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CHAPITRE VI

Saînt-Jean-d'Acre,

EN décrivant dans les pages ci-dessus le Carmel et son voisinage immédiat, nous nous sommes arrêtés au pied du promontoire. Aujourd'hui nous nous avancerons plus loin au nord, le long de la mer, pour contourner la baie de Saint- Jean-d' Acre, qui s'étend sur une longueur d'environ quatre lieues. Partis de Haïfa*, nous aboutirons à une autre cité, beaucoup plus antique et plus renommée. Les deux villes, situées aux deux extrémités du golfe, présentent un contraste très marqué. Au sud, c'est la ville moderne, au développement récent et rapide ; elle a une population plus d'à moitié chrétienne, des édifices neufs, un commerce florissant en céréales, en huiles, en savons, etc. ; les grands paquebots du Lloyd autrichien stationnent périodiquement dans son port, exemple qui est, croyons-nous, déjà suivi ou qui le sera à bref délai par les compagnies rivales, française et russe ; là débarquent les pèlerins qui se

* La lettre initiale du mot Haïfa étant en arabe une gutturale accentuée, il en résulte que la forme Caïpha, Kaïpha, est aussi en usage pour désigner cette localité.

rendent à Nazareth et au bord du lac de Tibériade ; bref, c'est le présent avec son activité incessante, et c'est l'avenir. Au nord du golfe, au contraire, c'est le passé, c'est la vieille place forte, déjà mentionnée au livre des Juges sous le nom d'Acco et que les fils d'Asser ne purent arracher aux anciens habitants de la contrée ^ Plus tard, elle fut soumise par les souverains égyptiens de la dynastie des Lagides et rebaptisée, d'après leur nom héréditaire, Ptolémaïs. Elle figure sous cette désignation dans les livres des Maccabées * et dans celui des Actes des apôtres et nous voyons saint Paul y débarquer en arrivant en Palestine ^. Elle joue un certain rôle à l'époque gréco-romaine *, spécialement comme siège épiscopal. Puis vient l'islam'», et quelques siècles plus tard les luttes mémorables entre les croisés et leurs redoutables adversaires : c'est le moment Je plus saillant, le plus héroïque dans les annales de la ville.

Et de nos jours encore elle porte au plus haut point le caractère musulman et cette empreinte du moyen âge que l'œil chercherait vainement à Haïfa. En quittant cette dernière au matin pour aller, quelques heures après, visiter sa voisine, si différente, nous ne pouvions nous empêcher de penser, toutes proportions gardées, à cette ode célèbre de Victor Hugo, intitulée : Le Danube en colère ^, dans laquelle

* Jug. I, 31. Ce passage est le seul dans T Ancien Testament qui parle d*Acre. Mais il est possible qu*il faille en signaler une seconde mention dans Mich. i, 10, moyennant une légère correction du texte.

* I Macc. v, 21-22; X, 38-39.

3 Act. XXI, 7.

* Claude Térigea en colonie romaine, Colonia Claudii Casaris.

^ Les Arabes s'emparèrent de Ptolémaïs en 658 et lui rendirent son ancien nom, légèrement modifié, Acca. C'est encore ainsi qu'on la désigne aujourd'hui parmi les indigènes.

^ Les Orientales, xxxv.

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le vieux fleuve apostrophe les deux villes rivales situées sur ses bords :

Allons I la turque et la chrétienne !

Semlin ! Belgrade I qu'avez- vous ?

On ne peut, le ciel me soutienne !

Dormir un siècle, sans que vienne

Vous éveiller d'un bruit jaloux

Belgrade ou Semlin en courroux !

Il ne s'agit pas, pour Haïfa et Saint-Jean-d'Acre, de si bruyantes manifestations de haine : les coups de canon ne retentissent pas de Tune à l'autre ; mais le contraste n'en existe pas moins et la rivalité des deux villes est parfaitement réelle. Nous savions donc bien, comme nous quittions Haïfa, que nous allions voir sous peu une ville d'un tout autre aspect et repasser brusquement des réalités du dixneuvième siècle aux souvenirs du moyen âge.

Le trajet s'effectue le long de la mer, sur le sable, et ce n'est pas une des moins poétiques parties du voyage de Terre-Sainte que cette chevauchée sur la plage, avec les flots qui viennent mourir sous les pieds des chevaux. D est du reste désirable de cheminer ainsi le plus près possible de l'eau, car les chevaux trouvent dans le sable encore légèrement humide du rivage un terrain beaucoup plus résistant que plus loin, ne fût-ce qu'à peu de mètres plus avant dans l'intérieur des terres, où le sol poudreux, absolument desséché, laisse enfoncer profondément leurs sabots ^

Quelques objets épars, échoués sur la grève, sollicitent au passage l'attention des voyageurs. Ici, des coquillages, parfois de belle taille, mais fréquemment brisés de façon à

* Les voitures peuvent aisément circuler entre Haïfa et Acre en suivant tout simplement le bord de la mer.

causer un vif désappointement aux amateurs. Plus loin, des bois flottés, aux formes capricieuses, apportés par l'écume marine. Et çà et là, des débris de navires, des fragments naufragés, des proues ou des poupes, pauvres coques désemparées, aux trois quarts enfouies dans le sable et rendant un triste témoignage à l'inclémence de la baie et à la violence des vents d'hiver.

La promenade le long de la mer se trouve soudain interrompue : nous touchons à l'embouchure du Kischôn *. La rivière, après avoir traversé de part en part la plaine de Jizréel sous l'aspect d'un fossé bourbeux à l'eau presque stagnante, à franchi, d'un élan beaucoup plus rapide, la gorge étroite qui sépare le Carmel des monts de Galilée; puis, arrivée dans la plaine du littoral, elle a pris une allure assez majestueuse, et sa traversée, tout près de son embouchure, a souvent causé des difficultés aux voyageurs. Un pont de bateaux a été construit en ce lieu et, quand il est en bon état, rien n'est plus simple et plus sûr que de passer par son moyen d'une rive à l'autre. Mais lorsqu'il est endommagé et qu'il faut renoncer à s'en servir, alors ce n'est pas une sinécure que de traverser la rivière. Souvent même il faut la côtoyer jusqu'à une certaine distance en amont pour trouver un gué qui ne soit pas trop malaisé à franchir -. Il est donc bon de s'informer avant de partir de Haïfa ou bien de consulter les passants qu'on rencontre par intervalles.

Pour nous, aucun incident fâcheux n'a marqué notre pas-

* Le Kischôn (Jug. iv, 7, 13 ; v, 21 ; i Rois xviii, 40 ; Ps. Lxxxui, 10) porte actuellement le nom de NaJjr-el-Moqattd.

* Parfois, à l'embouchure même du Kischôn dans la mer, le sable, durci et amoncelé comme un barrage, forme une sorte de pont naturel.

sage. Le pont était en parfait état et nous l'avons franchi sans aucune appréhension, mais pourtant avec une sorte d'étonnement instinctif : nous sentions qu'un pont de bateaux dans un semblable lieu était chose bien singulière ! Importation européenne, cela va sans dire, et par le fait même qu'elle réclame un entretien, foncièrement antipathique à la tendance générale du Turc, qui est de ne pas réparer, de ne pas restaurer, de laisser aller, de laisser tomber en ruines, lentement et fatalement, tout ce qui relève de son autorité. Il faut bien être dans le proche voisinage d'une ville fortement imprégnée d'éléments européens, comme l'est Haïfa, pour qu'on puisse trouver un pont de bateaux, et dans un état suffisant de conservation.

De l'autre côté du Kischôn la marche reprend, coupée çà et là de quelques joyeux temps de galop, d'autant plus animés que durant les deux dernières journées les chevaux ont joui à Haïfa d'un repos presque complet.

La journée dont je parle était le 7 avril 1894. Cette date, si vous consultez un calendrier européen quelconque, n'a pas de signification particulière. Mais pour le monde musulman ce jour était un jour de première importance. Avec lui finissait le mois de jeûne austère que les musulmans observent avec une scrupuleuse fidélité et qu'on appelle le Ramadan ^ Durant tout l'espace compris entre deux nouvelles lunes consécutives, les sectateurs de l'islam se soumettent à un régime de privations systématiques. Jour après

* Ramadan est la prononciation arabe ; les Turcs disent Ramazan,

joiir, tant que le soleil est visible, aucune parcelle de nourriture, aucune goutte de liquide ne doit pénétrer dans leur bouche, et même Tusage consolateur du narghileh ou de la cigarette leur est interdit, car fumer c'est boire, l'arabe ne sépare pas ces deux notions*. Cette abstention totale est, il est vrai, suspendue dès que le disque du soleil est entièrement descendu au-dessous de Thorizon, mais elle n'en constitue pas moins une très sérieuse et pénible épreuve. Si du moins, comme le carême des catholiques, cette période de renoncement ascétique tombait toujours, année après année, sur une saison relativement tempérée ! Mais il n'en est point ainsi. D'abord, dans beaucoup des pays soumis à la religion de Mahomet, le climat n'est guère tempéré dans aucune saison. Et puis, l'année musulmane étant lunaire et ne durant que douze fois la révolution de notre satellite autour de la terre, c'est-à-dire trois cent cinquantecinq jours au lieu des trois cent soixante-cinq de la révolution solaire, il en résulte que tous les mois, et le Ramadan comme les autres, se déplacent chaque année et parcourent successivement, dans un cycle de trente-six ans environ, toutes les saisons les unes après les autres *. Quand le jeûne tombe sur l'hiver, il est encore aisément supportable; mais lorsqu'il se présente en été, durant la saison chaude et desséchée, alors vraiment il faut une singulière

* On ne dit pas en arabe « fumer, » mais bien « boire » une cigarette.

* Les juifs avaient aussi l'année lunaire, mais ils rétablissaient l'équilibre de leur calendrier en introduisant tous les trois ans un mois intercalaire. Les musulmans n'usent d'aucun artifice analogue. Il en résulte que l'Hégire ayant eu lieu en 622, nous calculons qu'il s'est écoulé dès lors 1276 ans, tandis que les musulmans comptent la présente année 1898 comme l'an 1315-1316.

énergie pour Tobserver scrupuleusement. Et c'est là ce que font beaucoup de musulmans ; non pas tous sans doute, — il y a partout des relâchés et des indifférents, — mais le grand nombre. J'ai vu des cavaliers résister pendant toute une journée à l'envie, qu'ils devaient pourtant ressentir, de manger et surtout de boire quelque chose, respectant ainsi les prescriptions de leur religion avec un zèle remarquable^ Le jeûne tient une haute et grande place dans l'énumération des devoirs religieux de l'islam, et la jurisprudence mahométane a prévu et minutieusement réglé une foule de cas d'entre les plus rares et les plus invraisemblables.

Il est naturel que la cessation du jeûne marque une date joyeuse pour tous ceux qui ont traversé consciencieusement le mois d'abstinence. Le premier jour du mois qui suit le Ramadan est donc un jour de fête et cette fête s'appelle le Baïram*. On la célèbre par diverses réjouissances et l'on use sans réserve de la liberté reconquise pour se livrer à des festins plantureux. Or le 7 avril 1894 était précisément la fête du Baïram. Et déjà en quittant Haïfa, nous avions vu les musulmans de l'endroit se préparer à leurs festivités. Aux portes de la ville, au bord de la mer, sur la

* Plusieurs de nos lecteurs se souviennent de Tintéressante étude qu*a publiée sous ce titre : Ramadan et Baïram, souvenirs d'un voyage en Egypte et en Syrie, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 juillet 1894, M. Philippe Berger, professeur au Collège de France et membre de rinstitut. Notre éminent coreligionnaire se trouvait en môme temps que moi en Palestine, au printemps de 1894, mais je n*ai pas eu le plaisir de l'y rencontrer. Il était à Jérusalem le jour du Baïram, tandis que j'étais à Acre. J'ai lu avec le plus vif plaisir les Notes de voyage qu'il a publiées en 1895, en un beau volume de 403 pages. Ce récit, écrit avec une rare compétence, a de plus un grand charme de fraîcheur, car il a été rédigé au jour le jour, en bonne partie sous la tente. Il n'a pas été mis en librairie, l'auteur l'ayant strictement réservé à sa famille et à quelques privilégiés auxquels il a bien voulu en faire part.

plage de sable, tout près d'un ravissant massif de palmiers qui donnent au paysage quelque chose d'égj'^ptien, nous avions vu les préparatifs de la fête et en particulier un carrousel, un carrousel vertical, s'il vous plaît, dans les petites voitures duquel les habitants de Haïfa, enfants et adultes aussi, s'apprêtaient à jouir des délices du Baïram.

Saint-Jean-d'Acre.

Vue prise de la route de Chéfa^Ainr.

Une fête populaire amène toujours après elle une certaine animation, même une certaine surexcitation, et l'on nous avait mis en garde, à Haïfa, contre les ennuis et désagréments que nous risquions de rencontrer, en une semblable journée, dans ce foyer de fanatisme musulman qui s'appelle Saint-Jean-d'Acre! Aussi nous étions- nous promis de nous faire tout petits, de passer si possible inaperçus, d'éviter toute ostentation, à plus forte raison toute provocation. .

Et comme nous approchions de la ville après avoir franchi, sur un pont également, le Nahr-Naaman^ l'ancien Bélus, qui se jette dans la mer tout près d'Acre *, nous vîmes aux abords de la place les réjouissances qui commençaient, les petites, boutiques en plein vent, la population en vêtements de gala, aux couleurs voyantes, les officiers et les soldats dans leurs plus beaux uniformes, et spécialement la cavalerie, avec ses gracieuses toques d'astrakan, corps de troupes que nous n'avions pas eu l'occasion de voir à Jérusalem. Et jugez de notre saisissement en découvrant que nos tentes se dressaient déjà, immédiatement à côté de la porte d'entrée de la ville, sur le rempart gazonné qui entoure la place, et que sur le sommet de l'une des tentes flottait, selon l'habitude quotidienne, le petit drapeau fédéral que notre drogman considérait comme le complément indispensable de nos campements. Nos muletiers nous avaient devancés, selon l'usage, et avaient planté notre camp à l'endroit accoutumé des caravanes de touristes. Rien de mieux, rien de plus naturel ! Mais, en un jour de Baïram, hisser un drapeau européen, et un drapeau portant la croix, sur les bastions de Saint- Jean-d' Acre ! N'était-ce pas une imprudence, et plus que cela, un défi ? Ces pensées et cts appréhensions, naturelles et excusables chez un père de famille qui conduit avec lui femme et enfants et qui sent sa responsabilité, se pressèrent dans mon esprit en moins de temps qu'il n'en faut pour les écrire. Je me hâte d'ajouter que j'en reconnus bien vite toute l'inanité.

En arrivant au campement, nous rencontrons des groupes

* La vignette de la page 256 a été prise le lendemain, en quittant Saint-Jean-d'Acre pour retourner à Nazareth. On aperçoit la ville dans le fond.

de promeneurs se rendant siir le théâtre des jeux et amusements qui s'offrent à eux, et dont les regards dirigés sur nous n'ont rien d'hostile ou de désobligeant. Plusieurs même nous saluent avec bonhomie. Et près de nos tentes qu'on achève de dresser, nous trouvons des habitants d'Acre en conversation amicale avec nos hommes, ou bien même, chose admirable pour l'Orient, payant de leur personne et donnant un coup de main pour l'établissement du camp. Quelques militaires, officiers, sous-officiers, soldats, se mêlent à ce groupe, qui n'a pas cessé durant tout le reste de la journée de stationner autour de notre feu. Le drapeau fédéral s'agitait joyeusement sur la tente principale, et nous Suisses, à tous égards inaccoutumés aux conquêtes, nous pouvions nous vanter d'avoir planté l'étendard de la croix sur les remparts de Saint-Jean-d'Acre*.

Les mânes des croisés n'ont-ils pas dû tressaillir à ce spectacle ?

Comment ne pas penser, en un lieu semblable, à ces armées venues d'Occident, les unes après les autres, disputer aux infidèles la possession des lieux saints, et qui, après avoir pendant un siècle à peine joui de leurs conquêtes, avaient dû évacuer Jérusalem et se replier sur le littoral? Entre leurs mains. Acre, conquise dès 1104 par Baudouin P"", aidé d'une flotte génoise, est demeurée encore

* Je pourrais ajouter que, durant notre station sur ce rempart, nous avons essuyé le feu de la place ; car pendant la nuit et à Taube du jour des salves tirées tout près de nous nous ont réveillés en sursaut. Cétait simplement le Baïram qui provoquait ces détonations inoffensives, et les canons étaient chargés... à poudre.

longtemps la place forte de premier rang qui déjouait tous les assauts de l'ennemi. Ce n'est pourtant pas que le vaillant sultan Saladin,.après la victoire éclatante qu'il remporta aux Cornes de Hattîn le 4 juillet 1187 et qui mit fin au royaume latin de Jérusalem, n'ait aussi réussi à s'emparer d'Acre. Mais peu après les Francs revinrent à la charge et assiégèrent la ville ; une flotte de vaisseaux pisans renforça l'armée assaillante ; d'autres contingents encore arrivèrent d'Europe; enfin, le 5 juin 1191, Richard Cœur-de-Lion débarquait en personne et prenait la direction des opérations. Un mois après son arrivée, le 12 juillet, la ville se rendait, et, détail horrible, les prisonniers musulmans, au nombre de 2500, et dont la rançon promise tardait à être payée, furent massacrés aux abords de la place par l'ordre du monarque chrétien.

Des souvenirs de cette nature ne contribuent pas à donner au spectacle des lieux que nous contemplons un aspect riant et serein : malgré les réjouissances du Baïram et la gaieté qui règne sur la plage, nous repensons instinctivement à ces atroces scènes de carnage, à tout ce sang versé.

Et ce ne fiit pas la fin des destinées mouvementées de la ville d'Acre. Elle devint la principale place forte des Latins en Orient. Les ordres de chevalerie y établirent leur résidence dès 1229, et c'est à l'un d'entre eux, celui des chevaliers de Saint- Jean, qu'elle dut d'être désormais placée sous l'invocation du même saint patron. Les Templiers aussi et les chevaliers teutoniques en firent leur quartier général, et jusque vers la fin du treizième siècle Acre ne cessa pas d'être la ville la plus importante des possessions européennes en Terre-Sainte. Malheureusement elle fiit le théâtre de beaucoup de luttes et de querelles. Il est

impossible de n'être pas frappé et affligé, en lisant Thistoire des croisades, de la place énorme, excessive, qu'y occupent les dissensions intestines, les rivalités, les mesquines jalousies et les intrigues parfois les plus perfides. La discorde paraît avoir régné en maîtresse souveraine au milieu de ces aventuriers, qu'une seule grande pensée semblait avoir jetés dans une expédition lointaine, mais qui y apportaient avec eux leurs susceptibilités et leurs âpres convoitises.

Enfin, en 1291, Acre tomba définitivement aux mains des musulmans, sous le sultan Malik-el-Aschraf.

Notre camp, placé sur le rempart oriental de la ville, regarde du côté de l'intérieur des terres, et devant nous, au pied des mamelons d'où sort la source de Aïn-ez-Zeït, se dressaient autrefois les campements des croisés, s'étendant du Bélus au sud-est jusqu'à la mer au nord-ouest. La ville se trouvait ainsi complètement bloquée du côté de terre, puisqu'elle est située à l'extrémité d'un promontoire qui ferme la baie d'Acre au nord, en face du cap Carmel.

Cette position du camp croisé fiit plus tard celle du camp de Bonaparte, car nous retrouvons, après cinq cents ans, une armée européenne sous les murs de l'ancienne Ptolémaïs. Mais dans l'intervalle que s'était-il passé ? Les siècles du moyen âge s'étaient succédé les uns aux autres sans apporter aucun changement sensible dans les destinées de la ville jusqu'au milieu du siècle dernier. A cette époque, un chef entreprenant et persévérant, nommé Daher, originaire de la Galilée, réussit à se constituer une principauté dont Acre devint bientôt la ville la plus importante et la capitale. Innombrables sont les aventures qui remplissent la longue carrière du cheikh Daher. Finalement, après des démêlés

interminables avec les Egyptiens et surtout avec les Turcs, il finit par succomber dans la lutte et périt, nonagénaire, en 1775 ^ C'est une figure originale et pittoresque que celle de ce vieil Arabe cherchant à reconquérir pour luimême et pour les siens une autonomie réelle, à l'abri du joug étranger, et visant spécialement à secouer la domination pesante du sultan de Constantinople et de ses subordonnés, pires encore, les pachas de Damas et de Saïda ^.

Daher eut, non pas pour successeur, à proprement parler, mais pour remplaçant à Acre, un homme d'un tout autre caractère et d'une valeur personnelle non moins grande, le féroce Ahmed-Pacha, surnommé Djezzar, c'est-àdire le Boucher, à cause de ses instincts sanguinaires. Djezzar a beaucoup fait pour l'embellissement d'Acre : tout à l'heure, quand nous chercherons à décrire la ville, nous retrouverons son nom à plus d'une reprise. Mais il a fait au moins autant pour le malheur de ses habitants. Il avait en particulier l'abominable manie des mutilations, et ses victimes ne s'échappaient de ses mains, quand il leur laissait la vie, que privées de lem* nez ou de leurs oreilles, de leurs mains ou de leurs pieds ^.

C'est pendant son administration que Bonaparte vint en 1799 mettre le siège devant Acre, après avoir franchi le Carmel et être descendu de la plaine de Jizréel jusque sur

* Volney, dans son Voyage en Egypte et en Syrie pendant les années iy8)'ij8^ (vol. II, chap. icr), raconte en détail la biographie de Daher.

' Saïda est le nom moderne de Tantique Sidon. Le siège du gouverneur de cette ville a été, dans notre siècle, transféré à Beyrout, et Saïda n*a plus qu'un préfet d*ordre secondaire.

^ On trouvera d'abondants détails, curieux mais atroces, sur Djezzar dans le livre intitulé : Voyage en Syrie et dans le Désert par feu Louis Damoiseau, attaché à la mission de M. de Portes pour achat d'étalons arabes (Bruxelles, 1839), tome 11, chap. x, p. 33-57.

le littoral. Il prit Haïfa et, ayant passé le Kischôn et le Bélus, il plaça son camp là-même où s'était jadis trouvé celui de Richard d'Angleterre.

Volney raconte qu'avant Daher « Acre n'était qu'un monceau de ruines, un misérable village ouvert et sans défense *. » Mais les deux gouverneurs successifs, Daher et Djezzar, y avaient mis bon ordre, et, lorsque Bonaparte se présenta sous les murs de la ville *, il la trouva munie de remparts et de fossés, prête à soutenir un siège et protégée par la présence dans les eaux de la baie de l'escadre anglaise sous les ordres du célèbre marin sir Sidney Smith. L'entrée de la place du côté du large étant sans cesse demeurée ouverte durant les opérations, le ravitaillement soit en hommes, soit en vivres put se poursuivre sans interruption ^. De plus, le chef du corps expéditionnaire ne pouvait disposer pour le siège même que d'une partie de ses soldats, le reste devant former les garnisons de Gaza et de Jaffa, et d'autres troupes encore étant occupées en Galilée, à Nazareth, à Safed, pour déjouer les manoeuvres du pacha de Damas * et des habitants de Naplouse. Et comme sur-

* Ouvr. cité, vol. ii, p. 3.

2 Le 19 mars 1799. Voir le récit du siège de Saint-Jean-d'Acre dans le très curieux ouvrage déjà cité plus haut (p. 126) : Guerre d'Orient. Campagnes d'Egypte et de Syrie, vol. 11, chap. x, p. 59 et suiv.

3 Un éminent officier du génie, Phelippeaux, Français réfugié en Angleterre à la Révolution et servant dans Tarmée britannique, fut à Saint-Jean-d*Acre Tâme et la cheville ouvrière de la résistance à Bonaparte, dont, par une singulière coïncidence, il avait été le camarade à l'école militaire. Il mourut le le»" mai des conséquences d'une insolation, avant la cessation du siège.

* Cest contre ce pacha que Kléber livra, le 16 avril, la célèbre bataille du Mont-Thabor, dans la plaine de Jizréel, et l'arrivée inopinée de Bonaparte à la tête de la division Bon assura le triomphe des Français sur leurs ennemis, infiniment plus nombreux.

croît de difficultés, la flottille française qui apportait d'Egypte le matériel de siège, indispensable aux assaillants pour en finir promptement, fut épouvantée par la vue des croiseurs britanniques et s'éloigna sans retour.

Dans ces conditions, le siège se prolongea au travers de nombreux incidents, et finalement une armée de renfort arrivant de Rhodes put débarquer et rendre aux assiégés le courage qui commençait à leur manquer. Alors, voyant l'inutilité de ses efforts et pressé d'ailleurs de regagner l'Egypte et puis la France, Bonaparte se décida à renoncer à son entreprise et à battre en retraite, genre d'opération inaccoutumé pour lui. Il a déployé une rare virtuosité dans la façon dont il a résumé lui-même, en rédigeant un ordre du jour adressé à ses soldats, les événements du siège, et dont il en a dressé le bilan, afin de montrer qu'en somme cet insuccès apparent a été en réalité une grande réussite ! Mais tous ses arguments n'empêchent pas de discerner ce qu'a de puéril cette prétention de vouloir transformer un échec en un triomphe ^

Ainsi, lorsque du seuil de notre tente, dressée sur le bastion, nous regardons autour de nous, chaque pied carré de terrain nous apparaît comme appartenant à l'histoire et comme consacré à nous rappeler de tragiques souvenirs. Ce ne sont pas des scènes de paix qui se sont déroulées ici ; c'est la guerre qui y a exercé ses ravages. Ici, les hommes ont lutté avec acharnement pour des causes tantôt nobles, tantôt mesquines, et les échos d'autrefois qui nous parviennent ont une note douloureuse et même déchirante.

* Ouvr. cité, 11, p. 104. Le siège fut abandonné dans la nuit du 20 au 21 mai. Quant à Djezzar, il mourut en 1804, laissant son héritage à Tun de ses mamelouks, nommé Soliman.

Nous ne nous contenterons du reste pas de ce regard vers le passé, ni de notre station sur le rempart : il faut aller visiter la ville. Et, descendant au bord de la mer, nous nous préparons à franchir le seuil de l'unique porte d'Acre. Quand nous lisons dans les textes bibliques que tel événenement se passe « à la porte de la ville, » nous sommes naturellement enclins à interpréter d'instinct cette expression comme si le texte portait « Tune des portes. » Et de fait, dans beaucoup de cas, c'est bien ainsi qu'il faut la comprendre. Mais ailleurs la situation est différente et le terme employé doit être pris au pied de la lettre. Acre, tout au moins, ne possède qu'une porte, par laquelle il faut, bon gré mal gré, entrer et sortir, à moins d'escalader les murailles et de sauter les fossés.

La porte est immédiatement au bord de la mer, à l'angle sud du mur oriental, là où il se termine sur le rivage septentrional de la baie. Là s'étendait autrefois le plus grand des deux ports de la ville, le port de l'est; mais les môles et les jetées en sont détruits, et actuellement il n'offre aux navires aucune autre protection que l'abri naturel du rivage. Situé moins favorablement que celui de Haïfa, il ne voit que rarement des vaisseaux de quelque importance s'y arrêter. Les paquebots à vapeur, à l'exception de certains steamers turcs faisant un service occasionnel et irrégulier, ne desservent jamais le port de Saint- Jean-d' Acre. Ils n'auraient d'ailleurs guère d'intérêt à le faire, les pèlerins n'y débarquant point, les autres voyageurs pas davantage, et le trafic des marchandises étant à peu près nul.

ai

Nous passons la porte et nous voilà dans l'enceinte de la place. Sous la véranda d'un café sont assis quelques officiers, dans leur plus brillante tenue, chamarrés et galonnés. A droite s'étend un grand bazar, marché couvert abrité sous des arcades en maçonnerie, mais désert aujourd'hui, tout le monde étant à la fête. Nous nous engageons dans les rues étroites et pittoresques de la vieille cité*. Des arches, des passages voûtés se succèdent par intervalles et des plantes grimpantes tapissent de leur feuillage les vieux pans de murs noircis. Enfin nous débouchons à l'extrémité sud de la ville, au bout du cap sur lequel elle s'avance, et là, près d'un khân (hôtellerie) qui a joué un rôle dans les annales d'Acre *, nous touchons au vieux port, au port occidental, plus petit et plus antique que l'autre, mais un peu mieux conservé. Seules toutefois les embarcations d'un faible tonnage peuvent y trouver accès. Quelques hommes et un certain nombre de gamins nous entourent ; ce sont presque tous des chrétiens^ et il en est parmi eux qui réussissent à écorcher quelques mots de français ou d'italien. Ils nous offrent des antiquités, monnaies romaines ou arabes sans grande valeur et qu'ils seraient enchantés de vendre. Puis voyant notre peu d'empressement, l'un des hommes sort de son vêtement une pièce rare, une antica qui nous

* Nous avons innocemment pris deux ou trois clichés dans Tintérieur de la ville, ignorant que ce fût défendu. Nous n'en avons été informés que longtemps après, de la bouche d'un photographe professionnel qui avait dû se soumettre à cette interdiction. Un amateur, qui avait tenté de l'enfreindre, avait eu son appareil mis en pièces.

^ On l'appelle Khân de Djezzar, car c'est ce pacha qui l'a bâti, ou bien Khân des colonnes.

3 Acre compte actuellement environ 12000 habitants, dont deux mille chrétiens au plus.

ravira à coup sûr et que nous serons sans doute trop heureux de payer un gros prix : c'est une pipe d'écume ! Et, sans sourire, le fortuné détenteur de ce trésor nous l'offre comme datant d'il y a plus de mille ans! Nous voyons venir le moment où l'on nous dira que cet objet précieux a servi à quelque roi croisé ou au sultan Saladin en personne,... et nous désappointons fortement notre ingénieux interlocuteur en refusant d'acheter cette antiquité si remarquable.

Quelques pas et quelques détours nous conduisent sur le rivage de la mer, non plus sur les bords du golfe, mais du côté du large. La grande étendue bleue se prolonge à perte de vue, tandis que nous nous tenons sur les ruines du rempart maritime qui regarde à l'ouest. Et c'est là que nous apparaît dans toute son intensité la déchéance de la ville que nous parcourons ^ Ce ne sont que murs écroulés, remparts en décombres, magasins aux voûtes défoncées. Les débris des murailles se mêlent aux récifs du rivage, et sous les eaux verdâtres et transparentes, au milieu des algues, se discernent les rochers de la côte, et puis, par ci, par là, des fûts de colonnes et d'autres masses toutes semblables, que nous découvrons être de vieux canons rongés par le flot marin. Nous nous arrêtons longuement, songeurs et mélancoliques, en ces lieux signalés jadis par de si brillants exploits, et nous nous redisons avec une émotion poignante : Sic transit gloria mutidi.

* Ce qui a achevé, dans notre siècle, de ruiner les fortifications d*Acre, c'est le siège que la ville soutint du 27 novembre 183 1 au 27 mai 1832 contre les Egyptiens sous Ibrahim-Pacha. Elle fut prise d*assaut, pillée, et demeura aux mains du vainqueur. Mais en 1840 elle fut bombardée par les flottes réunies des Anglais, des Autrichiens et des Turcs. Depuis lors, elle a été partiellement restaurée, mais elle n*en conserve pas moins les marques sensibles de tant de dévastations.

La partie septentrionale de la ville est la plus animée et la mieux entretenue. Là se trouvent les casernes et la demeure du gouverneur. Là se dresse aussi la célèbre mosquée de Djezzar, que nous visitons en grand détail et tout à loisir sans qu'aucune objection se fasse jour, sans même qu'un froncement de sourcils ou un regard malveillant vienne à se produire. Nous sommes même les témoins discrets, mais vivement intéressés, d'un spectacle inattendu : un cortège de quelques hommes et jeunes garçons se présente à la mosquée pour venir y faire ses dévotions à l'occasion du convoi funèbre d'un enfant en bas âge.

La « grande mosquée » de Djezzar est im bel édifice quadrangulaire, à vaste coupole, devant lequel se dressent deux minarets élancés et qui présente une certaine analogie avec la célèbre mosquée de Méhémet-Ali au Caire. Et les matériaux dont elle est construite sont extrêmement précieux : ce sont de superbes marbres, c'est du granit rose ; les colonnes, les revêtements des parois, la chaire, la niche qui indique la direction de la Mecque, les dalles du pavé elles-mêmes sont faites de ces pierres de grande valeur. C'est que Djezzar a mis à contribution, pour ériger ce somptueux lieu de culte, non seulement les ruines d'Acre, mais aussi celles d'Ascalon *, de Césarée et de Tyr, s'en allant ainsi fort loin au sud comme au nord relever et recueillir les restes opulents des cités antiques. Le tombeau de Djezzar et de sa famille se trouve dans la mosquée. Mais s'il a pu se construire un superbe mausolée et l'abriter dans un sanctuaire luxueux, il n'a pu réussir à laisser de sa propre personne autre chose qu'un souvenir haïssable, une

* Voir plus haut, p. 109.

mémoire maudite pour sgs atrocités. Ce spectre sanguinaire hante encore les esprits des visiteurs d'Acre, et de toute cette tournée dans la ville déchue et chétive il subsiste une impression de deuil.

Comme la nuit approche et que nous sommes revenus au camp, nous faisons seller deux chevaux et nous en allons, L. et moi, à l'aventure, dans la direction du nord. Contournant la muraille septentrionale de la ville et la laissant sur notre gauche, nous cheminons à travers les terrains incultes, du côté d'un petit monument blanchâtre qui se dresse sur le rivage, dominant la mer et les rochers d'une hauteur de quelques mètres et que la carte nous apprend être le ouéli d'un cheikli nommé Izz-ed-Dîn. Là nous nous arrêtons, en pleine solitude, fascinés par le tableau qui se présente à nos yeux. Les nuages, clairsemés dans le milieu du jour, se sont peu à peu épaissis et amoncelés en une masse compacte et pesante, qui, semblable à une voûte gigantesque, demeure suspendue au-dessus de la mer. Ce dais d'un gris opaque a quelque chose de fantastique et de sinistre. Toutefois, entre la ligne des eaux et le bas de la masse nuageuse, une barre lumineuse se dessine, entièrement dégagée, et cette bande d'un bleu verdâtre fait comme une ceinture à l'horizon.

Soudain le soleil, masqué derrière les nuages, apparaît dans cet espace clair, et le traversant rapidement, il disparaît, disque d'un rouge intense, derrière les flots qu'il illumine d'une lueur éclatante. Et voici que les nuées à leur tour se colorent de teintes d'un rouge sombre, et c'est

comme si le reflet d'un colossal incendie se projetait sur la terre, sur Tonde et sur le ciel. Tout le paysage, en haut, en bas, partout, revêt une couleur pourprée. Quelque inattendu que soit pour nous ce changement de décor, brusque et féerique comme l'apothéose terminale d'un mélodrame, nous ne nous étonnons point, mais nous demeurons muets, saisis d'admiration et frappés de l'accord profond qui règne entre cette coloration sanglante et les souvenirs qui se sont pressés dans notre esprit en parcourant Saint- Jeand'Acre. C'est le pendant du spectacle décrit dans ces vers de François Coppée * :

Soudain, le vieux témoin des crimes, le soleil, Qjui se couchait alors dans sa majesté lente, A son tour ruissela d'une pourpre sanglante.

D*un sinistre reflet de meurtre il éclaira Tout rhorizon, jusqu'à la mer de Marmara.

L'astre sembla pleurer du sang, comme un visage ; Et, tout à coup, l'immense et lointain paysage, Le cirque des coteaux ombragés de forêts.

Le port rempli de mâts confus, les minarets D'où les grâces d'Allah sont, la nuit, invoquées, Les coupoles de plomb des massives mosquées, Les marchés, les quartiers de bruit et de travail.

Et la foule, et le ciel, et la mer, tout fut rouge

Et parut exprimer le présage hideux

Des flots de sang qu'allait verser Mahomet deux I

* Les récits et les élégies : Récits élnques. — La tète de la sultane.

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