‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 97 sur 201 · B DEVAUX ET COURIER · texte numérisé non relu

B DEVAUX ET COURIER

dit en se tournant vers la sociélé : « Uè bien! partons! » La' figure de ma lame Courier s'altéra, mais, faisant un effort pour cacher son émotion, elle s'approcha de son mari, et mettant le tout sur le compte d'une de ces distractions auxquelles elle prélendit que Courier était sujet, elle le poussa, non sans qu'il fit résistance, dans la chambre voisine, où je le suivis. Ce ne fut pas sans peine que je parvins à faire prendre un costume plus convenable à cet homme bizarre, auquel je fis observer trèssérieusement,ei comme témoignage de l'amitié que je lui portais, qu'un mari s'exposait aux plus graves dangers en blessant la vanité d'une jeune femme.

Après ce récit B. Devaux resta quelques in tanls sans rien dire ; puis rompant tout à coup le silence : Je serais, dit-il, assez curieux de voir cet homme. Êles-vous assez lié avec lui pour compter qu'il répondra à votre invitation ? - Sans doute; d'autant plus qu'il a manifesté dernièrement le désir que je misse sous ses yeux certains bas-reliefs d'Athènes, où il puiserait des éclaircissements sur des difficultés que présent ni plusieurs passages de la - Cavalerie de Xénophon. — Hé bien' dit Devaux, invitez le, et faites-moi savoir le jour où il viendra.

Ce fut vers le mois de janvier 1 825, qu'eut lieu cette entrevue. Le temps était affreux, et Courier, rendu le premier, arriva crotté jusqu'à l'échiné. Etienne avait à peine eu le temps <!e le prévenir de la visite probable de B. Devaux, que celui-ci entra. Ces d ux hommes, dont l'esprit el le caractère; différaient tant, ne s'étaient jamais vus. Malgré leur âge el l'expérience qu'ils avaient delà vie, •chacun d'eux, en se voyant, 'prouva un léger embarras qu'Etienne s'empressa de faire cesser eu les présentant l'un à l'autre. Devaux, comme on l'a déjà fait observer, se démontait assez facilement devant ceux qui lui tenaient tôle, tandis qu'au contraire, Courier ne se mettait jamais

plus à l'aise que quand il lui semblait qu'on voulût imposer des bornes à sa fantaisie. L'air de réserve cl tant soit peu fier de Devaux ne lui échappa sans doute pas, car prenant tout à coup son ton de Canonnier, il s'empara de la parole, raconta ses aventures av^c les brigands de la Calabre, fit quelques plaisanteries d'assez mauvais goût sur madame de Staël, et se moqua du style ampoulé de Platon en surnommant le philosophe grec, le Chateaubriand de son siècle. Etienne était sur bs épines. Bref, Courier tint le dé avec une telle exubérance de verve et d'esprit que B. Devaux finit par en rire avec Etienne. Néanmoins cette scène forcée, qui commençait à devenir embarrassante pour les trois interlocuteurs, ne pouvait durer bien longtemps, et Devaux prétextant une affaire se retira. A peine fut-il sorti que la figure de Courier s'assombrit, qu'à son agitation succéda une tristesse morne. Etienne ignorait encore en ce moment que, tourmenté alors d'une affreuse jalousie, ne sachant où trouver les sommes nécessaires pour s'acquitter, poursuivi par les menaces qui lui étaient faites autour de Veretz, et inquiet du sort réservé % à ses enfants en bas âge, il vivait plongé habituellement dans un abattement dont il ne pouvait sortir qu'en se procurant une ivresse factice en se laissant aller à tout le dévergondage de son esprit.

Après tout, l'ensemble de cette soirée est resté complètement mystérieux pour Etienne, à qui B. Devaux n'a jamais dit le véritable sujet de sa curiosité. Avait-il eu l'idée de s'assurer s'il était possible de décider Courier à prendre part à la rédaction du Journal des Débats ? Cette supposition très-aventurée ne pourrait s'appuyer que sur les légères modifications de la politique des frères Bertin, après la disgrâce de Chateaubriand, leur ami, à qui le roi avait retiré le portefeuille des affaires étrangères, six mois avant la singulière entrevue de

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