LE COURRIER DE L1VOURNE
versifier bien ou mal. Les gens du peuple à Florence, à Venise et à Naples savent de beaux vers par cœur qu'ils soumettent à leurs dialectes, et il n'est pas rare d'en rencontrer qui improvisent à l'aide d'une cantilène. Le Procaccio fournissait une preuve remarquable de cette extravasion de la littérature et des connaissances de tous genres chez les Italiens. Pendant la route et au village de Ponzacco, où il fallut passer la nuit, dans l'intention de faire oublier à Etienne les inconvénients du voyage, il ne cessa pas de réciter des vers des grands poêles de l'Italie, ayant soin de choisir les morceaux qui s'accordaient avec l'aspect et la nature des lieux qu'il fallait traverser. C'est ainsi que, dans les délours capricieux d'un sombre bois, il profita d'un jour mystérieux pour réciter les beaux épisodes de la fuite d'Herminie et son apparition au vieux berger et à ses enfants tressant des corbeilles. Les sonnets servaient d'intermèdes aux longs récits, et parmi ces pièces de vers dont tout le monde se rend coupable en Italie, plus d'un, sans doute, étaient de la façon du courrier de Volterra. Mais les goûts et les connaissances de cet homme amusant n'étaient pas exclusivement littéraires. Comme tous les enfants de l'Italie qui naissent et vivent entourés des débris de l'ancien empire romain, il était tant soit peu antiquaire.
La montagne, au sommet de laquelle s'élève la ville moderne de Volterra, est criblée d'hypogées dans lesquelles sont des tombe^ix antiques en albâtre ornés de basreliefs et de statues, et dans l'intérieur desquels on trouve ordinairement, outre les os desséchés de personnages étrusques, des bijoux, des miroirs et d'autres menus objets curieux. Ces monuments, à peine découverts, prennent place dans un musée ouvert au public auquel la population de Volterra, qui a peu de sujets de distraction, prend d'autant plus d'intérêt que la recherche des tombeaux
antiques dans la montagne, se lie à l'exploitation de l'albâtre qu'elle renferme, matière qui entretient le commerce le plus actif des habitants.
Avant d'entrer dans la ville, le courrier avait mis Etienne au courant de toutes les antiquités de son pays. « Vous verrez,» lui disait-il, «un musée unique; et puisque vous êtes savant et artiste, ajoutait-il, vous serez bien reçu de nos Messieurs. » En effet, Étienne eût été un homme d'importance qu'il n'eût pas été accueilli avec plus d'égards à Volterra. D'abord le courrier littérateur se transforma en factotum dont le premier soin fut de faire préparer un bon logis per il straniere huomo di garbo, comme il l'annonça ; puis cette première précaution prise, il sortit pour reparaître bientôt, après avoir quitté sa vieille veste de courrier, vêtu d'un habit noir et le chapeau h la main. — « Notre Académie se réunit ce soir, dit le Procaccio à Étienne, et nous serions bien heureux de recevoir l'honneur de votre présence. » — A ce mot d'Académie, le souvenir de la séance de la Crusca se représenta à l'esprit d'Étienne, qui prétexta de la fatigue du voyage et manifesta le désir de se reposer. Mais l'académicien de Volterra insista tellement, et ses attentions pendant la route avaient été si constantes et faites de si bonne gràee, qu'il fallut se rendre à l'invitation.
Les séances de cette fameuse académie se tenaient non loin de l'auberge, dans une maison où, au grand étonnement d'Étienne, au lieu de graves §avants qu'il s'attendait à y voir, il se trouva au milieu de dames et de demoiselles de Volterra avec leurs cavaliers. Si peu d'étrangers visitaient alors cette ville, que le Parisien devint l'objet de la curiosité et des politesses de toute l'assemblée, comme s'il eût été Persan ou Cochinchinois. Le Procaccio faisait les honneurs à l'étranger et lui présentait les assistants les plus considérables, sans man-