LIVOURNE
choses belles et curieuses qu'elle renferme, avait charmé Étienne au point de suspendre chez lui le désir qu'il avait de voir Rome. Cependant il fallut penser à se diriger vers la ville éternelle. Le nombre des livres dont il avait fait l'acquisition à Florence était trop considérable pour qu'il pût penser à traîner avec lui un si lourd bagage pendant les courses qui lui restaient à faire. Ayant donc expédié deux caisses de livres pour Livourne, il se rendit luimême dans cette ville pour veiller à leur embarquement et assurer leur double destination à Marseille et à Paris.
Ses livres embarqués, Étienne n'eut plus d'autre idée que de quitter une ville dont l'aspect et les habitudes contrastaient si désagréablement avec ce qu'il avait vu depuis son entrée en Italie. Il résolut donc de retourner à Florence, mais par une route différente de celle qu'il avait déjà parcourue. Depuis longtemps il désirait visiter Volterra, vieille ville du moyen âge, bâtie sur les ruines d'une antique cité étrusque. Mais il chercha en vain une diligence ou un voiturin pour l'y conduire. De Livourne à Volterra il n'y a point de route frayée, par conséquent point de voitures. Mais notre curieux voyageur, au lieu de se laisser décourager par cet obstacle, n'en devint que plus impatient à l'idée de voyager à l'aventure, à travers champs, et de visiter l'Italie jusque dans ses entrailles. Il élait même décidé à faire ce trajet à pied et la carte à la main, lorsque le hasard voulut qu'il entendît parler du Procaccio, ou petit courrier chargé parfois de transporter les lettres et les menus ballots de Livourne à Volterra et vice versa. Pour faire ce service, le Procaccio n'avait qu'une petite charrette très-légère, attelée d'un cheval vigoureux afin de pouvoir traverser des pays, sans routes en effet, et dont les terrains étaient tantôt meubles, tantôt hérissés de roches, souvent barrés par de petites rivières, ou obstrués par des plantes sauvages et des arbustes.
Toutes ces difficultés que le jeune courrier prit soin d'énumérer à Etienne en très-pur toscan, loin d'arrêter le voyageur, excitèrent d'autant plus sa curiosité. Le prix extrêmement modique convenu, on attela ; les paquets furent jetés à l'arrière de la charrette, on s'assit sur les manteaux étendus sur la banquette de devant, et le cheval partit au galop.
La séance de l'académie délia Crusca a laissé apercevoir dans quel cercle étroit d'idées s'agitent des hommes, au fond très-spirituels, mais plus soutenus par le goût de l'érudition littéraire, qu'entraînés par le besoin d'exprimer des sentiments et des idées qui leur soient propres. ' Tous leurs efforts tendent à résoudre des questions purement littéraires et grammaticales, à réhabiliter un passage, une phrase, un mot d'un vieil auteur du xine ou du xive siècle. C'est là, en raison de la vieillesse de la langue et de la littérature italiennes, où en sont arrivés les littérateurs les plus spirituels et les plus savants de la Toscane ; eux qui, selon toute apparence, s'ils fussent nés cinq ou six siècles plus tôt, quand les idées étaient encore en germe, au lieu de commenter et d'éplucher les écrits de leurs ancêtres, eussent produit de beaux ouvrages et donné carrière aux commentateurs.
Pendant que, dans les Académies, cette littérature vieille et épuisée cherche
A réparer du temps l'irréparable outrage,
s'échappant des palais et quittant son allure gourmée et pédanlesque, on la retrouve se familiarisant avec toutes les classes de la société ; car il n'est presque personne en Italie qui n'ait la mémoire ornée de quelques beaux morceaux de Dante, de Pétrarque, d'Arioste et du Tasse, sans compter que tout le monde a la faculté de