‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 73 sur 201 · BIBLIOTHÈQUE DU VATICAN · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUE DU VATICAN

drames de Schiller, de Goethe et de Shakspeare, mais admirateur sincère et éclairé des productions de Corneille, de Racine et de Molière, sentait son esprit éprouver des oscillations que les jeunes littérateurs de cette époque avaient bien de la peine à calmer. Etienne était heureux d'avoir un jeune ami, qui, au milieu de cette Rome, où Ton ne s'occupe sérieusement que d'archéologie, entretînt dans leur conversation, le feu sacré de la poésie.

Depuis longtemps Ampère et Etienne désiraient visiter la bibliothèque Vaticane et y faire quelques recherches. Ils obtinrent facilement de l'ambassadeur de France une letlre d'introduction auprès de monseigneur Angelo Mai, avec laquelle ils se flattaient de pouvoir consulter à l'aise quelques-uns des manuscrits qui abondent dans ce riche dépôt. Mais, outre les portes pleines des armoires qui ne laissent môme pas voir le titre des livres, monseigneur A. Mai, qui reçut les deux curieux avec une extrême politesse, fit cependant valoir mille observations évasives pour ne pas leur confier les ouvrages qu'ils désiraient, et leur montra seulement deux manuscrits fort précieux sans doute, mais dont les textes et les miniatures ont été reproduits par l'impression et le burin, le Tërenceel le Virgile, dits du Vatican.

Les deux curieux sortirent de cette bibliothèque à peu près tels qu'ils y étaient entrés. A peine dehors, Ampère devint furieux du mécompte qu'il venait d'essuyer, et sa colère augmenta encore, lorsqu'il vit le sang-froid avec lequel son compagnon prenait la chose. « Écoutez, mon ami, lui dit Éticnne, les vingt ans que j'ai de plus que vous suffiraient pour me donner le calme qui vous manque. Mais, en outre, ce surcroît d'âge est cause qu'en 1798 j'ai vu entrer à Paris les monuments de tout genre, y compris les manuscrits du Vatican, apportés d'Italie. Or, il faut que, vous sachiez que depuis l'époque de ce trans-

port jusqu'en 1815, lorsque ces précieuses richesses ont été reprises à la France, les caisses qui les contenaient étant restées parfaitement intactes et empilées sous le guichet du Louvre, du côté du pont des Arts, on n'a lu ni par conséquent imprimé aucun fragment de ces manuscrits. En celle affaire les Français sont évidemment dans leur tort. »

Etienne, en quittant Rome où l'excès de travail et des veilles avait fini par le priver complètement de la faculté de dormir, alla passer un mois dans le royaume de Naples et se proposait de se diriger de là vers Venise, lorsqu'une lettre de sa mère, atteinte d'un mal auquel elle succomba neuf mois après, le fit rentrer subitement en France. Il remonta toute l'Italie jusqu'à Turin; et, la veille du jour où il devait poursuivre sa route, il visita la colline de Superga, au sommet de laquelle est l'église qui renferme les restes des rois de Piémont. De là on découvre une bonne partie de ce royaume, mais, du côté opposé, s'élève l'immense chaîne des Alpes qui sépare l'Italie de la France. A l'aspect de cet appareil majestueux et terrible de montagnes, Etienne sentait à chaque instant avec plus de vivacité, que c'était une barrière au delà de laquelle l'espèce de songe où son séjour en Italie l'avait plongé allait s'évanouir. En effet, sans parler des riches souvenirs et des connaissances solides qu'il y avait rassemblés, l'accueil si bienveilant qu'il avait reçu en ce pays avait laissé des traces profondes dans son esprit. De ce

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