ÉTIENNE RENTRE EN FRANCE
songe il restait cependant quelque chose de positif. Outre les trente lettres écrites d'Italie et publiées datis le Journal des Débats, il en rapportait plus de trente autres manuscrites, et une foule de documents recueillis dans les différentes parties de l'Italie.
Comme le lendemain d'une fête il faut reprendre le cours des affaires graves, Étienne, de retour én France, pensa sérieusement à suivre la carrière des lettres. Malgré les nombreuses et brillantes distractions qui lui avaient été offertes en Italie, il avait acquis en ce pays une lelle habitude du travail qu'encore aujourd'hui [\ 858), malgré le nombre de ses années, il peut se livrer à l'étude pendant une portion des nuits. Préoccupé déjà de plusieurs compositions réalisées plus tard, il se mit d'abord en devoir de remplir ses engagements avec les frères Bertin. L'exposition des objets d'art au salon du Louvre étant ouverte, Étienne en rendit compte du 1er septembre 1824 au mois de janvier de l'année suivante, tâche dont il s'est ponctuellement acquitté jusqu'en 1859.
Mais l'humeur voyageuse d'Etienne l'a tant soit peu écarté dans ses récits de la voie qu'il doit suivre; il faut y rentrer. Or, le moment est venu, avant de mettre en scène les jeunes littérateurs romantiques de 1816, de désigner ceux des écrivains qui, depuis la mort de Voltaire jusqu'à cette dernière époque, avaient déjà fait les tentatives les plus audacieuses pour affranchir le théâtre en particulier et la littérature en général des conventions qui leur avaient été imposées. Au milieu d'un bataillon de poètes dramatiques ayant eu leur jour de gloire, dont les noms de laplupart sontcependantpeu connusaujourd'hui* ,
1 Dubelloy, Lemierrc, Laya, Legouvé, de Mnrville, Arnaud, Souri riguière, Luce de Lancival, Marcel, Raynouard, Dejouy, Delrieux, Baour-Lormian, Soumet.
on distingue surtout Caron de Beaumarchais, puis Ducis, M. J. Chénieret Népomucène Lemercier.
Pendant la même période de temps, les prosateurs, dont les ouvrages, en jetant le plus d'éclat, ont particulièrement contribué à ébranler les doctrines classiques, sont : Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame de Staël et Joseph de Maistre.
A l'époque de nos souvenirs où nous sommes arrivés, l'auteur du Génie du christianisme avait atteint l'apogée de sa gloire; et, en raison de la mauvaise grâce avec laquelle notre langue se prête à laisser faire de sérieuses narrations en vers, on considéra cet écrivain comme un poêle. 11 le fut, en effet, dans le môme sens que Fénelon, par le choix des idées et des images.
On n'a point à considérer ici cet homme célèbre au point de vue politique, mais relativement à l'action de ses écrits au moment où la littérature rigoureusement classique commença à perdre de son autorité. Le succès dWtalaeide René a. été tel, que le public a en quelque sorte arraché ces deux romans du Génie du christianisme dont ils font partie. Atala date de 1801, alors que le goût général se portait exclusivement sur les ouvrages de l'anliquité. Aussi, quoique Chateaubriant ait mis en scènes des sauvages de l'Amérique et qu'il se soit entouré des sites et des productions de leur pays, dans toutes les parties de ce petit poëme, il circule un parfum vraiment homérique. Pouvait-il -en être aulrement? Et comment, pendant ses études classiques et dans ses lectures de jeunesse, Chateaubriand, né en 1768, n'aurait-il pas puisé ce goût excessif pour les productions de l'antiquité, répandu alors dans toute l'Europe? L'écrivain sut exciter tout à la fois la curiosité de son lecteur et flatter ses habitudes avec beaucoup d'art, en combinant l'attrait des peintures du Nouveau-Monde avec le charme d'un style
artistement imité du plus ancien des poètes grecs. La grande vogue de ce livre cependant ne se soutint que. tant que dura l'admiration exclusive de l'antiquité. •
Vers 1819, lorsque des causes que l'on connaîtra bientôt eurent substitué la passion des idées et des productions du moyen âge et des temps modernes à celles de l'antiquité, le goût changea subitement, et l'admiration pour Atala et les Martyrs commença à se refroidir. Ce style, imité d'Homère, si séduisant pour les premiers lecteurs, * parut entaché d'emphase à la génération suivante, et il arriva au bout de vingt ans, que les critiques faites sur le style de ce livre par M. J. Chénier, Dussaut et Hôfifmann ne furent plus jugées aussi injustes qu'elles l'avaient paru en 1801 et 1809.
L'admiration pour Atala s'étant ralentie, on la reporta sur René. La donnée de ce petit drame a un fond de vérité, les personnages appartiennent à notre temps, et la scène se passe dans notre pays, conditions devenues presque indispensables pour satisfaire le goût nouvellement développé vers 1819. En outre, la nature de ce sujet ayanl conduit le grand écrivain à assouplir, à simplifier son style, au mode épique qu'il avait employé pour faire parler Chaclas et le père Aubry, il substitua dans le livre René un ton plus conforme à nos habitudes, mais relevé par la pureté et toute l'élégance de langage qui lui étaient propres.
Peut-être doit-on regretter que l'avenir de cette composition si remarquable ne soit compromis par la singularité du sujet. Chateaubriand s'est proposé de peindre le vague des passions; c'est au moins ainsi qu'il désigne, dans quelques pages préliminaires, la maladie morale dont son héros René est atteint. Ce malaise, causé par des passions sans objet déterminé ou qui ne peuvent être satisfaites; ces sentiments nébuleux qui ont leur siège dans la
lôte plutôt que dans le cœur; ces vapeurs, en un mot, qui poussent au vertige, ont en effet été à la mode vers la fin-du siècle dernier, lorsque la traduction française du roman de Werther poussa plus d'un de ses lecteurs à se donner la mort. Cette mode, cette manie de prendre la vie en dégoût, pourra peut-être faire de nouveaux ravages, comme elle en a causé très-anciennement dans des circonstances étranges1; mais il est certain que la génération qui atteint aujourd'hui la quarantaine non-seulement ne souffre pas de ce mal, mais, dans sa passion effrénée pour les réalités de tout genre, ne comprend môme pas que l'on puisse en être atteint; aussi n'éprouvet-elle plus aucune sympathie pour les malheurs de Werther et de René. Au surplus, le sort des romans les plus parfaits est de cesser d'intéresser dès que les mœurs et le goût qui ont servi de guide à l'écrivain viennent à changer. La vogue excessive de l'Astrée, qui commença avec le xvne siècle, et se prolongeait encore, pour J. J. Rousseau, dans les premières années du xviue; ce succès, comparé à l'oubli profond où cet ouvrage est tombé, démontre le danger que courent les écrivains en déguisant les passions les plus naturelles sous les formes passagères que la mode leur imprime si souvent. L'amour surtout, cette âme véritable du roman, y est présenté sous des masques si différents, qu'il suffit parfois d'un intervalle de quinze ou vingt ans pour qu'un ouvrage qui a ravi une génération devienne inintelligible pour celle qui suit. A moins d'être vivement poussé par la curiosité ou par l'étude des lettres, est-il quelqu'un de l'âge de vingt
1 Vers le ve siècfe, le suicide, qui s'était propagé en Occident, pénétra jusque dans les monastères. Il n'était pas rare que des religieux se sentissent frappés d'une mélancolie profonde qui les conduisait du dégoût de la vie à la mort volontaire. Ce fait est «ttesté particulièrement par saint Cassien, mort en 633.