‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 70 sur 201 · MADAME RÉCAMIER A ROME · texte numérisé non relu

MADAME RÉCAMIER A ROME

contribuer à leur faire croire qu'ils se connaissaient depuis longtemps. En s*mme, l'accueil fait à Etienne fut si cordial, el lorsqu'il se retira madame Récamier lui dit avec tant de grâce : « 1 demain ! » qu'il fallut céder.

Quoiqu'ayant dépassé la quarantaine, madame Récamier était encore à cette époque, d'une grande beauté; et Etienne eut bientôt l'occasion d'observer l'admiration qu'elle excita, lorsqu'à la fête de Saint-Pierre, elle s'avança sur la terrasse du palais du cardinal de la Somaglia, pour prendre place avec les beautés de Rtfme, invitées à voir l'illumination de la basilique de Saint-Pierre. Au moment où elle parut, les hommes se retirèrent respectueusement pour lui faire passage, et leur admiration fut telle qu'eRe rappela à plus d'un assistant celle des vieillards troyens qui, à la vue de la beautéd'Hélène, s'expliquèrent la guerre acharnée qu'on se faisait à cause d'elle.

On a dit souvent que madame Récamier n'avait rien . moins que de l'esprit; la meilleure preuve de la fausseté de cette imputation, est la franchise avec laquelle Étienne interrogea cette dame sur la cause d'un bruit si étrange. Elle l'attribuait à sa timidité naturelle augmentée par la célébrité à laquelle elle avait été condamnée dès sa jeunesse. « J'étais si jeune et entourée, disait-elle, de tant de prétendus admirateurs, que des rivalités sans causes rendaient d'une susceptibilité si effrayante les uns envers les autres, que mes mouvements, mes idées et ma langue étaient souvent paralysés. Il suffit, vous le savez, d'une question indiscrète, pour provoquer une sotte réponse; et Dieu sait que les occasions d'en faire de telles ne m'ont pas manqué. A moins que je ne me trouvasse avec des personnes en qui j'avais toute confiance, je ne disais rien, et quand j'étais forcée de parler à des personnes dont les intentions devaient m'inspirer des craintes, il a dû m'échapper bien des réponses peu spirituelles. »

En France, on attribue particulièrement la qualité de gens d'esprit à ceux qui, du choc inattendu de deux idées sans rapports apparents entre elles, font jaillir une pensée brillante qu'ils lancent comme un trait. Dans sa conversation, madame Récamier n'avait pas de trait. Son rare bon sens, la perspicacité de son jugement, le tact dont elle était douée et l'expérience qu'elle avait acquise à l'époque où Etienne fil sa connaissance, étaient autant de qualités dont la répartition égale mettait dans un équi libre remarquable les opérations de son esprit. On ne pouvait que rarement citer d'elle des mots saillants; mais si on l'avait écoutée sur quelque sujet grave et intéressant; si on l'avait consultée dans des occasions difficiles; si, dans des entretiens littéraires, on l'avait' entendue donner modestement son avis; c'est alors que, revenant par réflexion sur ce qu'elle avait pensé et dit, on demeurait frappé de la sûreté de son jugement, de la sagacité avec laquelle elle débrouillait les affaires difficiles, et comme son tact délicat la servait heureusement pour apprécier la conversation et les ouvrages des gens de mérite. Son esprit ne se manifestait donc pas par des éclairs brillants, et on pourrait plutôt le comparer à un ciel éclairé par une lumière toujours égale.

Quoique la beauté de cette personne ait rendu à peu près fous un très-grand nombre d'hommes, depuis les plus humbles personnes de la société jusqu'à ceux qui se distinguaient par leur haute naissance ou par l'éclat de leurs talents, c'est un fait incontestable que la réputation de madame Récamier est restée parfaitement pure. Étienne ne l'ayant pas connue jeune, lorsqu'elle était l'idole de Paris, il ne peut donner de renseignements sur les malheuvem qu'elle a dû faire alors. Mais il est certain que le nombre de ceux qu'elle réduisit à cet état, pendant son séjour à Rome en 1824, est encore assez considérable. Ces

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