‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 92 sur 201 · COURIER · texte numérisé non relu

COURIER

la conversation tomba sur ce sujet, après un feu roulant de plaisanteries sur les traductions de Perrot d'Ablancourt, de Mme Dacier et de Larcher, Courier, qui avait pris une large part à cet entretien, le résuma en disant : « Par tout ceci, on voit que penser traduire Hérodote, par exemple, dans notre langue académique, langue de cour cérémonieuse, roide, apprêtée, pauvre d'ailleurs, mutilée par le bel usage, c'est étrangement s'abuser. Il y faut employer une diction naïve, franche, populaire et riche, comme celle de La Fontaine. Ce n'est pas trop assurément de tout noire français pour rendre le grec d'EIérédote, d'un auteur que rien n'a gêné, qui ne connaissant ni ton ni fausses bienséances, dit simplement les choses, les nomme par leur nom, fait de son mieux pour qu'on l'entende, se reprenant, se répétant de pour de n'être pas compris, et faute d'avoir su son rudiment par cœur, n'accorde pas toujours très-bien le substantif .et l'adjectif. »

A ces mots un sourire d'approbation éclata parmi tous les assistants. Beyle surtout, ravi d'entendre ers paroles qui donnaient du poids à ses opinion, applaudit plus vivement que les autres et engagea Couriee à achever sa pensée. Enchanté du succès qu'il obtenait au milieu de son jeune auditoire, Courrier continua : « Un abbé d'Olivet, par exemple, un homme d'académie ou prétendant à l'être, ne se pourrait charger de celle besogne. Hérodote ne se traduit pas dans l'idiome des dédicaces, deséloges, des compliments. Dans Larcher par exemple, Hérodote ne parle que de princes, de princesses, de seigneurs et de gens de qualité; ces princes montent sur le trône, s'emparent de la couronne, ont une cour, des ministres et de,s grands officiers, faisant comme on peut

' L'un des traducteurs d'Hérodote.

croire le bonheur des sujets, pendant que les princesses accordent leurs faveurs à ces jeunes seigneurs. Or, continuait Courier que les rires des assistants avait interrompu, or est-il qu'Hérodote ne se douta jamais de ce que nous appelons prince, trône et couronne, ni de ce qu'à l'académie on nomme faveurs des dames et bonheur des sujets. Chez lui, ajouta Courier, qui avait peine à se faire entendre au milieu de l'hilarité toujours croissante, les dames, les princesses mènent boire leurs vaches ou celles de leur père à la fontaine voisine, trouvent là des jeunes gens, et font quelque sottise, toujours exprimée dans l'auteur avec le mot propre. — Entendez-vous, messieurs, s'écria solennellement Beyle, avec le mot propre /// — Chez Hérodote, reprit Courier, on est esclave ou libre, mais point sujet. Je suis loin de tomber d'accord avec Beyle quand il proscrit les vers, môme l'alexandrin ; mais il est certain que celle rage d'ennoblir, ce jargon, ce ton de cour infectait le théâtre et la littérature sous Louis XIV et depuis gâtèrent d'excellents esprits, et sont cause qu'on se moque de nous avec raison. Les étrangers crèvent de rire quand ils voient dans nos tragédies le Seigneur Agamemnon avec le Seigneur Achille qui lui demande raison aux yeux de tous les Grecs, puis le Seigneur 0 reste brûlant de tant de feux pour madame sa cousine. Voyez- vous, l'imitation de la cour est la perte du goût aussi bien que des mœurs. »

Cette sortie spirituelle, qui llattait également les passions politiques et les opinions littéraires de la jeune assemblée, eut le plus grand succès, et Beyle était triomphant. Quelqu'un fit cependant plusieurs objections sur ce système de traduction. «Ne croyez-vous pas, demanda t-on à Courier, qu'il est aussi impossible de traduire le style d'un livre que de copier celui d'un tableau ? — Cela est vrai jusqu'à un certain point, et l'on ne fera sans doute jamais

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