CHAPITRE V
Le Carmel.
jE Carmel !
A maintes reprises, ce nom revient dans les chants des poètes et des prophètes d'Israël. Ces écrivains n'ont pas manqué de faire allusion à la beauté et à la fertilité de ce coin de terre privilégié. Le Cantique des cantiques compare la tête de la bien-aimée au mont Carmel * ! Esaïe chante sa magnificence en la rapprochant de celle du Liban et de la plaine de Saron *. Sa hauteur au-dessus de la mer a fi-appé les imaginations ^. Fréquemment son nom est associé avec la mention des régions les plus favorisées, comme par exemple les gras pâturages de Basan. Et les temps d'adversité se traduisent d'une façon sensible par le dessèchement de ces contrées verdoyantes, le Carmel et le Basan, auxquels sont de nouveau adjoints Sai'on et le Liban *.
N'y a-t-il pas, dans ces passages poétiques, de quoi cap-
* Cant. VII, 6.
* Esa. XXXV, 2.
^ Amos IX, 3 ; Jér. XLVi, i8.
* Amos I, 2 ; Esa. xxxiii. 9 ; Mich. vu, 14 ; Nah. i, 4.
tiver Tattention et n'est-il pas naturel, quand on est en Palestine, d'être impatient de voir le Carmel ?
Et puis, au point de vue de la géographie, n'y a-t-il pas également dans le Carmel quelque chose qui pique la curiosité et qui provoque l'intérêt ?
Prenez votre carte de Terre-Sainte, carte murale, carte d'atlas, petite carte annexée à votre Bible de poche, peu importe ! grande, moyenne, minuscule, toute carte fera l'affaire. Et suivez de l'œil cette ligne uniforme du rivage palestinien qui s'étend du sud au nord, qui part de la frontière d'Afrique, du Ouadi-el-Arîsch, l'ancien « torrent d'Egypte, » et qui sur toute son étendue ne présente aucune échancrure, aucune saillie, aucune baie, aucun cap, et qui semble se prolonger indéfiniment, plage basse et jaunâtre.... Et voici que soudain la monotonie du littoral est rompue par cet unique promontoire qui s'avance hardiment de l'intérieur des terres et que les anciens ont baptisé de ce nom : le Carmel.
Il détonne, ce mont Carmel, et jette une note imprévue et discordante au milieu de la symétrie générale qui semble régner dans la structure du pays de Canaan. Les grandes lignes de la contrée sont toutes systématiquement dirigées du nord au sud. Le Jourdain, qui part du pied du Grand- Hermon et s'en va creuser jusqu'aux eaux de la Mer Morte un sillon toujours plus profond, le Jourdain suit une marche rigoureusement tracée vers le midi. Parallèlement à cette grande vallée, s'étend sur la rive occidentale une croupe montagneuse qui, partant du Liban, traverse tout le territoire Israélite et, laissant à l'occident la région de Beer- Schéba, se prolonge dans le désert méridional. Et plus à l'ouest encore, le long de la mer, séparée de la montagne par un étage intermédiaire de collines que l'Ancien Testa-
ment appelait la Schephéla, se déroule une zone parallèle aux deux précédentes, celle de la plaine méditerranéenne, terrain fertile occupé au sud par les Philistins et appelé plus au nord plaine de Saron.
Cette disposition longitudinale, parfaitement symétrique, est brusquement troublée et comme contrecarrée par le promontoire que je signalais tout à l'heure et qui forme sur le rivage de la mer la seule anfractuosité digne d'être remarquée. Ou pour mieux dire, ce n'est pas le promontoire, c'est la chaîne montagneuse dont il forme l'extrémité nordouest, qui rompt ainsi l'harmonie des lignes topographiques.
Partons du sud de la Palestine et cheminons à travers la montagne ; suivons à peu près la ligne de faîte, celle du partage des eaux : Hébron, Bethléhem, Jérusalem, Béthel, Sichem se trouveront successivement sur notre route. Ou bien partons du nord, parcourons un trajet analogue, par les hauteurs : nous passerons par Kédesch, par Safed, par Nazareth.... Mais dans l'une et dans l'autre hypothèse, notre route se trouvera coupée ou du moins profondément modifiée, parce que nous rencontrerons sur notre passage une brusque dépression, une interruption soudaine de la zone montagneuse, la grande plaine de Jizréel, qui sépare la Galilée de la Samarie. Ainsi la montagne cède la place à la plaine. A qui la faute ? Au Carmel.
Passons maintenant au littoral. C'est en plaine que nous cheminons. Si nous quittons Gaza, tout au sud-ouest de la Palestine et que nous remontions au nord, nous rencontrons sur notre chemin Ascalon, Asdod, Yabné, Joppe, Césarée.... Et voilà que tout à coup, interceptant le passage, ne laissant à son extrémité qu'un étroit sentier côtoyant la mer, la chaîne du Carmel vient arrêter notre marche.
Il semblerait qu'on pût comparer le rôle joué par le Carmel dans la configuration de la Palestine à l'attitude subitement révoltée que prendrait l'un des bâtonnets d'une chaîne métallique si on l'arrachait violemment par une de sts extrémités à la ligne générale pour lui assigner une position oblique.
Et l'on peut vraiment admettre qu'à la latitude de Dothân et de Djénîn, l'arête montagneuse qui traverse de part en part le territoire de la Judée et de la Samarie a été déjetée, violemment infléchie du côté de l'ouest et obligée de s'en aller en diagonale se perdre dans la mer. Profitant de cette rupture, de ce manque de continuité dans la zone élevée, la plaine de Jizréel s'étale complaisamment au soleil
L'importance du mont Carmel au point de vue de la constitution physique de la Palestine me semble suffisamment indiquée dans les lignes qui précèdent. Il est bon d'ajouter que son importance historique n'est pas moindre. La conformation du sol exerce sur les destinées des peuples une action considérable, non seulement en contribuant à modeler les caractères nationaux, mais aussi en influant sur l'issue des événements et l'enchaînement des circonstances. Or, précisément par le fait que le Carmel barre le passage à toutes les armées venant du sud, il les force à dévier de leur direction primitive et à pénétrer dans l'intérieur des terres. Pour y arriver, il faut nécessairement franchir l'un des cols qui permettent d'escalader ses flancs.
C'est ce qu'avaient fait sans aucun doute les cinq princes des Philistins, lorsque, voulant en finir avec la résistance
acharnée que leur opposait le roi Saûl, ils déplacèrent le théâtre des hostilités, ordinairement cantonnées dans le midi de la Palestine, pour aller l'attaquer au nord et qu'ils lui infligèrent, sur les versants des monts de Guilboa, la sanglante défaite qui lui coûta la couronne et la vie ^
Cest également par cette voie que le Pharaon Néco envahit l'Asie en 608 et c'est sur le versant septentrional du Carmel qu'il rencontra, auprès de Méguiddo, le pieux roi de Juda, Josias, et lui ôta la vie, à la grande affliction des habitants de Jérusalem *.
Bien d'autres capitaines, les uns conquérants audacieux auxquels souriait la fortune, les autres vaincus, battant en retraite devant un adversaire redouté, ont défilé par ces mêmes passages. A la fin du siècle dernier, c'est en traversant la chaîne du Carmel que Bonaparte, arrivant d'Egypte,, déboucha dans la plaine de Jizréel avant d'aller entreprendre le siège de Saint-Jean-d'Acre et de livrer aux Turcs la fameuse bataille du mont Thabor (16 avril 1799).
Et ce n'est pas seulement l'écho des bruits de guerre qui résonne dans les vallons et sur les sommets du Carmel; les généraux, les guerriers ne sont pas les seuls qui l'aient illustré. D'autres noms, tout aussi célèbres, sont liés à son souvenir, et nous rencontrerons sur notre chemin ceux des deux grands prophètes du neuvième siècle, Elie et Elisée.
Ainsi, allusions poétiques, considérations géographiques, réminiscences historiques, tout concorde pour faire du Carmel un lieu d'attraction, un épisode du plus haut intérêt pour le voyageur qui parcourt la Terre-Sainte. En outre, Carmel signifie verger, plantation d'arbres. Et quoique les
* I Sam. XX VIII, i , 4 ; xxix, i , 11 ; xxxi, i -8. Voir plus haut, p. 79, 8 3 . ' 2 Rois XXIII, 29-30; 2 Chron. xxxv, 20-25.
temps modernes n'aient manifestement pas réussi à conserver intacte à cette chaîne de montagnes la parure verdoyante qui lui a valu son nom ; quoique tout soit relatif et que l'œil d'un Européen cherche vainement sur ces pentes les arbres touffus et de haute futaie que nous trouvons dans nos climats ; quoique l'eau elle-même fasse défaut une bonne partie de l'année et qu'on ne trouve pas sur les flancs du Carmel les cascades écumeuses et les jolis ruisseaux limpides et murmurants que nos Alpes nous montrent en abondance, le Carmel mérite pourtant son appellation. Certainement il est plus vert, plus riche en végétation que la généralité des collines et des montagnes de Palestine, et l'amateur fervent des beautés naturelles ne sera pas plus déçu en l'abordant que le géographe, l'historien ou l'interprète des textes sacrés. Les jouissances intellectuelles, que je caractérisais tout à l'heure, et que je ressentais vivement, n'étaient pas les seules, peut-être même pas les plus intenses : l'attrait du paysage, son charme pénétrant et subtil exerçaient sur mon esprit une influence plus profonde, plus irrésistible encore.
J'ai aperçu le Carmel pour la première fois en arrivant à Djénîn, l'ancienne En-Gannim, à l'angle sud-est de la plaine de Jizréel. C'était au commencement d'avril, la soirée était magnifique. Nous avions été retenus à Naplouse par la pluie pendant trois jours. Mais enfin le temps s'était éclairci, nous avions pu visiter Samarie et, après avoir passé à Dothân, nous arrivions, vers la fin de notre journée de marche, par un ciel absolument serein, à l'entrée de la grande plaine.
Encore fortement éclairée des derniers rayons du soleil couchant, la petite ville de Djénîn, aux maisons blanches ombragées de palmiers, avec la gracieuse coupole de sa mosquée et son minaret élancé, semblait paisiblement installée, comme un gardien vigilant, à la porte de la région fertile et plane qui s'étend au loin. Nos tentes nous avaient devancés et déjà notre campement se dressait, au nord de la ville, dans un espace découvert, où croissait une herbe touffiie, du vert le plus intense, et que bordaient de grandes haies de cactus. Plus loin, en arrière, le terrain se relevait graduellement, lentement, dans la direction de Test, et, sur le haut de cette pente douce, se trouvait un ouéli, monument funéraire de quelque saint de l'islam, surmonté de sa coupole et entouré de quelques autres tombes plus modestes. Là je restai longtemps debout, immobile et silencieux. Ce qui se découvrait à mon regard, accoutumé depuis plusieurs mois aux horizons rétrécis de la Judée, faite tout entière de collines et de vallées, c'était l'étendue, c'était la plaine, la vaste plaine, couverte d'une végétation épaisse, grandes herbes sauvages, céréales bientôt prêtes pour la moisson. Et bornant l'horizon, trois rangées de collines, rivalisant d'intérêt pour le spectateur.
En arrière de nous, à l'orient, ce sont les monts de Guilboa, le théâtre de la victoire de Gédéon et de la défaite de Saûl, les « versants perfides » chantés par David dans sa complainte sur la mort de Jonathan *. Au nord, très loin, voilées dans une brume violette, ce sont les collines de Galilée, et là, dans une gorge, se cache Nazareth. Enfin, sur notre gauche, partant de Djénîn et se dirigeant vers le
* 2 Sam. I, 21, d'après une traduction rectifiée.
nord-ouest sur une longueur de plus de 30 kilomètres, voici la chaîne du Carmel, claire et distincte dans sa partie la plus voisine de nous, et puis se perdant de plus en plus dans la vapeur dorée du couchant et revêtant un aspect de plus en plus vague et aérien à mesure qu'elle se fond à l'horizon dans les teintes empourprées du ciel, illuminé des derniers feux du soleil. Notre Jura, avec ses lignes fuyantes et harmonieuses, présente certainement quelque analogie avec le Carmel. .
Ce que nous apercevons ainsi, de notre observatoire de Djénîn, c'est la chaîne principale, la plus élevée et la plus septentrionale. Mais le Carmel est encore autre chose : c'est tout un massif montagneux, beaucoup plus complexe. Du côté du sud-ouest, des ramifications nombreuses se détachent du tronc proprement dit, laissant entre elles une série de vallons qui s'en vont déboucher dans la plaine du littoral. Toute cette région accidentée et fertile était autretois couverte d'une végétation plus verdoyante que le pays environnant, et ce spectacle devait impressionner très spécialement les Israélites accoutumés aux âpres collines de la Judée et de la montagne d'Ephraïm. Peut-être même fautil faire remonter jusqu'aux anciens habitants du pays, jusqu'aux Cananéens, le nom flatteur de Carmel.
Deux jours plus tard, comme nous chevauchions paisiblement de Nazareth à Haïfa, je l'ai revu, longuement et en détail, ce Carmel doux et calme, sous sa parure verte. A ses pieds, sur ses flancs, par delà les espaces immenses de la grande plaine qu'arrose le Kischôn et où viennent s'abattre
par endroits de grands vols de cigognes, nous apercevons deux ou trois villages, mouchetant de points blancs la pente sombre. Un ou deux monticules sont comme posés en avant-garde, au bas de la montagne, et sur l'un d'entre eux, jadis, s'élevait Méguiddo, plus tard Legio à l'époque romaine, maintenant le Tell-Lejjoûn.
Peu à peu, tandis que nous avançons vers l'ouest, la chaîne des collines de la Galilée et le Carmel se rapprochent l'un de l'autre et bientôt l'angle occidental du grand triangle s'accentue et s'amincit toujours plus. Enfin, il ne reste plus de place, entre les deux versants qui se rejoignent, que pour le lit du Kischôn, tandis que le chemin des voyageurs * passe sur la hauteur à droite, à travers un terrain mouvementé et parsemé de beaux arbres, en nombre inusité, si bien que dans le langage du pays cet endroit s'appelle une forêt. La halte que nous y avons faite au milieu du jour est demeurée empreinte dans nos souvenirs d'un caractère sut generis : rarement, jamais pour mieux dire, nous n'avions trouvé de l'herbe aussi abondante et des arbres aussi touffus que dans ce Ueu vraiment exceptionnel.
Un peu plus loin, la route se met à descendre. Nous avons quitté la plaine de Jizréel et nous gagnons peu à peu la région du littoral, qui borde les rives du golfe de Saint- Jean-d'Acre. Nous y retrouvons le Kischôn, qui a traversé une gorge resserrée et qui reprend une marche plus lente et plus paisible, en sorte que sans difficulté les bêtes de
* Ce chemin est « carrossable » dans le sens où ce terme s'emploie en Palestine, c'est-à-dire pour désigner un chemin où un carrosse européen ne passerait pas. Mais les cochers d'Orient ne reculent devant rien et forcent leurs pauvres chevaux à ne pas reculer davantage.
somme chargées de nos bagages, les troupeaux de chèvres et de moutons, les longues files de chameaux portant de lourds fardeaux peuvent franchir la rivière à gué. Au-dessus de la rivière, sur sa rive droite et en amont du gué, voici les misérables maisons d'un pauvre petit village, Harithiyeh, qu'on identifie volontiers avec le Haroschet-Haggoyim dont parle l'histoire de Débora, la résidence de Sisera, le grand capitaine cananéen ^ C'est là que le poète place la scène décrite d'une façon si dramatique à la fin du chant de guerre et de triomphe qui célèbre la victoire des tribus d'Israël sur l'ennemi et ses redoutables chariots de fer * :
Par la fenêtre, à travers le treillis,
La mère de Sisera regarde, et s'écrie :
Pourquoi son char tarde-t-il à venir ?
Pourquoi ses chariots vont-ils si lentement ?
Les plus sages d'entre ses femmes lui répondent,
Et elle se répond à elle-même :
Ne trouvent-ils pas du butin? ne le partagent-ils pas?
Une jeune fille, deux jeunes filles par homme,
Du butin en vêtements de couleur pour Sisera,
Du butin en vêtements de couleur brodés
Un vêtement de couleur, deux vêtements brodés.
Pour le cou du vainqueur.
On chercherait en vain, dans les masures délabrées du village moderne, une fenêtre à treillis d'où l'on puisse attendre le retour d'une armée victorieuse. Les beaux vêtements de couleur, les riches broderies y sont aussi rares, aussi inconnus que les chariots de guerre. Et les habitants seraient bien étonnés si on leur apprenait que leur chétif
1 Jug. IV, 2, 13, 16. — * Jug. v, 28-30.
O lu
amas de huttes a peut-être été autrefois la résidence d'un chef opulent et redouté.
Mais passons le gué du Kischôn, à quelque distance audessous de Harithiyeh. Nous avons encore deux bonnes lieues de marche à faire avant de gagner notre lieu de destination, Haïfa, au bord de la mer, sous le promontoire du Carmel. Et comme d'habitude, ces dernières heures de cheval, en pays plat^ à la fin de la journée, paraissent plus longues et plus pénibles que celles qui les ont précédées. Deux gros villages indigènes, Yâdjour et Balad-ech-Cheikh, situés au pied du Carmel, à l'endroit où sts dernières pentes viennent se terminer dans la plaine basse du littoral, se rencontrent encore successivement sur notre route. Et lorsque nous ne sommes plus qu'à peu de kilomètres de Haïfa, nous apercevons tout près de la route et courant parallèlement à celle-ci les substructions et même les rails d'une voie ferrée ! C'est tout ce qui existe jusqu'à maintenant de la ligne projetée de Haïfa et de Saint- Jean-d' Acre à Damas. Après avoir traversé la gorge étroite du Kischôn et la plaine entière de Jizréel, elle doit franchir le Jourdain au sud du lac de Tibériade, puis, sur sa rive orientale, gravir par une pente assez prononcée le haut plateau du Djôlân et gagner Damas en ligne à peu près droite. Cette entreprise, dont ime compagnie anglaise a obtenu la concession, n'a encore guère fait parler d'elle. Un petit tronçon a été construit à titre d'échantillon et de garantie, puis les travaux ont été suspendus et l'on disait même que la concession, qui expirait en septembre 1895, ne serait pas renouvelée. Il en a pourtant été autrement et le firman impérial a été prorogé. Mais les travaux chôment encore, ce qui ne causera que de très médiocres regrets à ceux qui préfèrent ne pas entendre
dans la plaine de Jizréel le sifflet des locomotives et qui trouvent que les panaches de fumée et les files sombres de wagons ne remplaceront pas avantageusement les vols de cigognes et les gazelles aux pieds légers.
La ville de Haïfa, située à l'extrémité méridionale du golfe de Saint- Jean-d' Acre, couvre de ses maisons blanches les pentes inférieures de la montagne et s'étend au bord de la mer. Ses rues sont plus droites, plus propres et plus larges que de coutume en Orient. Ce n'est pas une cité antique : en vain chercherait-on son nom dans les pages de la Bible ou même dans les écrits de Flavius Josèphe. C'est dans le Talmud qu'elle est mentionnée pour la première fois. Elle n'a même pas toujours été construite sur l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui : autrefois elle était bâtie plus à l'ouest, plus près encore de l'extrémité du promontoire du Carmel. Il est assez naturel que peu à peu elle se soit déplacée et qu'elle ait fini par occuper le point le plus abrité de la baie. Son port n'en est que meilleur et nous ne craignons pas d'être démenti en affirmant que sur toute cette côte inhospitalière de Syrie il n'est pas un seul abri pour les navires qui présente autant de chances favorables. Ce ne sont pas à coup sûr les ports du midi, Gaza, Ascalon, Asdod, Jaffa, Césarée, qui peuvent soutenir la comparaison avec Haïfa. Mais ceux du nord non plus ne se présentent pas dans des conditions aussi propices. Saint- Jean-d' Acre, Tyr, Sidon sont moins bien exposés et fournissent un refuge moins sûr. Reste Beyrout, le grand port actuel, avec ses jetées imposantes et son commerce considérable, avec sa population qui dépasse 100 000 âmes et son chemin de fer tout récemment inauguré, qui, par des courbes hardies et grâce à une crémaillère, franchit le Liban et l'Anti-Liban
et met le littoral en coamiunication avec Baalbek et Damas. Mais si la main et l'habileté des hommes a fait jusqu'ici beaucoup plus pour Beyrout que pour Haïfa, la nature, en revanche, semble avoir bien plutôt favorisé le petit port an pied du Carmel Qu'il continue à grandir et à se développer comme il l'a fait depuis quelques années, qu'on y construise aussi des môles abritant les navires dans une rade bien protégée et qu'enfin le chemin de fer projeté établisse avec l'intérieur des terres et en particulier avec les champs fertiles du Hauran un contact d'autant plus aisé que les différences de niveau sont moindres : que ce programme, qui n'est pas très compliqué, vienne à se réaliser, et l'on verra si Haïfa n'a pas de sérieuses chances en sa faveur dans le combat pour l'existence.
La population actuelle est d'environ loooo âmes et se compose en majorité de chrétiens appartenant à diverses confessions. Grecs orthodoxes, grecs unis, catholiques latins y ont tous leurs églises. Mais parmi les divers éléments de cette population, ce qui nous intéressait le plus, c'était la colonie allemande qui s'est fixée aux portes de Haïfa, à l'ouest, et qui a construit là ses maisons, créant ainsi tout un quartier neuf, dont la propreté, la bonne distribution et le confort ne présentent qu'un inconvénient aux yeux du touriste, c'est de manquer de couleur locale et de ne pas avoir le cachet oriental. Cette colonie a la même origine que celles qu'on rencontre à Jaffa, à Sarona (près de Jaffa) et aux portes de Jérusalem (près de la gare). Elles ont été fondées par la communauté du Temple, émigrée d'Allemagne et spécialement du Wurtemberg, il y a une trentaine d'années, sous la conduite de son fondateur, Christophe Hoffmann, pour venir coloniser la Terre-Sainte. Travail-
leurs, économes, pieux, ces « Templiers, » établis à Haïfa depuis 1869, y ont singulièrement prospéré. D'autres Allemands sont venus grossir, sinon les rangs de la communauté religieuse, du moins ceux de la colonie agricole. Une paroisse évangélique a été constituée à Haïfa : elle y a son pasteur, sa chapelle, son école à côté du culte spécial que célèbrent les adhérents du Temple et de leurs institutions scolaires. C'est un spectacle bienfaisant et encourageant que celui que fournissent ces colons, qui réussissent à démontrer expérimentalement, par leur propre succès, qu'il y a parfaitement moyen, grâce à des efforts soutenus, de faire produire au sol palestinien des récoltes réjouissantes et de fonder une exploitation agricole rémunératrice.
Nous avons eu le plaisir et l'avantage de faire bonne connaissance à Haïfa avec le pasteur Deckert et puis avec le D'' Schumacher, ingénieur distingué, dont le nom est bien connu de tous ceux qui s'occupent de topographie palestinienne et qui ont pu apprécier sts remarquables travaux, publiés les uns dans la revue de la Société allemande pour l'exploration de la Palestine, les autres dans la revue de la Société anglaise. J'ai eu le privilège de passer chaque jour plusieurs heures avec lui pendant mon séjour à Haïfa, et surtout de faire en sa compagnie une excursion à cheval sur la croupe du Carmel ; j'ai recueilli de sa bouche autorisée un grand nombre de renseignements utiles, soit sur la région même que nous parcourions, soit sur le reste de la Terre-Sainte et spécialement sur les territoires situés au delà du Jourdain, qu'il a explorés très à fond et dont il a soigneusement préparé la carte par des relevés topographiques.
Quand on aborde le Carmel et qu'on laisse libre carrière aux réminiscences de l'Ancien Testament, il y a deux noms qui ne peuvent manquer de se présenter à l'esprit et de hanter l'imagination, c'est celui d'Elisée et de son glorieux prédécesseur, Elie.
Nous savons qu'Elisée avait sa résidence sur le Carmel *, mais ce n'est pourtant pas là que notre pensée va de préférence le chercher. C'est bien plutôt à Samarie, où il a vécu, où il a agi, où il est mort. C'est encore à Dothân, où nous passions il y a quelques jours et où la configuration des lieux illustre d'une façon si saisissante le récit biblique*. C'est enfin à Soulam, l'ancienne Sunem, la patrie de cette femme hospitalière qui avait préparé dans sa maison une chambre haute pour le prophète, afin que celui-ci pût s'y retirer quand il lui conviendrait. Lorsqu'on a traversé, par un beau jour de printemps, sous la clarté rayonnante du soleil, la plaine de Jizréel où mûrissent les blés, combien vivante devient la description biblique ! L'enfant de la Sunamite s'en va aux champs rejoindre son père auprès des moissonneurs à l'œuvre. Mais voici, le soleil est ardent et l'enfant est atteint. « Ma tête, dit-il, ma tête. » Et on le porte à sa mère, et il expire dans ses bras. Alors, héroïque dans sa confiance et dans son amour, elle se lève, fait seller son âne et se rend auprès du prophète, sur le CarmeP. Et justement, comme chevauchant à travers la plaine nous approchions de Soulam, voilà qu'une femme
* 2 Rois II, 25 ; IV, 25. — « 2 Rois vi, 8-23. — ^ 2 Rois iv, 8-25.
TERRB-SAINTB l6
indigène, montée sur un âne et suivie d'un petit garçon, venait à notre rencontre : tableau bien simple, mais frappant dans sa simplicité. Comment demeurer froid quand de semblables souvenirs s'évoquent pour ainsi dire d'euxmêmes !
Mais revenons au Carmel et à la figure austère d'Elie. D y avait sur la montagne un autel de Jéhova. L'autel était tombé en ruines, symbole de ce naufrage général, de cet abandon du culte du vrai Dieu qu'Israël désertait pour courir après les dieux de la Phénicie, les Baals et les Astartés que la royale épouse d'Achab importait avec elle de Tyr. C'est là, sur le mont Carmel, que s'est déroulée la scène décisive. Nous n'entreprendrons pas de la redire. Qu'on la relise dans sa grandeur sévère, telle que le livre des Rois nous la rapporte *, cette page admirable où la question est nettement posée entre le Dieu saint du prophète Elie et la divinité vulgaire et sensuelle que servaient par centaines les prophètes courtisans, commensaux de Jézabel. Mais aussi quel cadre, quel décor pour cette joute solennelle: la croupe verdoyante du Carmel, ses bocages de chênes et de caroubiers, ses vallons aux teintes variées et surtout ses perspectives lointaines.
Quand du haut de la ligne de faîte on laisse son regard errer alternativement au nord et au sud, on a le sentiment d'être sur une des arêtes maîtresses du pays et d'occuper une position centrale et dominatrice. Le Carmel n'a que 552 mètres de hauteur au-dessus de la mer et le point le plus élevé que nous ayons atteint dans notre excursion n'était pas le point culminant. N'importe ! L'altitude d'une
* I Roisxviii, 17-46.
montagne n'est pas un critérium infaillible de son importance : il est des sommités médiocrement hautes d'où Ton domine tout, au près et au loin; il en est d'autres dont la cote est très élevée et qui ne fournissent pas un coup d'œil d'ensemble sur leur entourage. Le Carmel est un poste d'avant-garde, une haute tour, un observatoire véritable.
Au sud s'étend, le long de la mer bleue, une côte plate et sablonneuse. A une distance de trois lieues environ, l'œil distingue au bord des flots les restes ruinés d'une cité d'autrefois. C'est Athlît, que les croisés avaient occupée, dont ils avaient fait une de leurs places fortes et qu'ils appelaient Roche-Taillée ou Château-Pèlerin. Et puis, plus loin encore, beaucoup plus loin, perdu dans la brume, se confondant avec la grève ou avec les vagues, apparaît à l'œil exercé des habitants du pays ce qui reste de l'opulente Césarée : quelques ruines, actuellement devenues l'habitation d'une colonie de Bosniaques, musulmans farouches, auxquels le sultan a octroyé comme apanage le terrain de la vieille cité romaine ^
Au nord (si nous faisons maintenant volte-face et que nous regardions dans une direction opposée), nous voyons à nos pieds la baie de Saint- Jean-d' Acre, et la lunette nous permet d'apercevoir la ville même, située au bout de la baie, avec ses maisons aux contours indistincts, avec ses remparts et la haute coupole de la grande mosquée. Plus loin, c'est la côte phénicienne, plus rocheuse et plus accidentée que la côte méridionale et s'avançant par intervalles au-dessus des flots en caps nettement marqués.
Redescendons maintenant le long de la croupe de la
' Comp., pour des faits analogues, mon opuscule déjà cité Au delà du Jourdain^ 2c édit., p. 41, 49, 95.
montagne et dirigeons-nous vers son extrémité qui domine la mer. Nous avons devant nous l'étendue des flots et le spectacle qui se découvre à nos yeux est celui que contemplait le serviteur d'Elie, quand par sept fois son maître l'envoya épier l'horizon, en vain, semblait-il, jusqu'à ce qu'enfin un petit nuage, semblable à la paume de la nuin d'un homme, apparut à l'horizon lointain, gage de la pluie impatiemment attendue '.
Aujourd'hui il n'est pas question de pluie ou de nuages. Un beau soleil de printemps éclaire et réchauffe toute la scène qui s'offre à nos regards. Nous passons auprès d'un grand bâtiment neuf, construit par les colons allemands de Haïfa pour ser\âr de sanitariuniy de résidence hygiénique d'été pour leurs familles et pour eux-mêmes, tout en leur permettant de redescendre aisément à leurs affaires dans la ville voisine. Un peu plus bas encore, à 170 mètres au-dessus de la mer, nous trouvons deux édifices*. L'un, le plus occidental et le plus insignifiant, c'est un phare. L'autre, bien plus massif et bien plus intéressant, c'est le célèbre couvent de Notre-Dame du mont Carmel, le berceau de l'ordre fameux des carmes, fondé au douzième siècle par un Calabrais nommé Berthold, approuvé au siècle suivant par les papes Honorius ra et Innocent iv, et qui s'est bientôt répandu en Europe, puis dans le monde entier. Mais que de vicissitudes dramatiques dans l'histoire de ce monastère ! que de persécutions subies ! que de ravages et de massacres! au treizième, au dix-septième, au dix-huitième siècle encore. Visité en 1252 par saint Louis, le couvent
* I Rois xviii, 42-44.
' Notre photographie étant prise du côté méridional, le phare est à gauche et le couvent à droite.
reçut en 1799 un autre hôte de même provenance et qui devait peu après s'asseoir sur le même trône, Napoléon Bonaparte, qui y installa son principal lazaret, tandis que ses soldats assiégeaient Saint- Jean-d' Acre. Hélas ! lorsque l'armée française abandonna la partie et se retira vers l'Egypte, les malheureux blessés et malades restèrent dans l'hôpital improvisé pour eux et les Turcs en firent un carnage. Une modeste pyramide, érigée dans le jardin du couvent, rappelle le souvenir de ces infortunées victimes d'un fanatisme vindicatif.
Le monastère souffrit du reste, lui aussi, grandement durant les temps troublés du commencement de notre siècle. Il fut détruit en 1821 par Abdallah-Pacha. Et si aujourd'hui il se présente aux regards, solidement reconstruit et non sans élégance, c'est grâce aux efforts infatigables d'un moine dévoué, le père Jean-Baptiste de Frascati, qui, à force d'énergie et de patience, a réussi à rassembler les sommes nécessaires pour la restauration de cet édifice, particulièrement cher et vénérable à tous ceux qui se rattachent à l'ordre des carmes et des carmélites. L'hospitalité des religieux du Carmel est devenue presque proverbiale parmi les voyageurs, et dans leur accueil ils se montrent aussi prévenants et aussi aimables envers ceux qui n'appar- ,tiennent pas à la même confession chrétienne. Notre éminent compatriote, mon devancier en Terre-Sainte, M. Félix Bovet, a été leur hôte en 1858 et raconte en termes reconnaissants quel excellent gîte il a trouvé dans cet asile où il a passé trois jours ^ Ayant notre campement dressé à Haïfa, dans l'enceinte de la colonie allemande, nous nous
» Fc^age en Terre-Sainte, 7c édit. Paris, 1876, p. 386.
sommes bornés à accepter de la main des moines quelques rafraîchissements et à leur acheter un flacon de leur produit vanté et renommé, Teau de mélisse des carmes, que nous voulions rapporter en Europe et offrir à un de nos parents, qui professe pour ce liquide une admiration particulière. Cette fois, du moins, il en aura obtenu de la plus authentique !
Un tour de promenade dans toute la maison, une visite à la bibliothèque et surtout une station prolongée sur le grand toit en terrasse terminent notre courte station au couvent du Carmel. Du haut de la plate-forme la vue est si belle qu'on ne parvient pas à s'en arracher. Et nous allions oublier de mentionner l'église située au milieu même de la façade principale du monastère, du côté ouest, et sous le maître-autel de laquelle on descend dans une crypte qu'on prétend être la caverne où séjourna le prophète Elie. Dans le voisinage du couvent on montre une autre grotte où aurait siégé au temps d'Elie une école de prophètes et dans laquelle la sainte famille, revenant d'Egypte, aurait pris quelque repos ^ Ces prétentions injustifiées d'une tradition puérile et souvent intéressée, cette manie de tout transformer en sanctuaires, cette fâcheuse passion de préciser et de délimiter des souvenirs qui, vu leur ancienneté et par leur nature même, ne peuvent pas revêtir une forme à ce point déterminée, tout cela fait une ombre permanente au tableau quand on voyage en Terre-Sainte. On voudrait se
* Cette grotte, longtemps sanctuaire aux mains des catholiques, a passé dans notre siècle dans la possession des musulmans, qui en ont fait une mosquée, mais dédiée au souvenir d'Elie, qui est pour eux un grand prophète et qu'ils révèrent beaucoup. Le mont Carmel s'appelle actuellement en arabe Djébeî-Mar-EîyaSy montagne de saint Elie.
replonger dans l'atmosphère du passé. Il suffirait amplement de pouvoir se dire : « Ici, dans cette vallée ou sur cette montagne, là, dans cette ville ou bien près de cette source, se sont déroulés de grands événements, des scènes immortelles de rhistoire biblique. » Et voici les cicérones officieux qui se présentent et qui vous montrent la pierre, le tertre, la cavité qui passe pour avoir été l'emplacement authentique de tel ou tel fait marquant. « Qui dit trop ne dit rien, » et cette préoccupation arbitraire et mesquine nuit en réalité à la méditation et au recueillement bien plus qu'elle ne les sert.
Sortons donc de l'église et du couvent sans nous tourmenter pour savoir si nous avons posé le pied sur le lieu même qui a porté celui du prophète Elie. Il nous suffit d'être sur le Carmel et de réjouir nos yeux du tableau incomparable qui se présente à nous, tout en écoutant résonner dans notre mémoire l'écho de la prière que prononça l'intrépide champion de Jéhova : « Eternel, Dieu d'Abraham, d'Isaac et d'Israël, qu'on sache aujourd'hui que tu es Dieu en Israël et que je suis ton serviteur et que j'ai fait toutes ces choses par ta parole. Réponds-moi, Etemel, réponds-moi, afin que ce peuple reconnaisse que tu es l'Eternel Dieu et que c'est toi qui ramènes leur cœur*. »
J'ai revu une dernière fois le Carmel, quelques semaines plus tard. C'était au milieu de la nuit, nous naviguions sur le paquebot qui nous ramenait de Beyrout à JafFa pour ga-
* I Rois XVIII, 36-37.
gner de là l'Egypte. Et après avoir contemplé successivement, dans l'obscurité croissante, les feux de Sidon, de Tyr, de Saint-Jean-d'Acre, nous apercevons encore, projetant une vive lueur dans la nuit profonde, la lampe du phare allumé sur le Carmel. C'est la salutation que nous jette au passage la montagne que nous avons visitée, et nous lui lançons à notre tour un adieu muet, mais très senti.