LES DEUX SOEURS DE M E U DON
Quoique à une année près les trois amis fussent du môme âge, les deux demoiselles avaient sur Étienne la supériorité qui venait de leur sexe. Non-seulement le jeune homme reconnaissait cet avantage, mais dans son imagination, il l'exagérait beaucoup. Mademoiselle Augustine, avec ses idées élevées et sa parole grave et douce, lui semblait une sainte qu'il était disposé à admirer. Quant à mademoiselle Sophie, elle agissait tout autrement sur lui : vive, spirituelle et sachant déjà contrefaire les airs d'une dame élégante, elle intimidait presque toujours son respectueux et muet adorateur.
Les deux jeunes personnes, éminemment douées de ce tact fin que presque toutes les femmes apportent en naissant, n'avaient pas tardé à s'apercevoir de l'influence parfois un peu tyrannique, qu'elles exerçaient sur leur innocent ami; mais Étienne était loin de s'en plaindre, et, comme tous les amoureux, il baisait sa chaîne. Parmi les perfections incomparables qu'il attribuait à ses deux petits tyrans, il les regardait comme de véritables savantes. Son défaut d'instruction dont il avait intérieurement la conscience, en le rendant déliant et timide, augmentait d'autant plus chez ses deux amies leur aplomb féminin. Étienne fut d'abord maté, puis honteux, non, comme on pourrait le croire, d'une infériorité d'où il ne supposait pas un instant qu'il pût sortir, mais de l'état d'ignorance où il se sentait encore, et qui, à ses yeux, le rendait indigne de la faveur que ses savantes amies lui accordaient erf l'admettant dans leur société. Pour l'exactitude des faits, il faut avouer que les deux jeunes demoiselles étaient pour le moins aussi ignorantes que leur admirateur. Mais là n'est pas la question, car il s'agit maintenant de suivre la route que cette innocente erreur fit prendre tout à coup à Étienne.
Un soir, qu'après avoir été écraséparl'éloquence de l'aî-
née et fascinée par l'esprit et l'élégance de la plus jeune de sesamies, Étienne s'était retiré dans sa chambre, le sommeil ne venant pas, il employa sa veille à faire un retour sur lui-même. « Dans sept mois, se dit-il, j'aurai atteint ma quinzième année!!! A quinze ans, on doit déjà être un homme. Cependant qu'ai-je appris? que sais-je? et que doivent penser de moi ces deux demoiselles devant lesquelles je m'abstiens souvent de parler, dans la crainte de laisser percer mon ignorance? Aux sourires qui s'échappent parfois de leurs lèvres, je m'aperçois bien qu'elles me ménagent, mais qu'au fond je leur fais pitié. » Toujours plus agité, Étienne broda sur ce thème pendant la nuit, et au petit jour il se leva, monta dans un grenier où il se souvint que l'on avait jeté le paquet de ses livres de classe, pour les en tirer. On sait comment se compose la bibliothèque d'un écolier de troisième; outre les rudiments et les dictionnaires , s'y trouvait dans celle d'Étienne une vieille grammaire italienne de Veneroni, dans laquelle, dès sa sixième, il avait appris les conjugaisons comparativement à celles des latins. Quelques anecdotes et des poésies suivies d'un glossaire avaient donné à l'écolier le goût et un certain usage de la langue italienne, qui ne tarda pas à lui devenir familière. Mais ce ne fut pas le livre qui fixa d'abord son attention. A peine eut-il dénoué le paquet poudreux, qu'il mit la main avec empressement sur son vieux Virgile qu'il n'avait pas ouvert depuis l'époque, assez éloignée déjà, où il avait traduit la première églogue. Le souvenir de ce travail lui fit impression, et, dans la journée, il retraduisit avec grande peine cette pièce de poésie qui l'avait tant préoccupé autrefois. A compter decejour, Étienneentra dans une vie nouvelle. L'emploi de son temps fut réglé, et la plus grande partie consacrée à repasser les morceaux des auteurs grecs et latins qui lui avaient été expliqués en classe.