MADAME DE STAËL
le succès a été plus général et de plus longue durée, la prétention qu'a eue Fauteur de donner une idée de l'Italie Ta complètement égarée, et Ton pourrait parcourir toute cette contrée, depuis Milan jusqu'à Reggio de Calabre, qu'on ne rencontrerait aucune Italienne dont le caractère et les habitudes eussent le moindre rapport avec les allures théâtrales de Corinne. Les femmes en Italie ne sont certainement pas parfaites; mais elles ont cette qualité rare que, depuis les princesses jusqu'aux paysannes, toutes sont simples et naturelles; à ce point, que celles même qui montent sur la scène n'y perdent pas ce don précieux. Or, à tous les mérites attribués à Corinne, celui-là manque absolument. Cette femme poète, danseuse, chantant en s'accompagnant de sa lyre, et traînant enchaîné à son char un Anglais désabusé et succombant au mal du vague des passions; cette femme est un être fantastique dont madame de Staël a plutôt trouvé le germe dans les salons de la haute société de Paris, que dans les rues de Florence, de Rome, de Venise et de Naples. La vérité est que la lecture du triomphe de la comédienne Corinne agace les nerfs de ceux qui se sont promenés sous les mur^ véritables du Capitole.
Le monde intellectuel, la région des idées, voilà l'atmosphère au milieu de laquelle madame de Staël vivait à l'aise et laissait prendre à son esprit tout son essor. Le monde visible ne la touchait nullement, et dans ses écrits, les idées se dégagent tellement de toutes formes sensibles, qu'il semble que les objets, en passant à travers ses regards, se décomposent pendant ce trajet instantané, et* se résolvent immédiatement en idées abstraites. Cette disposition d'esprit était singulièrement favorable au désir qu'elle eut de pénétrer les profondeurs, parfois si obscures, de la philosophie et de la littérature des Allemands ; aussi s'est-elle acquittée de cette lâche à son hon-
neur pour l'époque où elle l'a entreprise. Mais ce n'est pas le cas de s'étendre ici sur l'ensemble de cet ouvrage si généralement connu, c'est sur l'idée nouvelle pour la France en 1814; c'ost sur la première notion du romanlisme venant d'Allemagne et répandue alors dans notre pays par madame de Staël, qu'il faut's'arréter.
Quelques mots sur les vicissitudes de la publication du livre De l'Allemagne sont indispensables pour déterminer précisément l'époque à laquelle il a été composé et celle où il a été lu non-seulement en France, mais par toute l'Europe, avec une avidité extraordinaire. Après avoir été étudier son sujet en Allemagne et en avoir achevé la composition en Suisse, madame de Staël envoya en 1810 son
manuscrit à Marne, imprimeur à Paris. Mais peu de jours étaient écoulés qu'il parut un décret sur la liberté de la presse où il était dit « qu'aucun ouvrage ne pourrait être imprimé sans avoir été examiné par des censeurs. » Puis, à la lin de ce nouveau règlement, était ajoutée cette autre restriction : « Lorsque les censeurs auraient examiné Pduvrage et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à l'imprimer, mais le ministre de la police aurait alors le droit de le supprimer tout entier, s'il le jugeait convenable. »
Le libraire prit la responsabilité de l'impression; madame de Staël s'avança à quarante lieues de Paris pour la surveiller, mais à peine les dix mille exemplaires de l' Allemagne étaient prêts à paraître, que le ministre de la police, le général Savary, envoya son monde -chez l'imprimeur et fit détruire aomplétement l'édition du livre, sous prétexte que l'ouvrage n'était pas français. Puis enfin l'auteur reçut l'ordre de livrer la copie de son ouvrage et de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Quoique quelques lecteurs particuliers eussent donné aux amis de l'auteur une idée des opinions littéraires qui y