‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 93 sur 201 · COURIER. —HÉRODOTE, BEYLE · texte numérisé non relu

COURIER. —HÉRODOTE, BEYLE

une traduclion tellement fidèle, qu'elle puisse* en tout tenir lieu de l'original, et qu'il devienne indifférent de lire le texte ou la version; mais on peut approcher beaucoup de son auteur, surtout lorsque, comme Hérodote, iî a un caractère à lui. »

Un jeune Alsacien, Mynier, fort instruit et très-modeste, hasarda cependant encore quelques observations sur ce que venait de dire Courier. « Il me semble, dit-il, que les auteurs très-anciens, qui retracent l'histoire et peignent les mœurs des peuples sortant à peine de la barbarie, ont besoin d'être traduits avec précaution pour que l'intelligence en devienne possible à des hommes /dt,jà parvenus à un degré très-avancé en civilisation. Je m'explique le plaisir que pouvaient éprouver les savants du xvie siècle lisant Homère et Hérodote dans le texte : l'attrait que leur présentait la lecture d'auteurs encore peu connus, en excitant vivement leur curiosité, les faisait passer facilement sur les traits de mœurs et la brusquerie des expressions qui contrariaient leurs préjugés et leurs habitudes ; mais les curieux lettrés du temps de Louis XIV auraient-ils goûté et môme compris les vieux écrivains grecs, si de prime abord on les leur eût traduits avec l'exactitude rigoureuse que l'on exige aujourd'hui? — Non, certainement, interrompit Beyle, poursuivant toujours son idée, Racine était dans la bonne voie, il voulait parler et plaire aux Français de 1670, et en faisant des seigneurs d'Achille et d'Oreste, comme il se conformait au goût et aux préjugés des hommes les plus spirituels de son temps, il était réellement romantique. Si madame Dacier en traduisant Homère, et le peintre Le Brun dans ses plafonds de Versailles, n'eussent pas rappelé le cérémonial et la grande perruque dont on ne pouvait se passer sous le grand roi, personne ne les eût compris. - Il est certain, observa Vitet, que les traductions

s'améliorent en se multipliant et accoutument par degré les lecteurs à une fidélité toujours plus exacte. On peut croire, par exemple, que les Mille et une nuits, émondées et arrangées môme comme elles l'ont été par M. Galland, n'auraient pas obtenu en 1790 un si grand succès, si le traducteur, plus empressé de faire montre de sa science, que de procurer une lecture agréable aux Français, eût reproduit avec une exactitude minutieuse et scientifique les longueurs, les traits de mœurs bizarres et jusqu'aux obscénités qui y abondant.— En ces contes, M. Galland était un homme de sens, dit aussitôt Beyle; en son genre, il faisait comme le grand Racine dans le sien; il voulait être compris de ses contemporains, leur plaire; et comme il arrive toujours, quand on écrit avec cette disposition, on est romantique, — A ce compte, il n'y a ni bon ni mauvais goût, dit Courier? — Comme vous dites : ni bon ni mauvais, affirma Beyle. Chaque temps, chaque pays, chaque individu môme a le sien. Vous avez sur le nez des verres blancs et grossissants; mes lunettes diminuent et rougissent les objets; comment diable voulez- vous que nous soyons d'accord sur ce que nous voyons?

Une fois que Stendhal avatl enfourché ce dada, rien ne l'arrêtait plus, et la plupart du temps, plus il était déraisonnable, plus il e montrait spirituel et devenait amusant. Pour doaner de l'entrain ii la conversation des dimanches, aucun paradoxe, nul sophisme môme ne lui coûtait, dans l'idée d'agacer ses auditeurs et de les forcer, en ferraillant avec lui, de mettre toute la société en émoi. Il y avait en lui quelque chose de l'impatience de ce corsaire contrebandier qui, se trouvant à table d'hôte, au milieu de pacifiques Flamands qui ne disaient mol, tira de ses poches deux pistolets d arçon, qu'il déchargea par-dessous la nappe, cassant les jambes de ceux-ci, per-

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