LA VITA NUOVA
donc le premier qu'il ait écrit, celui que Ton peut considérer comme la pierre d'angle qui lui a servi à élever son grand monument littéraire. »
Les occupations d'Étienne lui firent oublier momentanément la recherche delà Vita nuova. Il en fut détourné d'ailleurs par le conseil qui lui avait été donné d'aller à Sienne pour assister aux l'êtes de la Notre-Dame d'Août, dont on lui vanta l'originalité et l'éclat. Etienne se rendit donc dans cette ville, la vieille rivale de Florence, et y séjourna une semaine. Pendant les trois jours de fêtes, il assista en effet aux cérémonies de l'Église, aux courses de chevaux libres et aux farces des saltimbanques, se laissant entraîner par une foule de curieux et de curieuses de toutes les classes de la société.
Ce qui n'est qu'une distraction agréable pour les habitants d'une ville, se change souvent en un véritable travail de corps et d'esprit pour l'observateur qui passe. Retenu pendant quatre heures sur un échafaud pour suivre toutes les péripéties d'une course vraiemenl digne d'être célébrée par Pindare, Éiienne, fatigué de cette longue station, mourant de soif après une des journées les plus chaudes de l'année, renonça à suivre la foule qui se portail à la promenade publique (la Lizza), et s'achemina vers son hôtellerie près de laquelle était la boutique d'un épicier, qui, selon l'usage du pays, fait et vend des sorbets et des glaces. Assis sur le devant de la boutique pour prendre son rafraîchissement à l'air, Etienne était accoudé à un petit tonneau défoncé, dans lequel étaient entassés pêle-mêle des papiers de toutes couleurs, des cordes, de vieux outils et plusieurs brochures à moitié déchirées. Il tira de là quelques feuilles imprimées, sans intérêt, lorsque avisant tout à coup un pauvre petit bouquin dont la reliure en parchemin était toute racornie et les feuillets pour la plupart imbibés d'huile, malgré le triste état et la
saleté de ce volume, Etienne, le prenant du bout des doigts par un des angles de la couverture, le tira du fond du tonneau. Mais quelle fut sa surprise en lisant ce titre : « Vitanuom di Dante Alighieri, e la vita di esso scritta da GionanniBoccacio. Firenze, nellastamperia di B. Serrnartelli, 1576. » C'était bien le livre et l'édition de ser Martelli, dont Audin avait parlé à Etienne sans promettre de lui procurer ce volume à cause de sa rareté1.
Après avoir demandé à l'épicier le prix de son livre, offre auquel le marchand répondit par un haussement d'épaule6 et un sourire qui s'adressait aussi bien au vieux bouquin qu'à celui qui en faisait tant de cas, Etienne l'emporta et passa une partie de la nuit à en faire la lecture. Il faut l'avouer, son étonnementiut extrême. On l'avait bien prévenu que ce livre était difficile à comprendre, mais il s'attendait à être arrêté par le texte, tandis qu'il le fut par le sens ; aussi acheva-t-il cette lecture comme on parcourt une longue galerie faiblement éclairée, où l'on ne distingue que confusément la forme et la couleur des objets.
Cependant, fier et heureux de sa trouvaille, Etienne l'emporta à Florence, la montra à Audin d'une habileté extrême pour réparer les vieux livres ; mais il eut le chagrin d'apprendre du libraire qu'il était impossible d'enlever les taches d'huile, et qu'il fallait se borner à le fixer dans une nouvelle reliure, mais dans letatoù il était2.
La Toscane, autant par son aspect riant que par les
* Cette première édition n'est que curieuse, car elle est très-incomplète, et Ton n'y trouve pas en particulier les commentaires que Dante a faits sur ses poésies, ni la prose de la Vita nuova qui sont le complément de cet ouvrage. Les deux meilleures éditions de ce livre sont modernes. L'une a été imprimée à Pesaro eu 1829, et l'autre, donnée par A. Torri, a été publiée en 1843 à Livourne.
' Ce volume fait partie de la bibliothèque d'Étienne.