‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 78 sur 201 · JOSEPH DE .MAISTRE · texte numérisé non relu

JOSEPH DE .MAISTRE

» importe seulement dans le silence du talent, c'est de » détruire le mépris qu'on a voulu jeter sur toutes les » productions du moyen âge. Sans doute, il ne nous con- » vient pas de les adopter ; mais rien ne nuit davantage » au développement du génie, que dç considérer comme » barbare quoi que ce soit d'original*. »

Il est encore un prosateur de cette époque, grand écrivain et profond penseur, dont les ouvrages, quoique d'un caractère fort différent de ceux de Chateaubriand et de madame de Staël, s'en rapprochent cependant, au moins par le développement d'une opinion commune, celle de l'excellence du christianisme. Ce prosateur est le comte de Maistre, auteur du livre intitulé : du Pape. Quoique Chateaubriand et madame de Staël aient eu l'âme cruellement froissée par les excès commis à la suite de la révolution de 1789, tous deux, madame de Staël surtout, en ont adopté les principes en ce qu'ils tendaient à l'établissement d'un gouvernement constitutionnel. Ce système politique a été sincèrement adopté par Chateaubriand à compter du jour où la Charte fut octroyée par Louis XVIII. Quant à madame de Staël, elle le vitétabliren France avec d'autant plus d'enthousiasme, que c'était la réalisation du rêve de sa vie, depuis le ministère de son père, M. Necker, et que les éloges qu'elle avait multipliés sur le gouvernement anglais, dans ses écrits, avaient été la cause de sa proscription et de la destruction de son ouvrage sur l'Allemagne.

Le comte de Maistre professait sur ce point des opinions absolument opposées. Loin de France, où il a toujours vécu, il composa ce livre du Pape> dans lequel ses idées sur l'infaillibilité de la souveraineté absolue sont exposées avec une vigueur de logique qui a un cer-

» De l'Allemagne, chap. XXXII.

tain charme pour l'esprit d'un lecteur spéculatif, mais dont les applications ne pourront vraisemblablement jamais être faites dans la pratique. En connaissant le principe d'où il part, on pourra facilement pressentir toutes les conséquences qu'il en tire.

Or, cette théorie,* sur laquelle on aura l'occasion de revenir, consiste à ne reconnaître pour souveraineté légitime que la souveraineté chrétienne monarchique, catholique, et à lancer l'anathème contre la souveraineté du peuple, signalée comme anti-chrétienne. Loin d'être conciliant comme madame de Staël et Chateaubriand, de Maistre est exclusif dans son système. A l'instar d'un intrépide aéronaule qui, sans s'inquiéter des fleuves, des montagnes et des mers, fend l'es} ace en ligne droite, l'auteur du Pape procède constamment en vertu d'une logique inflexible, qui le fait sauter par-dessus toutes difficultés matérielles qui pourraient l'empêcher d'atteindre son but. C'est, au surplus, la manière habituelle de tous les utopistes; et les spéculations rétroactives en faveur du gouvernement théocratique, exposées et défendues avec tant de verve et de talent par de Maistre, peuvent être considérées comme la réfutation «l'une autre utopie éloquente, le Contrat social, où .1. J. Rousseau, sans tenir aucun compte de l'expérience du passé , a sapé les doctrines de l'ancienne politique, pour en subslituer de nouvelles fondées sur le principe de la souveraineté du peuple, transformant ainsi la puissance confiée par Dieu aux princes de la terre, en un simple contrat, en une série de conventions révocables, consenties par le peuple et par le souverain de son choix.

Les souvenirs retracés jusqu'ici se rattachent à la littérature du Directoire et de l'Empire. Dans la série de ceux qui vont suivre s'ouvre une ère nouvelle, celle de la littérature romantique. Mais, avant d'aborder ce sujet, il

Page 1