‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 69 sur 201 · LA PRINCESSE DORIA · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE DORIA

esprits chez les Romains soit Tunique cause de leur peu d'aptitude à la haute littérature et à la poésie, on peut croire qu'elle les dispose plus particulièrement à la littérature scientifique. La vérité est qu'en 1824 il n'y avait à Rome que deux académies : Tune où l'on ne s'occupait que d'archéologie, l'autre dite dei Lincei, qui a le même objet que l'académie del Cimento à Florence et celle des Sciences à Paris.

Ampère fils, Ballanche et Dugaz-Montbel étaient arrivés à Rome quelque temps avant Etienne et fréquentaient la maison de madame Récamier, habitant aussi cette ville avec sa nièce, aujourd'hui veuve du savant antiquaire Lenormand. A Paris, Ampère et Etienne, liés d'amitié, s'étaient hien promis de se retrouver dans la ville éternelle où, en effet, animés tous deux du désir ardent de connaître ce vieux monde romain, ils firent ensemble de fréquentes courses à Rome et dans ses environs. Ampère, Desmousseaux de Givré et Montbel, pendant ces promenades, firent entendre plusieurs fois à Étienne que madame Récamier avait témoigné le désir de le voir, et qu'il serait convenable qu'il allât la saluer. Depuis 1799, où l'auteur des lettres écrites d'Italie, n'étant encore qu'un jeune élève en peinture, avait admiré madame Récamier dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, aucune occasion ne s'était présentée pour lui de revoir celte personne célèbre ; et, pour être sincère, la curiosité qu'il avait de se trouver avec elle était vive. Toutefois, il redoutait de se laisser aller aux charmes d'une société trop française dans celte Rome où il voulait au contraire s'isoler pour la mieux connaître, tandis qu'en fréquentant les grands salons de cette ville, il était maître du temps qu'il voulait consacrer à ces brillantes et curieuses distractions. Ce besoin d'indépendance, pour distribuer son temps en faveur de l'élude, était parfaitement compris par Ampère, Desmous-

seux de Givré etMonlbel, mais il était impossible de faire valoir Aine pareille excuse envers des dames; aussi les amis d'Etienne le pressaient tous les jours davantage de venir saluer madame Récamier. Enfin il promit, mais en demandant encore de disposer de quelques jours, pour terminer des lettres qu'il devait envoyer à Paris. Les choses en étaient là, lorsque madame la comtesse de B***, à qui madame Récamier avait parlé du retard qu'Élienne mettait à lui faire visite, vint le prendre chez lui, le conduisit chez madame Récamier, à qui elle présenta son captif en disant : « Enfin le voilai » Puis, après quelques mots de politesse pour s'excuser de sa prompte retraite, madame de B**¥* alla remonter dans sa voiture pour achever le cours de ses visites.

Cette brusque introduction lit sourire tous les assistants y compris madame Récamier et Etienne à qui ce coup de théâtre épargna les préliminaires, toujours un peu embarrassants' d'une connaissance nouvelle. Selon son habitude, la maîtresse de la maison, vôtue d'une robe blanche nouée par une ceinture bleu clair, reposait sur un sopha, non loin duquel était assise sa nièce. Tout étourdis de l'arrivée imprévue d'Etienne, Ampère et Montbel étaient restés debout, et le bon Ballanche, méditant auprès du feu, ne laissa voir sur sa figure étrange aucun étonnement.

En entrant dans celte maison, Etienne s'était bien dit qu'il ne voulait faire qu'une visite de politesse; mais il n'en fut pas ainsi. Un quart d'heure était à peine écoulé que la conversation entre madame Récamier et lui avait pris une aisance qui ne résulte ordinairement que d'une connaissance déjà ancienne. Il est vrai que des souvenirs communs aux deux causeurs à peu près du môme âge, en réveillant dans leur mémoire les souvenirs des mêmes événements dont thacun d'eux avait été témoin, durent

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