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GÉNIES DIVERS DES NATIONS

l'idiome français se prêtent plus particulièrement à perfectionner ce qui a été trouvé par d'autres peuples, et à en rendre la connaissance plus facile et plus générale par leur lucidité, peut-être y a-t-il de l'imprudence à risquer d'altérer la franchise de cette qualité appréciée de tous les autres peuples, en conseillant aux Français de se jeter dans la voie aventureuse des inventions et des nouveautés, où ils s'égarent presque toujours.

En cherchant par son livre de l'Allemagne à donner une extension presque sans bornes au cercle dans lequel le génie et la langue des Français ont contracté l'habitude de se développer depuis Malherbe jusqu'à Voltaire, madame la baronne de Staël a-t-elle rendu un véritable service aux lettres françaises? Telle est l'importante question qui se présente au moment où à la littérature de l'Empire va succéder celle dite romantique.

« Connais- toi toi-même, » est un conseil aussi utile à donner aux nations qu'aux individus. En recherchant donc les véritables sources où nos plus grands poètes ont puisé leurs inspirations, il est facile de reconnaître que tous ont traité des sujets qui leur venaient au moins de seconde main.. Malherbe se guide sur Horace, Boileau est dans le même cas ; Corneille et Rotrou composent sous l'influence espagnole, Racine, plus près delà nature ♦ et par cela seul plus vraiment original, imite cependant les tragiques grecs; La Fontaine prend pour thèmes les fables d'Ésope et ne se les approprie que par le charme indéfinissable de son style ; Fénélon, car on ne peut le ranger au nombre des simples prosateurs, se produit aussi sohs les auspices des poètes de la Grèce ; et de cette époque, il n'y a guère que Molière qui, tout en imitant parfois les anciens et les Italiens, ait produit plusieurs comédies essentiellement françaises pour le fond et par la forme.

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D(i point de vue où se présentent en ce moment les poètes de notre pays, Voltaire considéré comme inventeur, malgré plusieurs de ses tentatives très-hardies relativement aux goûts et aux préjugés de notre nation, est avant tout, grâce à la lucidité de son esprit et à l'élégance de son style, un propagateur, un vulgarisateur des idées émises jusqu'à lui. Sous ce rapport c'est l'écrivain dont le génie est le plus français, puisqu'il s'est particulièrement exercé à mettre au grand jour ce qui était ignoré ou encore imparfaitement connu, et qu'enfin son objet constant a été de rendre l'ensemble des connaissances humaines populaires, travail instinctif 'et incessant de l'esprit français.

Toujours poussés par ce désir de naturaliser en France les inventions étrangères en les purgeant d'un alliage parfois trop contraire à nos goûts, ceux qui vinrent après Voltaire, enfermés dans un cercle plus étroit, composèrent et écrivirent toutefois dans ce système de perfectionnement adopté par les Grecs, par les Latins, et dont les Français ne s'écartent guère sans danger. Ducis, se sentant faible inventeur, suppléa à Tinsulïisance de son imagination, en dérobant a. Shakspeare ses vigoureuses conceptions, ses idées gigantesques qu'il se flatte de polir au point de les rendre acceptables aux Français. Des illusions à peu près du même genre ont entraîné M. J. Chénier, mais surtout Népomucène Lemercier, lui véritable inventeur qui, après deux ouvrages écrits avec soin et pureté, Agamemon et iHnlo, fournit la preuve, dans toutes ses autres productions, de l'inaptitude de la langue et de la versification françaises, à exprimer des images et à faire parler des êtres trop en dehors de la réalité. Notre langue répugne à ces grands écarts. Ainsi qu'une femme bien élevée, elle évite tout mouvement brusque et violent; aussi est-il permis de croire que si la Panhypocrisiade eût été

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composée et écrite par un Allemand ou un Anglais, ce " poème, spirituel et original, eût pu rivaliser, sous le rapport de l'invention, avec ceux de Faust et de Don Juan

La véritable hardiesse de Chateaubriand consiste à avoir bravé en 1801 l'incrédulité mise en vogue par Voltaire et consacrée pendant les jours ténébreux et sanglants de93. Quant à sa composition poétique des Martyrs, car le Génie du christianisme est une œuvre de controverse, elle offre, même dans ses parties les plus vigoureusement conçues et écrites, des artilices de style soigneusement élaborés pour adoucir, pour perfectionner relativement à nos goûts, les sentiments et le langage si francs, parlois môme si rudes, des païens et des chrétiens qu'il a mis en opposition.» Certes ce n'est ni la disposition d'esprit, ni la bonne volonté qui ont manqué à Chateaubriand, pour mettre môme dans la bouche des sauvages les locutions les plus hasardées, comme on peut s'en convaincre en consultant la première édition d'A tala; mais ces témérités excessives de style que l'auteur même ne tarda pas à corriger, prouvent pour les Français au moins, que, quels que soient l'art et l'audace avec lesquels un poêle arrache quelques légères concessions à sa langue, la langue plus forte que lui le fait toujours rentrer dans les limites qui constituent sa nature et que l'écrivain ne viole jamais impunément.

L'infaillibilité des doctrines classiques était donc mise en doute, et Chateaubriand avait donc déjà élargi les voies a ceux disposés à laisser prendre toute liberté à leur imagination et à leur langage, lorsque les productions de deux écrivains étrangers, Walter Scott et lord Byron, firent invasion en France vers 1816. La vogue des écrits du romancier écossais s'y propagea avec la rapidité du fluide électrique. Les romans de Walter Scott furent lus et relus dans toutes les classes de la société, avec une

avidité et un enthousiasme partagés par toutes les nations de l'Europe et du Nouveau-Monde. Jusque-là il n'y avait pas eu d'exemple d'un succès populaire aussi universel et mieux mérité.

La hardiesse et la forme capricieuse des poésies de lord Byron rendirent d'abord leur succès moins rapide; mais le premier étonnemenl causé par ses idées et son style, une fois passé, les poésies du jeune barde anglais devinrent l'objet d'une admiration fanatique pour la jeunesse lettrée de France.

Les écrits de Walter Scott et de lord Byron, quoique entraînant les esprits dans des directions morales bien contraires, eurent cependant une puissance commune : celle de faire mettre tout à coup de côté.les habitudes littéraires qui, depuis la Renaissance, ont fait de la mythologie et de l'histoire des peuples de l'antiquité, l'objet à peu près unique des compositions des poêles, des sculpteurs et des peintres. Écrivains et artistes, la plupart re îoncèrent brusquement à ce système, pour ne peindre que les actions, les sentiments et les usages des nations modernes. Sans s'arrêter en détail sur les brillantes qualités de Walter Scott, qui eut le singulier mérite, quoique romancier, d'intéresser toujours le lecteur sans le faire jamais rougir, il suffit de signaler celui de ses ouvrages, Iwnhoe, qui a exercé la plus forte et la plus durable influence sur la littérature en France, mais particulièrement sur l'une de ses branches principales, l'histoire.

Jusqu'à Walter Scott, les historiens modernes, plus ou moins fidèles à la marche tracée par ceux de l'antiquité, se sont abstenus d'entrer dans les détails qui ne se rattachent pas directement aux principaux événements politiques qu'ils se proposent de faire connaître. Mais, avec les habitudes que cette révolution littéraire a fait prendre à nos esprits, nous avons de la peine aujourd'hui à nous

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