‹ Souvenirs de Terre-SainteChapitre 3 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De Jérusalem à Hébron et à Beit-Djibrîn.

IL faisait encore nuit noire lorsque je me réveillai. Et je ne compris pas tout de suite où je me trouvais. Cette chambre, plongée dans l'obscurité, et dont mes yeux ne distinguaient que peu à peu les contours ; cqs fenêtres, que j'apercevais vaguement, et qui se détachaient sur le fond sombre comme des taches un peu plus claires, je ne les reconnaissais pas. Puis, la mémoire me revint, ainsi qu'il arrive quand on sort d'un profond sommeil et qu'on a le temps de se ressaisir. Je me rappelai où j'étais et pourquoi j'y étais venu. Et la singularité de ce lieu m'apparut alors avec force. Quand on a toujours vécu en Europe, dans un pays civilisé, chrétien, n'est-on pas en droit d'éprouver un plaisir secret à se dire tout à coup au milieu des ténèbres : « Je suis à Hébron ! »

Un silence absolu régnait dans cette chambre haute, aux baies largement ouvertes de deux côtés, sur la terrasse d'une maison élevée, au centre du quartier que dominent

les tours de la grande mosquée. Mais le silence planait aussi sur tout le voisinage, sur la ville entière ensevelie dans ce profond sommeil propre aux villes d'Orient, où nulle cloche ne résonne, où nulle horloge ne fait entendre ses tintements. Il y avait quelque chose de très impressionnant dans cette absence complète de tout bruit au sein d'une cité populeuse. Et voilà que soudain, à travers l'obscurité toujours aussi épaisse, des notes gutturales vibrèrent dans les airs et vinrent apporter à mon oreille un son rythmé, grave et lent. C'était le chant ou pour mieux dire la mélopée du muezzin, faisant retentir du haut d'un minaret le solennel appel à la prière. Et certes, quoi qu'on puisse d'ailleurs dire et penser de la religion de Mahomet, elle ne manque pas de grandeur, cette voix isolée et pourtant comprise de tous, qui rompt l'uniforme mutisme de la nuit musulmane pour convier tous ceux qui l'entendent à élever leur âme vers Allah.

Puis, à Hébron, au sein de la nuit sombre, je ressentais une autre impression encore, moins générale, plus localisée. L'appel du veilleur nocturne à ses coreligionnaires revêtait pour moi un autre sens que celui de ses congénères, entendus déjà bien des fois au Caire et à Jérusalem. Dans ces deux villes, l'islam coudoie à chaque pas le christianisme. Dans la capitale de l'Egypte, si fort européanisée, le voyageur venu d'Occident ne se sent pas esseulé et comme perdu au milieu d'une masse étrangère et même hostile. A Jérusalem, où le son des cloches retentit du haut des tours et se mêle à la voix qui descend des minarets élancés, il en est encore de même. On sent l'antagonisme des deux religions et des deux cultures ; mais pour mesurer, d'intuition pour ainsi dire, la puissance du croissant, il faut

être venu dans une ville foncièrement musulmane. A cet égard, Hébron ne laisse rien à désirer. Sa population se compose presque uniquement de sectateurs de l'islam, réputés pour leur fanatisme.

C'est là l'impression dominante que j'ai rapportée d'Hébron, et je ne puis repenser aux trois jours que j'y ai passés sans que cette sensation, à la fois physique et morale, éprouvée dans les ténèbres, reprenne toute son acuité, et sans qu'il me semble entendre résonner encore à mes oreilles l'appel cadencé du muezzin de la vieille mosquée.

Mais pour mettre de l'ordre dans mon récit, je dois tout d'abord raconter comment il se faisait que je fusse à Hébron, au milieu de janvier 1894, ^^ cœur de la nuit, dans une chambre haute.

Nous étions en famille à Jérusalem, depuis la fin de novembre, et nous y avions fait de nombreuses et excellentes connaissances. A certains égards, il peut y avoir quelque inconvénient, en voyage, à appartenir à un petit pays comme la Suisse : on ne trouve pas à l'étranger, du moins dans les contrées un peu reculées, une représentation diplomatique ou consulaire, et l'on s'aperçoit facilement qu'on a pour patrie une quantité négligeable ou plutôt une quantité inconnue; les Arabes en tout cas ignorent la Suisse, à moins qu'ils ne la confondent avec la Suède, comme ce Bédouin de Ghizeh qui se vantait d'avoir fait escalader la grande pyramide au « prince de mon pays. » Mais il y a compensation : en notre qualité de Suisses, nous sommes également bien accueillis par les représentants et les ressor-

tissants des diverses grandes puissances. Français, Anglais, Allemands, Américains nous traitent avec une constante courtoisie, pour peu que nous puissions parler leurs langues respectives. Nous avions donc noué à Jérusalem d'agréables relations avec les différentes petites colonies qui se groupent autour des consulats européens. Et parmi les membres de la colonie allemande, j'avais appris à connaître et à apprécier très particulièrement le pasteur Bœttcher, un homme encore jeune et récemment marié, qui, après avoir occupé quelque temps le poste de pasteur en second à Jérusalem même, avait été transféré par le Jérusalem- Ver ein à la tête de la paroisse évangélique indigène de Bethléhem. Tandis que jusqu'alors il avait eu à célébrer des services dans sa langue maternelle et surtout à s'occuper de l'école allemande placée sous sa direction, ses nouvelles fonctions l'appelaient à prêcher en arabe et à surveiller, outre sa communauté proprement dite, la congrégation voisine de Beit-Djâla et le poste missionnaire d'Hébron.

Aux fêtes de Noël et du nouvel an, j'avais eu plusieurs fois le plaisir de rencontrer M. Bœttcher. Il m'avait parlé de sts visites périodiques à Hébron, où il se rendait autant que possible une fois par mois pour y passer le dimanche, faire la prédication du jour et inspecter le travail de l'évangéliste et maître d'école indigène de l'endroit, placé sous son contréle. Il m'avait obligeamment offert de l'accompagner dans une de ces courses, et j'avais accepté avec empressement. Aussi, le jeudi 1 1 janvier, je le vis arriver chez moi, m'annonçant qu'il allait à Hébron le surlendemain et me proposant de me joindre à lui. C'était, il est vrai, au cœur de l'hiver, et comme depuis cinq ou six jours nous n'avions pas eu de pluie sérieuse, nous pouvions nous

attendre à être copieusement arrosés. Mais qui ne risque rien n'a rien, et d'ailleurs en Judée, dans la mauvaise saison, le temps est si capricieux, si fantasque qu'on ne peut établir aucune règle, et qu'il faut prévoir non seulement le vraisemblable, mais aussi l'improbable. Je n'hésitai donc pas un instant et me mis aussitôt à faire mes préparatifs en conséquence.

Le samedi 13 janvier, vers dix heures, nous nous mettons en selle, mon drogman Francis Karam et moi, pour gagner rapidement Bethléhem, où nous devons prendre au passage M. Bœttcher pour continuer ensuite notre route avec lui. Notre moukre^ Sarkis, un Arménien à l'humeur joviale, conduit à la fois le cheval destiné à M. Bœttcher et sa propre montufe, un honnête baudet, chargé en outre de notre bagage, peu encombrant et calculé pour une absence de trois à quatre jours. Nous franchisssons en moins d'une heure les huit kilomètres qui séparent Jérusalem de Bethléhem ; la route est excellente, chose exceptionnelle en Palestine ; elle est constamment sillonnée par des voitures qui font le service entre les deux villes et par des convois silencieux de grands chameaux, marchant à la file indienne et transportant parfois des charges énormes.

Bethléhem est ime cité d'environ 8000 âmes. Elle étale, sur la croupe allongée d'une colline, ses maisons blanches, surmontées de toits en terrasses et quelquefois couronnées de petites coupoles. Ses rues ou plutôt ses ruelles sont tortueuses, étroites, mal pavées et atrocement boueuses. Je n'entreprendrai point de décrire la ville, non plus que l'église de la Nativité, les couvents qui l'avoisinent et la place du marché sur laquelle s'ouvre son entrée. D'autres plumes, plus habiles que la mienne, ont fait cette descrip-

— lotion. Je me bornerai à rapporter un ou deux faits récents.

Trois mois environ plus tôt, en octobre 1893, la crjrpte de l'église de la Nativité avait été le théâtre d'une scène sanglante. Une querelle avait éclaté, un kawass attaché aux établissements russes de Jérusalem, mais ressortissant du consulat d'Autriche, avait tué d'un coup de revolver un moine d'origine italienne, placé, en sa qualité de franciscain, sous la protection du consulat général de France. Cette affaire avait fait grand bruit, et l'on en parlait encore beaucoup lors de notre arrivée à Jérusalem*. La sentinelle turque, postée en permanence dans la crypte, en face des autels qui, selon la tradition, marquent l'emplacement de la naissance du Christ et de la crèche où il fut déposé, avait été impuissante à empêcher l'attentat. Des faits de ce genre ne justifient que trop, dans la nef supérieure aussi bien que dans l'église souterraine, la présence de factionnaires ottomans, immobiles, l'arme au pied. Qu'est-ce que ces pauvres soldats doivent penser des chrétiens ?

Un autre événement de fraîche date, c'était la dédicace solennelle de la nouvelle église évangélique allemande de Bethléhem. Plus d'une fois déjà nous étions venus de Jérusalem, et nous avions visité et admiré ce joli édifice tout neuf, qui avait été inauguré peu auparavant *. Le lendemain

* On racontait aussi que le coupable, réexpédié en Europe pour y être jugé, avait réussi à éluder la surveillance de son gardien et à s'évader à Alexandrie.

* Cette cérémonie a été célébrée le 6 novembre 1895, en présence du Président du G)nseil supérieur de TEglise évangélique de Prusse, Son Excellence M. de Barkhausen, qui y représentait LL. MM. l'empereur et rimpératrice d'Allemagne et apportait de leur part au nouveau lieu de culte une Bible et des vases pour la communion. Le Dr de Bark-

de Noël, le jour que les Allemands appellent Zweiter Feiertag (second jour de fête), toute la communauté allemande avait dû venir à Bethléhem pour y célébrer un service ; mais le temps épouvantable qu'il avait fait ce joiir-là avait empêché ce pèlerinage. Plus prévoyants, nous avions, ma famille et moi, profité déjà du jour même de Noël pour nous rendre à Bethléhem dans l'après-midi, par un temps gris et fi-oid, mais sec. Sans nous arrêter dans la ville, nous avions, fuyant la foule, promptement gagné les champs où la tradition place l'apparition des anges aux bergers. Là, dans la petite chapelle souterraine de l'endroit, se pressait une masse compacte de fellahs et d'habitants de Bethléhem. Ce sanctuaire appartient aux grecs; mais le jour de Noël ne tombant pas sur la même date pour les orthodoxes et pour les catholiques romains, à cause de la différence des deux calendriers, les « latins » obtiennent chaque année, le 25 décembre nouveau style, l'autorisation d'user de la chapelle pour leurs dévotions. Je pus entendre, à ma grande joie, au moment où je pénétrais dans l'atmosphère épaisse du souterrain, un prêtre lire à s^s auditeurs attentifs, dans un arabe intelligible pour chacun d'eux, le simple et touchant récit de l'évangile de saint Luc. Le cantique des anges : « Gloire à Dieu, paix sur la terre, » retentissait donc là, dans cette obscure petite salle, sur les lieux mêmes

hausen était du reste venu à Jérusalem pour assister, le 31 octobre, à la pose de la première pierre de la nouvelle église évangélique allemande du Rédempteur, qui s'élève sur les ruines de l'ancienne Sainte- Marie-Latine, dans Tenceinte du Mouristan. Il était accompagné de l'architecte qui a fait les plans de cet édifice, le professeur Adler, de Berlin. Nous avions eu le plaisir de rencontrer ces deux messieurs au dire, comme ils revenaient de Palestine, tandis que nous étions en route pour nous y rendre.

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où s'était accompli jadis révénement dont toutes les Eglises chrétiennes, dans les cinq parties du globe, célèbrent unanimement le souvenir.

Bientôt, laissant derrière nous cette congrégation entassée dans sa grotte, nous nous en allons, seuls, dans la campagne, et assis sur un petit mur en pierres sèches, nous relisons, dans notre langue maternelle, le récit de Noël, et nous chantons ensemble quelques-uns des cantiques qu'en ce même jour on chantait dans nos assemblées chrétiennes, dans la patrie lointaine. De tous les jours de Noël que j'ai passés jusqu'ici, aucun n'a laissé dans mon souvenir une trace aussi profonde que celui où nous avons eu le privilège de pouvoir nous approprier, au pied de la lettre, la parole des bergers : « Allons à Bethléhem ! » Et nous aussi nous en sommes revenus, comme les bergers, « glorifiant et louant Dieu. »

Mais il est temps de reprendre le fil de mon récit et de revenir du 25 décembre au 13 janvier. Heurtant à la porte du presbytère, situé tout à côté de l'église nouvellement bâtie, j'y suis aimablement reçu par M. et M*"* Bœttcher, et bientôt, assis à leur table hospitalière, je m'entretiens avec mes hôtes de notre projet de course, puis de mille autres détails intéressants, concernant leur œuvre de Bethléhem et leurs expériences de la vie orientale. Hélas! pourquoi fautil que je ne puisse évoquer la vision de cette maison amie sans qu'aussitôt une ombre de deuil s'étende sur ce souvenir ! Cette jeune femme, gracieuse et charmante, qui nous avait accueillis avec tant de prévenante cordialité, nous

Pavons revue en Suisse, Tannée suivante, accompagnant son mari et ses enfants; mais quelques mois plus tard, après son retour en Palestine, elle fut atteinte par la maladie, et bientôt emportée, laissant après elle d'unanimes regrets. La consécration de la douleur et des larmes n'a pas fait défaut à l'Eglise évangélique de Bethléhem. Celle qui faisait avec tant de bonne grâce les honneurs du presbytère aux visiteurs étrangers n'a fait que passer, et sa tombe est creusée dans le cimetière protestant de Jérusalem.

M. Bœttcher rédige un petit journal *, qui va porter au près et au loin des nouvelles de l'œuvre d'édification et d'évangélisation poursuivie en Terre-Sainte par le Jerusalem- Vereifu Quatre fois par an je le vois arriver entre mes mains, et quand j'aperçois sur la première page la vue de l'église de Bethléhem, je ne puis me défendre d'éprouver un serrement de cœur. Je repense au temps où nous l'avons visitée et où le soleil de la prospérité éclairait la maison et la famille du pasteur.

Notre moukre part seul et en chantant dans la direction d'Hébron. Il suit tout bonnement la grande route, tandis que nous commençons par faire un détour et par prendre, comme dit l'autre, le chemin de l'école. Nous nous dirigeons au sud de Bethléhem, vers un terrain qui appartient à la communauté évangélique allemande, et où il est question de bâtir, quand les ressources le permettront, un

* Evaugelisctie Blàtter ans Bethléhem. Le premier numéro a paru en février 1891.

orphelinat, ou pour mieux dire une sorte d'institut pédago gique et agricole pour jeunes garçons. Actuellement, la pièce de terre est cultivée ; c'est une vigne, et dans la maisonnette qui s'y dresse habite un paysan syrien, un protestant, avec sa famille. Nous nous arrêtons là quelques instants, et j'y remarque des peaux de chacals, suspendues à la paroi. Ce sont les trophées du vigneron : armé d'un fusil à pierre à l'aspect préhistorique, il monte la garde durant la nuit avec persévérance et non sans succès, pour défendre ses cultures contre « les petits renards qui ravagent les vignes » (Cant. n, 15), aujourd'hui comme au temps du poète hébreu*.

Reprenant notre marche, nous chevauchons par des sentiers à coup sûr malaisés, mais point du tout sablonneux : rocailleux serait plus exact. Ce que cette Judée renferme de pierres, il faut l'avoir vu pour s'en 'rendre compte. Ce fait explique admirablement pourquoi la lapidation était de tous les supplices le plus usuel; il fait aussi ressortir la vigueur de l'hyperbole d'après laquelle (i Rois x, 27) au temps du roi Salomon « l'argent était aussi commun à Jérusalem que les pierres. » Toutefois, pour nos montures, et pour leurs cavaliers également, cette profusion de rocs et de cailloux ne laisse pas que de présenter quelques désagréments. Par des sentiers de plus en plus raboteux, nous franchissons la croupe d'une colline, et nous apercevons audessous de nous la vallée exceptionnellement verte où se trouve le petit village d'Ourtâs.

* Les savants les plus compétents affirment que le mot hébreu rendu dans nos versions par renard s'applique tout aussi bien, et même quelquefois mieux, au chacal. Les anciens Israélites ne distinguaient sans doute pas systématiquement ces deux animaux assez analogues, le vuîpes vulgaris et le cattis aurais.

Ce nom est-il, comme on le suppose volontiers, une déformation du mot latin horius, jardin? Par hasard, cette désignation serait méritée ; car au milieu de cette région âpre et désolée, ce vallon a le privilège enviable de posséder de l'eau courante, et même au mois de janvier où nous sommes, il est paré d'une végétation abondante. Au-dessus d'Ourtâs, le long de l'informe chemin que nous suivons, se déroule une antique canalisation, contenant de l'eau claire et abondante. Jadis cet aqueduc s'en allait jusqu'à Jérusalem ; mais depuis bien des siècles il est tombé en ruines. A peine s'il atteint Bethléhem. A bien plus forte raison la capitale ne peut-elle plus compter sur cette précieuse ressource, qui la transformait autrefois et qui justifiait çà et là dans SQS rues la présence d'une fontaine (en arabe sébiî), ce qui fait à notre époque l'effet d'une sanglante ironie. L'aqueduc dont nous remontons le cours nous conduit bientôt à son point de départ, aux trois immenses réservoirs rectangulaires qui se nomment en arabe el-Bourak, « les bassins » par excellence, et qu'on a pris l'habitude d'appeler les Vasques de Salomon^ Il n'y a pas d'autre raison pour cela qu'un passage de l'Ecclésiaste (ii, 6), qui pour toute sorte de motifs ne prouve rien à cet égard.

C'est un travail grandiose. Aucun voyageur ne peut passer auprès de ces gigantesques excavations sans être saisi

* Voici les dimensions de ces trois bassins :

Longueur. Largeur. Profondeur.

Bassin supérieur : ii6 m. 70 m. 7^60.

Bassin du milieu : 129 m. 50-75 m. 12 m.

Bassin inférieur : 177 m. 45-53 m. 15 m.

Les variations dans les chiffres indiquant la largeur montrent que ces rectangles sont plutôt des trapèzes. Notre photographie représente le bassin supérieur, le moins considérable.

d'admiration pour la somme de labeur et d*habileté qu'on a dépensée afin d'assurer à la ville royale des Juifs un approvisionnement d'eau considérable et d'excellente qualité. Les sources de la montagne avoisinante avaient été captées, les eaux de la saison pluvieuse recueillies ; tout avait été organisé avec un art ingénieux et sûr^ Et durant des siècles sans doute il a été pourvu, grâce à cette œuvre remarquable, à l'alimentation de la capitale. Plus encore que le touriste de passage, celui-là appréciera cette merveille du passé, qui aura vécu plusieurs mois à Jérusalem et qui aura pu constater, de visu et par le témoignage de sqs relations journalières, à quel point la pénurie d'eau et l'obligation de se contenter de citernes constituent l'une des difficultés de l'existence*. Lorsque la pluie, comme en 1893, ^^ tombe pas du mois de mai jusqu'au 10 décembre, on comprend que les citernes soient à sec, ou, ce qui est pis encore, que le fond en soit vaseux et malsain. Et quand on voit revenir périodiquement dans les journaux la nouvelle

• Josèphe raconte, en deux endroits, que Ponce Pilate dépensa les richesses du trésor sacré pour amener des eaux dans la ville de Jérusalem et que ce procédé sacrilège ne manqua pas de provoquer des troubles. La longueur de ces canalisations est évaluée par les AntiquiUs (xviii, 3, 2) à 200 stades et par la Guerre des Juifs (11, 9, 4) à 400 stades. Ce désaccord s'explique difficilement ; d'ailleurs le plus faible des deux chiffres (équivalent à 36 km.) conduit déjà bien plus loin que les Vasques. Il n'est pas plus aisé de déterminer si Josèphe veut dire que Pilate créa ces aqueducs ou qu'il se contenta de les réparer et de les étendre. La question demeure donc ouverte : les Vasques et leurs dépendances peuvent remonter plus haut que Tère chrétienne, beaucoup plus haut peut-être.

'^ Les citernes et les conduits qui les alimentent forment un prétexte incessant de procès et de discussions entre voisins, entre propriétaires et locataires. Récemment encore, un de mes correspondants de Jérusalem me faisait des plaintes à ce sujet.

que la municipalité de Jérusalem, ou le gouvernement turc, va restaurer la canalisation des Vasques de Salomon et ramener à la Ville sainte Teau depuis si longtemps disparue, on est pris d'un pieux désir de voir s'accomplir un si grand progrès. Mais, hélas ! le scepticisme, fondé sur une triste expérience, est le plus fort et triomphe du penchant qu'on éprouve à prendre ses espérances pour des réalités. Que de centaines de mille francs il faudrait pour réparer ce que l'incurie a laissé tomber en ruines ! Parfois, il est vrai, la nouvelle se présente avec une variante qui n'est pas sans portée : on annonce qu'un bienfaiteur ou une bienfaitrice plus ou moins anonyme songe à secourir Jérusalem en lui rendant ses bienheureux aqueducs d'autrefois. « Amen, dirons-nous avec le prophète Jérémie (xxvm, 6-7), amen! Que l'Etemel fasse ainsi ! que l'Etemel accomplisse la parole que tu as prophétisée !... Seulement.... »

Non loin de la plus élevée des trois Vasques se dresse un vieux khân (hôtellerie ou caravansérail) délabré et misérable, mais pittoresque à sa manière. Ce voisinage n'est pas sans ajouter encore à l'originalité du spectacle. Tout près passe la route de Jémsalem à Hébron, et le tableau que les voyageurs peuvent contempler du haut de la vallée des Vasques est certainement l'un des plus imposants de toute cette région. A gauche et à droite, les pentes des montagnes s'inclinent, sévères et pierreuses, formant ici et là des sortes de gradins. Au milieu, l'on aperçoit avec une réelle surprise et une admiration grandissante les trois bassins colossaux, creusés dans le roc, partiellement complétés par des murs de soutènement en maçonnerie, et dans lesquels s'est amassée une eau légèrement boueuse. Plus tard dans la saison, lorsque les pluies d'hiver sont tombées à

profusion, les grands réservoirs se remplissent parfois jusqu'à déborder, et l'aspect de la vallée a quelque chose de plus étrange encore. Il est naturel d'éprouver en ce lieu une impression forte et durable. Le paysage est frappant par lui-même. En outre, il est difficile de n'y pas rattacher une signification symbolique et de ne pas voir dans ces œuvres géantes, mais déchues, une illustration dramatique de l'histoire de ce pays.

A quelque distance des Vasques, vers l'ouest, se trouve un couvent grec, portant le nom de Saint-Georges. Je n'ai pas eu l'occasion de le visiter, mais je tiens à le mentionner, parce qu'il jouit d'une notoriété très spéciale. On y amène volontiers les malheureux indigènes atteints de démence ^ La méthode thérapeutique qu'on y emploie est des plus rudimentaires, et nous pouvons ajouter des plus discutables. La Turquie d'Asie ne connaît pas les asiles d'aliénés. C'est là une entreprise de charité chrétienne qu'il est réservé aux Européens d'implanter dans cet Orient rebelle. Déjà les hôpitaux pour malades abondent à Jérusalem*, y compris ceux plus particulièrement destinés aux aveugles, aux lépreux, aux enfants ^. A Beyrout, ailleurs encore, ce noble exemple est suivi. Il faut que les pauvres

* Consulter à ce sujet, dans la Zeitscîmft des Deutschen Palastina- Vereins (xvii, p. 42-55, 65-74), une intéressante communication de Mme Lydia Einsler, femme d'un médecin de Jérusalem. Voir spécialement p. 49-52

* On trouve à Jérusalem des hôpitaux anglais, allemands, français, russes, israélites ; la municipalité, émue à jalousie, a voulu à son tour en fonder un.

* Mentionnons l'hôpital ophtalmique anglais du D^ Cant ; Thôpital des lépreux des Frères Moraves (Jésus Hilfe); l'hôpital d'enfants du Dr Sandreczky (Marienstift).

insensés aient leur tour. Il est permis, non seulement d'espérer, mais de prévoir qu'ils l'auront prochainement ^

Dans le voisinage des Vasques également se trouve un sanctuaire d'une autre sorte, renfermant une source à laquelle la tradition, appuyée sur un texte énigmatique du Cantique des cantiques (iv, 12) et sur une interprétation ultralittéraliste de ce passage, a donné le nom de « fontaine scellée, » fons signatus, comme si l'image employée par le poète indiquait l'existence, en un lieu déterminé, d'une fontaine réelle portant ce nom.

On rencontre souvent et plus que de raison, du reste, en Terre-Sainte, le nom du roi Salomon mis en rapport avec diverses localités et particulièrement associé aux édifices considérables, aux ruines imposantes, aux sites ayant un caractère grandiose. Et quand ce n'est pas à Salomon que l'imagination populaire a attribué l'origine de quelque œuvre importante, elle en reporte la gloire sur « le sultan. » Quel sultan ? L'actuel ? Quelqu'un de ses nombreux prédécesseurs ? Peu importe ! Le sultan est mort, vive le sultan ! C'est une désignation bien commode. C'est ainsi que nous avons là l'étang du sultan, ici la fontaine du sultan ^, etc.

Et puisque nous parlons du sultan, c'est le cas de rappe-

* Le vénérable missionnaire Th. Waldmeier, un de nos compatriotes, autrefois actif en Abyssinie, plus tard et longtemps à Broummâna dans le Liban, a entrepris la création d'un asile d'aliénés en Syrie. Il est appuyé par un comité à Beyrout dans lequel siègent des représentants de toutes les confessions chrétiennes et des musulmans aussi, et des ressortissants des nationalités les plus diverses. Actuellement M. Waldmeier parcourt l'Europe pour y recueillir des s)rmpathies, et peut-être se rendra-t-il en Amérique ensuite. Souhaitons bon succès à cet effort généreux !

* Il y a un étang du sultan à Jérusalem, un autre à Hébron ; une fontaine du sultan à Jéricho, et ainsi de suite.

1er que la grande route, la chaussée vraiment carrossable, phénomène rare en Palestine, s'appelle précisément es- Sultâneh. Et c'est sur cette Sultaneh, sur cette route que nous continuons notre voyage à partir des étangs de Salomon. Elle s'engage de plus en plus dans la montagne et nous en suivons les nombreux contours. Nous laissons sur notre droite, hors de portée de la vue, le village de Beit- Zakarya, localité qui a marqué dans l'histoire des Maccabées ^ Bientôt nous arrivons à une vallée plus élargie, qui porte le nom d'Arroub. Les voitures qui vont de Jérusalem à Hébron ou vice-versa, ayant atteint en cet endroit le milieu du trajet, ont l'habitude d'y stationner quelques moments, tout auprès d'un modeste petit café arabe et non loin des restes encore remarquables d'une grande canalisation des anciens âges. L'eau n'a pas cessé de couler dans cette paisible vallée d'Arroub. Autrefois elle s'en allait aux Vasques, puis à Jérusalem. Actuellement, elle se perd à peu de distance, mais la source est bien toujours là, ainsi qu'un bassin rectangulaire, moindre que ceux de Salomon, et pourtant encore d'une belle dimension*. Je recommande aux voyageurs de ne pas négliger d'aller visiter ce qui reste de ces anciens travaux ; c'est là un coup d'œil pittoresque et instructif en même temps.

* Juda Maccabée y fut vaincu par les Syriens (163), et son frère Eiéazar mourut en héros dans cette bataille (i Macc. vi, 32-48) Dans une conférence que j*ai eu l'avantage d'entendre à Jérusalem, le savant épigraphbte, R. P. Germer-Durand, supérieur de N.-D. de France, a proposé, sous réserves d'ailleurs, de voir dans ce Beit-Zakarya la patrie de Zacharie et d'Elisabeth, le lieu de naissance de Jean-Baptiste. Voir Rn'iie bihliquêy 3c année (1894), p. 44-4 S.

'^ Longueur 73 m. ; largeur 49 m. — Les travaux exécutés par Pilate, mentionnés ci-dessus p. 22, se rapportaient peut-être à Arroub.

Toutefois, je n'ai vu Arroub que quelques semaines plus tard, lors d'un second passage en voiture. Pour cette fois, nous avions abandonné la grande route et avions coupé au plus court, par un ancien chemin qui traverse directement la vallée, au lieu que la chaussée carrossable décrit une courbe. Ce changement d'itinéraire eut un résultat très imprévu : il nous mit soudain en présence de trois charmants petits animaux, de trois gazelles qui paissaient allègrement l'herbe naissante ^ Elles ne nous aperçurent pas tout d'abord, tandis qu'arrêtant nos chevaux et observant un silence absolu nous les contemplions avec curiosité et que nous admirions la grâce de leurs mouvements. Autre chose est la gazelle captive, ornement d'un jardin ou d'une villa, autre chose la gazelle libre dans la montagne ou dans la plaine. Rien de plus élégant que ces sveltes créatures, aux jambes d'une extraordinaire finesse, aux cornes effilées, aux vives allures. Tout à coup, un mouvement de nos chevaux leur signale notre présence, et c'est alors une alerte, une fuite précipitée, un sauve-qui-peut général. Un instant de plus, et les légères petites bêtes avaient disparu. Je ne sais si c'est là une rencontre fréquente dans la région montagneuse entre Jérusalem et Hébron; mais je constate que c'était au cœur de l'hiver et à plus de 800 mètres d'altitude.

Plus loin, nous retrouvons la grande route et nous passons devant une belle fontaine, jaillissant au bord du chemin. C'est la source appelée Aïn-ed-Diroueh, auprès de

Ml y a quelque chose d*émouvant dans un spectacle inattendu comme celui-là. Il m*a vivement rappelé une impression analogue ressentie, il y a quelques années, au haut d*une vallée solitaire de nos Alpes, à l'aspect inopiné d'un groupe de chamois, très rapprochés de nous et qui ne s'apercevaient point de notre proximité.

laquelle se discernaient naguère encore les vestiges d'une ancienne église chrétienne. Ce lieu a donc eu de l'importance, et on se l'expliquera sans peine en apprenant qu'au temps d'Eusèbe déjà cette fontaine passait pour être celle où l'eunuque éthiopien fut baptisé par Philippe (Act. vra, 36). Plus loin, à propos de Gaza, je retrouverai l'occasion de parler avec détails de ce sujet et des controverses qu'il soulève, et j'indiquerai la solution qui me semble la plus acceptable. Les souvenirs de l'époque maccabéenne nous poursuivent sur cette route. Tout à l'heure, c'était Beit-Zakarya ; à présent c'est, sur notre droite, à l'ouest du chemin, Beit- Sour, localité mentionnée déjà dans l'Ancien Testament ^ mais dont l'importance se manifesta surtout durant les luttes des Maccabées contre les Syriens *. A gauche, en revanche, c'est un sanctuaire musulman, une mosquée sous le patronage de l'inévitable Nébi-Younous, du prophète Jonas, avec son tombeau ou plutôt avec l'un de ses tombeaux; car dans combien de lieux divers ne montre-t-on pas la sépulture de ce personnage biblique ! Ce lieu saint se trouve dans le village de Halhoul, déjà cité dans le livre de Josué et qui n'a pas changé de nom depuis trois mille ans ^. Les musulmans sont du reste seuls à placer en ce lieu la tombe de Jonas; la tradition juive y voit au contraire le sépulcre du prophète Gad *, ce qui est tout aussi difficile à prouver, maisdu moins beaucoup plus rationnel. En effet, à ma con-

* Jos, XV, 38 ; I Chron. 11, 45 (?); 2 Chron. xi, 7 ; Néh. m, 16.

« I Macc. IV, 29, 61; VI, 7, 26, 31, 49, 50; IX, S2; X, 14; xi, 65; xrv, 7, 33. Juda Maccabée y vainquit en 165 le général syrien Lysias ; deux ans plus tard, les Syriens s'en emparèrent, et ce ne fut qu'en 145 qu'elle fut reprise par Simon Maccabée.

3 Jos. XV, $8.

^ I Sam. XXII, 5; 2 Sam. xxiv, 11- 14; comp. i Chron. xxi, 9; xxix,29.

naissance, on ne montre nulle part ailleurs un autre tombeau du même prophète, et puis Gad fut le compagnon de David durant la période de sa vie errante dans les déserts sauvages et montagneux de Juda; son prétendu sépulcre se trouve du moins placé dans son cadre historique.

Enfin, comme le soir approche, la route commence à descendre d'une façon sensible, et cela prouve que nous allons atteindre Hébron. Cette ville, située à 927 mètres d'altitude au-dessus de la Méditerranée, 150 mètres plus haut que Jérusalem, se trouve au delà du point de partage des eaux. Tandis que les sources de la vallée d'Arroub se dirigent au nord, le ouadi dans lequel est Hébron s'en va du côté du sud, décrit un vaste contour et finit, en passant par Beer-Schéba et en se prolongeant à l'ouest, par aboutir à la mer, un peu au midi de Gaza.

Contrairement à l'habitude des villes et villages de Palestine, Hébron n'est pas bâtie sur une montagne, mais dans le fond de la vallée, sur les deux flancs de laquelle ses maisons s'étalent. Ce n'est point une position forte, et il est permis de se demander si la vieille cité cananéenne, conquise par les Israélites et devenue le chef-lieu d'une des principales tribus, n'était pas originairement construite sur l'une des hauteurs qui dominent l'emplacement actuel ^ Le transfert ultérieur s'expliquerait aisément et d'une façon très naturelle par la préoccupation de se rapprocher du sanctuaire révéré de tous et contenant les ossements des patriarches hébreux, l'antique caverne de Macpéla, aujourd'hui la grande mosquée ou Haram d'Hébron.

* Sur la hauteur au nord-est, disent les uns ; sur la hauteur au sudouest, disent les autres. Tout dépend de la façon dont on interprète le « vis-à-vis » de Gen. xxiii, 17, 19.

Les Arabes appellent Hébron El-Khalîl, ce qui signifie « le bien-aimé. » C'est le titre que porte, dans la terminologie officielle de Tislam, le père des croyants, Abraham. Cette désignation a du reste une origine biblique. Dans le livre d'Esaïe (xu, 8; comp. Jacq. n, 23), il est parlé du patriarche comme de « Tami de Dieu. » La porte la plus fréquentée de Jérusalem, celle qui s'ouvre au milieu de la muraille occidentale, la même que les chrétiens nomment porte de Jaffa et qu'on pourrait tout aussi bien appeler porte de Bethléhem, c'est pour les musulmans le Bâb-el- Khalll, la porte d'Hébron.

Si Hébron n'est plus le nom moderne de la ville, ce n'est pas davantage sa plus ancienne désignation. Du moins certains textes bibliques* nous apprennent que l'antique dénomination de la localité était Kirj^at-Arba, littéralement « la cité des quatre. » Des quatre... ? Assez naturellement on répond : Des quatre quartiers, et l'on fait remarquer qu'Hébron se compose de quatre parties distinctes, dont deux sont situées sur la rive droite et deux sur la rive gauche du ouadi *. Mais l'existence de ces quatre quartiers est solidaire de la position actuelle de la ville dans la vallée, et le vieux nom remonte au contraire aux temps les plus reculés, et par conséquent à l'époque où Hébron devait être bâtie

' Gen. xxiii, 2; xxxv, 27; Jos. xiv, 15; xv, 13, 54; xx, 7; XXI, II ; Jug. I, 10; Néh. xi, 25.

* Ces deux quartiers sont le Hdrei-ech-Omkh (que représente notre photographie) et le Hdret-eï-Haram ; ce sont les plus importants de beaucoup, surtout le dernier, qui renferme la grande mosquée.

sur une colline voisine*. Je pense donc qu'il s'agit ici, non pas de quatre quartiers, mais de quatre clans. Nous lisons en effet (Nomb. xm, 22) que les habitants d'Hébron étaient Ahiman, Schéschaï et Talmaï, enfants d'Anak. N'avons-nous pas là les quatre peuplades voulues, en additionnant le clanpère avec les trois clans-fils * ?

Dans la Genèse le nom d'Hébron est intimement lié à celui de Mamré, et l'un et l'autre sont mis en rapport avec le patriarche Abraham. De là vient la désignation arabe moderne ; de là vient aussi l'intérêt particulier que cette ville a toujours présenté soit pour les juifs, soit pour les chrétiens, soit pour les musulmans. Ceux-ci y régnent actuellement en maîtres : sur 18000 à 20000 âmes, on compte 1200 à 1500 juifs et 100 chrétiens à peine; tout le reste appartient à Mahomet^. Et ce n'est point une population indifférente que ces musulmans d'Hébron. J'ai déjà eu l'occasion de rappeler que leur fanatisme n'était pas atténué, comme en d'autres villes d'Orient, par le frottement quotidien avec les éléments chrétiens, européens ou indigènes. L'islam s'y montre intransigeant, et le passant étranger y est regardé d'un œil malveillant. Les cailloux, lancés par la main des enfants à l'adresse de « l'infidèle, » sont une aubaine à laquelle il convient de s'attendre, sinon dans les

^ Il est d'ailleurs assez arbitraire de ne compter que quatre quartiers dans THébron moderne : en réalité il y en aurait plutôt sept. Voir le Baedeker de 1897.

' Nous lisons , il est vrai , dans Jos. xiv ,15, qu' Arba était un homme, et dans Jos. xv, 1 3 ; xxi, 1 1 , qu*il était le père d'Anak ; mais cette variante dans l'exposé des faits généalogiques n'empêche pas d'aboutir à une conclusion analogue.

' Ces chiffres, plus élevés que ceux qu'on indique d'ordinaire, m'ont été fournis sur les lieux mêmes, et j'ai toutes raisons de les croire exacts.

bazars d'Hébron, du moins dans les rues plus écartées. Encore faut-il se féliciter lorsque les projectiles, ainsi qu'il m'est arrivé, se contentent de frôler le but sans l'atteindre. La vie au milieu de cette masse mal disposée n'est point toujours facile pour la petite minorité chrétienne et spécialement pour les missionnaires européens et pour leurs aides indigènes. Il y a à Hébron une œuvre d'évangélisation et

Hébron. Dispensaire de la mission anglaise.

de charité fondée et entretenue par la Mildmay Mission de Londres. Elle possède une sorte d'infirmerie ou plutôt de dispensaire, installé dans un grand bâtiment situé en dehors de la ville, à main droite en arrivant de Jérusalem. L'histoire de cet édifice est assez singulière. Par sa structure massive, comme par sts dimensions, il se distingue avantageusement de l'immense majorité des maisons d'Hébron. Ces dernières, il est vrai, sont bien construites en pierres et non point simplement en pisé, elles ont des toits en terrasses, des fenêtres, souvent deux ou trois étages. Mais elles ne présentent pourtant pas l'aspect perfectionné de la demeure dont nous parlons. Celle-ci a été bâtie par un juge musulman, appartenant à l'une des familles les plus notables de la ville, à l'une de celles qui jouissent de certains privilèges en rapport avec la grande mosquée. Cet homme, en-

richi et prospère, voulut avoir une habitation plus belle et plus confortable que celles de ses concitoyens. Il fit venir un entrepreneur de Bethléhem, et bientôt la nouvelle construction s'éleva sur l'emplacement d'une vieille tour ruinée, au milieu des vignobles. Des matériaux d'excellente qualité furent employés : les pièces sont voûtées, parfaitement imperméables à la pluie; les murailles ont plus d'un mètre d'épaisseur. Mais le propriétaire et son fils aîné moururent dans la même semaine, lorsque le rez-de-chaussée seul était achevé. Les deux veuves du défunt et ses autres enfants ne purent pas poursuivre les travaux, les étages supérieurs ne furent pas exécutés. Après deux ans, la famille quitta la maison où elle se sentait dépaysée et qu'elle prétendait hantée, et s'en retourna vivre à Hébron même. Un juif de Jérusalem loua l'immeuble et y installa un hôtel. Le Basdeker, dans son édition française parue au commencement de 1893, le signale encore comme tel. Mais il paraît que l'entreprise n'était pas très rémunératrice, ce qui se conçoit aisément, et l'aubergiste, qui tient également un hôtel à Jérusalem, a renoncé à la poursuivre. C'est ainsi que la mission évangélique est entrée en possession de cette maison. Plusieurs dames et demoiselles s'y consacrent au soin des malades et des malheureux, avec l'aide d'un médecin écossais, le I> Paterson, qui habite dans Hébron même, et avec lequel j'ai eu le privilège de faire bonne connaissance dès ma première visite dans cette ville. Ces relations se sont promptement resserrées, soit en Palestine, soit plus tard en Suisse, et sont devenues de vrais liens d'amitié*.

* En 1895, 9607 consultations ont été données, dont 9143 à des musulmans, 444 à des juifs et 20 à des chrétiens. N'ayant pas les totaux des deux dernières années, je me borne à dire que pour le seul mois de

TERRE-SAIMTE 3

Outre cette mission britannique, il existe encore à Hébron une œuvre scolaire très modeste, mais très utile, sous la direction générale de M. Bœttcher, et qui est confiée à un catéchiste syrien, Elyas Daher. C'est sous le toit hospitalier de ce digne homme que j'ai trouvé un asile avec mon compagnon durant trois nuits. Bien peu nombreux sont les enfants qui fréquentent l'école, mais n'est-ce pas déjà un privilège que de pouvoir offrir un enseignement évangélique aux quelques familles chrétiennes qui habitent Hébron ? Puis, chaque dimanche, Elyas fait un culte, auquel assistent toujours un certain nombre d'auditeurs. Lors des visites périodiques de M. Bœttcher, c'est ce dernier qui se charge de présider le service et d'y joindre la célébration de la sainte cène. J'ai eu l'avantage d'assister à l'un de ces cultes, et si le sermon m'a à peu près complètement échappé, novice comme je l'étais encore pour l'arabe moderne, j'ai pu du moins m'associer pleinement au chant et à la partie liturgique du service.

Lorsque celui-ci fut terminé, j'eus l'occasion de faire connaissance avec les dames de la mission, ainsi qu'avec le D' Paterson, et bientôt nous nous mîmes en marche, ce dernier et moi, avec deux autres messieurs européens en séjour à Hébron, pour gravir une colline voisine de la ville, du côté de l'orient. Du sommet de cette éminence on jouit d'une vue étendue dans toutes les directions. Certainement la vue sur Hébron même est intéressante, mais bien plus captivante encore celle sur la région âpre et tourmentée qui s'étend à l'est du côté de la Mer Morte et au sud dans

novembre 1896 le nombre des consultations a été de 1381, ce qui dénote un progrès considérable. En 1 897, le chiffre d'une seule journée a mainte fois atteint 120, 125, 130.

la direction du grand désert. Les tableaux du premier livre de Samuel, retraçant les péripéties de la « chasse à l'homme, » conduite par le roi Saul s'achamant à atteindre David ; les marches et contremarches des deux troupes ; les rencontres imprévues et les évasions inespérées, tout cela acquiert un caractère de frappante réalité en présence des lieux mêmes où s'est déroulée cette page dramatique des annales d'Israël. Et puis, tout là-bas, à l'orient, se profile sur le ciel la ligne des monts de Moab, et plus près, mais au delà des collines judéennes, l'on sent, l'on devine cette profondeur mystérieuse qui s'appelle le bassin de la Mer Morte. Là est Enguédi, là se dresse le rocher de Masada avec ses sanglants souvenirs. Le désir de visiter ces parages désolés et étranges était déjà très intense en moi, et ce coup d'œil jeté du haut de la colline au-dessus d'Hébron n'a fait que l'aviver encore. C'est avec un vif regret que j'ai dû quitter la Palestine sans avoir pu mener à bonne fin ce projet, longuement caressé, d'une course au sud de la Mer Morte. D'autres, plus heureux, ont pu l'accomplir, et leurs récits n'ont fait qu'accroître mon désappointement.

Redescendus de la hauteur, nous traversons le quartier principal de la ville et nous nous arrêtons à l'entrée du Haram, c'est-à-dire de la grande mosquée d'Hébron. A moins d'être musulman, nul n'est autorisé à passer le seuil du sanctuaire. La défense, il est vrai, ne s'applique pas à la porte ellemême : il est permis de la franchir, et de commencer à gravir l'escalier auquel elle donne accès. Mais les chrétiens sont tenus de s'arrêter à la quatrième marche, et les juifs, moins favorisés encore, ne peuvent monter que jusqu'à la troisième. Là, dans la muraille qui domine les degrés à

gauche, se trouve une ouverture que la superstition populaire désigne comme une sorte de boîte aux lettres pour communiquer avec le monde invisible, avec les ancêtres, avec le grand patriarche Abraham. Cette croyance semble répandue spécialement chez les juifs, peut-être aussi chez certains pèlerins chrétiens. Ce que je puis attester en tout

llàbron.

['orte de ta Môaquèe.

cas, c'est qu'en plongeant le bras dans l'orifice, nous en avons retiré une carte postale écrite en russe, et que nous l'avons consciencieusement remise à sa place. Je dois ajouter qu'elle ne m'a point semblé porter l'adresse d'Abraham, et qu'elle avait déjà été oblitérée, dans quelque bureau très terrestre, par l'apposition d'un timbre humide. C'était donc peut-être une innocente plaisanterie.

Ces « bagatelles de la porte, » voilà ce dont il faut se contenter. Le touriste scrupuleux pourra encore faire le tour de l'édifice monumental et contempler l'épaisse muraille quadrangulaire qui forme la base de l'enceinte actuelle. Cette partie inférieure remonte à une date beaucoup plus

ancienne que le mur qui la surmonte ^ Mais est-elle de l'âge d'Hérode, ainsi que plusieurs, très compétents, l'estiment ? ou même plus antique? L'examen tout extérieur qu'on en peut faire ne donne pas de réponse satisfaisante à ces questions.

En dehors de ces préoccupations purement archéologiques, le sentiment qu'éveille la vue de cette mosquée jalousement fermée est assez complexe. C'est un mélange de curiosité désappointée et d'émotion respectueuse. Il faut bien se résigner à rester dehors et à contempler l'enceinte aux hautes murailles sans pouvoir pénétrer les secrets qu'elle recèle. Là, tout un passé mystérieux est enseveli. Depuis combien de siècles ce lieu n'exerce-t-il pas son attrait sur une multitude de nos semblables!

Pour quiconque professe le judaïsme, l'islam ou la religion du Christ, les noms d'Hébron et d'Abraham revêtent un caractère vénérable et sacré. Je sais, à vrai dire, combien les traditions sont sujettes à caution, et avec quelle réserve il faut les

* Notre photographie est prise de l'angle nord du Haram, et montre par conséquent la muraille nord-est. Elle permet de distinguer nettement les deux étages de maçonnerie.

recevoir ; je sais aussi qu'il ne faut attribuer aux pèlerinages aucune valeur méritoire. Et, malgré cela, j'éprouve, devant cette porte inhospitalière, le besoin de me recueillir quelques instants, ainsi qu'il convient de le faire devant un des berceaux primitifs de notre foi religieuse. Je ne saurais dédaigner comme puérile l'impression très douce, tantôt mélancolique, tantôt réconfortante, qu'on éprouve en un lieu consacré par le souvenir. Mais ici, il faut savoir se contenter de peu: auprès de la caverne de Macpéla, la pensée peut travailler, l'imagination se donner libre carrière ; les yeux sont condamnés à ne rien voir.

De loin en loin pourtant, de rares privilégiés ont été admis à pénétrer dans l'intérieur de la mosquée : des personnages de sang royal, comme le prince de Galles en 1862, SQS deux fils en 1882, le prince héritier de Prusse en 1869; des grands seigneurs comme le marquis de Bute en 1866'; un ou deux architectes, entre autres Fergusson ;

* Il n*est point difficile de retrouver, dans diverses publications, des renseignements relatifs à ces visites princières. Mais je ne pouvais arriver à découvrir quelque chose de positif sur celle du marquis de Bute, sous la forme d'un récit ou d*uue note quelconque, si brève et si sommaire fût-elle. La Bibîiotheca Geographica TahcstiiiiC du docteur Rœhrichi, notre providence habituelle en ces matières, ne renferme pas le nom de lord Bute. Enfin j'ai eu la chance de mettre la main, d'une façon très imprévue, sur le document que je cherchais.

Un ouvrage anglais, composé par lady Herbert, et intitulé Cradle Lands (Pays-Berceaux), a paru en première édition en 1867 (Londres, Richard Bentley), sous la forme d'un beau volume grand in-octavo de 330 pages, avec illustrations. Par suite d'une omission, fait fort rare dans le remarquable ouvrage bibliographique auquel je rendais hommage tout à l'heure, la Bibîiotheca ne cite cet ouvrage (p. 546) qu'à propos de sa quatrième édition, parue en 1869 à New- York, et encore avec une erreur d'impression dans le nom de l'auteur : Hébert au lieu de Herbert. Il faut ajouter que déjà à la page $40 la Bibîiotheca signale un compte rendu de Crcuik Lands par H. M. Alden dans Harptr's Mon-

enfin quelques personnes, introduites à la suite des princes : le consul prussien Rosen, le doyen Stanley, Sir Charles Wilson, le colonel Conder, le chanoine Dalton, etc *. L'Espagnol Badia, se faisant passer pour musulman et prenant le nom d'Ali-Bey, s'y était déjà glissé en 1807. D'autres encore, en très petit nombre, peuvent se vanter d'avoir eu cette bonne fortune^, mais nul en tout cas n'a jamais pu s'aventurer dans le souterrain situé au-dessous de la mos-

//;/>', 1868, et que dans les Addenda (p. 669), M. Rœhricht reconnaît que cette analyse est celle d'une édition antérieure du livre qu'il a enregistré à propos de sa quatrième apparition. Mais ici comme à la page 546 (non pas à la page 540), la même faute s'est glissée dans le nom de l'écrivain, et elle s'est reproduite, plus malheureusement encore» dans l'index (p. 691), où l'on chercherait en vain le nom véritable, Herbert, et où l'on ne rencontre que le nom défiguré, Hébert.

Cet ouvrage a donc eu, au point de vue de la bibliographie palestinienne, une sorte de mauvaise chance. Il faut d'autant plus le regretter que c'est dans ce livre qu'on peut lire (p. 170-181) le compte rendu, écrit par lord Bute lui-même, de la visite qu'il fit au Haram d'Hébron, le dimanche 2 septembre 1866. Ce récit est daté de Racheyya, le 16 septembre 1866. Il présente un réel intérêt, et renferme un plan soigneusement fait de la mosquée, le dessin de quelques objets qui s'y trouvaient, et la reproduction d'une inscription grecque, commençant par AriE ABPAAM, qui a été publiée depuis sous une forme plus correcte par M. Qermont-Ganneau, mais qui était alors inédite. Lord Bute accompagne sa transcription de cette remarque caractéristique : • As stupid as it well can be. »

La description du Haram est faite avec ordre, clarté et précision, et mérite assurément d'attirer l'attention de quiconque veut entreprendre l'étude de ce sanctuaire à peu près inaccessible et si mal connu jusqu'ici.

* Voir en tout dernier lieu, dans le fascicule de janvier 1897 du BulUtin trimestriel (Quarterly Stalement) publié par le Palestine Exploration Fund de Londres, un article du chanoine Dalton (p. 53-61) sur le Haram d'Hébron.

* Récemment, l'intérieur de la mosquée a même été photographié. La Zeitschrift des Deutschen Palastina-Vereins a publié en 1894 (xvii, pi. 4 et 5) la reproduction de deux de ces photographies, et je possède un exemplaire d'une troisième épreuve un peu différente.

quée, et que la tradition nous présente comme étant la caverne de Macpéla. C'est pourtant là ce qui serait d'un suprême intérêt. Seul, Tingénieur Ermete Pierotti \ auquel ses travaux professionnels ont ouvert plus d'une fois l'entrée de la mosquée, raconte avoir eu, le 25 août 1859, l'occasion de descendre cinq marches de l'escalier qui conduit à la crypte. Il put alors, dit-il, jeter un coup d'œil dans le souterrain et y discerner des sarcophages de pierre blanche, ainsi qu'une ouverture conduisant, selon lui, de la caverne supérieure à la caverne inférieure *.

Tel est l'unique témoignage que nous fournissent les temps modernes ; il ne nous apprend rien de précis sur le contenu de ce lieu énigmatique, dont les musulmans euxmêmes sont exclus. Le grand moufti d'Hébron a seul le droit d'entrer dans ce sanctuaire ténébreux, et encore n'estce qu'une fois par année. Le titulaire de cette haute fonction est un vieillard plus qu'octogénaire. Il est permis de se demander jusqu'à quel point il use de son monopole, et s'il pousse jusque dans les profondeurs de la crypte la visite annuelle qu'il est autorisé à y faire.

Pour avoir sur la caverne de Macpéla des renseignements un peu moins insuffisants, il faut remonter jusqu'aux documents qui nous sont parvenus de l'époque des croisades ^.

* Voir sa brochure intitulée : Macpéla on Tombeau des patriarches à Hébron (Lausanne, 1869, 149 pages) et spécialement les p. 95-96.

* L'étymologie la plus plausible du mot Macpéla le rattache à une racine qui signifie double. On a donc supposé que la caverne devait se composer de deux compartiments distincts.

^ Godefroy de Bouillon, après s'être emparé de Jérusalem, devint aussi maître d'Hébron, qu'il accorda en fief à Gérard d'Avesnes. Les croisés appelaient volontiers cette ville « château de Saint-Abraham. » En 1167, un évêché latin y fut établi, mais eu 1187 elle retomba aux mains des musulmans.

L'un des plus importants est de provenance chrétienne et raconte comment en 1129 un moine nommé Amoul, sur l'ordre de son supérieur, explora le sanctuaire souterrain. Il y trouva plusieurs squelettes, et même un corps qu'il dit être celui d'Abraham, et auquel il attribue l'épithète de signaitmiy marqué d'un signe. Cette expression embarrassante ne nous renseigne pas sur la nature du signe en question, qui ne semble point avoir été ime inscription, une épitaphe, et qui, sous la plume d'un écrivain du moyen âge, pourrait fort bien avoir été le signe de la croix. On voit à quelles conséquences aboutirait cette explication. Il faudrait en conclure, — et d'autres indices militent dans le même sens, — que les h5q)ogées du Haram d'Hébron auraient déjà été visités par les chrétiens à l'époque de la domination byzantine. C'est à ce temps-là d'ailleurs que remonte la construction de l'édifice auquel a succédé plus tard la mosquée ^

Il est une autre circonstance qui me semble être d'une importance majeure, et qui domine toute la controverse. La ville d'Hébron a été pendant plusieurs siècles entre les mains des Iduméens; elle paraît leur avoir appartenu sans interruption depuis l'époque de l'exil de Babylone jusqu'à celle des Maccabées et des rois hasmonéens^, et plus tard encore, jusqu'au delà de l'ère chrétienne. Qu'est-ce qui garantit que pendant ce long temps d'occupation par un peuple

* Voir dans la Zeiischrift des Dentsclten Pàlastimi-VereinSy xvii(i894), p. 238-248, un article du professeur Guthe, relatif à Texploraiion d*Arnoul. Il traite également de deux autres témoignages intéressants dus à des voyageurs juifs du douzième siècle, Benjamin de Tudèle et le Rabbi Petakhya de Ratisbonne.

* Juda Maccabée s'empara d'Hébron, mais se contenta de la démanteler, sans la garder en sa possession (i Macc. v, 65).

hostile aux Juifs, les sépultures de Macpéla, sacrées pour ces derniers, aient toujours été respectées? On sait ce que sont les chances de la guerre et à quels qxccs se livre volontiers la soldatesque, au moment du sac d'une ville. Je crois que nous ne devons pas nous payer d'illusions ; Tespoir de retrouver un jour, intacte depuis près de quarante siècles, la momie de Jacob, et auprès d'elle les ossements d'Abraham, de Sara, d'Isaac, de Rebecca, de Léa, a quelque chose de chimérique ^ La découverte des momies de Ramsès II et de quelques-uns de ses royaux prédécesseurs et successeurs pourrait, il est vrai, encourager des espérances analogues pour Hébron. Mais les circonstances locales sont toutes différentes et j'avoue demeurer sceptique. N'y a-t-il pas, en outre, quelque chose de bien remarquable dans le fait que cette caverne de Macpéla, mentionnée avec une prédilection si marquée par les textes de la Genèse ^, ne reparaît jamais dans d'autres portions de la Bible .'^ Pas une fois, par la suite, Hébron ne figure comme lieu de sépulture des patriarches, ni dans les récits de la conquête, ni au temps des Juges, ni plus tard. Et ce n'est pourtant pas qu'il ne soit plus question de cette ville : au contraire, la prise d'Hébron par Caleb et les hommes de son clan est relatée avec insistance^. Puis Hébron nous apparaît comme chef-lieu de la tribu de Juda: c'est là que règne David, après la mort de Saiil, en attendant que l'ensemble des tribus israélites l'aient reconnu pour leur roi et

* Ce qu'on peut dire en faveur de cette espérance a été exprimé poétiquement et avec son talent accoutumé par notre savant confrère, M. Edmond Stapfer, dans la Reloue chrétienne de 1886, p. 611-616, article intitulé : La caverne de Macpélah,

* Gen. xxiii ; xxiv, 9-10 ; xlix, 29-32 ; l, 12-13.

^* Jos. XIV, 6-15 ; XV, 13-19 ; Jug. i, 10-15 ; comp. Jos. x, 36-37.

que Jérusalem soit devenue capitale du royaume * ; c'est là que périt Abner, traîtreusement assassiné; c'est là que les meurtriers d'Ischboschet apportent aux pieds de David la tête de leur royale victime - ; c'est là enfin qu'Absalom se rend, sous prétexte d'accomplir un vœu, pour lever l'étendard de la révolte contre son père ^. A partir de ce moment, le nom d'Hébron n'est plus mentionné qu'incidemment dans les textes bibliques * ; et dans le Nouveau Testament il n'est pas prononcé une seule fois. Josèphe en parle comme d'une ville d'Idumée au temps de Vespasien ^.

On pourrait appeler Hébron la ville des sépulcres. Indépendamment des tombeaux que recèle la caverne sous la mosquée, on montre aussi dans la ville celui d' Abner et celui d'Isaï, le père de David. Puis, pour ne pas s'arrêter en si beau chemin, on y signale encore celui de Noé ! Et même celui d'Adam ! D'après une tradition juive ou musulmane, la poudre dont fut formé le corps de notre premier ancêtre aurait été empruntée à un champ des environs d'Hébron. Et ainsi le même coin de terre aurait vu apparaître et disparaître le père du genre humain ®.

* 2 Sam. II, 1-4 ; v, 1-5.

2 2 Sam. in, 19-39 ; iv, 8-12.

^ 2 Sam. XV, 7-12.

^ 2 Chron. xi, 10.

•^ Guerre des Juifs, iv, 9, 7. « Simon [ben-Giora], dit-il, étant entré en Idumée,... s'empara de la ville d'Hébron, »

* L*idée de rattacher la carrière terrestre d'Adam à Hébron est née de la désignation de Kiryat-Arba, la cité des quatre. Jérôme nous apprend que déjà de son temps on expliquait ces « quatre » par les patriarches, Abraham, Isaac et Jacob, en y ajoutant Adam. Puis, à cause du mot Macpéla, qui signifie double^ on imagina que le sépulcre ancestral devait renfermer quatre couples, et qu'Adam et Eve étaient enterrés là avec les trois autres couples patriarcaux. Voir sur ces curieuses légendes un opuscule de l'abbé Barges : Hébron et le tombeau du patriarclx Abraham (Paris, 1863, 45 P^ges), spécialement les pages 55-39.

Deux bassins rectangulaires, creusés dès longtemps, servent à assurer à la ville l'eau dont elle a besoin. L'un est situé au pied de la grande mosquée, et s'appelle Birket-es- Sultan ; il est carré et a 40 mètres de côté. C'est sur ses bords que la tradition place la pendaison de Récab et de Baana, les deux meurtriers du fils de Saûl *. Le plus petit des deux réservoirs se trouve un peu en amont et se nomme Birket-el-Kazzazîn. Du reste les habitants d'Hébron n'en sont pas réduits à boire l'eau d'une propreté très douteuse que renferment ces deux étangs : diverses sources alimentent la localité ; il est en particulier une eau pure, limpide, abondante, qui jaillit d'une fontaine magnifique au haut de la ville, près du Hâret-ech-Cheikh. Quand depuis bien des semaines on a dû se contenter de l'eau des citernes et des outres, ou même par excès de précaution d'eau bouillie, boire à longs traits cette eau fraîche et cristalline constitue une jouissance qu'on apprécie doublement. Cette superbe source s'appelle Aïn-Kachkaleh (ou Achkaleh), nom dans lequel certains auteurs sont portés à retrouver la trace de l'Eschkol biblique^.

La ville d'Hébron n'a pas de monuments en dehors de la grande mosquée, et le nombre des curiosités à signaler aux touristes est fort restreint. Mais quiconque porte intérêt au caractère des endroits qu'il visite et aux mœurs locales parcourra avec plaisir et profit ces rues étroites et sombres, fréquemment voûtées, qui se croisent et s'enchevêtrent les unes dans les autres à l'ombre des vieilles maisons. Il faut monter, il faut redescendre, il faut prendre garde à ses pas. Mais si l'on veut faire ce léger effort, on en est amplement

* 2 Sam. IV, 12.

* Nombr. xiii, 23-24; xxxii, 9; Deui. i, 24; comp. Gen. xiv, 13, 24.

récompensé. Les rues des autres villes de Palestine, y compris celles de Naplouse et de Saint- Jean-d'Acre, et même celles de Damas, n'ont pas fait sur moi l'impression de vétusté et d'originalité que j'ai ressentie ici. Que le voyageur, à Hébron, comme ailleurs du reste, et même plus qu'ailleurs, ne se borne pas à parcourir rapidement les lieux que lui indique son guide ! Qu'il pénètre au contraire dans les recoins obscurs de la cité, ceux où il semble qu'il n'y a rien à voir ! Un cachet très spécial, rappelant le moyen âge, se montrera empreint sur ces hautes murailles noircies. Et les bazars ! Ah ! sans doute, ils n'ont rien de brillant ; on n'y trouve pas des marchandises en abondance ^ encore moins des bibelots de nature à tenter les acheteurs européens. Tout au plus ceux-ci remarqueront-ils certains manteaux (jtbâyeh) d'un aspect pittoresque, et puis les produits des deux industries locales, la verrerie et les outres, dont je reparlerai plus loin. Mais s'il n'y a pas lieu de vanter la richesse et la qualité des étalages, si les marchands ne déploient pas la prévenance obséquieuse de certains de leurs congénères et ne possèdent pas leur faconde intarissable, il vaut pourtant mille fois la peine de traverser à pas lents cts allées couvertes et parfois humides, pour observer les choses et les gens. Le souffle froid qui descend des toitures et qui fait frissonner le passant est en harmonie avec la glaciale indifférence que lui témoignent les natifs de l'endroit. Ce n'est pas la couleur locale qui fait défaut !

* Rien d*étonnani à cela : Hébron n*est pas un centre d'approvisionnement très couru ; les villages qui en dépendent ne sont ni riches ni populeux, et les tribus bédouines qui viennent s*y pourvoir des denrées nécessaires sont en somme peu nombreuses. Il en est tout autrement de Gaza, comme j'aurai l'occasion de le signaler.

Après avoir lestement expédié notre repas de midi chez l'excellent Elyas, nous allons, M. Bœttcher et moi, en réponse à une aimable invitation, prendre le thé chez M. et M"'^ Paterson. Et c'est vraiment une surprise, et une très agréable surprise, que de trouver dans ce vieil Hébron, dans une maison tout asiatique de distribution et d'aménagement, l'accueil cordial et sympathique d'une famille écossaise. Deux dames sont en visite momentanée chez nos hôtes, l'une venant de Jaffa, l'autre de Liverpool. Sur les tables nous voyons des livres et des journaux de date récente : bref, c'est une petite oasis civilisée au milieu d'une cité d'Orient.

Puis, nous enfourchons nos chevaux et nous allons faire une promenade aux environs. Après avoir passé près de la source dont j'ai parlé et autour de laquelle la jeunesse d'Hébron prend ses ébats, nous gravissons la pente de la colline au nord de la vallée, et nous arrivons au bout d'une demiheure à un réservoir souterrain, creusé dans le roc. On lui donne le nom de « Bain de Sara, » et je suis étonné de voir qu'il n'est pas mentionné dans les ouvrages qui décrivent les alentours d'Hébron. C'est pourtant une intéressante antiquité que ce bassin situé dans les profondeurs du sol, et auquel on descend par un double escalier; des piliers, grossièrement taillés dans le rocher, supportent la voûte, dans laquelle se trouve percé, au-dessus de la nappe d'eau, un trou circulaire, donnant accès à la lumière et permettant de puiser, cas échéant, au moyen d'un seau et d'une corde. Malheureusement, ici comme partout dans ce pays, la des-

truction fait son œuvre, lentement et sûrement. L'un des deux escaliers jumeaux est impraticable, et ce n'est pas chose tout à fait aisée que d'arriver au bord de l'eau.

Dans le voisinage, à cinq minutes au nord, nous rencontrons une autre curiosité, plus remarquable encore, et qui a dès longtemps attiré l'attention des archéologues. C'est ce qu'on appelle le Haram-Ramei'eUKhalU (le sanctuaire de la Hauteur du Bien-Aimé), vaste enceinte de 65 mètres de long sur 49 et demi de large, formée d'une muraille de peu d'élévation, mais construite en énormes blocs, assemblés sans mortier. La tradition des juifs, opposée en cela à celle des chrétiens, fait de cet endroit le Mamré biblique ; et sans vouloir ni pouvoir déterminer d'une façon précise cet emplacement, nous devons pourtant reconnaître que les indices existants parlent plutôt en ce sens. Il est en effet vraisemblable que Mamré se trouvait au nord-est d'Hébron, et non pas à l'ouest. Mais en tout cas l'édifice dont nous contemplons les restes ne saurait remonter jusqu'aux temps lointains des patriarches, comme le voudrait la tradition juive. Quelle peut bien être l'origine de ce monument grandiose et sa destination? C'est ce qu'on ignore. Une remarque qui s'impose, c'est que cette muraille, dont je signalais tout à l'heure la faible hauteur, semble n'avoir jamais été plus élevée : on dirait vraiment avoir affaire à une construction commencée sur un plan gigantesque, puis brusquement abandonnée, et demeurée ainsi incomplète au travers des siècles, attestant à la fois la hardie conception de ses initiateurs et leur impuissance ultérieure. Dans le voisinage se trouvent, dit-on, les restes d'une ancienne église, que quelques-uns assignent à l'époque de l'empereur Constantin.

Du Haram-Ramet-el-Khalîl nous redescendons directement à l'ouest et regagnons la route qui vient de Jérusalem à Hébron. Mais nous ne faisons que la traverser sans la suivre, et nous prolongeons notre promenade en nous dirigeant vers une colline qui domine la route et qui est plantée d'oliviers; on l'appelle Khirbei-en-Nasaray la ruine des chrétiens. Qu'est-ce qui se cache sous cette dénomination ? Y a-t-il vraiment là un fondement historique ? Des chrétiens ont-ils colonisé cet endroit ? y ont-ils dressé leurs demeures et bâti peut-être une église? Des fouilles entreprises ici amèneraient-elles quelques résultats concluants? Il vaudrait la peine d'en faire la tentative, et je ne sache pas qu'on l'ait essayé jusqu'à ce jour. Quant aux constatations qu'on peut faire sans procéder à une exploration méthodique et approfondie, elles sont nulles et ne nous apprennent rien. Après tout, peut-être cette prétendue « ruine des chrétiens » ne recèle-t-elle rien du tout et devons-nous y voir seulement un de ces noms légendaires qui s'attachent à certains lieux sans motifs sérieux * ?

Plus au sud que le Khirbet-en-Nasara, nous poursuivons notre chevauchée dans des chemins singulièrement pierreux et parfaitement inconfortables pour un cavalier peu exercé, et nous arrivons à la Maskoubiyehy à l'établissement russe d'Hébron. Sur le site même que la tradition chrétienne dé-

^ Depuis que ces lignes ont paru dans la première édition de cet ouvrage, j*ai trouvé le passage suivant dans le livre intitulé Meine Reise nach Palicstina^ par Abraham de NoroflF, traduit du russe en allemand par A. Zenker (Leipzig, 1862), vol. 11, p. 70 : v Un peu plus bas, nous vîmes sous les oliviers un village détruit, lequel appartenait à des Arabes chrétiens qui ne voulurent pas se soumettre à Ibrahim. On l'appelle Khirbet-en-Nasara. » Il s*agit d*Ibrahim-Pacha, le conquérant égyptien de la Syrie en 1832; Noroff a fait son voyage en 1835.

signe comme celui de Mamré, la Russie a acquis un vaste terrain ; elle y a construit un hospice et dressé une tour. Ces bâtiments sont destinés aux pèlerins russes, qui viennent en grand nombre à Hébron, saluer pieusement l'antique résidence du père des croyants. On les devance ou bien on les croise sur la route de Jérusalem, par groupes de quatre, de six, de dix, hommes et femmes, enveloppés de manteaux épais et chaussés d'énormes bottes, portant sur l'épaule leur petit bagage, marchant à pas lents et traînant parfois la jambe. Mais malgré l'âge et la fatigue, en dépit des difficultés de leur long voyage, ils respirent la paix et la joie, et l'on sent qu'ils sont soutenus par une conviction profonde. Sans avoir besoin de souscrire à toutes leurs croyances, nous pouvons rendre hommage à leur sincérité et à leur dévotion sereine.

Aujourd'hui toutefois, nous ne rencontrons aucun de ces visiteurs à l'hospice. La maison même est fermée, et la clé n'est pas entre les mains du serviteur qui sort d'une dépendance voisine pour nous répondre. Il nous apprend que la gardienne attitrée de l'établissement est pour quelques jours à Jérusalem, où elle s'est rendue pour y passer les fêtes du nouvel an, d'après le calendrier julien, bien entendu. Nous devons donc nous contenter de jeter un coup d'œil dans les salles du rez-de-chaussée, par les grandes fenêtres vitrées qui s'ouvrent sur les quatre faces du bâtiment. Nous gravissons ensuite la pente de la colline jusqu'à la tour mentionnée ci-dessus, et adossés à son mur occidental afin de nous préserver du vent fraîchissant qui nous assaille aux approches du soir, nous nous perdons dans la contemplation muette d'un paysage admirable. Devant nous, vers l'ouest, les collines de Juda se juxtaposent les unes aux

autres ; par delà leurs croupes arrondies et dénudées, bai gnées dans la douce lumière du couchant, nous apercevons la vaste plaine du littoral; plus loin encore, à Thorizon, c'est le bleu intense de la Méditerranée. Il y avait environ six semaines que je ne l'avais vue, cette belle mer aux flots limpides qui nous avait apportés d'Occident en Terre-Sainte. J'étais ému en la revoyant. Et d'ailleurs, quel spectacle merveilleux, à l'arrière-plan du tableau, que cette étendue scintillante, miroitant aux derniers feux du soleil ! Peu à peu, en regardant plus attentivement et en usant de la lunette d'approche, nous arrivons à discerner, sur le rivage même, quelque chose qui nous apparaît comme une ville. Q>nsultant la carte et la boussole, nous concluons que ce doit être Ascalon. Je ne sais trop si cette supposition est fondée. En effet, quelques semaines plus tard, comme je le raconterai en temps et lieu, nous avons visité Ascalon, et nous n'y avons pas trouvé de ville du tout : des ruines seulement, que recouvre le sable. Et pourtant il se pourrait faire que notre première conjecture fût exacte : la distance est telle que les vieux remparts à peu près écroulés peuvent avoir présenté l'aspect d'une cité véritable.

Mais il faut s'arracher à la contemplation de cet horizon étincelant de lumière et coloré des teintes les plus variées ; il faut redescendre de ces hauteurs et regagner nos quartiers pour la nuit. Nous revenons donc à l'hospice russe, et nous y retrouvons nos montures. Mais il nous reste une visite à faire, un pèlerinage pour mieux dire. Tout près de l'hospice se dresse le fameux chêne d'Abraham. Hélas ! cet arbre gigantesque n'est plus qu'une ruine. Les grandes branches s'élancent dans les airs, mornes et desséchées; quelquesunes d'entre elles, mutilées, brisées, ont déjà disparu. Il

reste encore un bouquet de feuillage, couronnant le tronc principal, mais c'est tout ce qui vit, et il est facile de prévoir, à brève échéance, le complet anéantissement de ce vénérable patriarche du règne végétaP. Quel est son âge? Je l'ignore, et je n'ai pu recueillir de la bouche des hommes compétents des renseignements bien concordants sur l'âge que peut atteindre un vétéran des forêts. Ce qui est certain, c'est qu'à diverses époques d'anciens témoignages attestent qu'il y avait en ce lieu un arbre particulièrement antique et vénéré *. Nulle part, dans tout le reste de la Palestine, je n'en ai vu qui pût lui être comparé comme dimensions. Il est naturel que ce vieux chêne soit entouré du respect des pèlerins qui viennent en cet endroit. Pour le protéger, les Russes, devenus propriétaires du terrain, l'ont environné d'un mur circulaire. J'ai entendu quelques personnes expliquer le déclin de l'arbre par le tort que lui aurait causé cette construction bien intentionnée, mais mal conçue et mal exécutée, ajoutait-on. Il ne m'est pas prouvé que cette accusation soit fondée : le vieux géant me semble

* Une lettre reçue d'Hébron m*apprend qu'une grande partie des branches desséchées du chêne d'Abraham s'est brisée au cours de l'hiver i896-i8q7 et s'est abattue sur le sol. On a soigneusement recueilli tous ces fragments, on les a transportés â Jérusalem, et avec ce bois précieux on a fabriqué de nombreux souvenirs pieux qu'on a vendus aux pèlerins.

• Eusèbe parle du « chêne de Mamrê, près d'Hébron, » et ajoute que c'est « un térébinthe, qu'on montre encore maintenant là où campait Abraham. » Jérôme raconte que dans son enfance cet arbre était encore visible, mais que depuis lors il a cessé de vivre et qu'on n'en voit plus que les vestiges. Au treizième siècle, on en montrait un autre, qu'on prétendait issu d'une des racines du premier. Certains pèlerins naïfs ont même cru que l'arbre actuel datait non seulement de l'époque d'Abraham, mais de la création du monde. Comp. V. Guérin, Description de la Palestine; Judée y m, p. 267-271.

avoir atteint le terme naturel de son existence ; la muraille n'y a rien changé. On peut constater les progrès effrayants que fait l'œuvre destructrice en comparant une photographie d'il y a trente ou quarante ans avec celles qu'on peut prendre aujourd'hui et dont nous donnons un spécimen ^

Emportant avec moi quelques glands du chêne d'Abraham, qui est un chêne vert, ballout en arabe, et des piquants de porc-épic^, achetés aux enfants du gardien, je remonte en selle avec mon compagnon, et cette fois nous regagnons Hébron par le chemin le plus direct. L'hospice russe est à vingt-cinq minutes de la ville en ligne droite, et d'un accès très facile. Moyennant une permission emportée de Jérusalem et que délivre l'autorité ecclésiastique compétente, on peut aisément y trouver une prévenante hospitalité, à condition bien entendu d'apporter avec soi ses bagages et ses provisions. Je n'ai pas eu l'occasion d'y recourir, mais ma femme et mes enfants n'ont eu qu'à se louer de l'accueil qu'ils ont trouvé à l'hospice russe d'Hé-

* Le voyageur russe Noroff, en 1835, semble avoir été amené à placer Mamré ailleurs que ne le font de nos jours ses compatriotes et coreligionnaires. Les indications qu*il fournit (ouvr. cité, vol. 11, p. 77-81) conduisent au Djébel-er-Roumeideh, au sud-ouest de la ville. En tout cas, il y a un point sur lequel aucun doute n'est possible : on ne lui a pas montré un arbre remarquable entre tous ; il a vu « deux ou trois térébinthes et quelques oliviers , évidemment d'une haute antiquité. »

* Le porc-épic est, paraît-il, assez commun en Palestine, surtout aux environs de la Mer Morte. Il n'est jamais mentionné dans la Bible. Certains interprètes, il est vrai, croient que c'est de cet animal qu'il s'agit dans quelques passages (Esaïe xiv, 23; xxxiv, 11 ; Soph. 11, 14) où plusieurs versions, anciennes et modernes, traduisent par hérisson. Mais ces textes ne parlent ni du hérisson, ni du porc-épic, ni d'un quadrupède quelconque ; il y est bien plutôt question d'un oiseau, selon toute probabilité du butor.

HÉBRON. LE CHÊNE d'aBRAHAM. P- S^-

bron, lors d'une visite ultérieure effectuée tandis que je voyageais de l'autre côté du Jourdain.

Avant de rentrer au logis, nous passons quelques instants dans une des verreries de la ville. Tout voyageur en Orient aura remarqué sans nul doute ces bracelets de verre de diverses couleurs que portent si volontiers les femmes et les jeunes filles indigènes, et qu'on appelle communément verroterie d'Hébron. Il suffit d'avoir circulé quelque peu dans les rues de Jérusalem pour avoir été hélé par un marchand accroupi devant son étalage au pied d'une muraille, et vivement sollicité d'acheter quelques-uns de ces anneaux, qui ne manquent pas de cachet malgré leur extrême simplicité et leur peu de valeur vénale.

Curieux de voir à Hébron même l'une de ces fabriques, nous pénétrons en tâtonnant dans une sorte de tanière, caveau voûté, où règne une chaleur torride. L'obscurité n'est rompue que par les rouges lueurs d'un four, profilant sur le mur sombre des ombres singulières. Assis tout autour du foyer central, et servis par deux ou trois jeunes garçons, des ouvriers au nombre d'une dizaine se livrent avec une ardeur infatigable à la confection des bracelets multicolores. Ils sont armés de deux tiges de métal et d'une pince, et manient ces instruments primitifs avec une dextérité que je ne saurais assez admirer.. La matière brûlante, encore liquide ou du moins visqueuse, se transforme à vue d'œil, et l'on voit apparaître, comme par magie, les teintes les plus variées. Les travailleurs entassent à leurs côtés des anneaux de toutes dimensions, les uns à peine de la grandeur d'une bague, les autres assez larges pour que la forte main d'un homme y passe sans difficulté. Nous questionnons ces hommes. Pour eux, la journée de huit heures n'a point en-

core été inventée. Ils sont à Tœuvre, nous racontent-ils, de neuf heures du matin jusqu'à une heure après minuit, avec deux demi-heures d'interruption à midi et le soir pour leurs repas. Cela fait un total de quinze heures, arrêts non compris ! Il est juste d'ajouter que ces verriers chôment deux jours entiers par semaine ; autrement ils ne pourraient supporter un travail aussi acharné. Il faut donc qu'ils se relaient par escouades. Et quel est leur gain ? Quand ils sont très adroits et très assidus, ils peuvent se faire un medjidié par jour, soit 4 fr. 30, mais en moyenne ils ne gagnent pas au delà d'un demi-medjidié.

Quel singulier pays que cet Orient ! C'est bien le pays des contrastes. Ici, nous avons des hommes qui se livrent à un labeur incessant, qui s'usent et se consument à la tâche pour un modeste salaire. Et tout à côté, nous avons le flegme, l'inertie, qui s'étale avec complaisance, car l'oriental est naturellement paresseux ; il se plaît à se croiser les bras et à regarder faire les autres. J'en avais eu le matin même de ce jour une preuve bien caractéristique. De la terrasse sur laquelle est située notre chambre haute, je regardais, avant l'heure du culte, le spectacle pittoresque que présente le déploiement des rues et des maisons d'Hébron, encadrées dans les collines que tapissent les vignes et que les oliviers émaillent de taches grisâtres. Presque immédiatement à mes pieds, je voyais, sur le toit plat d'une habitation voisine et plus basse, des rangées d'outrés noires, en peaux de chèvres, séchant au grand air ^ Tout auprès, quelques indigènes

* La fabrication des outres constitue, avec la verrerie, la principale industrie de Tendroit. Au moment où je me trouvais à Hébron on travaillait à exécuter une grosse commande d*outres (plusieurs centaines, disait-on), destinées à la garnison turque récemment installée à Kérak.

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étaient accroupis ; l'un d'eux était occupé, il travaillait à fabriquer une outre ^ Ses quatre compagnons le regardaient faire, immobiles et en apparence fort attentifs. Cette proportion, un travailleur pour quatre oisifs, dut au bout de quelque temps leur paraître insuffisante. Aussi y eut-il changement. Mais n'allez pas croire que ce furent les inactifs qui se mirent à faire quelque chose. Loin de là ! Ce fut au contraire l'ouvrier occupé jusque-là qui suspendit sa besogne et qui se mit à partager le dolce farniente de ses camarades. Que de fois, que de fois, n'avons-nous pas observé, avec un sourire et parfois aussi avec un mouvement d'indignation, cette apathie des indigènes ! Et tout à côté, nous avions des exemples vraiment extraordinaires de l'endurance et de la capacité de travail que peuvent déployer ces mêmes orientaux, d'habitude si amis de leurs aises.

De retour dans l'hospitalière demeure de Daher, nous y trouvons des visiteurs qui nous attendent et nous font passer agréablement le temps en conversations jusqu'à ce qu'arrive l'heure du souper. L'un est le propriétaire de la maison louée par notre hôte ou plutôt par la communauté protestante dont il est l'agent. C'est un vieux musulman, un hadjiy qui a fait le pèlerinage de la Mecque, et qui, à ce

* L'outre usitée en Palestine consiste en une peau de chèvre entière, dont on a seulement enlevé les pieds et la tête. Les extrémités inférieures ont été recousues, Touverture du cou refermée de façon à laisser un étroit passage pour remplir et vider le récipient. Les coutures doivent être faites avec le plus grand soin et enduites d'une substance qui les rend imperméables. Ce travail ne laisse pas que d'être délicat et assez pénible.

qu'on nous assure, fait exception à la règle et mérite un meilleur témoignage que la majorité de ses congénères *. L'autre personnage présent dans la chambre est également un musulman, jeune encore et qui occupe un rang élevé dans la hiérarchie des dignitaires de la grande mosquée. Il est, nous dit-on, très attaché à sa religion, très capable de fanatisme, mais tout cela ne l'empêche pas de venir souvent et en ami faire la conversation dans la maison de l'évangéliste chrétien. L'entretien s'engage et se poursuit jusqu'au moment où le repas est prêt. Alors nous nous mettons à table, tandis que les deux Arabes demeurent silencieusement installés sur le divan qui borde les murs de la salle. Ils se taisent l'un et l'autre, conformément à l'étiquette orientale qui veut qu'on n'incommode point de questions et de propos les gens occupés à se nourrir. Mais tandis que le plus jeune des deux visiteurs reste les yeux ouverts à nous regarder faire, le propriétaire de l'immeuble se laisse bientôt aller au plus doux des sommeils. Sa barbe blanche s'incline sur sa poitrine et ses ronflements discrets viennent fournir un accompagnement en sourdine à nos entretiens. Soudain, à l'occasion de quelque sujet où sa compétence pourrait nous être utile, Daher se retourne, et, apostrophant le dormeur, lui lance coup sur coup plusieurs appels d'une sonorité croissante : « Hadji ! Hadji ! Hadji ! » Et ce n'est qu'à grand'peine qu'il parvient à réveiller le brave homme, qui secoue avec difficulté son engourdissement, finit par comprendre de quoi il s'agit, et nous donne l'information désirée. Nous ne prolongeons point la veillée après le souper, car '

* « Si ton voisin, dit un proverbe arabe, a fait le pèlerinage de la Mecque, défie-toi de lui. S'il Ta fait deux fois, romps toute relation avec lui. S'il Ta fait trois fois, déménage et va habiter une autre rue. »

il faudra demain matin nous lever de très bonne heure, et la journée sera un peu fatigante. Nous avons recruté pour nous servir de guide un habitant d'Hébron qui connaît les chemins et qui nous accompagnera, monté sur l'âne de notre moukre, ce dernier demeurant paisiblement à Hébron pour y attendre notre retour. Ces arrangements pris, les provisions de route également préparées, nous allons nous livrer au sommeil dans notre chambre haute.

n fait encore vive nuit quand, à cinq heures et quart, Karam vient heurter à notre porte. Le ciel est admirablement pur, pas un nuage n'en trouble la sérénité, les étoiles scintillent avec un éclat inaccoutumé. Mais il fait froid, et ce n'est pas sans frissonner quelque peu que nous faisons prestement notre toilette. Puis vient le déjeuner, l'arrivée des chevaux, les petits retards inévitables. Les premières lueurs de l'aube apparaissent lorsque, vers six heures et demie, nous nous mettons en route, chevauchant à travers les rues absolument désertes. Nous défilons sous les voûtes enténébrées du bazar et débouchons sur la chaussée qui suit le fond de la vallée. Nous la remontons pendant une vingtaine de minutes, passons devant l'hôpital de la mission anglaise et finissons par atteindre le monticule visité la veille et qu'on nomme Khirbet-en-Nasara. Là, nous abandonnons le chemin carrossable, et nous prenons à gauche un sentier beaucoup plus accidenté qui nous conduit droit à l'ouest. Notre objectif est Beit-Djibrin, que M. Bœttcher ne connaît point encore : nous sommes donc très contents tous deux de pouvoir faire rentrer dans notre programme une excursion dans cette localité, intéressante à divers égards.

Pour s'y rendre d'Hébron, il y a plusieurs chemins. Je ne puis discuter leur valeur respective ; je ne sais lequel est le plus court, lequel le plus intéressant. Je ne puis parler que de celui que nous avons suivi, à l'aller comme au retour, et qui n'est pas celui que le B^edeker indique * ; c'est en revanche celui qu'on nous a le plus chaudement recommandé à Hébron. Il passe par une vallée, le Ouadi-el-Kouff, dont nous atteignons le haut très peu après avoir quitté la grande route, et que nous devons longer jusqu'à notre point d'arrivée. La descente est d'abord assez rapide, et le chemin très pierreux entre les parois resserrées du ravin. Nous mettons pied à terre et cheminons ainsi pendant une demiheure environ, soit pour nous réchauffer, car la matinée est vraiment froide, soit aussi pour avancer plus promptement : à la descente, les chevaux ont la tendance de marcher très lentement, et quand on va à pied devant eux en les tirant par la bride, on obtient d'eux une allure un peu plus accélérée. Notre guide nous précède sur son âne : il est armé d'un grand sabre recourbé dans un fourreau de cuir rouge, et porte en outre un pistolet ainsi que deux gibernes garnies de cartouches. Heureusement tout cet arsenal est là pour la parade et pour obéir aux usages : il est demeuré purement platonique.

Vers huit heures, nous passons près d'une source, appelée Aïn-el-Kouff, et déjà un quart d'heure plus bas la vallée s'élargit; nous sentons que nous quittons la région vraiment montagneuse pour aborder une contrée plus accessible et plus facilement cultivable. C'est ce que l'Ancien Testament nomme la Schephéla, le bas-pays, par opposition

* L'édition française de 1893, car il en est différemment de la plus récente édition (allemande) parue en 1897.

à la montagne ; il ne faut pas confondre cet étage intermédiaire, qui a sa physionomie distincte, avec la plaine du littoral qui n'a jamais appartenu au territoire dlsraëP. Ici, au contraire nous sommes dans un district qui a dû jadis être habité et cultivé par les hommes de Juda. Les paysans que nous apercevons en grand nombre, labourant leurs champs après les pluies abondantes de la première saison, me font penser à ces gens de Beth^Schémesch que le récit biblique nous montre vaquant aux travaux de la moisson et qui virent l'arche de l'alliance revenir du pays des Philistins*. Devant les charrues marchent à pas comptés de grands chameaux dociles, ou bien des attelages où figurent par paires les ânes, les chevaux et les bœufs. L'âne et le bœuf sont aussi fréquemment associés au même joug, ce qui montre que l'antique prescription du Deutéronome est totalement tombée dans l'oubli ^.

^ Nos versions françaises, à la suite des traductions anciennes, rendent très malheureusement le mot Schphéla tantôt par la vallée (Deut. i, 7 ; Jos. IX, I, etc.), tantôt par la plaint (Jos. x. 40 ; Jug. i, 9, etc.). Le premier de ces termes est incompréhensible, car il n'y a pas une vallée, mais beaucoup de vallées dans cette région. Le second est plus fâcheux encore, car il crée une confusion en semblant désigner la grande plaine du littoral, occupée par les Philistins et jamais par les Israélites. Le professeur G.-A. Smith, de Glasgow, dans sa remarquable Géographie historique de la Terre-Sainte^ p. 199-236, me semble avoir élucidé cette question de la Schephéla d'une façon définitive, quoique certains autres palestinologues n'admettent pas encore ses conclusions.

* I Sam. VI, 13. Beth-Schémesch est aussi située dans la Schephéla.

^ Deut. XXII, 10 : a Tu ne laboureras point avec un bœuf et un âne attelés ensemble. » — Je n'ai jamais vu d'attelages composés d'un âne et... d'une femme, tirant ensemble la charrue. Mais des personnes absolument dignes de foi m'ont assuré avoir été témoins de ce spectacle. Il faut espérer que dans ce cas le fellah réserve exclusivement à l'âne les piqûres de son long aiguillon, cette arme redoutable dont jadis en Israël Schamgar usait contre les Philistins (Jug. m, 31).

Le paysage est pittoresque ; il Test d'autant plus qu'il est animé par la présence de l'homme, chose assez rare dans ces parages peu peuplés. Nous ne rencontrons que très peu de villages, et naturellement aucun sur notre parcours proprement dit, car on ne bâtit pas au fond des ouadis. Il faut donc regarder au sommet des collines, et c'est en effet dans une de ces positions élevées que nous avons vu, avant de passer près de la fontaine signalée plus haut, un village fièrement campé, qui d'après la carte ne peut être que Beit- KaheP. Plus loin, après que la vallée s'est élargie, voici Tarkoumiyeh, l'ancienne Tricomias, sur un monticule à notre gauche*. C'est aux habitants de ce dernier village qu'appartiennent les champs labourables que nous côtoyons, et ce sont eux que nous voyons à l'œuvre. A partir de ce moment, la promenade à cheval devient tout à fait agréable : le sol est plus uni et moins pierreux, on peut hâter l'allure de sa monture, et surtout il est possible de cheminer sur deux de fi'ont, ce qui est bien préférable à tous égards.

Après avoir encore chevauché pendant une heure et demie, nous arrivons au pied d'une éminence sur laquelle se dresse, à notre gauche, un village admirablement situé et faisant un charmant tableau : c'est Deir-Nakhkhâs. Au bout d'une autre demi-heure, soit vers dix heures et demie, quatre heures après notre départ d'Hébron, nous atteignons enfin le but de notre course. Beit-Djibrîn est un gros village de 900 habitants, tous musulmans. Il n'est pas sans

* n ne taut pas songer, comme on a voulu le faire, à identifier cette localité avec la bourgade biblique de Kéila, mentionnée dans I Sam. xxiii. Voir aussi Jos. xv, 44 ; Néh. m, 17, 18.

* Tricomias a joué un certain rôle à l'époque romaine ; elle n*est pas mentionnée dans la Bible.

importance, et possédait récemment encore une garnison turque, qui en a été retirée depuis peu. Il est construit sur l'emplacement d'une ville ancienne, qui toutefois occupait un espace beaucoup plus considérable. Le premier auteur qui la cite est Ptolémée, qui la nomme Bétogabra; elle reçut plus tard le nom grec d'Eleuthéropolis *. Les croisés y bâtirent un château, qu'ils appelèrent Gibelin, nom qui rappelait le souvenir du vieux nom juif; l'appellation moderne a la même origine.

Avant même d'entrer dans le village, nous voyons, au nord-est de la localité, une belle arche, reste d'une construction ancienne, puis quelques autres ruines, d'une architecture assez remarquable. Partout d'ailleurs dans les murs des maisons nous apercevons des tronçons de colonnes et d'autres fragments de pierres taillées. Il y avait, paraît-il, autrefois deux forts ici : l'un au nord-est, dont nous avons vu les vestiges à l'arrivée, le second au nord-ouest, duquel il ne subsiste plus que quelques débris. Nous traversons le village du nord au sud, et nous passons devant la maison du cheikh, le seul édifice du lieu qui ait une certaine apparence : il est à deux étages, avec des fenêtres grillées et une porte cintrée, en sorte qu'il a presque l'aspect d'un fortin. Lorsque des voyageurs veulent passer la nuit à Beit-Djibrîn sans avoir apporté de tentes avec eux, il paraît qu'ils peuvent recevoir de ce cheikh une hospitalité très simple du reste, et que pour en jouir ils feront bien de se résigner à

* Il semble que, déjà au temps des croisades et de nos jours encore, on ait vu dans Bétogabra et Beit-Djibrîn une allusion au nom de Gabriel. Qjuant au nom grec, Elcuthéropolis, il a disparu et c'est la désignation précédente qui a repris faveur, comme dans le cas de Scythopolis, Diospolis, Philadelphie, etc.

l'avance à certains petits inconvénients : ils découvriront en effet que si les troupes turques ne sont plus cantonnées dans la localité, d'autres garnisons ne l'ont point encore évacuée. Nous nous contentons d'engager les services d'un individu à la peau noire, faisant partie de la domesticité du cheikh, et qui, un peu plus tard, nous servira de guide pour la visite des cavernes. Arrivés à l'extrémité sud du village, nous y trouvons installé un campement de Bédouins nomades, et ce voisinage nous fait continuer encore quelque peu notre marche, avant de mettre pied à terre et de songer à prendre notre repas du milieu du jour, tout en nous reposant un peu. Nous découvrons enfin l'endroit propice pour cette halte, au pied de la colline qui porte le village, dans une jolie prairie ombragée d'oliviers. Etablis auprès d'un de ces arbres, nous lunchons de bon appétit après cette cavalcade qui a duré de six heures et demie jusqu'à onze heures, en comptant la traversée du village. Karam nous sert notre déjeuner sur l'herbe, tandis que nos montures se délassent à leur manière. Peu à peu, une demi-douzaine de particuliers de l'endroit se groupent autour de nous ; accroupis par terre, ils nous observent en silence, respectant cette règle fondamentale de la politesse orientale que j'ai déjà indiquée et qui interdit formellement de déranger des gens qui mangent. Outre ces graves personnages, une bande de gamins voltigent autour de nous, curieux de voir de plus près ces « Francs » dont il ne passe pas un grand nombre, bon an mal an, à Beit-Djibrîn.

Notre frugale collation terminée, nous reprenons nos chevaux et partons dans la direction du sud, donc en nous éloignant du village. Nous avons en effet résolu, dans l'impossibilité où nous sommes de voir en détail toutes les cavernes des environs de Beit-Djibrîn, de choisir pour l'examiner plus spécialement celle qui porte le nom de Sanda- Hanna. Elle doit cette désignation au fait qu'elle est située à proximité d'une église d'origine byzantine, rebâtie par les croisés et qui était dédiée à Saint- Jean ou à Sainte- Anne ^ On en voit encore les restes et en particulier l'abside principale et l'une des absides latérales; comme aspect et comme dimensions, elle rappelle tout à fait le type accoutumé des églises des croisés en Palestine : Sainte-Anne à Jérusalem, Koubeibeh, Bîreh, etc *. Malheureusement cts beaux édifices ruinés sont exploités ni plus ni moins que des carrières par les indigènes, qui trouvent très commode de venir y emprunter, pour la construction de leurs demeures, d'excellents matériaux, tout préparés et taillés. Des mesures de rigueur ont bien été prises, et cette sorte de déprédation a été sévèrement prohibée par le gouvernement turc ; mais la tentation est trop forte, et surtout dans les parages un peu distants des villes principales, il est bien difficile de couper court à ces abus.

* Sanda-Hauna (ou Mar-Hanna, comme on l'appelle aussi) peut signifier Saint-Jean ou Sainte-Anne : les auteurs sont partagés sur ce point.

* L'intérêt que présente cette église est toutefois plus grand que celui des églises des croisés en général. En effet, on y discerne encore nettement les traces de l'ancien édifice byzantin, et à ce point de vue, on peut citer cette basilique à côté de l'église de la Nativité à Bethléhem comme spécimen instructif de l'architecture des basiliques.

En face de l'église en ruines, sur le versant oriental de la colline opposée, s'ouvre l'entrée de la grande caverne que nous allons visiter. Nous nous dépouillons de tout ce qui pourrait nous gêner et nous prenons avec nous les cierges dont nous avons eu soin de nous munir avant de quitter Jérusalem. Le guide nègre, dont nous nous sommes assuré le concours, se met à notre tête, et quelques jeunes garçons se préparent également à nous escorter.

L'accès de la caverne n'est pas des plus faciles. Il faut descendre, que bien, que mal, dans une sorte de fosse, au fond de laquelle une fente latérale permet, en passant sous une voûte très basse, de pénétrer dans la première grotte. Celle-ci n'est qu'une sorte d'antichambre ronde et voûtée, comparable à une cloche énorme. Bientôt, après avoir allumé nos luminaires, nous nous mettons en devoir de faire consciencieusement le tour des salles et galeries multiples qui forment comme un gigantesque réseau. Tout est taillé dans une pierre blanchâtre, crayeuse, très tendre; la poussière qui s'en dégage continuellement saupoudre le sol comme d'une couche de plâtre, et nous avons été tellement recouverts et imprégnés de cette substance que plusieurs jours plus tard la brosse avait beau s'exercer sur mes vêtements, je n'arrivais pas à me débarrasser de ces taches blanches, provenant de la caverne de Sanda-Hanna.

U y a d'une salle à l'autre des différences de niveau sensibles, et parfois il faut gravir ou descendre de véritables rampes d'escaliers, aux degrés creusés dans le roc ; quelquesuns de ces passages sont assez vertigineux. D'autres fois, pour gagner le compartiment voisin, il faut de toute nécessité traverser une ouverture basse et étroite, en d'autres termes il faut ramper. L'expression n'est pas trop forte:

marcher à quatre pattes serait encore un agrément, il s'agit bel et bien d'avancer à la façon d'un serpent, collé au sol et osant à peine relever la tête. Devant le plus resserré de ces orifices, je m'informe s'il faudra revenir par le même chemin ou si du moins je pourrai regagner l'air libre par quelque canal plus honnête. Le guide me rassure, il me fait de belles promesses auxquelles j'ai la naïveté de croire. En fait, au bout de peu de minutes, je découvre que je devrai reprendre pour ressortir la voie suivie à l'aller; et pour la seconde fois, me voilà travaillant à me glisser à travers l'étroit couloir, avec la circonstance aggravante que, descendant la pente au lieu de la remonter, j'ai les pieds beaucoup plus hauts que la tête.

Ces petites difficultés rehaussent du reste l'originalité de l'entreprise et lui donnent plus de piquant. Elles n'empêchent aucunement le visiteur d'observer les curieuses particularités de ce dédale de cavernes, à la fois si semblables et si différentes, ayant chacune son caractère et dont les ramifications s'enfoncent dans les profondeurs de la montagne. Sous la forme qu'elles présentent actuellement à Tceil, elles sont manifestement artificielles : c'est la main de l'homme qui les a élargies, aménagées, mises en communication, qui y a taillé ces niches et pratiqué ces escaliers, qui dans la plus reculée de toutes a creusé deux citernes, maintenant à sec, mais qui jadis devaient fonctionner à souhait. Toutefois, si c'est l'activité humaine qui a donné à ces demeures souterraines la physionomie qu'elles ont revêtue, il n'est pourtant pas probable que l'homme ait créé de toutes pièces ces vastes labyrinthes dans les entrailles du sol. Il faut bien plutôt croire que la nature avait préparé le terrain, qu'ici comme ailleurs en Palestine le rocher

TBKRE'SAXNTE S

était naturellement excavé et perforé, et que les habitants du pays n'ont eu qu'à améliorer et à agrandir les ressources que leur offrait la constitution même de la montagne *.

Ces grottes ont sûrement été habitées. La seule question qui se pose est de savoir si elles servaient de demeure permanente à certaines peuplades, vraiment dignes du nom de Troglodytes. Il faut noter à ce propos que Tune des tribus qui occupaient le sol de la Palestine non seulement avant les Hébreux, mais même avant les Cananéens proprement dits, était celle des Horites, et que, d'après l'étymologie la plus plausible, cette appellation signifie précisément habitants des cavernes *.

Mais il est également admissible que ces grottes aient servi d'abri seulement durant la saison pluvieuse : fraîches en été, elles sont chaudes en hiver. Ou bien encore, elles peuvent avoir été des asiles auxquels on recourait dans les temps difficiles, en cas de guerre, lorsque les peuplades voisines, celles de la montagne ou celles du littoral, venaient faire des razzias dans le fertile territoire des environs de Beit-Djibrîn. Nous trouvons dans l'histoire des anciens Israélites plusieurs exemples de cette habitude, assez naturelle en somme, de se réfugier dans les cavernes pour échapper aux ennemis^.

Les habitants de ces grottes n'ont d'ailleurs pas appartenu

* Il est possible que ces masses rocheuses, déjà creusées par la nature, aient été exploitées par les hommes comme carrières ; puis les anciennes carrières ont été transformées en lieux d'habitation.

' Les Horites ou Horiens sont mentionnés dans Gen. xiv, 6 ; xxxvi, 20-30; Deut. II, 12, 22. D'après une autre étymologie, leur nom signifierait <c hommes libres, » ce qui expliquerait le nom grec d'Eleuthéropolis.

3 Jug. VI, 2 ; I Sam. xiii, 6; xiv, 11.

exclusivement aux anciens âges de l'histoire des Israélites et de leurs devanciers; on trouve dans certaines des cavernes de Beit-Djibrîn des emblèmes chrétiens, des croix taillées dans le roc. Les disciples du Christ, en butte à la persécution, ont-ils cherché une retraite dans ces souterrains, comme ils l'ont fait sous d'autres climats ? On y rencontre, au surplus, également certains indices qui révèlent des colons musulmans. Tout cela tend à prouver que les cavernes dont il s'agit ont été utilisées d'une façon générale et suivie, à toute espèce d'époques.

Les détails que je viens de donner se rapportent tout autant aux autres grottes de Beit-Djibrîn qu'à celle de Sanda- Hanna. Faute de temps, nous n'avons pu visiter que celleci, qui passe pour la plus étendue et la plus curieuse ; mais il en est beaucoup d'autres, et pour bien faire, il faudrait pouvoir consacrer à leur exploration et à la visite de cette localité, non pas quelques heures seulement au milieu d'une excursion, mais une journée tout entière *.

Au bout d'une demi-heure environ, nous mettons fin à nos investigations et nous ressortons, très échauffés par la température qui règne dans les profondeurs et par les efforts que nous avons dû faire. Nous nous secouons, car nous avons l'air de garçons meuniers, et nous respirons à longs traits, avec volupté, le bon air pur de la montagne. Le moment est venu de nous séparer de notre guide noir, dont le rôle a été en somme assez modeste, puisqu'il s'est contenté de nous précéder dans notre tournée souterraine, sans avoir de renseignements inédits à nous communiquer et

* Voir dans l'ouvrage de E.-G. Rey (Etude historique et topographique de la tribu de Judo), deux planches représentant les cavernes de Beit- Djibrîn.

sans nous donner un coup de main dans les passages un peu scabreux. Il faut lui payer ses services et je lui demande combien Je lui dois. Voilà mon bonhomme qui prend une attitude théâtrale et qui, non sans emphase, prononce le petit discours suivant :

— Ordinairement, je demande cinq napoléons, mais, puisque c'est toi, je me contenterai d'un napoléon.

Il s'établit un instant de silence.... Nous le regardons, et puis nous nous regardons les uns les autres. Evidemment, je devrais me sentir très flatté de l'extrême condescendance dont fait preuve le personnage, et me tenir pour très honoré de l'insigne faveur qu'il veut bien m'accorder. Voyez pourtant mon ingratitude : je ne me sens pas du tout porté à lui donner satisfaction.

— Combien faut-il lui donner ? dis-je à mon drogman.

— Donnez-lui un demi-medjidié, me répond sans hésiter Karam *.

Ainsi dit, ainsi fait. Je m'attends à des récriminations, à des protestations. Point ! Notre homme empoche et se retire. M. Bœttcher m'a raconté ensuite qu'il avait si bien cru, lui aussi, que nous allions avoir affaire à des réclamations passionnées et interminables, qu'il avait déjà préparé dans son gousset une petite pièce blanche de renfort, pour mettre un peu de baume sur la blessure. Mais il ne fut point nécessaire d'avoir recours à ce bakchich supplémentaire.

L'expérience m'a semblé intéressante et instructive. J'en ai profité, dans la suite, pour mes négociations avec les

* Ce paiement (2 fr. 15) était parfaitement suffisant. Quand on engage un indigène comme guide, on lui donne en général un medjidié par jour.

indigènes et je serais enchanté que d'autres pussent également en bénéficier. Il est commode de savoir à quoi s'en tenir sur le degré que peuvent atteindre les prétentions de ces braves gens et sur le peu de cas qu'il convient d'en faire.

U est environ une heure et demie et c'est le moment de remonter à cheval et de reprendre le chemin d'Hébron, si nous voulons y arriver avant la nuit. En outre, le ciel, si pur au lever du soleil, s'est graduellement assombri et maintenant il a quelque chose de menaçant. Nous aurons de la chance si nous rentrons au logis sans pluie. Nous nous hâtons donc de repartir, et, pour la première partie du trajet, nous suivons un itinéraire un peu différent de celui de la matinée. Au lieu de repasser par le village, nous nous en éloignons en prenant directement au nord-est, et par une jolie vallée latérale nous contournons par l'orient la colline où est perché le village de Deir-Nakhkhâs. Puis, rejoignant notre route du matin dans le Ouadi-el-Kouff, nous pressons les pas de nos montures, car l'atmosphère se trouble de plus en plus, et, par-ci par-là, de larges gouttes de pluie viennent à tomber. Nous avançons ainsi, sous cette menace continuelle ; les sites que nous avons observés en venant se présentent de nouveau à nos regards, avec des teintes toutes différentes, beaucoup plus sombres. Déjà, comme l'aprèsmidi s'avance et que nous nous rapprochons de notre destination, nous commençons à espérer que nous échapperons aux bourrasques et que nous en serons quittes pour une fausse alerte. Mais non ! Trois quarts d'heure à peine avant de toucher au port, alors que nous ne sommes plus loin du

Khirbet-en-Nasara, les bondes des cieux s'ouvrent toutes à la fois et c'est un véritable déluge qui s'abat sur nos têtes. Emmitouflés et encapuchonnés dans nos manteaux de caoutchouc, — un meuble indispensable au voyageur en Palestine, — nous poussons nos chevaux qui, malgré les fatigues de la journée, retrouvent leur vigueur première à la perspective de bientôt regagner l'écurie. Vers six heures, nous atteignons Hébron, où nous apprécions à leur juste valeur les bienfaits de l'hospitalité. Après avoir déposé nos vêtements mouillés, nous nous asseyons à la table qui se dresse pour nous; puis nous allons de bonne heure goûter un repos bien mérité. Ainsi se termine confortablement une journée bien remplie et bien réussie*.

Quel temps ferait-il le lendemain? Pourrions-nous profiter de notre dernière journée de course pour faire quelque excursion intéressante, tout en rentrant à Jérusalem dans la soirée ? Voilà ce que nous nous étions demandé avant de gagner nos lits. En étudiant la carte et en consultant les gens de bon conseil, nous étions arrivés à conclure que ce serait une agréable voie de retour que celle qui nous ferait passer par Tékoa pour aboutir à Bethléhem.

Mais au matin nous reconnaissons toute l'inanité de ces projets. Il pleut, il pleut abondamment, désespérément. Nous n'avons qu'une chose à faire : c'est de retourner à Jérusalem tout bonnement par la grande route. Après avoir

* Nous avions mis pour revenir de Beit-Djibrîn quatre heures et demie, soit une demi heure de plus qu*à Palier, ce qui s'explique aisément par la fatigue de nos chevaux et par la pluie survenue dans Taprès-midi.

pris congé de Daher et de sa famille, nous nous ébranlons mélancoliquement vers huit heures et demie, et nous arpentons la chaussée, sans vue, sans distractions et par un froid de loup. Les brouillards nous enveloppent d'un voile épais, au travers duquel nous discernons vaguement, les unes après les autres, les diverses étapes de notre trajet du samedi précédent. La fontaine d'ed-Diroueh, le vallon d'Arroub, les Vasques, le tombeau de Rachel passent successivement sous nos yeux, comme autant de vieilles connaissances, revues sous un tout autre aspect. Après que nous avons dépassé Bethléhem, le ciel qui nous a déjà par intervalles leurrés d'un semblant d'éclaircie, semble décidément vouloir nous sourire. La pluie cgssq, et, tandis que nous gravissons la côte qui aboutit au couvent grec de Mar-Elyas, les nuages se dissipent, le bleu apparaît, le soleil lui-même se met de la partie. Allons-nous avoir le beau temps pour notre arrivée en ville ?

Dix minutes plus tard, il pleuvait à torrents, et cette inondation nous tint fidèle compagnie jusqu'à la porte de Jaffa, où je me séparai de M. Bœttcher. Quelques instants encore et nous arrêtions nos chevaux tout ruisselants devant notre maison, où j'avais la joie de retrouver tous les miens en bonne santé. On me raconta qu'à Jérusalem la journée de lundi avait été déplorable : il avait plu sans désemparer, en sorte que ma famille croyait fermement qu'il m'aurait été impossible d'effectuer ma course à Beit-Djibrîn.

Ainsi s'est passée ma première visite à Hébron. Quand je m'y reporte par la pensée, je ne me sens point du tout enclin à souscrire à l'appréciation de M. Rey, qui s'exprime

comme suit * : « Cest une triste ville, si jamais il en fiit, et je la déteste d'autant plus que le seul monument qu'elle renferme, sa fameuse mosquée,... est inaccessible aux chrétiens. » Ah! sans doute, je regrette aussi que le Haram nous soit fermé, et je reconnais qu'Hébron n'est pas une ville gaie. Mais je ne puis dire que je la déteste, bien au contraire ! Je saisirais avec empressement l'occasion d'y retourner et d'y séjourner quelques jours. Je pense qu'entre plusieurs raisons, le charme indéfinissable qu'a pour moi cette ville provient de son incontestable antiquité.

« Hébron, est-il dit au livre des Nombres (xra, 22), a été bâtie sept ans avant Tsoan en Egypte. » Quelle que soit l'origine de cette remarque, elle ne laisse pas que d'être suggestive. Tsoan (Tanis), l'une des antiques résidences des Pharaons, a maintenant disparu. Il en est de même de Memphis, d'Héliopolis, de Thèbes aux cent portes. Le sable recouvre leurs restes et seuls quelques monuments gigantesques attestent encore leur importance et leur splendeur passées. Ninive et Babylone, elles aussi, ont dès longtemps cessé d'exister et ne figurent plus que pour mémoire sur la carte du monde. Ainsi s'en vont et s'effacent les puissantes cités d'autrefois. Au milieu de tous ces noms qui s'éclipsent ou qui ne rappellent plus qu'un souvenir lointain, celui d'Hébron a surnagé : la vieille ville, déjà florissante au temps des patriarches, a persisté jusqu'à nos jours. Entre toutes les villes encore peuplées à notre époque, Hébron et Sichem, sa rivale en ancienneté, peuvent revendiquer l'honneur d'être les deux plus antiques.

* Ouvr. cité, p. 42.

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