BEYLE DIT STENDHAL
l'aristocratie avec les épigrammes d'un libéralisme radical , et n'épargnait pas davantage ceux qui avaient reçu de hautes faveurs de la fortune. Quant à l'explication qu'il donnait de tous ces mécomptes, c'était, selon lui, que tout en ce monde dépend du hasard et que, s'il y a un mobile qui produise tout ce qui se passe ici bas, il n'est ni bon ni méchant. En somme Beyle se donnait pour athée et le disait ouvertement à ceux qui voulaient l'écouter.
Tel était Af. de Stendhal vers la fin de 1822, lorsque ses doctrines littéraires commencèrent à préoccuper sérieusement un assez bon nombre des habitués du dimanche. De Lamartine et Victor Hugo s'étaient sans doute fait déjà un nom par leurs poésies ; mais ces poésies étaient lyriques, et Beyle, qui avait horreur des vers, portait toute son attention et dirigeait particulièrement celle de ses auditeurs sur l'art dramatique. Les tragédies de Casimir Delavigne, les Vêpres' siciliennes elle Paria, dont le succès avait été éclatant, n'étaient rien moins que louées par Beyle, ainsi que par Duvergier deHauranne et Coquerel, les plus ardents romantiques après ou avec lui. Mérimée, l'un des hardis novateurs de cette époque, déjà auteur d'un Cromwell, et portant«lans son cerveau le germe déjà fécondé du théâtre de Clara Gazul, riait sous cape et sans mot dire, des harangues brusques de Beyle qui, comme un hussard, ouvrait la route à sa troupe romantique. Plus calme, plus réfléchi et ne se livrant qu'avec une cerlaine réserve à ces nouveautés qui cependant l'avaient séduit, Vilet écoulait Beyle pour retirer de ses discours incohérents, mais toujours spirituels et parfois lumineux, ce qu'ils renfermaient de bon, pour en faire l'application à des essais dramatiques qu'il se proposait de lenter.
« Rien, rien, messieurs, leur disait Beyle, ne ressemble
moins que nous aux marquis couverts d'habits brodés et de grandes perruques noires coûtant mille écus, qui jugèrent les pièces de Racine et de Molière en 1670. Ces grands hommes cherchèrent à flatter le goût de ces marquis et travaillèrent pour eux. Je prétends moi qu'il faut faire désormais des tragédies pour nous, jeunes gens raisonnants, sérieux et un peu envieux, en Fan de grâce 1822. Ces tragédies là, sachez-le bien, doivent être en prose. De nos jours, le vers alexandrin n'est le plus souvent qu'un cache-sottise !!! Comment peindre, je vous le demande, avec quelque vérité les catastrophes sanglantes narrées par P. de Commines et dans la chronique scandaleuse de Jean de Troyes, si le mot pistolet ou d'autres moins sérieux ne peuvent absolument pas enirer dans un vers tragique? — Mais ayez donc la complaisance, dit Viollet-le-Duc, de nous dire précisément ce que c'est qu'une tragédie romantique ? — Rien n'est plus facile répondait Beyle avec son assurance imperturbable : une tragédie romantique est écrile en prose; la succession des événements qu'elle présente aux spectateurs dure plusieurs mois, et ils se passent en des lieux différents. Qu'il nous vienne un homme de talent qui ose faire une tragédie en prose : la mort de Henri IV ou bien Louis XIII au pas de Suze, et nous verrons le brillant Bassompière dire au Roi : « Sire, les danseurs sont prêts; quand votre majesté voudra, le bal commencera. » — Ampère le fils, Albert Slapfer, qui aimaient et cultivaient la poésie, ne purent s'empêcher de faire de vives réclamations sur le bannissement des vers de la tragédie; Courier surtout s'élevait fortement contre cette innovation qu'il qualifiait de barbare. Quoique ce spirituel écrivain n'ait jamais exprimé ses idées qu'en prose, il avait un amour aussi profond que sincère de la langue française et professait une vive admiration pour les poètes du sièele