque vous étudiez Dante et que vous désirez pénétrer le sens de ses ouvrages, lui disait-on, lisez