CHAPITRE VII
Dans la Haute-Galilée.
QUELQUES jours après avoir quitté Saint- Jean-d' Acre, nous nous trouvions dans un site bien différent à tous égards. Au lieu de se dresser sur un rempart au bord de la Méditerranée, nos tentes étaient plantées dans le territoire montagneux de la Galilée septentrionale, à une hauteur de plus de 800 mètres au-dessus du niveau de la mer ; au lieu de camper aux portes d'une ville peuplée essentiellement de musulmans fervents, nous avions pour voisins des juifs en grand nombre ; enfin, au lieu d'une cité célèbre, connue de tous, nous étions dans une ville très généralement ignorée, quoique bien plus considérable. Nous étions à Safed.
C'est une chose curieuse, étrange môme, et bien digne de provoquer les méditations, que les destinées respectives des villes. J'ai déjà eu l'occasion d'en parler plus haut *, à propos de ces antiques cités qui, comme Hébron et Sichem, ont conservé leur existence et même leur importance au
* Voir p. 72.
travers de quarante siècles. Mais combien d'autres, et parmi les plus renommées et les plus populeuses, qui ont disparu, ou dont il ne reste plus qu'une trace chétive, à peine perceptible. Enfin, il est d'autres villes que le passé ne connaît point, que l'antiquité n'a point illustrées, et qui, dans un sol riche pourtant en souvenirs, se sont peu à peu élevées au premier rang.
En Terre-Sainte, il en est quelques-unes, de c^ parvenues de date relativement récente. Haïfa, par exemple, que je décrivais naguère ; et puis Safed, dont je vais parler à son tour. Cette ville est fréquemment nommée dans les récits des pèlerins du moyen âge, des rabbins voyageurs de la même époque, ainsi que dans les écrits des géographes arabes. Mais ni dans l'Ancien ni dans le Nouveau Testament il n'en est fait la moindre mention. C'est dans un passage du Talmud qu'elle fait sa première apparition sur la scène du monde. Et encore n'est-il pas absolument certain qu'il soit question d'elle dans ce texte où une ville appelée Safet est désignée comme l'une de celles d'où l'on annonçait à la population juive le commencement des nouvelles lunaisons.
Certains auteurs, il est vrai, ont voulu lui chercher un titre de noblesse, anonyme et pourtant glorieux, dans une parole de l'Evangile : « Une ville située sur une montagne, a dit le Sauveur, ne peut être cachée ^ » Jésus a-t-il voulu parler de toute ville construite sur un lieu élevé et par conséquent facile à apercevoir de loin ? C'est fort possible. Mais on peut tout aussi bien admettre qu'au moment où il adressait ces mots à ses disciples groupés près de lui et à la
* Matth. v, 14. Il faut remarquer qu'il est dit une ville et non pas la ville.
ioule assemblée autour d'eux, il avait sous les yeux un exemple typique, un cas concret qui frappait les regards de tous et qu'un geste a pu désigner à son auditoire. Or Safed remplit à tous égards les conditions de ce programme ; et pour peu qu'elle existât déjà au temps du Christ, ce qu'on ne saurait démontrer*, elle pourrait fort bien avoir joué en cette circonstance le rôle que quelques commentateurs lui attribuent.
Ce qui est incontestable, c'est que Safed attire l'attention et la commande même «à grande distance. Déjà en chevauchant de Saint- Jean-d' Acre à Nazareth, par Chéfa-Amr et la plaine de Battauf, nous avions remarqué cette croupe lointaine au sommet de laquelle se dessinait une grosse tache blanchâtre; et l'on nous avait dit que c'était Safed. Le lendemain, au sommet du Thabor, où nous avons joui d'un temps superbe et d'un panorama incomparable, nous avons vu de nouveau, dans le nord, Safed s'étaler sur les pentes ensoleillées et se révéler à nos regards comme la place la plus importante de toute la Galilée. Enfin, après deux ou trois jours, à jamais inoubliables, passés au bord du lac de Tibériade soit à naviguer sur ses eaux bleues, soit à parcourir son rivage de la sortie du Jourdain jusqu'à Tell- Houm, nous avions campé une dernière nuit à et-Tâbigha, et nous remontions les pentes très raides qui nous conduisaient à Safed. Quand on réfléchit que le lac de Génésareth est à 200 mètres au-dessous du niveau de la mer, et que Safed, au contraire, est à 838 mètres au-dessus, on ne
* Josèphe nomme une ville de Seph parmi celles qu'il fortifia en Galilée, et le texte latin du livre de Tobie (i, i) parle d'une cité du nom de Sephet, appartenant au territoire de Nephtali. Mais il n'est rien moms que prouvé que l'une ou l'autre doive être identifiée avec Safed.
TERRE-SAINTE l8
s'étonne pas de la déclivité très marquée des sentiers qu'il s'agit de gravir*. Trois ou quatre heures après avoir quitté les rives du lac, on arrive auprès d'une source appelée Aïnel-Hamra, qui jaillit au bas d'une vallée encaissée dans les rochers. Et quand on l'a dépassée, on s'engage dans un chemin plus pénible encore ; pour en escalader les rampes, les chevaux doivent déployer toute leur énergie. Enfin, nous atteignons le sommet et faisons notre entrée dans Safed, vers deux heures de l'après-midi, au moment où les nuages, déjà menaçants dans la matinée, commencent à laisser tomber de larges gouttes. En peu d'instants, la pluie devient torrentielle, et nous sommes tout contents de pouvoir nous réfugier dans un corps de garde attenant au sérail. Là, nous patientons pendant un certain temps, et lorsqu'enfin survient une éclaircie, nous nous empressons de nous mettre en campagne, à pied cette fois, pour aller visiter la ville, tandis que nos moukres dressent les tentes sur la grande terrasse qui s'étend devant la caserne.
Notre première visite est pour le bureau du télégraphe, où nous avons la joie de trouver une dépêche qui nous attend avec d'excellentes nouvelles du pays et de ceux que nous y avons laissés. Ces télégrammes sur papier rose que nous cueillons au fur et à mesure sur notre passage, à Nazareth, à Haïfa, à Tibériade, à Safed, à Beyrout, sont comme de précieux jalons placés sur notre route : ils maintiennent le contact entre nous et la patrie lointaine. Après avoir à notre tour lancé un message vers les rives d'Europe, nous reprenons notre promenade à travers la ville, et nous cherchons à nous rendre compte de son caractère et de sa con-
* La différence d'altitude est à très peu de cliose la même que celle qui existe entre Jérusalem (+ 770) et Jéricho (— 270).
figuration. En réalité, Safed se compose de trois quartiers bien distincts. L'un d'eux est la ville musulmane, avec ses mosquées et leurs minarets. Elle est située à l'écart, sur le flanc oriental de la montagne. A l'ouest, au contraire, s'étend la ville juive, infiniment plus ramassée sur elle-même. En général, les voyageurs ne manquent pas de signaler, avec des exclamations de dégoût, la saleté de ce quartier israélite, peuplé d'une quinzaine de mille habitants. Et à vrai dire ce n'est pas par la propreté qu'il brille. Mais nous avions vu Tibériade * trois jours auparavant, et la comparaison, je dois le dire, est tout à l'avantage de Safed. Pourtant, la première de cts deux villes est située au bord d'un beau lac, aux eaux pures et abondantes : elle n'en est que plus inexcusable de demeurer dans son état habituel de souillure, en proie aux odeurs les plus nauséabondes et toute remplie d'immondices *.
Les colons juifs affluent dans l'une et dans l'autre des deux villes que je viens de nommer. Quand on songe à leur passé, ce fait ne laisse pas que d'être assez bizarre et surprenant. En efiet, Tibériade, qu'Hérode Antipas a fondée, qu'il a baptisée du nom de son impérial protecteur Tibère ^ et peuplée d'un ramassis d'étrangers, a commencé par être en horreur aux juifs. Elle n'est jamais mentionnée dans les écrits du Nouveau Testament, quoiqu'elle existât au temps
* Nous connaissions aussi les colonies juives des environs de Jérusalem : souvent nous avions passé devant Tune ou l'autre d'entre elles ; une fois nous avions passé derrière, et nous nous étions promis de ne pas récidiver !
' Les Arabes prétendent que Tibériade est la résidence du roi des puces... et d'un nombre respectable de ses sujets.
^ Cest le pendant de ce qu'Hérode le Grand avait fait à Samarie ; voir plus haut, p. 217.
de Jésus et que celui-ci ait parcouru en tous sens les rives du lac que les Evangiles appellent déjà lac de Tibériade. Mais par un brusque revirement, cette ville honnie et méprisée est devenue un centre de culture et un foyer de piété judaïques. Là se sont groupés durant plusieurs générations les rabbins les plus autorisés, après que Jérusalem eut sombré dans les grandes tourmentes de 70 et de 135. L'école de Tibériade a joui longtemps d'une renommée éclatante, à laquelle portait seulement ombrage le non moins grand lustre qui s'attachait au nom de l'académie de Soura en Babylonie. De là les deux tendances rivales dont les travaux se sont conservés jusqu'à nous dans les deux Talmuds, celui de Jérusalem (désignation peu exacte, il vaudrait mieux dire de Tibériade) et celui de Babylone. De là aussi les deux systèmes de points-voyelles inventés par les docteurs pour faciliter et, si j'ose dire ainsi, « stéréotyper » la lecture des textes sacrés, le système palestinien et le système babylonien.
De même que pour Tibériade, les honneurs sont venus tardivement pour Safed. Ignorée des livres canoniques, à peine mentionnée dans le Talmud, elle n'en est pas moins devenue, elle aussi, un centre de colonisation juive, parce que le bruit s'est répandu^ et s'est accrédité de plus en plus que le Messie espéré ferait son apparition à Safed. Aussi de tous côtés les juifs sont accourus et se sont fixés dans cette ville. Ils étaient déjà en nombre assez considé-
* J*ai vainement cherché à découvrir de quand date cette tradition et sur quoi elle prétend se fonder. On peut seulement constater, d'une façon générale, que depuis la ruine de Jérusalem en 70 après J.-C, la Galilée est devenue comme la seconde patrie des juifs et qu'ils ont eu la tendance d'y transporter et d'y localiser aussi bien leurs souvenirs du passé que leurs espérances pour l'avenir.
table en 1834, lorsqu'un terrible tremblement de terre y exerça ses ravages : 6000 habitants, dont 4000 israélites, furent ensevelis sous les décombres. La ville s'est relevée, elle a peut-être même quelque peu bénéficié de cette épouvantable catastrophe, en ce sens que, rebâtie à neuf, elle est probablement un peu moins resserrée et sordide qu'elle ne Tétait auparavant. On y trouve actuellement des juifs Aschkénazim, venus des pays du nord de l'Europe, ainsi que des Sephardim, rattachés aux colonies d'Espagne et de Portugal ; on prétend que parmi ces derniers la polygamie n'est point encore entièrement abandonnée. Ils ont leurs synagogues; ils ont aussi leurs missionnaires protestants. La Société de Londres pour l'évangélisation des juifs a une station à Safed; elle y entretient un pasteur, prosélyte luimême, et un jeune médecin anglais, le docteur Anderson, avec lequel j'ai eu grand plaisir à passer quelques moments. De son côté, l'Eglise libre d'Ecosse a aussi une œuvre florissante parmi les juifs de Safed, avec un médecin syrien, diplômé de Bejrrout, qui m'a également reçu d'une façon très hospitalière. Quant au missionnaire écossais, le docteur Christie, dont j'aurais à toute espèce de points de vue vivement désiré de faire la connaissance, il était parti depuis quelques semaines, et en recalculant les dates, je suis arrivé à conclure qu'il n'était autre qu'un voyageur blond, à l'allure anglo-saxonne, avec lequel nous avions échangé un salut, sans nous connaître, tout près du Khân-Loubbân, entre Béthel et Naplouse^
Entre les deux quartiers déjà mentionnés, la ville juive et
* Depuis lors M. Christie a été transféré à Alep, et son nom a été plusieurs fois prononcé à propos des tentatives faites pour venir en aide aux malheureux Arméniens.
la ville musulmane, s'interpose le quartier chrétien, beaucoup moins peuplé, puisqu'il n'y a guère qu'un millier de chrétiens à Safed, mais bien plus propre et bien mieux bâti. C'est là que se trouve le bazar dont nous avons pu prendre une photographie en profitant d'un fugitif rayon de soleil. Au-dessus, se dresse le sommet de la colline, surmonté des ruines d'un vieux château fort qui a joué son rôle dans l'histoire des croisades. On rapporte que le roi Foulques construisit une forteresse à Safed en 1138, et que le roi Baudouin m y chercha un asile en 1157. Mais en 1187, peu après la grande victoire qu'il avait remportée aux Cornes de Hattîn à quelques lieues au sud, Saladin vint assiéger la place et s'en empara au bout de cinq semaines. Puis, quelque temps plus tard, redoutant de voir les Latins reprendre de vive force leur ancienne citadelle, les Sarrasins la démantelèrent. Rebâtie en 1240 par les Templiers, Safed succomba de nouveau en 1266 sous les coups du terrible sultan Bibars. Le cruel vainqueur, après avoir massacré la garnison au mépris des promesses faites, renforça encore les remparts de la ville, en sorte que celle-ci est demeurée au premier rang des places fortes de la contrée jusqu'au commencement du siècle dernier. A cette date, le célèbre cheikh Daher, dont nous avons parlé plus haut *, s'en rendit maître à son tour, et ce fiit le point de départ de sa puissance. Bouleversée en 1759 par un tremblement de terre *, Safed reçut en 1797 pendant quelques semaines un corps de troupes françaises, formant une sorte de poste
^ Pages 260-262.
' « Le tremblement de 1759 a tout détruit, dit Volney (ouvr. cité, vol. II, p. iio) ; et Safad, regardé de mauvais œil par les Turks, n*est plus qu'un village presque abandonné. »
avancé, tandis que le gros de l'armée de Bonaparte assiégeait Saint- Jean-d' Acre ^
Les ruines du château — car ce ne sont plus que des ruines — se composent d'une enceinte ovale jadis garnie de tours et d'un double fossé, puis d'un édifice central également muni de tours. Mais tout cela n'est plus qu'un amas informe, et les maisons de la ville moderne ont été bâties aux dépens de ces anciennes murailles écroulées. Les indigènes sont venus y puiser : la tentation était trop forte ! Comment s'étonner qu'ils y aient succombé et même qu'ils y succombent encore, en dépit de toutes les mesures officielles qui ont été prises pour prévenir la continuation de cet abus.
Du haut de cette montagne, la vue est admirable. Elle doit même l'être plus encore que nous n'avons pu en juger par une journée aussi variable que celle que je décris. Le lac de Tibériade attire tout d'abord le regard. Puis les yeux se promènent de tous côtés sur les collines et les vallons de la Galilée, et par delà le cours du Jourdain, là où s'étend au loin le plateau du Djolân.
Un indigène, plus tenace que ses congénères, ne s'est pas laissé rebuter par les injonctions réitérées que nous lui avons adressées, comme aux autres, de se retirer à l'écart et de cesser ses importunités. Avec une persévérance digne d'une meilleure cause, il s'est attaché à nos pas, s'évertuant à nous donner des indications et des conseils sur le chemin à prendre et sur la vue à contempler, ainsi que des
* « ...Le capitaine Simon, bloqué avec cinquante hommes dans le fort de Saffet par une nuée d* Arabes.... » (Ader, ouvr. cité, p. 194.) Le nom de cet officier le prédestinait à commander en Galilée, dans une des villes sacrées des juifs.
renseignements sur Safed et sur ses habitants. De guerre lasse, nous nous résignons à subir ce cicérone volontaire et obstiné, et nous finissons, comme il arrive souvent en pareil cas, par faire contre fortune bon cœur et par pouvoir profiter de ses services. C'est lui qui nous pilote dans le quartier musulman, c'est lui qui nous promène sur l'éminence que couronne le vieux château, c'est lui enfin qui, sur notre demande, nous conduit à la demeure d'un Européen fixé à Safed avec sa femme depuis plusieurs années déjà et qui y exerce la profession d'entrepreneur. La maison neuve qu'il vient de se construire est à peine terminée : ce n'est que tout récemment qu'il y a transporté son habitation. Nous nous présentons à la porte, et bientôt M, et M"'*' Maass nous accueillent et nous font entrer dans leur home. Ils sont Allemands d'origine, et c'est dans leur langue maternelle que nous nous entretenons avec eux. Ils témoignent en particulier à nos enfants une bienveillance extrême, et nous sommes tout impressionnés de cette gracieuse réception dans cette ville où tout à l'heure encore nous nous sentions si complètement étrangers et isolés. Nos aimables hôtes vont jusqu'à nous offrir de prendre nos quartiers chez eux, dans leur maison qu'ils ont faite spacieuse afin de pouvoir y héberger les voyageurs de passage. Mais nous déclinons cette obligeante proposition, car à l'heure qu'il est nos tentes doivent être depuis longtemps dressées sur la terrasse du sérail et notre repas du soir doit être tout préparé. Nous prenons congé de M. et M™* Maass, et nous retournons au camp.
Au moment où nous y arrivons, notre drogman est en conversation avec un officier turc, et s'avançant à ma rencontre il m'apprend que ce personnage est venu réclamer
mon te:^kéreh^. Je m'empresse de produire ce document, qui passe sous les yeux du fonctionnaire. Puis Karam revient me dire qu'il faut également que je présente mon passeport. Cette fois je résiste, et déclare que je n'en vois aucunement la nécessité : mon tezkéreh n'a pu m'être délivré à Jérusalem que sur le vu d'un passeport en règle, je n'ai donc pas à obtempérer à une exigence injustifiée. Karam n'arrivant pas à faire accepter ce point de vue, je m'approche à mon tour et je découvre avec une certaine surprise que notre interlocuteur parle couramment français. J'essaie de lui faire comprendre qu'il n'a absolument pas le droit de me demander mon passeport. Alors, avec le plus doux des sourires:
— Oh ! monsieur, me dit-il, pour me faire plaisir !
Désarmé par tant de bonne grâce, je m'exécute sans plus tarder. Avant de nous quitter, notre visiteur nous informe encore d'un ton très solennel qu'il est rigoureusement défendu de prendre des photographies dans l'enceinte de la ville forte de Safed. Je m'incline, en assurant que nous n'aurons garde de contrevenir à cette interdiction. Cela nous sera d'autant plus facile que, durant le cours de l'après-midi, pendant notre promenade dans les divers quartiers de la ville, ma femme avait déjà employé les plaques qu'elle avait en réservée. Je me suis informé de la raison qui motivait cette défense péremptoire, et je crois avoir compris que cette mesure était dictée par des considéra-
* Le tezkéreh est un « pernns de voyage » indispensable dans l'empire ottoman pour pouvoir passer d'un vilayet dans un autre. On l'obtient au siège du gouverneur par l'entremise du consulat et sur présentation d'un passeport. Il faut faire viser le tezkéreh dans les chefs-lieux et être toujours prêt à le montrer à toute réquisition.
tions majeures de Tordre stratégique. Les Turcs s'imaginent sans doute, pour Safed comme pour Saint-Jean-d'Acre, avoir en leur possession une forteresse de première importance, et ils ne veulent pas qu'on puisse en dévoiler les mystères *.
Après le départ de l'officier turc, nous nous préparons à nous installer dans nos tentes et à prendre notre repas du soir. Mais voilà que les nuages, amoncelés au-dessus de nos têtes, déversent soudain sur nous une des ondées les mieux conditionnées que nous ayons encore reçues en Palestine, pays qui est pourtant coutumier du fait. En moins de rien, l'esplanade où nous campons est transformée en un lac, nos tapis flottent sur de véritables marécages, nos tentes ruissellent de toutes parts. Mais surtout, ce qui est plus grave, le sol est extrêmement pierreux, et les piquets que nos hommes y ont plantés ne tiennent que tout juste. Un vent violent se met à souffler, et voilà qu'ici, puis ailleurs, puis ailleurs encore, un piquet cède, une corde se détend, une paroi de tente s'affaisse. Les moukres courent de tous côtés, couverts de leurs sacs en guise de manteaux et de capuchons, cherchant à réparer de leur mieux les dégâts qui se produisent et se renouvellent sans cesse : à peine ont-ils réussi en un point qu'on les appelle à grands cris à la rescousse pour remédier à quelque autre avarie. Ce spectacle est très divertissant en lui-même, et nous le regarderions avec gaieté ou du moins avec sérénité, si notre position était moins précaire. La nuit va tomber et nous devons prendre un parti. Bien vite nous résolvons d'aller
^ La photographie du bazar de Safed que nos lecteurs peuvent voir ci-dessus a donc, à défaut d'autres mérites, celui d'être une rareté, le résultat d'une violation inconsciente de la règle établie.
demander à M. et M"*' Maass l'asile que tout à l'heure ils nous avaient offert. Aussitôt dit, aussitôt fait : les valises et les sacs se referment, les matelas s'enroulent et les lits se replient, nous formons une procession quelque peu burlesque, et nous nous transportons avec armes et bagages dans la maison hospitalière où nous serons accueillis avec bonté.
Bien nous en prit d'avoir formé et exécuté sans retard cette résolution. En effet, tandis que nous jouissions d'une parfaite sécurité dans des chambres soigneusement closes, au dehors, pendant toute la nuit, un vent de tempête faisait rage, et des torrents de pluie descendaient sur Safed.
Dans le courant de la matinée du lendemain, une accalmie se produisant, nous allons visiter le terrain de notre campement. Les tentes sèchent au souffle du vent, les tapis sont étendus sur de petits murs de pierres, le soleil n'a qu'à se montrer et à achever l'œuvre commencée. C'est en effet ce qui arrive. Mais il est impossible de songer au départ pour aujourd'hui, nous passerons une seconde journée à Safed. Je ne veux pas décrire en détail nos pérégrinations dans la ville et nos visites aux divers représentants des deux œuvres missionnaires déjà mentionnées ci-dessus. Je me contenterai de raconter que l'après-midi, accompagnés de nos hôtes, nous avons fait à pied une très agréable promenade au Djébel-Kenaan, situé au nord-est de Safed. De cette cime nous avons joui d'une vue encore plus belle et plus étendue que celle de la ville même. C'est spécialement la vallée du Jourdain qui se découvre en entier de-
vant nous, des sources de la rivière jusqu'au lac de Génésareth. Et ce qui occupe le centre du tableau, c'est le lac Houleh, que nous apercevons pour la première fois. Dans la saison où nous sommes, après les pluies abondantes du printemps, trop abondantes, hélas ! à notre gré, les eaux de cette petite lagune sont assez hautes pour lui enlever l'aspect qu'elle présente au contraire souvent en automne, celui d'un simple marécage. Pour un rien, nous nous représenterions une flottille de bateaux, petits ou grands, naviguant sur ce miroir limpide. Mais nous savons à quoi nous en tenir : la profondeur est presque nulle, deux à quatre mètres en moyenne. Le lac Houleh est précisément à l'altitude des rives de la Méditerranée, en sorte que, dès que le Jourdain en est sorti, il s'enfonce au-dessous du niveau de la mer. Un peu plus bas que le lac, se trouve sur la rivière un pont très fréquenté, servant au passage de toutes les caravanes qui font le trajet de Tibériade et de Nazareth à Damas par la route la plus directe. Ce pont est connu sous le nom de Djisr-Benât-Yakoub, c'est-à-dire pont des Filles de Jacob. Ceci nous permet de constater que la légende musulmane en sait plus long que la Bible sur la famille du patriarche. Tandis que la Genèse ne lui attribue qu'une fille, Dina, à côté de sqs nombreux fils, le voici pourvu, dans la tradition arabe, d'une pluralité d'héritières*.
* Il se peut du reste que le mot « filles » ait été indûment substitué à celui de « fils. » Cest ce que semblent admettre môme certains indigènes, musulmans et juifs, au dire du D*" Schumacher (Quarterîy Statementy juillet 1897, p. 195). D*autre part, voici une explication toute différente du nom attribué à ce pont : elle est présentée dans le Quarterîy Statement (janvier 1898, p. 29-30), par M. B.-Z. Friedmann,qui la tient d'un prêtre grec, et elle met complètement hors de cause le patriarche Jacob et sa famille. Il y aurait eu (la chose méritera d'être
En outre, qui s'attendrait à trouver tout au nord du pays de Canaan des réminiscences de Jacob et de ses enfants? Au sud, oui bien, dans les régions d'Hébron et de Beer- Schéba. Au centre, encore, près de Sichem et de Dothân, ainsi que sur les bords du Jabbok. Mais entre le lac de Tibériade et les sources du Jourdain, c'est à coup sûr imprévu ^ Et non seulement il en est ainsi pour le pont en question, mais encore un peu plus au sud, à la bifurcation des routes qui de Tibériade conduisent, l'une à gauche à Safed, et l'autre à droite à Damas, se trouve un vieux caravansérail qui porte le nom de Khân-Djoubb-Yousouf, soit khân de la fosse de Joseph, comme si c'était en ce !ieu et non pas aux environs de Dothân que s'était passée la scène racontée dans le xxxvn* chapitre de la Genèse*.
Il est une question plus importante que celle des dénominations fantaisistes créée par la légende : c'est celle de l'identification du lac Houleh avec « les eaux de Mérom, » mentionnées dans un seul passage de l'Ancien Testament*
examinée de près) à Safed, au temps des croisés, une église de Saint- Jacques, et un couvent adjacent, occupé par des religieuses que les natifs appelaient « filles de (saint) Jacques. » Le pont sur le Jourdain aurait été soumis à un droit de péage qui constituait le revenu du monastère. De là sa désignation, qui nous reporterait à une époque beaucoup moins antique, on le voit, que celle des personnages de la Genèse.
* Les musulmans ne font en tout ceci que s'inspirer des données rabbiniques. Voir plus haut, p. 276, note i
* A Dothân aussi, on montre une citerne décorée du môme nom de Djoubb-Yousouf, fosse de Joseph. Par une confusion curieuse, mais explicable, l'analogie du mot Djoubb avec le nom de Job a fait donner au moyen âge le nom de « Saint-Job in terra Dolhaîm » à un château possédé en ce lieu par les chevaliers de l'Hôpital. Voir Rey, Les colonies franques de Syrie aux douzième et treizième siècles. Paris, 1883, p. 428.
8 Jos. XI, 5, 7.
comme le théâtre d'une grande victoire remportée par Josué sur une coalition de Cananéens commandés par Jabin, roi de Hatsor. Consultez n'importe quelle carte de la Palestine ancienne et vous trouverez le nom de « Lac Mérom » appliqué au lac Houleh. Cette assimilation est pourtant éminemment problématique. Rien, dans l'expression hébraïque les « eaux » de Mérom, ne prouve qu'il s'agisse d'un lac et non pas simplement d'une source, d'un marais, d'un étang, d'un puits ou d'une citerne, jouissant d'une certaine notoriété K Josèphe, qui raconte la bataille gagnée par Josué, ne la place pas au bord du lac en question*; il le mentionne pourtant ailleurs et lui donne le nom de lac Semekhonitis ^. Il convient donc d'être extrêmement prudent sur ce point et de n'admettre que sous toutes réserves l'identification traditionnelle. Après cela, que pour plus de commodité on emploie, dans l'usage courant, le nom de Mérom, qui est court et facile à prononcer, de préférence au long vocable indiqué par Josèphe, il n'y a pas grand mal à la chose, pourvu qu'on sache ce qu'on fait.
Le lendemain 15 a\Til, nos tentes étant séchées et le temps sinon remis du moins amélioré, nous nous ébranlons
^ Il faut pourtant noter que Josèphe (Ant. xui, 3, 7) emploie l'expression « les eaux de Génésar » pour indiquer le lac de Génésareth.
' Ant. v, I, 18. Si dans ce passage Josèphe ne parle pas du lac, il dit pourtant que le combat eut lieu près d'une ville appartenant à la Haute-Galilée, voisine de Kédesch et nommée Béroth, ou, d'après une autre leçon, Méroth. On pourrait voir là une trace du nom de Mérom et chercher cette ville dans le Maroûs actuel, au sud de Kédesch, non loin du lac Houleh.
^ Ant. v, 5, I. Bell. Jud. m, 10, 7; iv, i, i.
dès le matin afin de poursuivre notre voyage vers le nord, déjà plus d'une fois entravé et contrecarré par la pluie. Nos excellents amis Maass, sous le toit desquels nous avons passé des heures très douces et paisibles et qui nous laissent le meilleur souvenir, nous accompagnent tous deux pendant la première demi-heure. Puis, arrivés au pied de la montagne de Safed, au nord-ouest de la ville, nous nous séparons à regret et notre caravane poursuit sa route. Nous passons près d'un vaste terrain qu'on est occupé à aménager pour y installer une de ces nombreuses colonies juives, dites agricoles, que la munificence des Rothschild entretient à grands fi'ais dans diverses localités de la Palestine. Déjà la veille, du haut de la montagne, nous avions vu des amoncellements de toits rouges signaler, ici et là, la présence d'un de cqs établissements de création récente. Et dans mainte autre région de la Terre-Sainte nous en avions rencontré, en particulier dans la plaine philistine.
Un peu plus loin, nous laissons sur notre gauche le village de Taïtaba, et nous arrivons après deux heures et quart de marche à Aima, où nous stationnons quelques instants au milieu d'un attroupement d'indigènes. Ceux-ci nous apportent en grand nombre des spécimens de verreries antiques, aux riches teintes irisées, qu'on déterre, paraît-il, en profiision dans le voisinage. Il y en a même tellement que c'en est suspect et que nous nous demandons si nous ne sommes pas tombés sur quelque fabrique interlope de fausses antiquités. Du reste, les dimensions et la fragilité de ces objets ne nous permettent guère d'en accueillir des échantillons dans nos bagages. Pendant que nous examinons ces curiosités et que leurs possesseurs nous pressent de faire quelques emplettes, une femme
d'Alma nous propose un marché d'un tout autre genre: elle s'est prise d'un engouement subit pour ma fille et nous demande gravement de la lui céder. Elle promet d'en prendre grand soin et de lui assurer une existence heureuse et facile. S'agit-il simplement d'une plaisanterie ? ou bien la pauvre paysanne a-t-elle récemment perdu une enfant qu'elle aimait ? Quoi qu'il en soit, sa proposition, naïve ou rouée, ne s'est pas effacée de notre souvenir, et quand mes fils veulent taquiner leur sœur, ils lui rappellent qu'elle aurait pu rester à Aima, sous la tutelle d'une fellahine.
Après Aima nous trouvons une vallée profonde et pittoresque, le Ouadi-Auba, où des canalisations industrieusement agencées amènent l'eau sous les roues d'un moulin. Le chemin laissant beaucoup à désirer, nos chevaux suivent de préférence le lit du canal, ce qui donne un cachet original à cette partie du trajet. Puis nous arrivons dans un nouveau village, Deichoûn, dont l'aspect nous frappe à première vue et qui se révèle aussitôt comme ne pouvant être l'analogue des localités voisines. En effet, nous apprenons que les habitants sont des Maugrabins, des Arabes d'Afrique, Algériens d'origine, débris des armées d'Abdel- Kader. La langue française ne leur est pas totalement inconnue; ils en possèdent encore quelques mots, mais ne vont guère au delà de « Bonjour, monsieur, » salutation qu'ils adressent d'ailleurs aussi bien aux femmes qu'aux hommes. Leurs costumes, leurs allures, la forme et les matériaux de leurs habitations, lés toits inclinés qui surmontent ces dernières, tout contribue à donner à ce village une physionomie à part. La végétation même semble participer de ce caractère exotique : on est porté à croire que ces Africains ont importé avec eux, sinon certaines plantes
potagères, du moins des modes de culture étrangers au pays. Au centre de l'endroit, auprès de la mosquée, se trouve un bassin taillé dans la pierre, rempli d'une eau qui se renouvelle sans cesse et dans lequel vivent tranquillement de grands et beaux poissons que nul n'inquiète. Il règne en effet à leur sujet une tradition généralement acceptée, d'après laquelle quiconque toucherait à ces animaux, consacrés à Mahomet, ne manquerait pas de périr victime de la peste.
Après avoir quitté Deichoûn, nous arrivons en trois quarts d'heure à Kadès, l'ancienne Kédesch de Nephtali ou de Galilée, ville de refuge au temps des Israélites ^ et patrie de Barak, le lieutenant de Débora^. De toutes les cités de la région septentrionale, elle semble avoir été la plus importante, mais les tribus du nord ne se sont que très rarement associées aux faits et gestes de leurs confédérés du centre et du sud; le bruit de leurs exploits et le détail de leurs destinées ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Nous savons seulement que Kédesch fut détachée du reste d'Israël déjà par Tiglat-Piléser ^, onze ans avant que le royaume des Dix Tribus fût définitivement détruit et son territoire incorporé à celui de la grande monarchie assyrienne. Jonathan Maccabée y battit l'armée du roi de Syrie Démétrius *.
Kadès est actuellement un pauvre petit village, sur la croupe d'une colline arrondie; les passants ne s'aviseraient pas de le distinguer de toutes les autres localités de la région si, sur la pente à l'orient des masures modernes, divers restes de l'antiquité ne venaient attirer les regards.
* Jos. XX, 7 ; XXI, 32. Comp. aussi Jos. xix, 37; i Chron.vi, 76, et peut-être Jos. xii, 22. — * Jug. iv, 6-1 1. — ^2 Rois xv, 29. — * i Macc. XI, 67-74.
TERRE-SAINTB I9
Nous avons fait en ce lieu notre halte du milieu du jour, plus prolongée même que d'habitude par le fait d'une forte averse qui vint soudain s'abattre sur nous et nous fit chercher un abri provisoire sous les branches de quelques gros oliviers. Tout près de là gisent sur le sol des sarcophages antiques, parmi lesquels il en est plusieurs qui sont « bisomes, » ce qui signifie qu'ils se composent de deux cavités jumelles, creusées dans le même bloc et destinées à recevoir deux corps. Quels grands personnages ont été déposés dans ces superbes cercueils de pierre ? Leurs os sont dispersés, leur poussière envolée, leur souvenir même effacé. Il est probable toutefois que ces monuments remontent à l'époque des Sévères, qui ont laissé des traces de leur domination dans la contrée environnante ^
Près de là sont encore visibles les arasements de quelques constructions entièrement ruinées. Mais ce qui attire surtout les regards, c'est un grand édifice, relativement bien conservé, et dont la photographie ci-contre représente la façade antérieure, tournée vers l'est. Eglise chrétienne, s}Tiagogue juive, temple païen, qu'était-ce? Les archéologues sont dans un réel embarras et ne savent quelle conclusion formuler. Nous nous garderons bien de vouloir en savoir plus qu'eux, et de chercher à en remontrer à de plus compétents que nous -.
* Comp. Guérin, La Galilée^ vol. 11, p. 447-449, où il est parlé des ruines et des inscriptions de Kasioûn, à Test d*Alma, dans la direction du lac Houleh.
2 D'après certains ouvrages juifs datant du moyen âge, on montrait alors à Kadès les tombeaux de Barak, de Débora « sa femme » et celui de Jaêl, l*épouse d'Héber le Kénien. Le souvenir de Josué est également rattaché à cet endroit, et cette dernière tradition, adoptée par les musulmans, se reflète encore dans le nom donné à un ouéli du voisinage, Nébi-Yeschoua.
La pluie ayant cessé, nous repartons et laissons derrière nous les ruines de Kédesch qui mériteraient à coup sûr d'être plus minutieusement examinées et décrites que nous n'avons pu le faire en si peu de temps. Heureusement d'autres ont fait ce travail, Guérin entre autres avec sa conscience habituelle ^ .
Je n'ai rien de particulier à raconter sur le trajet qui suit. Après une heure environ, nous touchons à Meis, qui avait été désigné à l'avance comme le but final de notre journée, mais qui m'était représenté comme beaucoup plus distant de Safed que ce n'est le cas en réalité. J'aurais dû, au lieu d'écouter les témoignages des indigènes, m'en tenir aux indications du Baedeker, qui cette fois comme presque toujours fournit des renseignements parfaitement exacts. Voyant donc que nous avons plusieurs heures de jour devant nous, je décide de pousser jusqu'à Hounîn, et la caravane poursuit son chemin, en même temps que les mulets de charge que nous venons de rattraper.
Meis est un gros village construit sur deux mamelons jumeaux. Notre route passe entre les deux monticules. A notre approche, les gamins de l'endroit, en nombre prodigieux, se groupent en une masse compacte et saluent notre troupe par des cris stridents et un tapage extraordinaire : du milieu de ce vacarme assourdissant se détache et ressort avec une netteté et une insistance particulières le mot fatidique « bakchich! »
Nous nous éloignons, et derrière nous les clameurs vont s'éteignant graduellement. Nous tombons sur les restes d'une vieille voie romaine, qui révèle encore son existence
^ Galilée, 11, p. 355-362. Le Palestine Exploration Fund possède une belle série de photographies de Kadès.
par son pavé et son tracé rectiligne. Elle nous conduit à travers les broussailles et toujours en montant jusqu'à une sorte de col d'où subitement une vue très étendue et captivante se découvre à nos yeux. Nous apercevons de nouveau, comme la veille du haut du Djébel-Kenaan, le plateau grisâtre du Djolân, aux ondulations singulières ; plus près> le bassin du lac Houleh, avec le cours supérieur du Jourdain -, Tell-el-Kadi, l'ancienne Dan ^ ; enfin Banias, qui fut Césarée de Philippe ^ et au-dessus de laquelle se dressent les ruines du château de Soubeibeh, glorieux débris des croisades. Dominant de sa masse sombre, couronnée de blancheurs étincelantes, toute cette région verte et pittoresque, s'élève dans les airs le Grand-Hermon, le Djébel-ech-Cheikh des Arabes, qui fait l'ornement incomparablement grandiose de
* Dan, l'ancienne Layisch, dont la conquête et la colonisation par les Danites sont racontées dans Jos. xix, 47 et dans Jug. xviii, 7-8, 27- 31, fut plus tard Tun des sanctuaires où Jéroboam i" dressa ses veaux d'or (i Rois xii, 29-30; 2 Rois x, 29; Amos viii, 14). Son nom marque la limite septentrionale du pays d'Israël (Gen. xiv, 14 ; Deut. xxxrv, i ; 1 Sam. m, 20, etc.) comme Beer-Schéba la frontière méridionale. Comp. plus haut, p, 152. — Dan signifie juge; telle est également la signification du mot Kadi, Le nom moderne (colline du Juge) serait donc comme la traduction du nom ancien. On trouve peut-être aussi une allusion à Dan dans le mot Leddan qui désigne actuellement le bras da Jourdain qui arrose Tell-el-Kadi. Toutefois, M. George-A. Smith préfère identifier Dan avec Banias {Hist. Geography ofthe Holy Land^ p. 480).
' Si l'hypothèse de M. Smith, rappelée dans la note précédente, ne peut être admise, il est inutile de chercher dans l'Ancien Testament une ville correspondant à ce qui fut plus tard, depuis Hérode le Grand et son fils Philippe, la ville de Césarée. Voir Matth. xvi, 13 ; Marc viii, 27, et de nombreuses mentions dans Josèphe. Le nom moderne, Banias, est une déformation du nom grec Panéas, c'est-à-dire ville consacrée au dieu Pan, que cette localité portait déjà avant Hérode et qu'elle a repris ultérieurement. La langue arabe n*a pas de p et remplace habituellement cette lettre par un h dans les mots étrangers. C'est pourquoi Pierre devient Boutrous^ Paul Boulous^ patriarche hatràk, etc.
toute la Palestine septentrionale. Ce vaste dôme neigeux qui frappe les yeux du voyageur déjà aux environs de Dothân, en pleine province de Samarie, ne cesse de se représenter à lui, masqué par intervalles et reparaissant toujours. S'il était moins imposant, moins admirable, il fatiguerait peut-être, car on ne peut lui échapper ; mais tel qu'il est, on ne se lasse pas de le contempler, et il jette dans le paysage une note majestueuse, du haut de sa coupole immaculée.
Une courte descente nous amène en vue de Hounîn *. C'est un village de la haute montagne : il est perché à 900 mètres au-dessus de la Méditerranée et domine de tout autant la plaine du lac Houleh. Au bas de la pente où s'étagent les maisons des habitants se trouve une grande mare, semblable à celle au bord de laquelle nous avons campé à Dahariyeh^, seulement ici la qualité particulière du sol donne à l'eau une couleur rouge très marquée. Tout au haut de la colline, en revanche, s'élèvent les ruines du château de Hounîn, bâti par les croisés, peut-être sur des fondements plus anciens; son rôle historique^ semble avoir été moins important que celui de sqs deux voisins de Bardas et de Beaufort *. Tel qu'il est, cependant, il n'est point dénué d'intérêt. Et tandis que nos hommes dressent
^ On a parfois voulu retrouver à Hounîn l'ancienne Rehob ou Beth- Rchob, dont il est parlé dans Nonibr. xiii, 21 et Jug. xviii, 28. (G)rap. aussi 2 Sam. x, 6, 8.) Mais c'est une simple conjecture, très hasardée.
* Voir plus haut, p. 1 59-161.
3 II est tombé aux mains de Saladin le 26 décembre 1187. On a quelquefois voulu (par exemple M. Rey, Les colonies franques, etc., p. 478) identifier le château de Hounîn avec la forteresse que les croisés appelaient Château-Neuf. Mais il y a bien plutôt lieu de distinguer ces deux places fortes : Château-Neuf était situé près du pont des Filles de Jacob.
* J'ai nommé ci-dessus le château de Banias ou Soubeibeh ; je parlerai plus loin de celui de Beaufort.
le camp, nous profitons des dernières clartés du jour, sous un ciel malheureusement obscurci de nuages, pour aller visiter les ruines. En quelques minutes nous arrivons auprès de l'édifice qui nous attire. Il est en très mauvais état. A son extrémité occidentale, une mosquée, surmontée d'un
Notre campement à Hounin.
petit minaret, semble moins délabrée que les constructions environnantes, mais le sanctuaire n'en est pas moins abandonné. On peut lire sur une de ses façades une inscription arabe d'origine relativement récente. Plus au nord se trouve le principal corps de logis, une vaste enceinte qui, après avoir abrité jadis les chevaliers et les hommes d'armes, est maintenant ravalée au rôle d'étable. Les bestiaux qui y font leur demeure l'ont remplie d'une couche si épaisse d'ordures qu'il est impossible de songer à y pénétrer. Le long de la face nord-ouest du château s'étend un fossé colossal, creusé dans le roc. C'est là, comme le dit avec beaucoup de raison une relation de voyage que j'ai sous les yeux*, « la chose la plus intéressante et la plus curieuse dans ce
* Egyptian Sepukhres and Syrian Sirrines, by Emily A. Beaufort, Viscountess Strangford. Londres, 1874, p. 291.
vieux château. » Je suis bien aise de pouvoir en donner une photographie. Dans le prolongement de la ligne des remparts, on aperçoit la sommité blanche du Grand-Hermon ; un groupe de personnages donne par sa petite taille ime idée de la dimension du (ossé.
Ce groupe d'êtres humains, ce n'est pas seulement notre petite troupe : c'est, tout autour de nous, une nombreuse escorte d'habitants de Hounîn, hommes, femmes et enfants, enfants surtout, qui nous suivent pas à pas et manifestent naïvement leur étonnement en voyant parmi ces voyageurs francs des enfants de leur âge. Ils ne se montrent du reste ni trop impudents ni trop mendiants, et nous n'avons point à nous en plaindre.
La nuit commence à tomber; les nuages, qui semblaient nous avoir accordé im répit, s'abaissent de nouveau et nous enveloppent d'un voile menaçant. Nous regagnons nos tentes, dressées dans une jolie petite prairie horizontale, derrière laquelle commencent les pentes de la montagne qui abrite Hounîn du côté du sud. Après tout, nous pouvons être contents de notre journée, malgré les averses de Kadès ; mais nous demeurons anxieux pour demain, car nous aurions besoin d'une belle journée pour descendre dans la vallée du Jourdain, traverser la rivière et gagner Banias.
Une belle journée ! Vaine espérance ! C'est au contraire la pluie et le vent qui nous assaillent durant la nuit et qui nous tiennent fidèlement compagnie pendant le jour entier* Impossible de songer au départ. Les hommes du village viennent les uns après les autres visiter notre campement
Discrets, ils se tiennent à la porte, à moins que nous-mêmes ne les invitions à franchir le seuil pour échanger avec eux quelques menus propos. Parmi eux nous distinguons bientôt un vieillard, un hadji à la barbe blanche, qui nous donne plus d'un conseil opportun. Puis, le plus assidu et le plus agréable de ces hôtes, c'est Ouakid, un homme dans la force de l'âge, qui nous impressionne très favorablement. Questionné entre autres sur sa famille ^ il nous parle de ses deux petits garçons, Rachîd et Mohammed, et un peu plus tard il nous les envoie sous la conduite d'un de leurs cousins adultes. Ma femme a photographié le trio ; dans le fond on aperçoit les maisons du village dominées au loin par la tour de la vieille mosquée et les ruines du château. Plus près, la grande mare roussâtre auprès de laquelle nous campons.
Hélas ! la prairie où sont plantées nos tentes n'aura bientôt plus grand'chose à envier à la mare : elle tend ellemême à se transformer en marais. Nos enfants s'ingénient à établir des voies de communication d'une tente à l'autre, en semant sur le parcours de grosses pierres à intervalles réguliers. En enjambant adroitement de l'une à l'autre, on réussit à peu près à cheminer à pied sec. Mais les nuages ne cessent de nous écraser de leurs masses lourdes et traînantes, la pluie tombe tantôt plus drue tantôt plus fine, mais toujours avec la même ténacité ; parfois la grêle se met de la partie, et les coups de vent se succèdent. Il y a beau temps que le sol de nos tentes est complètement détrempé : les petits fossés protecteurs, creusés tout à l'entour, ont été impuissants à canaliser l'élément envahisseur.
* Ouakid a deux femmes, ce qui est un cas relativement rare parmi les villageois en Palestine.
Pour rester à Tabri de rhumidité, il faut avoir sans cesse les pieds en l'air sur quelque barreau de chaise, ou bien encore, mesure plus radicale, se remettre au lit.
Nous tuons le temps de notre mieux, nous efforçant de ne pas laisser l'humeur sombre prendre le dessus. Nous inventons des jeux, des occupations variées, et nous nous chauffons avec délices autour d'un petit brasero en métal que notre drogman a réussi à dénicher dans le village et qui nous rend des services signalés. Sur les charbons, les enfants ne se lassent pas de faire griller des morceaux de cette mince galette qui sert de pain aux indigènes et dont nous faisons une forte consommation.
Naturellement les plans pour le lendemain tiennent une large place dans nos préoccupations et dans nos entretiens. Après les retards subis antérieurement, nous avions déjà prévu que nous aurions beaucoup de peine à réaliser nos projets primitifs, et maintenant nos chances diminuent encore à vue d'œil. Nous aurions voulu gagner Banias, longer le pied du Grand-Hermon \ arriver à Hasbeyya, et de là, revenant à l'ouest, aboutir à Tyr et à Sidon. Nous voyons bien, avec un vif regret, que la première partie de ce programme tombe dans l'eau : ne peut-on du moins sauver la deuxième? Nous questionnons les natifs sur les voies d'accès pour nous rendre à la côte. En effet, si nous voulions prendre la route ordinaire, il nous faudrait descendre dans la région basse du lac Houleh, fortement inon-
* Quant au projet, longtemps caressé, de faire Tascension du Grand- Hermon, il aurait, en tout état de cause, fallu y renoncer, même si nos journées eussent été moins strictement comptées et que le beau temps nous eût favorisés; en effet, la saison, en 1894, était encore trop peu avancée et les masses de neige trop abondantes.
dée par la pluie diluvienne qui nous poursuit ; et comment traverser ce terrain mou et détrempé? Le mot par lequel les Arabes désignent un sol défoncé, dans lequel chevaux et mulets risquent de se perdre, est ouahL Ce terme, déjà entendu précédemment alors que nous cheminions dans la plaine de Jizréel, revient aujourd'hui dans la conversation avec une insistance particulière. Ouahl ! à cela pas de réponse, pas d'échappatoire ! il faut s'incliner.
Et voilà pourquoi, redoutant de nous embourber si nous descendons dans la plaine et de demeurer enlisés, bêtes et gens, nous étudions un autre trajet, droit à l'occident, dans le but d'atteindre Tyr. Mais la distance est grande, et les chemins à» montagne sont mauvais. Ouakid se fait fort de nous conduire et de nous mener à bon port, nous les cavaliers. Mais quant aux mulets et aux bagages, il se montre moins catégorique, et ainsi nous demeurons dans une incertitude totale. De la sorte se passe la journée entière, journée embrumée et désespérément humide, au terme de laquelle nous ne sommes pas plus avancés qu'au matin.
Quand, après une nuit pluvieuse, on vint, selon nos instructions, nous réveiller de bonne heure, il n'était que trop évident que nous n'aurions pas même l'embarras d'un choix à faire ou d'une résolution à prendre. S'engager dans un pays accidenté et inconnu, par un chemin rarement pratiqué, avec tout l'attirail encombrant d'une caravane composée de sept mulets lourdement chargés, de treize chevaux et de cinq ânes portant dix-huit cavaliers, avec la perspective de ne pas arriver le soir même à Tyr et de
demeurer « accrochés » quelque part dans la montagne, décidément c'eût été folie. La conviction se fit sans délai dans nos esprits, le drogman d'ailleurs, aussi bien que les habitants de Hounin, se montrant très déterminé dans le même sens.
Nous avons donc une seconde journée devant nous, semblable à la première, avec cette circonstance aggravante qu'à la longue tout devient plus difficile au milieu de cette humidité croissante. Les parois des tentes retombent pesantes, imprégnées d'eau. La partie supérieure, en revanche, celle qui forme le toit et qui se compose de deux doubles d'étoffe superposés, résiste remarquablement à l'élément liquide et nous préserve encore d'une façon très suffisante. Quant à l'alimentation, nous sommes parfaitement assurés de trouver au village tout ce qu'il nous faut en fait de pain, de viande de mouton, de volailles, passablement étiques il est vrai, et même en fait de légumes. Il n'y a donc aucune disette à redouter. Cela n'empêche pas mon honnête drogman de se présenter devant moi avec un air de componction et de me confesser qu'il a une mauvaise nouvelle à m'annoncer. Je me prépare à apprendre quelque chose de très fâcheux; mais quel est mon soulagement quand il me communique gravement que la provision d'oranges touche à sa fin, et qu'il n'y a ni à Hounîn ni dans le voisinage aucun moyen de la renouveler. Il me faut faire un effort pour ne pas rire tout haut de cette catastrophe imprévue, et je m'empresse de rassurer Francis : à l'impossible nul n'est tenu, et nous ne pouvions deviner, en quittant Tibériade ou Safed, que nous serions si longtemps retenus dans des lieux dénués de ressources. Pour comprendre du reste la pénible préoccupation de Karam, il est bon de savoir que
dans les arrangements pris avec les touristes pour le voyage sous la tente, il est toujours entendu que le drogman s'engage à fournir en permanence des oranges à discrétion. Cette mesure s'explique quand on songe aux températures qu'on a parfois à supporter et à l'impossibilité de se désaltérer là où les sources font défaut et où l'eau en général ne laisse pas que d'être quelque peu suspecte. En mainte occasion nous avions, comme tout voyageur en Orient, apprécié cts fruits délicieux et rafraîchissants, qui nous tenaient lieu du plus réconfortant breuvage. Mais au milieu des brouillards et de la boue, dans la montagne et dans les frimas, nous pouvions surabondamment nous passer d'oranges. Nous aurions bien volontiers consenti à d'autres privations encore si nous avions pu acheter à ce prix un rayon de soleil et la perspective d'un temps plus sqc.
Notre brave Karam ne pouvait du reste parvenir à chasser la mélancolie qui s'était emparée de lui. « Nous n'avons pas de chance, disait-il, nous n'avons pas de chance ! » Il est certain que, très favorisés sous tant d'autres rapports durant notre voyage en Terre-Sainte, nous n'avons pas eu en avril le temps accoutumé. D'ordinaire, pendant ce mois, on peut voyager avec une quasi- certitude d'avoir de belles journées. Tel de mes amis a pu faire, une autre année, dans cette même saison printanière et avec notre même drogman, un voyage de trente-cinq jours, très semblable au nôtre, avec un ciel toujours clément et une seule averse durant tout ce long parcours. Nous n'en pouvons dire autant. En fait, depuis notre départ de Jérusalem, aucune journée vraiment resplendissante n'a brillé pour nous. Même les jours où le soleil nous a éclairés et réchauffés et où la pluie nous a épargnés, ce n'était pas le véritable, l'authen-
tique beau temps. Nous ne l'avons trouvé que plus tard sur la côte tyrienne, après avoir échappé à notre humide prison de Hounîn.
La pluie que nous subissons n'est pas la pluie fine et continue que nous connaissons dans nos climats tempérés de l'Europe centrale. C'est une pluie fantasque : par moments elle tombe à flots serrés, sans que rien puisse lui résister. Puis elle cesse, et l'on se reprend à espérer. Mais voici un violent coup de vent qui se déchaîne, prélude de nouveaux torrents. C'est au travers de semblables vicissitudes que notre journée du 17 avril s'écoule, et ces alternances d'accablement et d'espoir rendent la patience plus difficile à mettre en pratique.
Les indigènes sont venus, comme de coutume. Ils sont vraiment discrets et obligeants. C'est à coup sûr l'un des meilleurs souvenirs que nous ayons conservés de cette station forcée à Hounîn que celui de nos rapports quotidiens, presque incessants et toujours parfaitement faciles et cordiaux avec les natifs de l'endroit. Ouakid, l'homme sympathique, aux allures dignes et courtoises, que j'ai déjà mentionné, s'est offert à nous procurer dans une des maisons de Hounîn un abri moins précaire que celui du campement. Et Karam est allé visiter les installations possibles. Il est revenu, hochant la tête. D'après ses descriptions, c'est très pauvre, très primitif. Peu nous importerait! nous serions du moins au sec. Mais tandis que les Arabes propriétaires du logis nous céderaient la place et se retireraient moyennant un prix de location convenu d'avance, d'autres habitants, plus microscopiques et plus tenaces, ne suivraient peut-être pas cet exemple et nous réserveraient un accueil devant lequel nous reculons.
L'après-midi se passe, la nuit approche ; la pluie et le vent continuent à s*en donner à cœur-joie, et dans le sol, profondément imprégné d'eau, les piquets plantés en terre vacillent ainsi que les gros poteaux qui forment Taxe central des tentes. La table qui sert à nos repas est fixée à l'un de ces poteaux, et ma femme, qui persévère avec le zèle le plus louable à tenir à jour le récit de nos pérégrinations, voit cette table sur laquelle elle écrit s'ébranler à chaque instant sous le souffle puissant de l'ouragan. Enfin, au moment où l'heure de notre repas du soir a sonné, Karam nous informe qu'il ne répond plus de la solidité de nos demeures de toile : le vent, plus fort d'heure en heure, risque de tout déraciner, et que deviendrions-nous dans cet effondrement ? Décidément, il faut aller nous réfiigier au village. Pendant que nous dînerons, on transportera les lits et les bagages, et puis nous partirons à notre tour. Avec cette perspective nous mangeons rapidement, et au moment où l'obscurité devient plus noire, on vient nous dire que tout est prêt. Trois de nos mulets de charge sont là pour les femmes et les enfants, qui se perchent de leur mieux sur les vastes bâts qui chancellent et menacent de basculer. Nous suivons aveuglément, enfonçant jusqu'à mi-jambe dans un sol devenu absolument fangeux. Après une dizaine de minutes de ce fantastique pèlerinage, après avoir trébuché dans les ruelles tortueuses de Hounîn, nous arrivons devant la maison qui nous est destinée. Elle est construite en pierres, avec une seule fenêtre hermétiquement fermée et barricadée pendant la saison d'hiver et maintenant encore, et une seule porte donnant sur le fond d'une ruelle en culde-sac. Une pièce unique forme toute l'habitation; dans un des coins se trouve le foyer, au-dessus duquel un canal
de cheminée assez élémentairement conçu s'ouvre dans la toiture. Nous entrons, soulagés d'avoir enfin atteint le port, et nous apercevons nos sept couchettes alignées dans la chambre qu'elles remplissent presque en entier. Notre impression est plutôt bonne : rien dans cette demeure, toute simple et rustique, ne révèle la malpropreté que nous redoutions. De fait, les prévisions pessimistes qui nous avaient hantés se trouvèrent absolument injustifiées, et les deux nuits que nous avons passées dans cet asile ont été paisibles et même confortables. Ne plus entendre le souffle du vent s'exaspérant de bourrasque en bourrasque; fouler aux pieds un sol de terre battue parfaitement sec; nous sentir à l'abri de toute invasion soudaine de ruisseaux boueux : c'était une réelle délivrance et nous en avons largement joui.
Le propriétaire de l'immeuble n'était autre que le moukhtar, c'est-à-dire le principal dignitaire du village, Diâb, ou, pour le désigner par le nom honorifique que vaut à un père la présence d'un fils et héritier, Abou-Mousâ^ Nous fîmes sa connaissance le soir même, car il nous attendait sur le seuil de la maison qu'il nous cédait. Nous l'avons vu et revu le lendemain, car il se croyait tenu dans une certaine mesure de nous faire les honneurs de Hounîn. Son fils aîné, Mousâ, un adolescent de quinze ou seize ans, à la figure intelligente et fine, doué d'une certaine grâce aristocratique et plus instruit que la majorité de ses congénères, se montra aussi, pendant toute la durée de notre séjour sous le toit de son père, assidu à nous tenir compagnie et à réprimer, de la voix ou simplement du geste, la trop grande familiarité
* Cest-à-dire père de Mousâ (Moïse). Ouakid également recevait toujours le nom d'Abou-Rachîd.
de ses petits frères et sœurs ou des autres enfants du village.
En face de notre porte, de l'autre côté de la ruelle, s'ouvrait l'entrée d'une maison voisine, plus spacieuse mais moins bien entretenue que la nôtre, et que son possesseur avait également consenti à nous louer pour que Karam et nos serviteurs arabes pussent y trouver un refuge et que notre cuisinier pût y établir ses fourneaux. Seulement le maître de céans, tout en admettant fort bien que sa famille évacuât la place pour la céder à nos gens, avait posé pour condition que lui-même et sa jument favorite ne seraient point mis à la porte. En effet, l'homme et l'animal conservèrent leur gîte accoutumé. On jouissait d'un spectacle assez curieux en pénétrant, le soir, dans cette vaste pièce, éclairée d'une lanterne; on apercevait dans un coin monsieur le propriétaire, ronflant déjà de tout son cœur, sans se laisser troubler par les conversations et les rires de nos hommes, et dans un autre angle la tête un peu surprise et effarouchée de la jument blanche, se dressant au-dessus d'une sorte de cadre en pierres brutes qui formait sa stalle.
Ces Arabes de Hounm appartiennent à la secte des Métaouilés, branche de l'islam analogue aux Chiites de la Perse, et qui, très répandus dans toute la région de Phénicie, de Galilée et du Liban, ne reconnaissent d'autres califes légitimes qu'Ali, gendre et neveu de Mahomet, et ses descendants. Les musulmans orthodoxes considèrent les Métaouilés comme de dangereux et blâmables hérétiques, et ceux-ci à leur tour haïssent et méprisent les musulmans. Les Métaouilés passent pour particulièrement fanatiques et malveillants pour les étrangers. Peut-être cette réputation est-elle méritée; mais je puis pourtant attester qu'à Hou-
HOUNIK. LA MAISON DU MOUKHTAR. P- 304-
nîn, où nous étions constamment mêlés aux indigènes, ceux-ci, Métaouilés sans exception, nous ont traités de la façon la plus hospitalière et la plus prévenante, et nous ont laissé le meilleur souvenir ^
La journée du i8 avril ne devait pas encore nous apporter la délivrance, autrement dit nous voir partir de Hounîn. Le temps, quoique en voie d'amélioration incontestable, était encore trop incertain, trop brumeux, les tentes encore trop chargées d'humidité, les chemins trop détrempés; le ouahly le terrible ouahl apparaissait à chaque instant dans les propos de notre drogman, de nos moukres et des natifs de la localité. Il semblait, à les entendre que, là-bas dans la plaine où nous devions descendre, tout fût défoncé et inaccessible. Je ne puis m'empêcher de soupçonner, peutêtre à tort, que ces appréhensions étaient fortement exagérées.
Quoi qu'il en soit, condamnés à perdre un jour de plus, alors que notre programme comportait encore tant de choses intéressantes et qu'il faudrait sans doute en sacrifier plusieurs, nous cherchons du moins à profiter de notre mieux de cette dernière journée à Hounîn. Nous explorons les environs, nous étudions de plus près le village et ses abords, nous visitons en détail le vieux château et nous
* Dans la belle collection de photographies de Palestine de la maison Bonfils à Beyrout, nous avons eu la surprise de retrouver, au No 729 et sous la rubrique « Groupe de Métaouilés, » nos gens de Hounîn, entre autres le moukhtar, avec sa longue pipe, et, à sa gauche, notre ami Ouakid.
TERRE-SAINTB 20
nous en expliquons, bien mieux qu'au premier soir, les diverses parties. Puis, comme nos relations avec les habitants de l'endroit sont devenues de plus en plus nourries et presque intimes, nous nous entretenons longuement avec eux, et nous retirons de ces conversations beaucoup de renseignements curieux et instructifs. Nous apprenons ainsi à mieux connaître la vie, les mœurs et les idées de ces paysans galiléens, pour qui tant de choses sont encore nouvelles et inconnues \ et qui n'ont pas même eu l'occasion d'avoir avec la civilisation moderne le contact très superficiel que nous avons pu constater jusqu'ici dans nos pérégrinations à travers la Terre-Sainte *.
Enfin, le 19 avril, de bonne heure, nous saluons avec joie un gai rayon de soleil qui nous illumine, et nous nous mettons en selle. Nos chevaux, qui depuis trois jours entiers ont joui du plus dolce farniente^ se montrent très pétulants, et tel d'entre eux va, dans un accès de vivacité exubérante, jusqu'à se débarrasser de son petit cavalier, heureusement sans que cette chute entraîne de fâcheuses conséquences. Nous nous ébranlons, entourés d'un grand nombre de paysans de Hounîn, qui nous adressent un cordial adieu et nous souhaitent un excellent voyage. Cette
* J'ai essayé de leur montrer des photographies, entre autres celles de personnes présentes. Ils regardaient l'image, puis, incapables de rechercher et de démêler la ressemblance, ils recouraient à des conjectures qui leur semblaient plausibles, supposant que c'était sans doute « le sultan » ou bien « un prêtre. »
* Je ne parle naturellement pas des Bédouins rencontrés au delà du Jourdain ou dans les parages de Beer-Schéba.
population ne voit pas très souvent des caravanes d'étrangers passer dans son village ; elle les voit encore moins y séjourner pendant trois ou quatre jours consécutifs. Aussi sentons-nous très bien que dans la mémoire de ces gens, la station forcée et prolongée que nous avons faite en ces lieux nous vaudra un souvenir à part. J'ai du reste eu, ici et ailleurs, l'occasion de remarquer que les indigènes savent très bien, dans leurs allures et leurs attitudes, faire une différence marquée entre les diverses catégories de voyageurs. Quand passe une caravane de touristes embrigadés, sous la direction d'un « conducteur spécial » fourni par la maison Cook ou par quelque agence similaire, et que ces Européens semblent n'avoir aucune préoccupation de frayer avec les naturels du pays, de s'informer d'eux, de leur témoigner quelque intérêt, il ne faut pas s'étonner de voir les Arabes à leur tour manifester une froide indifférence et ne trahir leur présence que par la sollicitation banale du bakchich. Mais j'affirme que si l'on voyage dans des conditions différentes, ou si vous préférez, avec des intentions différentes, si on cherche à entrer en rapports avec l'Arabe et à le voir d'un peu plus près, en le traitant à la fois sans familiarité et sans morgue, enfin et surtout si l'on peut se tirer plus ou moins d'affaire dans la langue du terroir, on arrive à retirer beaucoup de profit des rapports qu'on peut nouer, de station en station, avec les gens de la contrée. Je m'empresse d'ajouter que la présence de nos enfants, la curiosité bienveillante qu'ils éveillaient, et les facilités qui en résultaient tout naturellement pour entrer en conversation, m'ont fréquemment été d'un grand secours.
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Devant nous s'étend une descente rapide qui doit nous conduire dans la vallée du Jourdain. Ouakid, que nous avons enrôlé pour nous servir de giiide, s'avance en tête de la caravane, ayant en croupe pendant la première demiheure du trajet, son fils Rachîd, dont la veste orange se détache en clair sur le vêtement sombre de son père. A un tournant du chemin, l'enfant se laisse glisser à terre et s'éloigne promptement dans la direction d'un village voisin, qu'habitent ses grands-parents du côté maternel et où sa mère est en séjour. Pour nous, nous poursuivons notre descente, et quoique le sentier soit singulièrement pierreux, nous arrivons sans difficulté au bas de la grande pente. Nous sommes maintenant dans un terrain mou et fertile, que nous traversons en usant de certaines précautions pour éviter les régions marécageuses. Sur le parcours, nous rencontrons quelques villages à l'aspect prospère, avec des bâtisses plus confortables d'apparence que les rustiques maisons de Hounîn, des plantations aussi, dénotant à la fois la fécondité du sol et l'industrie des habitants.
Laissant à notre gauche le petit bourg de Deir-Mimas, nous ne tardons pas à remonter dans la direction du nordouest, et, suivant les lacets d'une route qui zigzague le long de la pente, nous atteignons la crête d'une chaîne de collines qui jusqu'ici nous a séparés de la vallée encaissée et sauvage où coule le Litâni. Cette rivière prend sa source dans la Bekaa, l'ancienne Coelésyrie ou Syrie creuse, au pied des pentes de l'Antiliban, tout à côté de Baalbek et de ses ruines imposantes. Je viens de désigner ce cours d'eau
par son nom moderne ; quant à sa dénomination antique, il n'est pas impossible que nous devions y voir le fleuve que les anciens, au dire de Ptolémée, appelaient le Lion ^ Dans toute la partie supérieure de son cours, il se dirige du nord au sud en ligne à peu près droite, et sa destination naturelle semblerait devoir être de se précipiter dans la vallée qu'arrose le Jourdain et de perpétuer ainsi sans interruption aucune la coupure profonde qui règne entre le Liban et TAntiliban. H suffit pour l'en empêcher d'une élévation de terrain de hauteur médiocre, plus considérable toutefois que celle qui détourne le Rhin des lacs de Wallenstadt et de Zurich. Et notre Litâni décrit soudain une courbe à angle droit, et accélérant sa course, roulant des flots écumeux entre deux parois de rochers à pic, il s'en va directement à l'ouest et se jette dans la Méditerranée, un peu au nord de Tyr. Dans cette région inférieure de son cours, à partir de ce brusque contour vers le littoral, il change de nom et s'appelle Kasimiyeh *.
Le spectacle qui se découvre à nos yeux, au moment où nous arrivons au sommet de la montée, est admirable à tous égards. A nos pieds, le torrent impétueux bouillonne, lançant ses ondes furieuses dans la direction du défilé que nous apercevons sur notre gauche et d'où il s'élancera bien-
* C'est en effet sous ce nom, le Lion, en grec Leôn, qu'une rivière de cette région apparaît dans l'antiquité. Mais les textes ne permettent pas d'affirmer que ce fût le Litâni actuel. On a pris l'habitude d'employer au lieu du mot Leôn, le nom de t Léontès. » Si ce terme pouvait être justifié, et que cette appellation fût applicable au Litâni, le nom moderne se présenterait comme une corruption du nom antique, par interversion de consonnes.
* Ce nom semble dériver d'une racine arabe qui signifie limiter. Ce serait donc le « fleuve-firontière. » L'imagination populaire a forgé une autre étymologie fantaisiste de ce nom : je l'indique plus loin, p. 320.
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tôt à Touest. Devant nous, de l'autre côté de la vallée, se dressent à une hauteur de cinq cents mètres les parois vertigineuses de la montagne rocheuse au sommet de laquelle s'élève le château de Beaufort Des ravins d'une incroyable raideur, sortes de coulées pierreuses où l'eau des pluies se précipite en cascades, rayent cette vaste muraille de plusieurs fissures verticales. Et, couronnant le tableau, l'imposant castel des croisés, victorieux des atteintes de l'âge comme des intempéries, apparaît, majestueux nid d'aigle, semblable au trône du roi des géants.
Nous descendons à pas lents. Un charme indéfinissable s'attache à ce paysage. Une frange de lauriers-roses égaie les deux rives du fleuve, et le pont, le Djisr-el-Khardéli, jette par-dessus les flots écumants ses deux arches hardies en forme d'ogives. Au nord, le pays s'étend, onduleux, accidenté, jusqu'aux pentes éloignées du Liban. Et ce n'est pas seulement la beauté du site qui nous retient, muets, contemplatifs. Une pensée a traversé notre esprit : nous allons fi'anchir ce pont, en quelques pas nous aurons atteint le bord opposé,... et nous ne serons plus en Terre-Sainte ! Ici s'arrête le territoire israélite, et nous allons l'abandonner pour n'y plus rentrer désormais. Un sentiment mélancolique, une impression solennelle s'empare de nous tous, et c'est dans un profond silence que, les uns à la suite des autres, nous laissons nos chevaux accomplir ce court trajet qui revêt à nos yeux une signification exceptionnelle et qui marque une date dans notre voyage.
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