‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 75 sur 201 · CHATEAUBRIAND. — LES ROMANS · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND. — LES ROMANS

ans aujourd'hui, qui lise Paméla, Grandisson et même Clarisse Harlotv, cet admirable chef-d'œuvre? La Nouvelle Héloise, qui jeta une si grande perturbation dans les esprits, à la fin du siècle dernier jusqu'en 4800, sauf quelques lettres passionnées et d'une admirable éloquence, ne produit plus aucun effet comme roman; il présente des peintures de mœurs si étranges pour les lecteurs de nos jours, qu'ils ne peuvent en admettre la supposition, môme pendant la lecture. Lovelace et Clarisse sont des personnages qui ne pourraient penser ni "agir au milieu de nous ; et M. de Wolmar, enlre Julie et Saint-Preux, est une combinaison que l'on ne comprend plus. En sera-t-ii ainsi d'Arala et de René? Et malgré le mérite incontestable de ces productions littéraires, peuton espérer que la peinture des mœurs des sauvages de l'Amérique et celle des passions maladives de René sont assez profondément inhérentes à la véritable nature de l'homme, pour que ces tableaux demeurent impérissables? L'avenir en décidera.

En résumant les qualités vraiment éminentes de l'imagination et du talen* littéraire de Chateaubriand, il reste l'homme qui, à son époque, a triomphé avec le plus d'art et de talent du mépris dans lequel la religion chrétienne était tombée en France. Dans les parties poétiques et passionnées de ses compositions, l'épisode de Velléda, entre autres, il se montre digne d'être placé au rang des premiers écrivains français; et son excellent Itinéraire de Paris à Jérusalem, modèle de prose simple et irrér prochable, sera peut-être un des plus incontestables titres de sa gloire. Quant à l'action que l'ensemble de ses écrits a exercée sur les lettres, elle marquera le point qui sépare les premières protestations contre l'excès du système rigoureusement classique, des efforts tentés par le romantisme pour émanciper la littérature.

204 SOUVi.NIRS DE SOIXANTE ANNÉES

Le troisième prosateur, dont les opinions et les talents exercèrent une grande influence sur les idées et le goût en France, est la baronne de Staël, contemporaine de Chateaubriand. On sait avec quelle verve courageuse celte femme spirituelle lutta contre le gouvernement du premier des Napoléon, et comment celui-ci, irrité de Tindépendance des opinions et de la hardiesse des paroles de cette dame, fil mettre ses ouvrages au pilon et la força de pousser jusqu'en Russie pour échapper au blocus continental et s'embarquer pour l'Angleterre.

Cette dame possédait l'esprit et le talent de conversation ii un degré de perfection extraordinaire, d'après ce qu'en rapportent ceux qui l'ont fréquentée, car Étienne, qui a connu le plus grand nombre des écrivains dont il a parlé, n'a même jamais en l'occasion de voir madame de Staël. Mais, ainsi que tout le monde, il lisait avec empressement ses ouvrages. Son premier écrit fut un Traité de V influence des passions, qu'elle composa avant son mariage. Femme, elle publia deux romans : Delphine, puis Corinne. Quant à son livre : De l'Allemagne, qu'elle acheva dans toute la maturité de son-talent, c'est le plus important de ses livres, car, outre son mérite intrinsèque, il est certain qu'il a exercé une notable influence sur le caractère et la marche qu'a pris la littérature en France à partir de sa publication.

Le génie de madame de Staël était bien plus spéculatif que fertile en inventions; aussi ses romans laissent-ils beaucoup à désirer, tandis que l'on éprouve du plaisir et l'on sMnstruit en lisant son ouvrage sur l'Allemagne. L'épigraphe du roman de Delphine : « Un homme peut braver les convenances, une femme doit s'y soumettre, » en est le thème et fait pressentir que le désir de démontrer cette proposition mettra plus d'une entrave au développement dramatique de la fable. Quanta Corinne, dont

Page 1