BEYLE. — M. V. HUGO
Ou quand sa récolte était bonne, il s'écriait tout joyeux : « Mon article est fait ! » Beyle a mené ce genre de vie depuis la ûn de 1821 jusqu'en 1830, lorsqu'à la suite de la révolution; lui, ainsi que tous ceux qui fréquentaient la maison d'Etienne, lancés dans la vie politique active, cessèrent de s'y réunir.
C'est de 1822 à 1827 que les grands efforts ont été tentés pour faire triompher le système littéraire dit romantique, afin de combattre celui qu'avaient suivi les écrivains et les artistes du temps de l'Empire; trois mani-* festes en faveur des idées nouvelles, ont été publiées pendant ces six années : celui de Beyle intitulé : « Racine et Shakspeare; l'autre de Courier, la préface qu'il a jointe à sa traduction du Troisième livre d'Hérodote, double attaque dont on vient de faire connaître les idées fondamentales; enfin le troisième faclum, publié en 1827, est la Préface du drame de Cromwell, de M. Victor Hugo, morceau important de critique littéraire, sur lequel on insistera quand le moment opportun sera venu. Mais avant de se placer au point de vue d'où l'auteur des Orientales et de Han d'Islande a considéré cette révolution dans les lettres et les beaux-arts, il est indispensable de faire observer que madame do Staël, en s'appuyant sur les productions des Allemands, n'a attaché d'importance aux mots classique et romantique, que pour déterminer la différence qui existe en effet entre la poésie de l'antiquité païenne et celle qui prend plus particulièrement sa source dans les institutions chrétiennes, chevaleresques et par conséquent modernes. Madame de Staël avait donc posé clairement une question importante, tandis que de la manière dont Beyle et Courier l'ont envisagée, elle est dégénérée en une querelle de mots. Beyle, en particulier, au lieu de présenter un système qui pût également s'appliquer à tous les genres de compositions, ne s'est préoccupé
que de l'art dramatique; il proscrit déraisonnablement les vers et propose pour modèle, a ceux qui veulent faire des tragédies pour les Français, les drames de Shakspeare.
Cependant, malgré ce qu'il y a d'inapplicable dans ces rêves creux, les prédications de Beyle et ses deux brochures de Racine et Shakspeare, publiés à trois ans d'intervalle, ne passèrent pas sans produire une vive impression sur la jeunesse qui s'avançait sous la bannière romantique. Faire des drames en pros • devint une passion, .ne mode même, et bientôt MM. Mérimée, Cavé, Dittmer, Vitet et Ch. Rémusat se mirent à l'œuvre, quand Th. Leclercq tes avait déjà précédés en faisant ses proverbes.
Plusieurs chapitres se sont succédé sans qu'il ait été question des frères Berlin ; cependant, depuis qu'Etienne prenait part à la rédaction de leur journal, il 1. s voyait journellement ; car le bureau, encore en 1824, était occupé dès deux heures après midi par les deux frères, et les i édacteurs particuliers ne tardaient guère à se rendre auprès d'eux. Là, chacun, selon la nature de ses connaissances et du travail qui lui était conliô, faisait, sous forme de conversation, une espèce d'analyse de ce qu'il avait recueilli d'intéressant sur les matières qu'il était appelé à traiter, soit en signalant les ouvrages récemment publiés, o,j donnant, les nouvelles relatives à la politique, à la littérature, aux arts, etc. A la suite de ces exposés, il s'établissait, sous la forme d'une conversation vive et piquante,
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des discussions auxquelles les plus humbles rédacteurs, comme le deux frères qui avaient la haute direction du journal, prenaient part. De la résultait que les opinions personnelles, modifiées et ordinairement améliorées par le frottement des avis de tous, recevaient un caractère d'unité qui s'infusait dans toutes les parties du journal.
A ces réunions intéressantes et presque toujours pleine d'agrément, Etienne n'avait garde d<» manquer, et lorsque quelque question importante avait été agitée conlradictoirement par les deux Bertin. Feletz, Hofïman, Fiévée, Becquet et d'autres, Eiiennç, resté assez ordinairement simple auditeur, retournait chez lui, sinon avec des idées nouvelles, toujours avec des idées plus nettes, ce qui vaut presque toujours mieux.
La première altération qu'éprouva la régularité de ces réunions, fut causée par l'incertitude de l'heure à la quelle les séances de la chambre des pairs et de celle des députés permettaient de commencer l'impression du journal. Il arriva aussi que les rédacteurs eurent des avis dilTérents au sujet de la querelle des classiques et des romantiques. Dès 1809, les Martyrs de Chateaubriand avait bien été portés aux nues par les uns et vivement critiqués p ir d'autres ; mais en 1824, la divergence d'opipinion devint plus tranchée encore. L'apparition et la célébrité des ouvrages poétiques de Victor Hugo et de ceux qui suivirent ali/is sa bannière, portèrent quelques atteintes à l'unité des doctrines littéraires ; rofessées dans le Journal des Dc'bats, et il ne fallut rien moins que la puissante impulsion donnée originairement à cette feuille, pour qu'elle conservât son carractère propre.
S'il n'a pas été plus souvent question des fondateurs du Journal des Débats, ce n'était pas, comme on voit, qu'il manquât d'occasion de se trouver avec eux; Élienne fréquentait môme toujours la maison de Bertin-Devaux.
Un jour que dans sou cabinet il s'enlrenait avec lui comme au temps où les intérêts politiques n'absorbaient pas toute son attention, Bertin dit à Etienne :— Vous êtes lié avec Courier? — Oui. — Quel homme est-ce? — Un homme assez bizarre, ayant de la franchise sans doute, maïs qui en fait parade et s'en sert comme d'un ingrédient avec lequel il donne plus de piquant à ses écrits. Nous l'aimons dans notre famille, où il se plait. Son commerce est sûr, et sa conversation toujours solide et divertissante. — Il est marié? — Oui... et il a fait un assez triste mariage, ainsi que tous ceux qui, passé la cinquantaine, épousent une très-jeune femme. Hélas! c'est son amour du grec qui l'a fait tomber dans ce guêpier. Lorsqu'il fit connaissance avec M. Clavier1, leurs relations littéraires prirent le caractère de l'amitié. Courier venait chaque jour chez son nouvel ami, travaillait dans sa bibliothèque, si bien que le vieil helléniste, Rattachant de jour en jour à l'ex-artilleur, s'accoutuma à le regarder comme un fils auquel il se trouverait heureux de transmettre ce qu'il avait acquis de connaissances dans la langue grecque. Introduit bientôt dans la famille du savant, Courier eut l'occasion de voir sa fille pour laquelle il éprouva d'abord quelque compassion, à cause de l'état d'abandon où était laissée cette jeune personne par son père, toujours penché sur ses bouquins, et par sa mère qui courait sans cesse le monde. L'habitude journalière de voir cette jeune fille, l'amitié et les relations littéraires si étroitement établies entre Clavier et Courier, déterminèrent celui-ci à là demander en mariage. L'affaire ne fut pas longue à conclure, et le père fit enteudre à son gendre futur, que sa bibliothèque, ses manuscrits et toutes les
recherches scientifiques qu'il avait amassées, lui revien-
4 Auteur d'une traduction du Voyage de Pausanias.