‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 7 sur 201 · SÉJOUR A M E U DON · texte numérisé non relu

SÉJOUR A M E U DON

rable. Seulement, comme il arrive aux amoureux de quatorze ou quinze ans, Étienne était bien plus à son aise et causait librement avec la sœur aînée, tandis que près de la plus jeune, c'est à peine s'il osait lui adresser la parole.

Les caractères des deux sœurs étaient plus différents encore que leur apparence extérieure. L'aînée, mademoiselle Augustine, était une petite blonde assez grasse, bien prise dans sa taille, ayant les mouvements agiles, mais habituellement tempérés par une gravité qui était aussi l'un des caractères de sa physionomie et de son esprit. Par une exception rare en ce temps, elle avait été élevée par une femme de chambre de sa mère, dans des sentiments profondément religieux qui l'ont animée jusqu'à son dernier jour. Quant à son instruction proprement dite, elle se ressentait des malheurs du temps ; et sauf la musique qu'elle aimait et que sa mère lui avait enseignée de très-bonne heure, puis quelques lectures qu'on lui avait fait faire de Boileau, de Don Quichotte, de Gil-Blas et de Lazarille de Tormès, elle ignorait à peu près tout ce qu'à d'aulres époques, on -savait ordinairement à son âge. Mais son esprit était droit et ferme, son âme forte.

Sa sœur, Sophie» sans être une beauté, avait plus de charme. Un peu maigrette, comme les jeunes filles le sont à treize ans, sa taille était souple, élégante, et ses mouvements très-gracieux. Mais ce qui lui donnait un charme particulier était l'expression vive de sa physionomie et en particulier celle de son regard, que tout autre qu'Élienne môme, avait peine à supporter tant il était pénétrant. Moins dévote et plus inégalement instruite encore que sa sœur, elle parlait peu, mais lançait des traits spirituels qui résumaient les questions d'une manière originale. Ce qui caractérisait le plus nettement la nature de son esprit et de ses goûts, est l'aversion qu'elle montrait

pour le séjour de la campagne, ce qui, au contraire, plaisait tant à sa sœur et à Etienne.

Déjà les fêtes publiques, les bals, les réunions brillantes qui ont imprimé un cachot particulier au temps du Directoire avaient répandu dans la plupart des esprits le goût de la dissipation. Quoique à peine sortie de l'enfance, mademoiselle Sophie, douée d'une imagination vive, regardait Paris des hauteurs de Meudon, en maudissant la belle saison qui retenait sa famille à la campagne. Cette idée était toujours présente à son esprit. Pour se livrer aux conversations du soir, les trois jeunes amis affectionnaient une allée située à la limite de la propriété de madame B..., d'où l'on apercevait le charmant coteau où le village de Fleury est enfoncé dans un nid de verdure. Là, et tandis qu'Augustine et Étienne traitaient les matières les plus sérieuses, ce qui arrivait assez fréquemment à ces deux pauvres petits ignorants, qui se questionnaient même sur Dieu et sur l'âme, Sophie tenait son regard attaché vers Paris, ne s'occupant guère de ce qui l'entourait que quand elle arrivait prés d'un vieil arbre tortu et malade, aux branches duquel elle suspendait des fleurs, par reconnaissance de ce que, le premier dans le jardin, il se dépouillait de ses feuilles, et donnait le signal du retour à la ville.

On pardonnera sans doute à Etienne d'avoir insisté sur quelques détails relatifs à ces amitiés et même à cet amour enfantin, lorsque l'on reconnaîtra que, grâce au ciel, cette vie douce et charmante, au lieu de plonger son âme dans les habitudes d'une paresse enivrante, fit sortir au contraire ce jeune adolescent de l'espèce d'engourdissement d'esprit où l'avaient conduit l'interruption de ses études classiques et les occupations purement matérielles auxquelles les dures années précédentes l'avaient forcé de se livrer.

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