‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 71 sur 201 · LE DUC DE LAVAL · texte numérisé non relu

LE DUC DE LAVAL

infortunés étaient de deux sortes; les uns appartenant à l'aristocratie, et tenant, par vanité bien plus que par tout autre sentiment, à passer dans le monde pour avoir été amoureux fous de madame Récamier ; puis d'autres plus jeunes et de condition plus modeste, qui, sans qu'il leur fût possible de nourrir la plus légère espérance, ne s'en laissaient pas moins entraîner par une passion qui égarait parfois leur raison.

Neuf ou dix personnes au plus composaient la société de madame Récamier où bien des gens désiraient en vain d'être admis. On s'y rendait en général avec exactitude, et il fallait que M. le duc de Laval, l'un de plus fidèles, eût des devoirs importants à remplir, pour manquer à ces réunions. Après les deux dames, la tante et la nièce, c'était lui qui donnait la vie à ces soirées. On retrouvait encore en toute sa personne la tradition des manières du grand seigneur d'autrefois. Poli sans affectation, parlant à peu près sur le même ton de choses tristes, sérieuses ou badines; écoutant, sans laisser paraître ce qu'il éprouvait, les discours qui contrariaient le plus ses idées, sa physionomie douce et bienveillante restait au fond toujours impassible. Le caraclère et l'esprit de cet homme n'était pas fortement trempés; mais, comme la plupart de ceux que leur naissance et leur position dans le monde ont mis à môme de frayer habituellement avec les hommes d'élite en tous genres, M. de Laval, à l'instar d'une abeille diligente, avait confié à sa bonne mémoire tout le butin qu'il avait fait, et savait en tirer le plus heureusement parti. Aussi, quoique ce qu'il disait ne se résumât guère qu'en citations, il les plaçait avec un tel à-propos, savait leur donner un air si nouveau, qu'il se les appropriait. Il n'était même pas jusqu'à son léger bégayement dont il ne profitât avec grâce, pour donner de l'inattendu et du piquant à ce qu'il disait.

De tous les membres de la société , celui dont l'aspect extérieur et les manières offraient le contraste le pins frappant avec les habitudes du duc de Laval, quoiqu'ils aimassent beaucoup à se trouver ensemble, était le bon et aimable Ballarrche. Faible de santé, lourd dans ses mouvements, ce pauvre homme avait la tête et particulièrement le visage concassés comme s'ils eussent reçu deux ou trois coups de pilon dans un mortier. Originairement il avait exercé la profession d'imprimeur à Lyon, sa ville natale; mais son goût pour les lettres et l'érudition, l'avaient entraîné à écrire, et en 1824, au moment le plus llorissant de la réunion chez madame Récamier, sa compatriote, il étudiait les antiquités de l'histoire de Rome, travaillait aux ouvrages qui l'ont fait connaître, particulièrement à la Palinyénésie, ou rénovation de la société. Tout le temps qu'il ne donnait pas à l'étude, il le consacrait à madame Récamier qu'il aimait et a toujours vénérée comme une sainte. Habituellement plongé dans ses méditations, ce n'était qu'en certaines occasions, lorsqu'il entendait exprimer des idées et des sentiments contraires aux siens, que cet homme, qui habituellement paraissait végéter plutôt que vivre, s'animait et parlait quelquefois avec une véhémence qui allait jusqu'à l'emportement. Chaque jour, après son travail, il arrivait régulièrement chez madame Récamier vers trois heures du soir, et, après lui avoir fait affectueusement ses politesses, allait s'établir devant la cheminée où il restait immobile comme un sphinx égyptien. Les allées et venues des personnes de la maison, les visiles, rien ne le tirait de son calme, à moins que quelques paroles mal sonnantes à son oreille ne vinssent, comme une étincelle électrique, enflammer ^on cerveau. Entre plusieurs explosions de ce genre, il en est une qui a longtemps égayé le petit cercle de la rue del Babuino. Après un très-bon dîner chez madame la

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duchesse de Devonshire, Ampère et Ballanche, qui y avaient assisté, revinrent vers dix heures du soir chez madame Récamier où se trouvaient le duc de Laval, lord Kinnaird, le duc abbé de Rohan, Montbel et Étienne. Le travail littéraire dont s'occupait Ballanche en ce moment lui faisait diriger ses lectures sur les ouvrages de Bossuet, et comme le dîner de la duchesse lui avait délié la langue, il laissa échapper sur le grand évêque quelques paroles dédaigneuses qui furent relevées aussitôt par madame Récamier et le duc de Laval. Mais Ballanche levant la lêlee't prenant un ton d'autorité, commença une diatribe fulminante en motivant, comme il l'entendait, les reproches qu'il faisait à Bossuet, et s'échaufTant toujours davantage, il arriva enfin à sa péroraison en disant comme s'il eût été hors de lui: « Qu'on ne me parle plus des » vertus et des talents de Bossuet; d'un homme qui a osé » dire que Dieu n'a pas révélé le dogme de l'immortalité » de l'âme aux juifs, parce qu'ils n'étaient pas dignes de » recevoir cette vérité ! Ces mots, ajouta-t-il, en devenant » presque furibond, et marchant à grands pas, ces mots » le rendent digne du feu, et les cinquante mille bûches » de l'inquisition ne suffiraient pas pour le rôtir! Puis » s'arrétanl loin à coup, il y aurait là cinquante mille » fenêtres que je m'en précipiterais d'un coup, en témoi- » gnage de ce que j'avance. » En laissant échapper ces dernières paroles, il appuyait la main tantôt sur l'épaule de M. de Laval, tantôt sur celles de lord Kinnaird et du duc de Roiian qui, ainsi que les autres assistants, ne pouvaient se tenir de rire, hilarité à laquelle le bon Ballanche se laissa bientôt aller lui-môme.

Celte scène et bien d'autres, amenées par la différence d'opinion sur les brûlantes questions politiques agitées alors en France, donnaient parfois une vivacité à ces convei salions dont l'issue aurait pu devenir inquiétante,

si M. de Laval n'eût eu le bon goût, dans ces réunions privées, de laisser une entière liberté de penser à ses adversaires qui, de leur côté, tout en défendant leur cause avec sincérité et chaleur, le faisaient toujours avec les égards et la politesse que Ton était naturellement disposé à observer sous la présidence de madame Récamier. Cette damet en ces occasions, usait avec une autorité pleine de grâce de l'ascendant qu'elle savait prendre sur ceux qu'elle admettait dans son intimité; et dans tout le cours de sa vie, à Paris comme à Rome, poussée par le désir d'amortir les passions et les inimitiés que faisaient naître les dissentiments en politique, elle mettait une espèce de coquetterie à rassembler près d'elle les hommes dont les opinions étaient le plus contraires.

De toutes les discussions qui eurent heu en France vers cette époque à la Chambre des députés, l'une des plus orageuses et des plus longues, fut celle que fil naître la question de savoir si Benjamin Constant, que le parti ultra royaliste voulait exclure du nombre des députés, était ou n'était pas Français. Les journaux venant de Paris ne parlaient pas d'autre chose, et les habitués du petit cénacle de la rue del Babuino, à l'exception d'Etienne, les lisaient assidûment, ce qui fournissait chaque jour des arguments nouveaux à ceux qui se montraient favorables ou contraires au sort du spirituel publicisle. Tout en reconnaissant le grand talent de Benjamin Constant, la physionomie, l'expression habituelle de cet homme avaient toujours été assez peu sympathiques à Etienne; et pendant plusieurs hivers qu'il le vit aux soirées de M. Stapfer, sauf les politesses d'usage, il n'avait jamais pu se décider à adresser précisément la parole au célèbre tribun. L'air froid, désabusé et majestueusement goguenard de cet homme, le glaçait. Avec ce précédent, son affaire à la chambre des députés n'avait pas un intérêt

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bien vif pour Élienne, et tandis que les principaux avocats pour ou contre lui, Ballanche et l'ambassadeur entre autres, se faisaient difficilement entendre au milieu des autres assistants parlant tous à la fois, Éticnne, disposé à se retrancher dans une neutralité complète, restait assis près de la table où il dessinait des croquis, occupation à laquelle il avait particulièrement recours, quand on agitait les questions brûlantes de la politique. Mais les dames elles-mêmes, échauffées par ces débals, s'associaient aux avocats adverses pour tympaniser le pauvre dessinateur sur sa prétendue indifférence, et le taxer de n'être pas bon Français; car, dans leurs moments d'effervescence, les politiques sont comme les joueurs près desquels on ne peut rester, sans épouser leur passion. Vanité des vanités ! De cette question regardée comme si importante en 1824, qui a conservé le souvenir? 11 faut s'écrier avec le poète Villon : <v Mais où sont les neiges d'autan ! ! ! »

Ainsi que Ballanche, Montbel, natif de Lyon, éprouvait une vjve amitié pour madame Récamier. Avec un cœur chaud et une âme sincère, cet homme, quoique sous une apparence un peu lourde, ne manquait pas de délicatesse et d'esprit, et son goût pour les lettres grecques l'avait conduit à entreprendre une traduction complèle de tons les ouvrages qui nous restent d'Homère. A cette époque, les travaux d'érudition de quelques savants allemands sur la non-existence de ce poète avaient pénétré en France, et Montbel joignit la traduction de ces dissertations à celle des poèmes. Mais celte question agitée alors avec une certaine ardeur, et qui divisa d'opinion les savants français, doit être rangée aujourd'hui dans la même caté gorie que celle qui lit naître des discussions si violentes à l'occasion de la nationalité de Benjamin Constant.

Malgré la douceur de son caractère, Dugaz-Montbel professait des opinions assez vives en politique. Il était fran-

chement libéral, mais ennemi de tout excès. Quelques années après son séjour en Italie, à la suite de la révolution de 1830, il crut devoir par conscience, se mettre sur les rangs à Lyon, pour faire partie de la chambre des députés. Ceux de ses amis qui savaient combien cet homme, d'un caractère doux et impressionnable, était étranger à la pratique des affaires, et peu préparé surtout aux vives émotions que faisaient naître alors les séances orageuses de la chambre des députés, firent de vains efforts pour le détourner de sa résolution. A peine une année était-elle écoulée, que les émotions fréquentes auxquelles il fut exposé déterminèrent chez lui un anévrisme qui le conduisit promptement au tombeau,

Deux artistes français célèbre» fréquentaient aussi le salon de madame Récamier. D'une douceur, d'une aménité charmante, V. Schnetz, malgré son aspect un peu rude et un peu sauvage, tenait fort agréablement sa place dans celle société où sa franchise et ses observations originales contrastaient avec le poli des paroles que l'on y employait le plus ordinairement. Les modèles que la nature de son talent lui faisait rechercher, les habitudes des brigands, des ermites, do* capucins et des gens de la campagne, lui fournissaient des remarques fort originales. Un soir, entre autres, où ia conversation étant tombée sur les galériens, il s'efforçait de prouver qu'à Rome cette peine n'était considérée comme infamante ni pour le condamné, ni pour ses parents, il ajouta que dans la rue Ripetta il avait connu une femme dont le mari élait condamné aux fers, et que cette digne épouse, en souvenir de son époux et par tendresse pour lui, avait fait faire à leur lils, âgé (Je cinq ou six ans, un petit habit de galérien, avec des chaînes de fer-blanc, absolument avec le môme entrain que les darnes de Paris font porter des habits de hussard ou de garde national à leurs enfants.

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