LE LIVRE DE L* ALLEMAGNE
étaient développées, cependant il ne s'imprima dans l'esprit du public lettré, que le désir très-vif de le connaître.
Il ne fallut rien inoins que les événements de 1814 et le renversement du trône impérial en 4815, pour que cette curiosité lût satisfaite. En effet, dans le cours de cette dernière année, il parut coup sur coup plusieurs éditions de l'Allemagne.
On peut encore s'instruire en relisant ce spirituel ouvrage où Ton retrouve, après quarante ans et plus, Fexpqsé clair et fidèle des opinions et des systèmes qui ont été adoptés successivement depuis par les hommes de lettres et les artistes jusqu'à notre temps. Ainsi, cette opposition de la poésie classique à la poésie romantique, qui a donné lieu à tant de discussions si embrouillées en France à compter de 1819, avait été déjà nettement résolue par madame de Staël en 1810, et pouvait être facilement jugée par le public en 1815. « Le » nom de romantique, dit l'auteur de l Allemagne,* été » introduit nouvellement en Allemagne, pour désigner la y> poésie dont les chants des troubadours ont été Fori- » gine, celle qui est née de la chevalerie et du christia- » nisme. Si l'on n'admet pas que le paganisme et le » christianisme, le Nord et le Midi, l'antiquité et le moyen » âge, la chevalerie et les institutions grecques et ro- » inaines se sont partagé Fempire de la littérature, l'on » ne parviendra jamais à juger, sous un point de vue » philosophique, le goût antique et la goût moderne. » — « On prend quelquefois, ajoute madame de Staël, le mot » classique comme synonyme de perfection; je m'en » sers ici dans une autre acception, en considérant la » poésie classique comme celle des anciens, et la poésie » romantique comme celle qui tient de quelque manière » aux traditions chevaleresques. Cette division se rapporte » également aux deux ères du monde : celle qui a pré-
» cédé rétablissement du christianisme et celle qui Ta » suivi*. »
On le sent, la civilisation chez les peuples de l'antiquité, opposée à celle des chrétiens, que Chateaubriand s'était déjà efforcé de présenter dans une composition héroïque et dramatique, les Martyrs, madame de Staël, sous l'influence du génie allemand, réduisit cet antagonisme des païens et des chrétiens, en une théorie pôétique et littéraire où elle laissa percer sa prédilection pour les idées modernes.
En vertu de ce principe, et toujours dominée par les goûts et les préjugés des Allemands, elle continue, en s'exprimant ainsi, lorsqu'elle parle des arts : « Les artistes » allemands avaient presque tous adopté les opinions de » Winkelmann jusqu'au moment où la nouvelle école » littéraire a étendu son influence aussi sur les beaux- » arts. Gœthe, dont nous retrouvons partout l'esprit uni- » versel, a montré dans ses ouvrages, qu'il comprenait le » vrai génie de la peinture bien mieux que Winkelmann. » Toutefois, convaincu comme lui que les sujets du chris- » tianisme ne sont pas favorables à l'art, il cherche à faire » revivre l'enthousiasme pour la mythologie, tentative
» dont le succès est impossible La nouvelle école sou-
» tient dans les beaux-arts le même système qu'en litté- * rature, et proclame hautement le christianisme comme » la source du génie des modernes. Les écrivains de cette » école caractérisent aussi d'une façon toute nouvelle ce » qui, dans l'architecture gothique, s'accorde avec les » sentiments religieux des chrétiens. Il ne s ensuit pas que » les modernes puissent et doivent construire des églises » gothiques ; ni l'art ni la nature se répètent. Ce qu'il
1 De l'Allemagne, chap*. XI, de la poésie classique et de la poésie romantique.