‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 81 sur 201 · HISTORIENS ANCIENS ET MODERNES · texte numérisé non relu

HISTORIENS ANCIENS ET MODERNES

expliquer le silence que garde Thucydide, par exemple, sur le développement des habitudes sociales et des beauxarts à Athènes, lorsqu'il parle de Périclès, d'Alcibiade et de Phidias. Notre curiosité moderne serait plus complètement satisfaite dans le cas où l'historien grec nous eût dit si effectivement Périclès répudia sa première femme pour épouser Aspasie ; si cette célèbre courtisane gouvernait la République par les conseils qu'elle donnait à son illustre époux, et comment se passaient les entreliens graves qu'elle avait avec Socrate. On ne pardonnerait pas à un historien de notre grand roi, de garder le silence sur mademoiselle de La Vallière et madame de Montespan, et surtout sur l'Aspasie chrétienne, madame deMaintenon.

Voltaire fut le premier chez nous qui, compulsant soigneusement les mémoires, donna, dans le Siècle de Louis XIV, des détails sur les diverses branches de l'administration, sur les mœurs, les lettres, les arts et l'industrie. Mais cet exemple ne fut pas longtemps suivi, et sous le règne de Napoléon Ier, le culte .que l'on professait pour l'antiquité fit observer aux historiens de cette époque plus de réserve, comme en fournit un exemple remarquable l'intéressante, mais très sévère Histoire de Venise, de Daru, d'où les anecdotes les plus curieuses, contenues dans les chroniques du pays, ont été volontairement omises. Ce défaut, cependant, n'a-t ilpas été rem placé par son contraire? Et l1 Histoire de la conquête des Normands, évidemment inspirée à A. Thierry par la lecture d'Ivanhoe, ainsi que celle des Ducs de Bourgogne, de M. de Barante, dont la contexture et le luxe des détails rappellent le système de composition adopté par Walter Scott dans ses romans, n'ont-ils pas fait dégénérer parfois les récits historiques en mémoires ?

Le romancier écossais n'a guère modifié que des préjugés littéraires; mais lord Byron, en admettant toute es-

pèce de formes dans la composition de ses poésies, s'est facilité les moyens de propager son indifférence en matière de goût, son scepticisme en morale et le mépris que son orgueil indomptable lui inspirait pour l'humanité. C'est l'homme fatigué de la civilisation s'efforçant de retourner à l'état sauvage et parant, du langage poétique le plus séduisant et le plus énergique, d'affreuses vérités ; c'est le , poëte des ûges corrompus, quand l'art, au lieu d'être pour l'âme une manne forlilianle, se change en nourriture délétère. Dans le poëme dialogué de Manfrcd, Byron a analysé et peint avec une recherche cruelle les angoisses de l'homme blasé, à bout de toute illusion, errant jusque sur la cime glacée des monts, pour découvrir un espoir, un avenir quelconque, et se trouvant face à face avec le néant. Dans Child-Harold et Lara, c'est encore cette idée lugubre que le poëte caresse, et l'on y trouve des passages tels, que celui-ci où l'écrivain a trahi sa propre pensée : « Je » ne cherche point à provoquer la sympathie, dit-il, »je n'en ai pas besoin. Les épines que j'ai fait croître » viennent d'un arbre que j'ai planté moi-mêwe. Elles » m'ont déchiré ; je saigne. Je savais d'avance quel fruit » devait naître de la semence que j'ai confiée a la terre1. » Une pièce de vers intitulée Ténèbres (Darknessj peut encore faire juger de l'acharnement avec lequel Byron, même dans ses inventions les plus fantastiques, poursuit cette pauvre humanité. Il suppose le monde près de tinir par l'extinction de la lumière et le froid. Tout le genre humain a péri excepté deux hommes qui respirent encore au milieu d'une obscurité prefonde. Ils se trouvent par hasard près d'un autel sur lequel restent quelques char-

« Meantime I seek no sympathies, nor need; the thorns which I have reaped are of the tree I planted. They have torn me, and y bleed.

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