‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 84 sur 201 · M. MÉRIMÉE · texte numérisé non relu

M. MÉRIMÉE

Mais ces exercices ne pouvaient donner qu'une idée fort restreinte des qualités de l'esprit de Mérimée, qui ne prit dans les réunions d'Etienne sa véritable place que lorsque Ton y connut ses premières compositions littéraires. Son ami Saulelet témoigna àÉtienne le désir qu'il lût un drame intitulé Cromwell, dont il venait d'achever la composition. On prit jour en effet, et le jeune écrivain eut pour auditeurs, outre Ampère fils et A. Stapfer, ses amis, Beyle dit de Stendhal, de Marest, Viollet-le-Duc et Etienne chez qui se fit la lecture.

Mérimée, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans, avait déjà les traits fortement caractérisés. Son regard furtif et pénétrant attirait d'autant pins l'attention, que le jeune écrivain, au lieu d'avoir le laissez-aller et cette hilarité confiante propre à son âge, aussi sobre de mouvements que de paroles, ne laissait guère pénétrer sa pensée que par l'expression, fréquemment ironique, de son regard et de ses lèvres. A peine eut-il commencé la lecture de son drame, que les inflexions de sa voix gutturale et le ton dont il récita parurent étranges à l'auditoire. Jusqu'à cette époque, les auteurs lisant leurs ouvrages, et surtout les lecteurs de profession, déclamaient avec emphase, et en changeant continuellement de ton, les sujets sérieux et tragiques, sans renoncer à ce genre d'affectation en récitant des comédies et môme des vaudevilles. Mérimée, faisant alors partie de la jeunesse disposée à provoquer une révolution radicale en littérature, non-seulement avait cherché à en hâter l'explosion en composant son Cromwell, mais voulait modifier jusqu'à la manière de le faire entendre à ses auditeurs, en le lisant d'une manière absolument contraire à celle qui avait été en usage jusque-là. N'observant donc plus que les repos strictement indiqués par la coupe des phrases, mais sans élever ni baisser jamais le ton, il lut ainsi tout son drame sans modi-

fier ses accents, môme aux endroits les plus passionnés. L'uniformité de cette longue canlilène, jointe au rejet complet des trois unités auxquels les esprits les plus avancés à cette, époque n'étaient pas encore complètement faits, rendit cette lecture assez froide. On saisit bien le sens de quelques scènes dramatiques et la vivacité d'un dialogue en général naturel; mais le sujet extrêmement compliqué et les changements de scènes trop fréquents rendirent l'effet total de celte lecture vague, et la société des lecteurs de Shakspeare eux-mêmes ne purent saisir le point d'unité auquel tous les détails devaient se rattacher. Néanmoins, comme la plupart des auditeurs partageaient les idées et les espérances du lecteur, et qu'au fond il entrait encore plus de passion que de goût littéraire dans le jugement qu'il fallait porter sur le drame, tous les jeunes amis de Mérimée l'encouragèrent à suivre la voie qu'il avait prise. Beyle en particulier, quoique déjà d'un ûge mûr, le félicita de son essai avec plus de vivacité que les autres. En effet le Cromwell de Mérimée était une des premières application de la théorie que Stendhal avait développée en 1823, dans sa brochure intitulée : Racine et Shakspeare.

Le retentissement de cette lecture devint cause de l'augmentation du nombre de ceux qui se réunirent, à compter de ce moment, chez Élienne. Cette espèce de pays neutre, où l'on sut que chacun pouvait exprimer ses goûts et ses doctrines en toute liberté, offrit de l'attrait à un assez grand nombre d'hommes distingués, impatients d'exercer leur esprit, d'augmenter et d'épurer leurs lumières au milieu de discussions franches et loyales. Le jour et l'heure des réunions anglaises, qui avaient lieu les mercredis soirs, furent remis aux dimanches matins, de midi à cinq heures, mais tout le temps y fut consacré h la conversation. Élienne n'invitait pas à ses réunions

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