‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 94 sur 201 · BEYLE · texte numérisé non relu

BEYLE

çant les pieds de ceux-là, le tout pour faire diversion à l'apathie de ses convives.

Dans les sophismes qu'émeltait si souvent cet homme, ainsi que dans ses contradictions continuelles, il y avait certainement quelque chose qui résultait de la nature de son esprit et de son caractère; cependant l'art et les combinaisons n'y étaient pas étrangers. Il était vivement intéressé à ce que tout le monde parlât dans les réunions où il était admis, et particulièrement dans celle du dimanche où la liberté qui y régnait donnait plus de variété et d'entrain à la conversation. Or, voici ce qu'Etienne ne sut sur le compte de Beyle, que bien après 1 830, lorsque la société était dissoute depuis longtemps. En 1821, Beyle, qui habitait Milan depuis 1814, reçut de la police de cette ville une invitation de passer à l'office del Buon Gouerno. Là, on lui remit son passe-port en l'engageant à vider les lieux en vingt-quatre heures. La vérité est que, par une trop grande facilité d'élocution en matières politiques, il s'était gravement compromis, en engageant quelques personnes de sa connaissance à se rendre à Turin pour prendre part à la révolution qui éclata cette année en Italie. Le voilà arrivé à Paris et sans aucune ressource; que faire? Toujours plein de l'idée qu'il devait être né riche, il avait assuré à l'un de ses amis qu'il avait quinze mille livres de rentes d'héritage; mais en réalité n'ayant pas un sou, force lui fut de faire part à cet ami de sa détresse. Protégé par quelques personnes influentes, il postula successivement la place d'archiviste à la préfecture de police, celle au sceau des titres, puis demanda celle d'employé au ministère de l'intérieur, et enfin tenta d'entrer aux affaires étrangères en qualité de consul, fut-ce môme dans les républiques sauvages de l'Amérique du Sud. Mais tout en sollicitant il ne pouvait retenir sa langue; si bien, que malgré les démarches de

ses protecteurs, il n'obtint rien. Pressé par le besoin, il imagina de se mettre aux gages d'un libraire anglais, éditeur d'un Magazine, qui lui promit 500 francs par mois, pour deux articles paraissant tous les quinze jours. C'était une espèce de Courier de Paris. Beyle se mit courageusement à l'œuvre, et un Irlandais de ses amis traduisait sa prose en anglais, laquelle prose, devenue anglaise et retraduite en français, était prise à Paris, par les lecteurs de la Revue Britannique, pour des articles originairement composés et écrits à Londres.

Pour remplir l'engagement qu'il avait contracté avec l'éditeur du Magazine anglais, Beyle sentit la nécessité de fréquenter quelques maisons de Paris où l'on se tînt au courant de tout ce qui s'y passait et s'y disait alors. Un de ses amis qui faisait partie des réunions des vendredis et des dimanches, chez Viollet-le-Duc et chez Étientie, l'y présenta et il y fut bien accueflli. Toutefois le petit grenier d'Élienne, où chacun avait la liberté de parler avec une entière liberté, convenait mieux au caractère plus qu'indépendant de Beyle, et surtout au besoin qu'il avait de faire tous les quinze jours une ample récolte de bruits de ville, de discussions sur les événements politiques et les opinions diverses qui agitaient alors le monde littéraire. Beyle fut en effet un des habitués les plus fidèles aux réunions du dimanche, et il paraît certain que c'était là l'arsenal ou il puisait le plus abondamment, pour faire face à la voracité de la revue anglaise. Son ami a raconté à Etienne les tribulations qu'éprouvait Beyle lorsqu'ils montaient ensemble jusqu'au lieu de la réunion. «Écoutez, écoutez bien ce que l'on dira, lui répétait-il, afin de me fournir de sujets, car je suis distrait et, quand je parle, j'oublie ce que disent les autres. » Après la séance et lorsqu'il se retirait avec son confident, en descendant, tantôt il lui disait : « Je n'ai rien ; et vous ? »

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