‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 90 sur 201 · BEYLE. — J. J. AMPÈRE · texte numérisé non relu

BEYLE. — J. J. AMPÈRE

do Louis XIV. Les divergences d'opinions donnaient lieu à de longues discussions dont le résultat fut, pendant quelque temps, que la prose devait être employée dans la comédie, mais que les sujets graves et pathétiques ne pouvaient qne gagner à être relevés par l'énergie que leur donne la poésie. — Relevés ! relevés ! toujours l'idée d'ennoblir tout! c'est la maladie des Français ! reprenait vivement Beyle. « Savez-vous ce qui résulterait de la représentation do la Mort de Henri IV trait "e dans le goût du Richard III de Shakspeare ? tout le monde tomberait d'accord sur ce que veut dire le mot : genre romantique. — Ce n'est pas une raison pour qu'on l'adoptât, disait l'un, — et puis, ajoutait un autre, vous n'êtes pas conséquent avec Je principe que vous venez d'établir. Vous rejeltez les vers des compositions trafiques, et vous nous donnez pour modèle la pièce du poêle anglais, Richard III où il y a plus de vers que de prose. — Et quelle poésie! fit vivement observer Ampère, elle est tellement élevée parfois, qu'elle dépasse de beaucoup les limites où vous ne voulez pas laisser s'élever Ta nôtre. Arrêtez -vous seulement à la première scène pendant laquelle le duc de Glocester débile un monologue de quarante vers où les images les plus'élranges, les alliances de mots les moins prévues et des hardiesses poétiques que l'on ne trouve que là, doivent nécessairement étonner les Anglais de nos jours. Après cette épreuve conseillerez-vous toujours à nos poêles tragiques de prendre le Richard III pour modèle? — Eh mais , ne vous y trompez pas : c'est l'art qu'il faut dérober à Shakspeare et non l'imiter. Ce jeune ouvrier en laine a parlé aux hommes de 1600 en interrogeant et en flattant les idées, les préjugés qu'ils avaient reçus de la lecture de la Bible, de la nature de leur gouvernement et de la connaissance de leur histoire ; mais vous, vous avez pour spectateurs les Français de

1824, qui n'ont pas peur de l'enfer comme les Anglais du temps d'Élisabeth; il faut leur parler de manière à se faire comprendre de ces êtres fins, légers, toujours aux agueis, sans cesse en proie à une émotion fugitive et

complètement incapables d'un sentiment profond —

Or ça, disait de Marest en l'interrompant brusquement, ce que vous dites est admirable, mon cher ami, mais vous ne faites pas attention que vous dites absolument le contraire de ce que vous avanciez tout à l'heure, il n'y a qu'un instant, vous faisiez de nous des jeunes gens raisonnants, sérieux, envieux même; et maintenant nous voici des gens légers et incapables d'éprouver un sentiment profond. Voyons, expliquez-vous clairement, sans cela nous vous sifflons, mon cher M. de Stendhal. € Nous sommes à une époque de transition, répondit Bevle avec un air grave à travers lequel perçait son instinct de bouffonnerie; attendez donc que les mœurs constitutionnelles et la littérature romantique aient modifié nos goûts, nos habitudes, et vous verrez ce qui arrivera! » Un rire général fut l'accueil que l'on fit à la prédiction du professeur romantique, et ceux qui prirent le plus de part à cette hilarité furent Mérimée, Ch. de Rémusat, Cavé, Ditlmer el Vitet qui, tout en se tenant sur la réserve, méditaient, chacun de son côté, le projet de mettre en pratique la théorie exposée par M. de Stendhal.

Parmi ces jeunes novateurs était un homme un peu plus âgé qu'eux. Ses traits étaient rudes, son expression, quoique douce au fond, se sentait cependant des habitudes d'un homme qui a vécu loin du monde élégant, et la franchise de ses paroles, poussée jusqu'à la rudesse, parfois mômejusqu'au cynisme, trahissaient les manières qu'il avait contractées tour à tour dans les camps et dans la solitude. C'était Courier, qui s'était rendu célèbre par ses pamphlets depuis 1815, après avoir quitté deux ans

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