CAVÉ ET DITTMER
former l'art dramatique; c'était deux amis : Cavé et Dittmer, qui composèrent en société les Soirées de Neuilly, recueil de drames, publié sous le faux nom de M. du Fougeray. Cavé était, en apparence au moins, un homme froid et dont le sérieux habituel prenait parfois une teinte de tristesse. Dittmer au contraire, beau garçon, ayant le teint fleuri et le sourire à la bouche, offrait le type parfait du jeune Français dans tout son éclat. Il avait servi dans les dragons, et dans ses moments de gaieté il racontait avec une verve charmante toutes les plaisanteries banales de régiment, auxquelles, en homme de bonne société, il donnait par la forme, mais sans altérer le fond, le tour le plus piquant et le plus heureux. Quant aux Soirées de Neuilly, dont le drame principal est la Conspiration du général M allet, les deux collaborateurs ont toujours été si discrets sur la manière dont ils composaient, qu'Etienne n'a jamais pu découvrir précisément quelle avait été la pari qu'avaient plus particulièrement prise Dittmer ou Cavé soit à la conception générale des drames, soit à la distribution des scènes et au dialogue. Élienne avait pris de l'amitié pour Dittmer, et dans une grave circonstance il eut l'occasion de s'apercevoir de l'intérêt qu'il prenait à lui. A l'une des émeutes les plus terribles de 1832, comme de nombreux détachements de la "garde nationale à pied et à cheval étaient rassemblés dans la cour de la mairie du 2e arrondissement avec les armes chargées, le voisin de gauche d'Élienne, en laissant tomber brusquement son fusil sur le pavé, le lit partir. Parmi ceux qui s'approchèrent d'Etienne par curiosité, se trouva Dittmer qui, après avoir fait gaiement un compliment au garde national sur sa maladresse, ajouta en parlant à Élienne : « Je me suis tellement hâté pour venir ici, que j'ai oublié de charger mes pistolets d'arçon ; donnez-moi donc deux cartouches. » Etienne les lui
donna; et, en meltant ses armes en état, Diltmer lui dit avec cette simplicité et celte grâce qui lui étaient particulières : « El les matinées du dimanche? et le canapé rouge, et les bonnes conversations? tout cela est passé?... La journée pourrait bien être chaude, ajoula-l-il... Au revoir! « Il monta à cheval et mit son escadron en ordre; mais en voyant ce bon et aimable jeune homme, calme et souriant en partant pour affronter de véritables dangers, Etienne éprouva une émotion intérieure qu'il ne surmonta que lorsque lui-même se mit en marche. »
Mais revenons aux réunions du dimanche, Théodore Leclercq, l'auteur des Proverbes, parlait aussi très-peu, bien qu'il prit un vif intérêt aux discussions qui avaient lieu autour du canapé rouge. Ne se préoccupant point des convenances théâtrales imposées par la représentation, ses petites comédies, ses proverbes, composés pour être lus, lui laissaient les coudées franches , en sorte que ces ingénieuses bluettes plaisaient également aux classiques les plus rigides, comme aux romantiques rejetant toute règle.
Quant à Albert Stapfer dont il a déjà été fait mention plus d'une fois, outre les études classiques qu'il avait faites chez le pasteur Monod, il avait appris de bonne heure, sous la direction de son père, les langues allemande et anglaise. C'était alors un jeune homme déjà fort spirituel, avide de sciences et de nouveautés, lancé dans l'opposition politique la plus vive, romantique déterminé et l'un des habitués du dimanche, qui. après avoir émis ses théories en politique et en littérature avec ardeur, les défendait toujours irès-spiriluellement et avec verve. Il se livrait aussi avec assez de succès à la poésie; et outre la traduction qu'il acheva vers celle époque du théâtre de Goethe, il publia celle de Faust, écrite en vers ei a\ec talent; ce qui a tait regretter que ce jeune