‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 91 sur 201 · M. DE MAREST. — COURIER · texte numérisé non relu

M. DE MAREST. — COURIER

avant l'armée de Napoléon, où il servait en qualité de » chef d'escadron dans l'artillerie à cheval ; c'était le Canonmer, le Vigneron, titres qu'il se donnait en tôle de ses écrits politiques.

Courier, intimement lié avec toute la famille d'Étienne, fréquentait assidûment tes réunions littéraires du vendredi chez Viollet-le-Duc, ainsi que celles du dimanche chez Etienne, où il aimait assez à entendre pérorer Beyle, dont les idées en littérature avaient plus d'un rapport avec les siennes. Malgré tous les travestissements que Courier prenait pour se donner l'air simple et môme sauvage, la mise d'un vigneron et souvent. le langage d'un homme du peuple, en fait, il était justement considéré comme un des meilleurs hellénistes de son temps, on le savait très-versé dans la connaissance de la langue italienne, et ses écrits prouvaient qu'il avait fait en particulier une étude profonde et délicate de la langue française, dont, par une exception fort rare vers 1800, il avait été rechercher le caractère et l'esprit dans les écrivains antérieurs au siècle de Louis XIV. En outrei ceutf qui, ainsi qu'Etienne, le voyaient dans l'intimité et au milieu de réunions où les femmes prenaient part à la conversation, ceux-là ont pu observer que ses manières et ses discours étaient ceux d'un homme bien élevé et même de très-bonne compagnie; d'où il résulte que le Canonnier et le Vigneron furent des masques sous lesquels Courier, avec beaucoup d'art, il est vrai, joua la bonhomie et la naïveté, mais sans que personne en fût dupe. En effet, malgré le succès extraordinaire de ses pamphlets, ces écrits n'ont jamais été lus et goûtés que par les personnes dont l'esprit était cultivé. Aussi ces pamphlets, dont Courier, au sortir de l'imprimerie, ne manquait guère d'apporter des épreuves aux réunions du dimanche , étaient-ils un des attraits les plus puissants pour la réu-

nion. On en faisait la lecture à haute voix, et il serait difficile de dire ce qui attirait le plus d'applaudissements des traits de satire lancés contre la cour, les ministres et les préfets, ou des tours vifs et pittoresques que l'écrivain prodiguait dans sa prose.

De tous les admirateurs des écrits de Courier, Albert Stapfer et Beyleétaient les plus ardenls. Beyle en particulier y trouvait cette prose libre, hardie, substituant le mot propre à la périphrase, telle qu'il prétendait que l'on dut en faire usage dans la tragédie. Mais là il y avait dissidence entre Courier et lui. L'helléniste, le linguiste délicat qui désirait rendre à la prose française la simplicité et l'énergie qu'elle avait eues au xvie siècle, aimait passionnément la poésie du xvne, et en particulier les vers de Racine; il goûtait vivement les alexandrins que Beyle signalait comme des cache-sottises. Mais s'ils ne s'accordaient pas sur ce point, relativement à la prose propre- ♦ ment dite, et abstraction faite de l'emploi que l'on en pourrait faire, leurs opinions se rapprochaient.

C'était vers ce temps que Courier, qui quelques années avant avait si heureusement réussi à contrefaire le style d'Amyot en traduisant le passage grec du roman de Daphnis et Chioé qu'il retrouva dans une bibliothèque de Florence, eut l'idée de remonter décidément jusqu'à la langue du xvie siècle pour traduire l'histoire d'Hérodote. Il fil part à Etienne de ce projet qui le préoccupait vivement, et à la réalisation duquel il travaillait sans doute déjà, car à quelques réunions du dimanche il fit, sous forme de conversation, l'apologie du style qu'il se proposait d'employer en faisant cet essai. Au point où l'exigence du mol propre était déjà portée parmi la jeunesse lettrée d'alors, il était inévitable qu'elle fût d'autant plus impérieusement recommandée aux traducteurs, que 1 s ouvrages à reproduire étaient plus anciens. ï'n ihuinicheque

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