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CHAPITRE II

Au pays des Philistins et aux puits de Beer-Schéba-

LE voyageur chrétien qui arrive à JafFa ressent une émotion bien naturelle. Il a beau ne pas être « un pèlerin » dans le sens technique de ce terme : il n'en éprouve pas moins, avec intensité, des sentiments vifs et profonds, en apercevant pour la première fois les rivages de cette contrée, qui est pour lui comme une sorte de patrie spirituelle. Lorsqu'il a franchi, non sans quelques appréhensions très justifiées, la barre de rochers qui forme ce détestable petit port, et qu'il a posé le pied sur le sol de la Terre-Sainte, ses premières pensées s'envolent bien loin du présent, pour chercher dans le passé lointain tant de souvenirs familiers à son esprit et chers à son cœur. Et cette préoccupation ne fait que s'accroître, tandis qu'il parcourt les étroites rues de l'antique petite cité, ou bien que, dans le bazar encombré d'allants et de venants, il voit se dérouler

devant ses yeux des scènes de mœurs qui sont probablement la répétition de celles qui se produisaient jadis en ces mêmes lieux. Puis, lorsque, du haut des terrasses de quelque couvent, son regard parcourt l'étendue, il lui est bien difficile de s'attacher aux détails du paysage, aux particularités topographiques; il lui en coûte de devoir faire l'analyse, l'étude proprement dite du spectacle qu'il a sous les yeux, tant il se sent pressé de se replonger dans une contemplation muette et pensive. Enfin, lorsqu'il se met en marche, c'est vers l'orient qu'il s'avance, du côté de ces montagnes violettes qu'il distingue à l'horizon, par delà l'étendue de la grande plaine de Saron. En effet, où irait-il tout d'abord, si ce n'est à Jérusalem ?

Et pourtant, il faut se ressaisir; et, sans fuir systématiquement ces hautes préoccupations d'un passé grandiose, il est bon de savoir profiter des occasions qui se présentent et recueillir les enseignements que fournit l'examen attentif des lieux. Cette côte de Palestine, elle ne parle pas seulement à l'imagination ou au souvenir, elle mérite aussi d'être envisagée pour elle-même, comme curieux et intéressant objet d'étude. C'est une chose remarquable, en effet, que ce littoral, s'étendant en ligne droite, sans présenter aucune saillie, aucune anfractuosité à partir du promontoire du Carmel au nord, jusqu'à l'isthme qui sépare l'un de l'autre les deux grands continents. La mer bat uniformément de ses vagues une plage de sable jaune, et les localités, antiques ou modernes, qui ont porté autrefois et qui portent encore de nos jours le nom de « ports de mer, » le long de ces rivages, usurpent cette qualification; car aucun de ces prétendus asiles pour les navires ne peut leur offrir autre chose qu'une protection insuffisante et précaire.

Cette région, peu favorisée quant à ses relations avec la mer, n'en a pas moins eu sa grandeur, son importance. Au nord de Jaffa, le nom glorieux de Césarée rappelle la splendeur, temporaire, mais indiscutable, d'une puissante cité romaine. Jaffa elle-même, l'antique Japho du temps de Salomon et de Jonas, le Joppe du Nouveau Testament, figure avec quelque honneur dans l'histoire. Et vers le sud, c'est la Philistie, avec ses villes fortes, avec ses populations remuantes et belliqueuses, avec son territoire fertile, traversé par la grande artère de circulation, où passaient et repassaient les peuplades en migration et les armées conquérantes, qu'elles vinssent d'Afrique ou d'Asie, des bords du Nil ou de ceux de l'Euphrate et du Tigre.

Lorsque les Israélites envahirent le pays de Canaan pour en exterminer ou en expulser les anciens habitants et s'installer à leur place dans les villes et dans les villages, ils auraient dû accomplir dans toute son étendue le programme qui leur était tracé et conquérir, pied après pied, tout le pays jadis promis à la postérité des patriarches. Mais l'on sait ce qui arriva : les deux plus puissantes tribus, celles qui de tout temps ont aspiré à l'hégémonie, Juda et Ephraïm (cette dernière unie à Manassé, avec laquelle elle formait « la maison de Joseph »), se taillèrent chacune un patrimoine spacieux, et s'établirent tout à leur aise dans la portion montagneuse du territoire, déjà tombée entre les mains d'Israël. Pour le reste de la contrée, on se contenta d'une prise de possession plus virtuelle que réelle ; il s'en fallut de beaucoup que la conquête et l'assimilation fussent com-

plètes. Les tribus du nord se trouvèrent très fortement mélangées avec les Cananéens ; et quant au littoral, qui est ce qui nous concerne actuellement, toute cette plaine fertile qui s'étend de l'ancien « torrent d'Egypte ', » c'est-à-dire des confins de l'Asie et de l'Afrique jusqu'à la chaîne du Carmel, tout ce pays resta la propriété de ses habitants antérieurs, lesquels ne furent inquiétés ni dans leurs villes, ni au milieu de leurs champs. Du reste, ces Cananéens disposaient d'une puissance militaire fortement organisée. Il en est parlé au commencement du livre des Juges*, où il est raconté, avec la plus entière franchise, que les hommes de Juda, après s'être emparés de la montagne et de la région intermédiaire des collines ^ n'osèrent pas affronter les habitants du littoral méditerranéen à cause de la trop grande frayeur que leur inspiraient ces derniers, dont le prestige était encore rehaussé par la présence de nombreux chariots de fer. Ainsi les Israélites se cantonnèrent sur les hauteurs, ne demandant, semble-t-il, qu'à vivre tranquillement des produits du sol qu'ils cultivaient. Mais il n'est guère dans le tempérament et dans les mœurs des peuplades belliqueuses et pillardes de l'Orient de mener une semblable existence et de vivre côte à côte, en bonne intelligence, comme le feraient de paisibles voisins. L'usage des razzias, au contraire, c'est-à-dire des incursions à main armée sur territoire ennemi, avec le pillage pour but, est profondément ancré dans les coutumes des populations de l'Asie, autrefois comme aujourd'hui.

^ Actuellement Ouadi-el-Arîsch, Voir Nombr. xxxiv, 5 ; Jos. xv, 4; I Rois VIII, 65 ; Esa. xxvii, 12, etc.

* Jug. I, 19.

^ La Schphéla ; voir plus haut, p. $8-59.

U se trouva, d'ailleurs, que bientôt les Israélites eurent comme voisins immédiats, du côté du sud-ouest, sur la côte de la Méditerranée, non plus des Cananéens, mais une race différente, plus guerrière et plus énergique, les Philistins. Ceux-ci tiennent une grande place dans les récits bibliques. Leur proximité et les luttes acharnées qu'ils soutinrent contre Israël, luttes qui se perpétuèrent pendant plusieurs générations entre les deux peuples, expliquent la mention fréquente qu'en font les livres historiques de l'Ancien Testament. A peu près à la même époque où les tribus Israélites pénétraient en Canaan sous la conduite de Josué et s'emparaient de leur résidence ultérieure, un peu avant ou un peu après, le littoral au sud de Jaffa fiit occupé par les Philistins *, qui y fondèrent et y organisèrent une puissante confédération de cinq Etats, gouvernés chacun par un prince et désignés par les noms de leurs cinq capitales respectives, qui sont, en allant du sud au nord. Gaza, Ascalon, Asdod, Ekron et Gath.

D'où venaient les Philistins, avant leur établissement dans le pays qui fut ensuite et pendant si longtemps le leur.^ A cette question il est difficile de répondre. Sans doute, il y a des textes bibliques qui leur assignent Caphtor * comme patrie première. Mais qu'est-ce que Caphtor? Est-ce l'île de Crète, comme le veut une tradition exégétique fortement établie } Est-ce Chypre, ou bien quelque district du nord de l'Afrique? Ceux-là mêmes qui voient dans l'île de Crète l'antique Caphtor, admettent qu'après avoir quitté cette île,

* La mention du Pays des Philistins y dans la Genèse (xxi, 32, 34 ; xxvi, I, 14) et dans TExode (xiii, 17), doit être considérée comme une prolepse.

* Voir Deut. 11, 23 ; Am. ix, 7 ; Jér. xlvi, 2 ; comp. Gen. x, 14.

les Philistins se sont momentanément établis dans le nord de l'Afrique, avant de se fixer définitivement au sud-ouest du pays de Canaan. Et puis, si la Crète est le point de départ, à nous connu, de cette race énigmatique, cela ne signifie point que cette île en ait été le berceau primitif. D'où les Philistins y étaient-ils venus? A quelle branche de la grande famille humaine appartenaient-ils ? Leur langue, celle qu'ils parlaient au temps des Samson et des David, était probablement un idiome sémitique * ; mais est-ce là leur langue primitive, ou bien était-ce un emprunt fait en chemin, au cours de leurs pérégrinations ? Sur tous ces points, ethnographes, linguistes, archéologues sont encore dans l'incertitude. Contentons-nous donc de savoir que, venus on ne sait trop d'où, les Philistins avaient fortement colonisé la région située à l'ouest des montagnes qui formaient l'apanage de la tribu de Juda.

Remuants, agressifs, avides de butin, confiants dans leurs ressources guerrières, dans leur valeur et leurs armements, les Philistins, plus encore que les autres nations limitrophes, étaient destinés à incommoder les Israélites et à envahir fréquemment le territoire des tribus. Ce n'est pas qu'ils songeassent à en faire, à proprement parler, la conquête pour se l'annexer ou pour y transporter leur demeure ; ils ne l'envahissaient pas dans le but d'en chasser les habitants. Mais chaque année, quand revenait la saison propice à ces incursions, les Philistins se mettaient en campagne dans le seul but de s'enrichir par le pillage et par la capture de prisonniers qu'on employait ou vendait comme esclaves *.

* A en juger d*après les noms propres» parmi lesquels il en est toutefois quelques-uns qui soulèvent des difficultés. ' Comp. Am. i, 6 ; 2 Cliron. xxi, 16-17.

Des routes en grand nombre s'offraient à eux pour gravir les pentes qui conduisaient dans le pays d'Israël; ils avaient le choix entre les diverses vallées, appelées de nos jours ouadis, qui, descendant de la région haute, aboutissent à la grande plaine occidentale et au fond desquelles se trouve le lit, ordinairement desséché, d'un ruisseau. Tantôt, partant d'Ascalon et se dirigeant directement à l'est, ils s'avançaient sur le territoire de Juda par la vallée des Térébinthes * ; tantôt, poussant au nord, dans le voisinage de Gath ou d'Ekron, leurs deux villes les plus septentrionales, ils s'engageaient dans la vallée de Sorek * et débouchaient au centre du district où se trouve Jérusalem. Ou bien, encore plus au nord, ils pénétraient dans le territoire d'Ephraïm ^, ou bien enfin, leurs armées, remontant le long de la côte, franchissaient un col de la chaîne du Girmel et se répandaient dans la grande plaine de Jizréel *.

Les Israélites, se sentant inférieurs en puissance, en courage aussi, se laissaient faire et se réfugiaient dans les cavernes, dans les ravins, se retranchaient de leur mieux sur des hauteurs réputées inaccessibles, ou bien disparaissaient derrière les rochers, emmenant avec eux leurs familles, si possible aussi leurs bestiaux, mais abandonnant forcément aux envahisseurs les produits de leurs récoltes : moissons, arbres fruitiers, vignes, oliviers, tout tombait au pouvoir des bandes armées qui rançonnaient les campagnes d'Israël.

C'est ainsi que le peuple hébreu gémit, pendant plus d'un

* Actuellement Ouadi-es-Sant (vallée des Mimosas). Voir i Samuel XVII, 2.

* Jug. XVI, 4. Un ouadi, affluent du Ouadi-es-Sarâr que suit le chemin de fer de Jérusalem à Jaffa, porte encore le nom de Ouadi-Sourik;

^ Comp. I Sam. xiii-xiv.

* Voir I Sam. xxix, i, 11 ; xxxi.

siècle, sous les coups sans ctssQ renouvelés des Philistins. Le livre des Juges nous décrit ce fléau, envoyé par l'Etemel à son peuple devenu infidèle, afin de le ramener par l'épreuve à la voie droite de l'obéissance et de la piété.

Une figure bizarre, étrange même, la figure de Samson, caractérise cette époque tourmentée*. Samson, qui termine la série des douze Juges d'Israël, ne ressemble guère à ses devanciers. En lui nous ne voyons pas l'un de ces vaillants capitaines qui se sont placés à la tête de leurs tribus respectives ou de plusieurs tribus réunies, comme l'ont fait Débora, Gédéon, Jephté, et qui, à la pointe de l'épée, en électrisant le courage de leurs compatriotes et en entraînant ceux-ci à leur suite, ont remporté sur un agresseur étranger quelque victoire signalée. Samson, lui, marche seul, toujours seul, sans escorte, sans compagnons d'armes, sans aide, fort seulement de sa vigueur exceptionnelle et de son intrépidité à toute épreuve. Aux Philistins qui se rencontrent sur sa route, il inflige des défaites constantes, d'autant plus humiliantes qu'ils sont en plus grand nombre contre un homme isolé. Il les frappe, il les décime, il ravage leurs moissons, il pénètre dans leurs villes fortes, il les nargue, il est pour eux une écharde en leur chair, un épouvantail de tous les instants, un sujet de terreurs indicibles.

Les Philistins se liguent par centaines, par milliers, pour venir à bout de ce lutteur livré à ses propres ressources et parfois même trahi par les siens* : vains efforts, il leur échappe et se rit d'eux. Mais, hélas ! après de si beaux

* Jug. XIII-XVI.

« Jug. XV, 9-13.

exploits, après tant de hauts faits, le héros, jusque-là in domptable et indompté, finit par tomber entre les mains de ses ennemis. Et il y a là, dans le livre des Juges, une page qui revêt un sens d'un symbolisme frappant : la figure de Samson apparaît comme Temblème, le type de ce qu'a été le peuple d'Israël dans son ensemble. Lorsque les Israélites, regardant en haut, puisaient leur force à l'unique source où ils pouvaient la trouver, lorsqu'ils marchaient dans la fidélité, l'esprit et les yeux tournés vers Jéhova, alors le cri de : « Les Philistins sont sur toi ! » avait beau retentir tout près d'eux. Comme Samson, ils secouaient leurs liens, rompaient leurs chaînes et demeuraient vainqueurs. Mais, s'ils abandonnaient la voie de l'obéissance et de la foi qui leur était tracée pour se laisser prendre dans les chaînes de la corruption étrangère, alors, quand venait résonner ce même cri sinistre : c< Les Philistins sont sur toi ! » alors c'était en vain qu'Israël essayait de lutter, de se défendre : il succombait, et les Philistins demeuraient vainqueurs. Samson, le champion longtemps invincible, Samson, captif des Philistins, qui l'emmènent dans une de leurs villes fortes, lui crèvent les yeux et lui font porter la livrée de l'esclavage et tourner la meule dans sa prison, Samson est bien l'incarnation de la nation d'Israël tout entière.

Mais il y a encore d'autres figures illustres qui se rattachent à cette période de luttes séculaires entre les Philistins et les Israélites : celle du géant Samson, le lutteur farouche et solitaire, n'est pas la seule qui doive arrêter notre attention. Des batailles rangées se livrent aussi, tournant tantôt à l'avantage des uns, tantôt à l'avantage des autres. Un jour *, les Philistins montent à l'assaut, ils sont nombreux

* I Sam. IV et suiv.

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et bien armés, ils battent les guerriers d'Israël. Frappés de terreur, ceux-ci font venir dans leur camp le symbole visible de la présence protectrice de Jéhova, du Dieu qui trône entre les chérubins : Tarche de l'alliance arrive de Silo, accompagnée des deux fils d'Eli, Hophni et Phinées. Des cris d'allégresse et de triomphe anticipé éclatent de toutes parts : les Israélites, rassurés par la présence de ce palladium, reprennent courage et croient déjà avoir bataille gagnée. Cependant les Philistins entendent les clameurs des Hébreux ; intimidés d'abord, devinant un danger, ils serrent les rangs, ft Fortifiez-vous et soyez des hommes, se disent-ils les uns aux autres, soyez des hommes et combattez ! » La bataille s'engage de nouveau et, une fois de plus, les Philistins demeurent victorieux. Les fils d'Eli tombent sur le champ de bataille, l'arche de l'alliance même devient la proie des vainqueurs, qui la placent successivement, comme un trophée opime, dans les sanctuaires de trois de leurs grandes cités, à Asdod, à Gath, à Ekron. Mais partout son séjour au pays des Philistins est signalé par des événements extraordinaires ; le temple du dieu Dagon en est d'abord le théâtre, puis une maladie terrible, mystérieuse, exerce ses ravages au milieu des populations, si bien qu'après quelques mois, celles-ci, exaspérées, saisissent avec empressement l'occasion de se débarrasser de cet hôte incommode en le restituant à Israël. L'arche, reprenant le chemin des hauteurs, trouve un asile à Kiryat-Yearim.

Et, pendant de longues années, Israël reste courbé sous le joug des Philistins.

Mais le moment est venu où la destinée d'Israël va subir un changement heureux. Samuel, qui n'était encore qu'un enfant, Samuel grandit. Il fait renaître la confiance dans le cœur de ses compatriotes, il se met à leur tête, et, dans une journée demeurée mémorable, il remporte une victoire éclatante. Sur le champ de bataille, Samuel, vainqueur et reconnaissant, dresse un monument commémoratif et le nomme Pierre du Secours, Eben-Ezer, « car, dit-il, jusqu'ici l'Eternel nous a secourus. »

Puis vient le règne de Saûl, cette période agitée, durant laquelle les troupes des Philistins s'avancent sans cesse dans le pays d'Israël et viennent se heurter à l'héroïque résistance que leur oppose le roi, assisté de son fils Jonathan, tantôt dans les défilés des montagnes ^ tantôt sur les versants qui descendent du côté de la mer *. Cette série de combats prit fin dans la bataille décisive qui eut pour théâtre la plaine de Jizréel. C'est là, sur les pentes de la colline de Guilboa, que la petite armée du roi d'Israël fut vaincue et que lui-même, après avoir vu trois de ses fils mis à mort par les Philistins, se jeta sur son épée et se déroba de la sorte aux outrages qu'il prévoyait de la part des incirconcis ^.

Il semblait vraiment que l'heure fatale eût sonné, annonçant la déchéance complète du peuple d'Israël, dont le rôle se bornerait désormais à être le très humble et très docile vassal des puissants habitants du littoral. Mais il arrive par-

* I Sam. XIII, 23-xiv, 15.

' I Sara, XIV, 16-32.

^ I Sam. XXXI ; 2 Sam. i.

fois qu'une heure, particulièrement critique et désastreuse en apparence, prépare une ère nouvelle et donne le signal d'une délivrance inespérée. Lorsque tout semble perdu, le salut est proche. C'est ce qui devait arriver pour Israël. David, naguère couvert de renom grâce à sts exploits contre les Philistins, puis réduit, par une curieuse alternance de fortune, à chercher un refuge auprès d'eux pour se soustraire à la colère de Saûl *, prit en main, à la mort de ce dernier, la cause des Israélites, et, devenu leur roi, il remporta sur l'ennemi séculaire des victoires décisives qui affranchirent définitivement Israël*. La force du royaume de David fut ainsi consolidée. A partir de cette date, les Philistins, sans rentrer complètement dans l'ombre et le silence, cessent du moins d'occuper le premier plan. C'en est fait de l'hostilité permanente, habituelle, et des conflits sans cesse renaissants. Désormais, les deux peuples vont vivre pacifiquement côte à côte. Par intervalles, les villes philistines devront même accepter l'autorité suzeraine des rois d'Israël, que ces rois s'appellent David, Salomon ^, ou plus tard Ozias *. Il leur arrive aussi de reprendre leurs anciennes habitudes de pillage, de courir de nouvelles aventures et de s'avancer en armes jusque sous les murs de Jérusalem ^. Mais ce qui était auparavant la coutume, la règle, n'est maintenant plus qu'une exception.

Si maintenant, cherchant à résumer les enseignements de la période que nous venons de décrire à grands traits, et

* I Sam. xxr, 10-15 ; xxvii.

' 2 Sam. V, 17-25; VIII, i; xxi, 15-22; xxiv, 9-17 et les textes parallèles des Chroniques.

3 I Rois IV, 21.

* 2 Chron. xxvi, 6-7.

^ 2 Chron. xxi, 16.

qui est celle des luttes ininterrompues d'Israël avec ses turbulents voisins, nous nous demandons quelle a été la portée de ce conflit, pour ainsi dire permanent, et quels fruits il a pu produire, nous discernerons sans beaucoup de peine le profit, un peu chèrement acheté, il est vrai, qu'Israël a retiré de ce voisinage oppressif et mal commode. Le peuple des Philistins a été pour Israël un éducateur puissant, sinon agréable. A leur contact, les Israélites, sans cesse exposés à leurs incursions et à leurs mauvais procédés, ont appris à se tenir sur leurs gardes, à se défendre et même, à l'occasion, à prendre hardiment l'offensive. Les nombreuses guerres soutenues contre cet ennemi irréconciliable ont fini par donner à Israël conscience de son unité nationale. Les différentes tribus, au lieu de poursuivre égoïstement leur route chacune de son côté, en ne se préoccupant exclusivement que de leurs intérêts propres, furent gagnées par un sentiment de solidarité et s'accoutumèrent à s'appuyer les unes sur les autres, pour faire face ensemble à l'adversaire commun. Elles sortirent de œs luttes prolongées, plus fortes qu'auparavant, comprenant mieux leur devoir et le rôle qu'elles étaient appelées à jouer. L'institution de la royauté a donné sa forme extérieure et définitive à ce mouvement fédératif, centralisateur, qui est résulté du besoin de se défendre efficacement en unissant tous les efforts pour les faire converger vers un même but. Les Philistins, cet aiguillon qui harcelait Israël, n'ont pas peu contribué à amener cet heureux développement qui s'est produit dans la vie des douze tribus ; celles-ci ont été conduites à comprendre et à pratiquer la pensée qu'exprime la devise de la Confédération suisse : « Un pour tous, tous pour un. »

Mais nous n'en avons pas encore fini avec l'histoire. Une fois le royaume d'Israël fondé, nous ne tardons pas à voir la Palestine tout entière, montagnes et littoral, devenir une proie que convoitent de divers côtés de puissants appétits. Cette région, intermédiaire entre deux grands continents, et placée sur le chemin des grandes invasions, qu'elles aillent du nord au midi ou du midi au nord, entre forcément dans le grand courant des affaires politiques de l'Orient. Les conquérants passent et repassent, trouvant sur leurs routes Israélites et Philistins. C'est ce qu'attestent encore pour nous les inscriptions en caractères cunéiformes, déterrées dans les sables de Ninive, qui nous racontent les exploits de ces puissants monarques assyriens, aux armées immenses, qui interviennent tant de fois dans les destinées des rois de Samarie et de Jérusalem, aussi bien que d'Asdod et d'Ekron. Dans ces annales, vieilles de vingt-cinq siècles, on a retrouvé l'écho des mouvements divers qui agitaient alors ces petites cités et attiraient sur elles l'attention des grands rois.

Et puis, lorsque Ninive et Babylone eurent cessé d'occuper la première place et que le grand empire perse luimême fut tombé sous les coups d'Alexandre, commença, pour le peuple juif comme pour la nation philistine, l'époque gréco-romaine, avec ses grands travaux de routes et d'aqueducs, avec son architecture opulente, avec la construction des temples grandioses, des thermes et des palais magnifiques. Au temps des Ptolémées et des Séleucides, plus tard sous le règne d'Hérode et sous la domination de Rome, ce fut pour le littoral philistin une période d'épanouissement,

de civiKsation très avancée. Il en fut encore de même quand la Judée fut devenue le berceau du christianisme et que TEgypte eut pris rang parmi les foyers les plus actifs de la religion nouvelle. Ensuite vint l'islam, et la région qui nous occupe eut à subir le joug des sectateurs de Mahomet, en même temps que Jérusalem tombait sous l'autorité des califes. Au moyen âge, il y eut encore pour le pays des Philistins une période brillante, quoique courte, lorsqu'il devint l'un des principaux théâtres de la lutte corps à corps engagée entre les croisés et les musulmans. Ascalon, en particulier, a tenu une grande place dans l'histoire de ces temps épiques ; les noms de Baudouin et de Richard Cœurde-Lion retentissent dans ses annales, aussi bien que celui du sultan Saladin. Puis l'éclipsé s'est faite, totale ; le sable a commencé à recouvrir, pouce après pouce, les restes glorieux de l'antique cité ; le silence a plané sur elle et sur ses voisines, et de toute cette région, autrefois célèbre et populeuse, il ne reste plus aujourd'hui que, çà et là, quelques villages ou bourgades, tout au plus une préfecture turque, à la lisière du désert, aux confins de l'Asie et du continent africain.

Telle est, rapidement esquissée, l'histoire du pays des Philistins ^

. * Il faut observer qu'en disant couramment « la Palestine » pour désigner la Terre-Sainte, nous rendons un hommage involontaire aux Philistins : ce sont eux, et non pas les habitants proprement dits du pays d'Israël qui lui ont donné son nom le plus usité. L'origine de cette dénomination impropre doit être cherchée dans une confusion commise par Hérodote.

Faisons aussi remarquer la petitesse du pays des Philistins : environ 1200 kilomètres carrés, moins que le canton d'Argovie. La Palestine entière est à peu près l'équivalent en superficie de la Belgique.

Il y avait, à coup sûr, dans les souvenirs du passé que nous venons de rappeler, assez d'éléments d'intérêt pour que chacun comprenne sans peine le désir que nous ressentions de parcourir cette région et d'en étudier l'aspect actuel. A ces considérations d'ordre historique venaient s'en ajouter d'autres ; nous étions à Jérusalem depuis la fin de novembre et nous venions de traverser les deux mois les plus fi-oids de l'hiver palestinien. Le climat de la Judée est âpre, spécialement celui de sa capitale, située à une altitude de 770 mètres et très exposée aux vents. Nous avions beau habiter dans une demeure relativement neuve et bien construite, dans une position abritée, près de la porte de Jaffa, nous ne pouvions nous empêcher de nous ressentir du froid et des intempéries. Et le littoral méditerranéen nous apparaissait, au témoignage de ceux qui le connaissaient, comme devant déjà, dans cette saison précoce, présenter tous les attraits du printemps naissant. Nous savions qu'en projetant pour cette saison une excursion en Philistie, nous avions la perspective de jouir de quelques journées d'une température plus douce et de contempler des paysages méridionaux, où les palmiers dessineraient leur silhouette sur un ciel bleu presque digne de l'Egypte.

Seulement, et là était le point critique, aurions-nous la chance de tomber sur une phase de beau temps?

Les premiers jours de février avaient été marqués par une série de jours de pluie, se succédant sans interruption, comme c'est fréquemment le cas à Jérusalem. Le vent

d'ouest soufflait avec sa violence accoutumée, les bondes des cieux s'ouvraient et déversaient des torrents sur le sol, et l'on restait chez soi, heureux de se sentir à l'abri. Toutefois, la phase pluvieuse semblait toucher à son terme, le baromètre remontait, les symptômes étaient rassurants : en route pour le pays des Philistins ! Mais comme, en Judée, une période de beau temps n'est jamais d'une durée bien prolongée en hiver et qu'après elle la pluie revient nécessairement, il faut se hâter de profiter et gagner du temps si possible. Aussi nous expédions, séance tenante, et dès que notre résolution est prise, nos chevaux et nos bagages en avant, alors même qu'il tombe encore quelques gouttes de pluie. Les voilà partis, sur la route qui descend de Jérusalem à la côte, par Kolonieh et Bâb-el-Ouad, se dirigeant vers Ramleh, où nous leur avons assigné un rendez-vous pour le lendemain avant midi. Nous-mêmes (ma femme et moi), avec notre drogman Francis Karam, nous achevons nos préparatifs, et de bonne heure, le jour suivant, nous nous installons dans un wagon du chemin de fer de Jérusalem à Jaffa, qui, en deux heures et demie environ, nous transportera à la station convenue.

Déjà, durant ce parcours, maints spectacles intéressants se présentent à nos regards et nous empêcheraient, s'il en était besoin, d'oublier les Philistins et leur pays, vers lequel nous nous dirigeons. La gare de Jérusalem, elle-même, n'est-elle pas située à l'entrée de ce plateau de la Bak'a, dans lequel on croit retrouver la vallée des Réphaïm, où David battit les Philistins ' ? La ligne suit après cela le fond de la vallée des Roses, qui descend du côté de Bittîr, et, en attachant

* Jos. xviii, i6 ; 2 Sam. v, i8, 22 ; i Chron. xiv, 9; Esa. xvii, 5.

ses yeux sur le lit desséché et pierreux du ruisseau que Ton côtoie sans cesse, on pense involontairement à ce lit de torrent où David, adolescent, ramassa le caillou qui, lancé par sa fronde, frappa au front et terrassa le géant pliilistin qui narguait Israël et son Dieu. Cet exploit du jeune berger de Bethléhem, s'il n'a pas eu pour théâtre le ouadi que nous parcourons, s'est du moins passé dans une vallée tout à fait analogue, un peu plus au sud^

La station de Bittîr est dépassée; un peu plus bas, sur une colline, à quelque distance de la voie ferrée, apparaissent quelques maisonnettes blanches, couronnées par des coupoles, et au milieu desquelles l'œil croit discerner un ouéli 2. C'est le village de Tsorea ^, la patrie de Samson, le lieu de sa naissance. Le train s'arrête à Deir-Abân, petite station isolée et en apparence perdue au milieu des prairies : mais, derrière un mamelon voisin, se dissimule le petit village de même nom, sur l'emplacement possible, probable même, de l'ancien Eben-Ezer *. Un peu plus loin, c'est le village de Aïn-Schems, la Fontaine du Soleil, autrefois Beth-Schémesch, la Maison du Soleil, l'endroit où arriva l'arche de l'alliance lorsque les Philistins la restituèrent aux Israélites^. Ailleurs encore, au confluent du Ouadi-es-Sarâr que nous suivons avec un autre vallon latéral, le Ouadi-Sourîk, nous pouvons nous figurer que

* Le Ouadi-es-Sant, déjà mentionné. Comp. i Sam. xvii, 2, 40.

^ Les ouélis sont des monuments funéraires, très fréquents en pays musulmans et érigés en l'honneur de quelque saint ou de quelque prophète de Tislam.

^ Jos. xix, 41 i Jug. XIII, 2, 25 ; XVI, 31 ; xviii, 2, xi ; 2 Chron. xi, 10.

* I Sam. VII, 12. La mention de ce lieu dans i Sam. iv, i ; v, i, est une anticipation.

5 I Sam. VI, 9-21.

nous passons près du lieu où se dressait jadis la maison de Dalila dans la vallée de Sorek, et où la carrière de Samson se dénoua d'une façon si déplorable K

A mesure que nous nous rapprochons de la côte, l'atmosphère s'éclaircit, le ciel devient d'un bleu plus limpide et la température s'adoucit graduellement. Tandis que, dans la région montagneuse, nous n'avons guère vu que des pousses d'herbe se montrer entre les pierres qui recouvrent le sol et quelques rares touffes de cyclamens parer les flancs des collines, la végétation devient de plus en plus riche tandis que nous descendons vers la mer. La fraîche verdure du printemps est rehaussée par une abondance de fleurs, parmi lesquelles les plus belles et les plus fréquentes sont les anémones rouges, ces lis des champs « qui ne sèment ni ne moissonnent, » et dont il est dit pourtant que le roi Salomon, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. Rien qui enchante le regard comme cette floraison qui s'épanouit au milieu des gazons verdoyants !

Nous voici tout à fait dans la plaine. Le chemin de fer décrit une courbe prononcée pour se diriger du côté du nord, et voilà qu'au moment où nous traversons sur un haut talus une dépression du sol, trois animaux, à une trentaine de mètres de la voie, nous regardent passer avec un flegme philosophique. Ce sont des chacals, pour qui le spectacle d'une locomotive courant sur les rails et le bruit de ses sifflets n'ont plus rien de redoutable et qui ne songent aucu-

* Jug. XVI, 4-21.

nement à fuir. A leur vue, comment ne pas penser à ces trois cents chacals ou renards que Samson captura et qu'il lâcha ensuite, liés deux par deux à des torches incendiaires, dans les plantations des Philistins * ?

Enfin le train s'arrête à Ramleh. Nous descendons, et, sans nous arrêter dans cette jolie petite ville, que nous avions visitée en détail au mois de novembre, nous nous mettons en selle et nous voilà en route, la tête de nos chevaux tournée vers le sud-ouest. Il s'agit en effet d'arriver avant la chute du jour à la ville qui fut Asdod. Nous chevauchons à travers la grande plaine, qui présente une surface légèrement ondulée, non pas absolument horizontale, et parsemée çà et là de collines aux pentes très douces, au sommet desquelles on aperçoit de loin en loin les maisons de quelque village, vieille bourgade indigène ou bien colonie juive récemment fondée. L'un de ces villages attire surtout notre attention. Ce n'est pas toutefois qu'il renferme des ruines, des restes quelconques de sa grandeur passée, mais ce n'en est pas moins l'héritier d'un nom illustre, c'est Ekron, l'une des cinq cités fortes, l'un des sanctuaires des Philistins ; c'est là qu'était le fameux temple de Baal-Zeboub, dont le roi d'Israël Achazia, fils d'Achab, envoyait de son lit de maladie consulter l'oracle ; mais ses émissaires n'eurent pas à se rendre si loin : sur leur route ils rencontrèrent le prophète Elie, qui les renvoya avec un message vers leur maître mourant*. Ekron n'est plus qu'une localité insignifiante, mais son nom s'est perpétué dans la dénomination actuelle, Akir ou Akroun.

Quant à Gath, la seconde ville septentrionale de la Con-

* Jug. XV, 4.5.

« 2 Rois I, 2-8.

fédération philistine, elle a complètement disparu ; son véritable emplacement est ignoré, et les conjectures de certains topographes et archéologues à ce sujet sont loin d'avoir rencontré un assentiment général. Les uns la placent à Telles-Safieh, d'autres l'ont identifiée avec Yebna, d'autres la cherchent ailleurs encore. Les plus réservés s'abstiennent de se prononcer, et c'est, croyons-nous, ce qu'il y a de mieux à faire. Peut-être quelque découverte imprévue viendra-t-elle, tôt ou tard, mettre sur les traces de la cité disparue depuis plus de deux mille cinq cents ans, et dont le prophète Amos, au huitième siècle avant Jésus-Christ, signale déjà la destruction ^

Nous continuons notre cavalcade, toujours à travers les prairies. Ce n'est pas, à proprement parler, une route que nous suivons, c'est une large sente, une trace laissée par les passants qui nous ont précédés, formant au travers des herbes et au milieu des champs cultivés une ligne droite qui se prolonge indéfiniment. Les laboureurs sont à l'œuvre. Contrairement à ce qu'on voit dans les montagnes de la Judée, où ce sont toujours des vaches ou des ânes qui traînent la charrue, ici, dans la plaine du littoral, ce sont firéquemment les chameaux qui tracent le sillon de leur allure lente et monotone. Partout, des fleurs aux couleurs les plus vives émaillent la prairie, et au-dessus de nos tètes s'élève d'un vol joyeux l'alouette, remplissant l'air de son gazouillement.

Nous traversons un ou deux lits de ruisseaux presque à sec ; à peine trouve-t-on, çà et là, de l'eau en quantité suf-

* Am. VI, 2. Comp. le récit de 2 Rois xn, 17, et remarquez le silence significatif d'Amos (i, 7-8), de Sophonie (n, 4), de Jérémie (xxv, 20) et de Zacharie (ix, 5-7), silence qu'on observe aussi dans les inscriptions cunéiformes.

fisante pour abreuver les chevaux. Nous passons auprès de quelques villages, sans importance dans les annales d'Israël. Cependant, dans l'une de ces localités, nommée el-Moughâr (les Cavernes), on remarque quelques grottes, dont la

El-Koûçhàf.

pluK grande e^t considérée par cer

tains géographes comme étant ta

fameuse caverne de Makkéda*, où

se réfugièrent les cinq rois amoréens, après la bataille de

Gabaon, et d'où ils furent tirés vivants, pour être aussitôt

pendus aux arbres d'alentour, sur l'ordre de Josué *.

Un peu plus loin, c'est un autre village, Beit-esch-Schît (ou plus brièvement Beschit), avec un élégant ouéli à trois coupoles, au nord-ouest du mas de maisons ^. Enfin, nous rencontrons encore une dernière localité, Bourka, égale-

* Jos. X, 16-27.

2 Les curieuses huttes de terre, en forme de cônes, sur notre photo tographie d*el-Moughâr, sont des fours à pain.

* Le titulaire de ce ouéli est un prophète légendaire des indigènes musulmans de l'endroit, Nébi-Schît.

ment dotée d'un pittoresque ouéli entouré d'arbres. Tout près passe un petit cours d'eau, aux berges couvertes dç buissons, auquel viennent s'abreuver les troupeaux, altérés après les chaleurs du jour ^

iWurkji*

Le soir approche. Le soleil s'abaisse déjà vers l'horizon et répand sur toute cette immense étendue une clarté de plus en plus dorée et rosée. Et voilà que, dominées par une douzaine de palmiers, nous apercevons des habitations, formant un amas assez considérable. Ce ne sont pas des maisons en pierres, comme celles auxquelles nous sommes

* On a voulu identifier Bourka avec Tancien Bené-Berak, de Jos. XIX, 4S ; mais ce dernier doit plutôt <^tre cherché à Ibn-Ibrâk, à Test de Jaffa. La légende musulmane a du reste créé à Bourka un prophète local, Nébi-Bourak. « Il est à observer, dit à ce propos Guérin (Judée, vol, II, p. 70), que dans un assez grand nombre de localités en Palestine on trouve des ouélis consacrés à de prétendus prophètes ou santons, dont les noms sont identiques avec ceux de ces localités, auxquelles ils les ont empruntés beaucoup plus souvent qu'ils ne leur ont imposé eux-mêmes ceux qu'ils portaient. •

accoutumés en Judée, car dans la plaine philistine la pierre n'abonde pas comme dans la montagne. Ici, Ton construit en boue, au moyen de briques de terre simplement séchées et durcies au soleil. Les maisons sont bâties en forme de rectangles, d'une médiocre élévation, à peine la hauteur d'un homme. Les toits sont plats, faits de quelques troncs d'arbres, entre lesquels on dispose des branches qu'on entrelace soigneusement; par-dessus le tout on accumule de la terre fraîche qu'on dame et qu'on presse avec énergie. Et sur ce toit rustique pousse bientôt une abondante végétation, en sorte qu'à vol d'oiseau une ville, un village dans cette contrée peut aisément faire l'illusion d'une prairie.

Asdod, actuellement Esdoûd, compte 2000 à 3000 habitants, et encore ce chifire, qui m'a été indiqué sur les lieux mêmes, est-il considéré par quelques-uns comme exagéré. De la grande ville d'autrefois, dont on vantait les somptueux édifices, il ne reste plus que ce simple village avec ses humbles demeures en pisé et les ruines d'un khân (hôtellerie) du moyen âge. Çà et là, pourtant, servant de seuil à l'une des maisons modernes ou simplement gisant au bord du chemin, on découvre quelque fragment de chapiteau antique, quelque fût de colonne brisé, quelque pierre taillée, débris d'un temps éloigné.

Nous gravissons, après avoir quitté nos montures, la pente d'une éminence qui domine les maisons du village et les palmiers qui se balancent au-dessus d'elles. La colline elle-même est ombragée de quelques beaux sycomores et couverte de grandes haies de cactus. C'est là, à ce qu'affirment les archéologues et à ce que nous disent aussi les indigènes du village qui nous environnent et entrent en conversation avec nous, c'est là l'emplacement de l'antique

Asdod ; c'est là qu'en pratiquant des fouilles on trouverait certainement des vestiges de sa splendeur passée. Du côté de l'occident, le regard se perd dans la mer : les eaux bleues de la Méditerranée s'illuminent aux rayons du soleil couchant. Autrefois, Asdod était relié à la mer par une grande

A«dod.

route, et, sur la côte, à quelques kilomètres de la ville, on avait construit un port dans lequel venaient mouiller sans doute les navires de commerce et peut-être aussi les vaisseaux de guerre des Grecs et des Romains. Ce port est tombé en ruines, les jetées ont été détruites par les vagues, il n'en reste plus que quelques débris informes ^ On affirme que jadis une grande galerie souterraine conduisait d'Asdod à la mer, et que, par ce tunnel d'une lieue et demie de long, les armées pouvaient circuler en toute sécurité entre la ville et le port. Peut-être y a-t-il quelque fondement historique à cette légende ? Peut-être l'existence de quelque vieil aqueduc lui a-t-elle donné naissance ? En tout cas, aujourd'hui, l'entrée et l'issue du souterrain sont également inconnues, son existence même est une énigme non résolue.

* On donne à ces ruines le nom de Minet -Esdoûd (port d'Asdod).

TBRRE-S4INTB 7

II va sans dire que la population d'Asdod, comme celle du littoral dans son ensemble, appartient à Tislam. Et pourtant ce n'est pas chez des musulmans de l'endroit que nous avons trouvé l'hospitalité ce soir-là. Ce n'est pas non plus sous les plis flottants de notre tente. C'est chez des chrétiens d'Europe, qu'on ne s'attendrait guère à rencontrer dans un semblable lieu. Deux braves industriels, originaires du Wurtemberg, se sont fixés à Asdod depuis quelques années. Ils y exploitent un moulin à vapeur et donnent à la population indigène qui les entoure l'exemple du travail assidu, de l'ordre et de l'économie, le spectacle bienfaisant d'honnêtes artisans travaillant six jours et se reposant le septième. Ils sont là, à plusieurs lieues de Jaffa, qui est la ville la plus rapprochée, vivant avec leurs femmes et leurs enfants du produit de leur labeur quotidien, réussissant à gagner leur vie, mais ayant à lutter constamment contre la paresse et le mauvais vouloir de leur entourage arabe. Nous avions pour eux un message de leurs amis de Jérusalem; ils nous ont accueillis avec la plus franche cordialité et nous avons passé avec eux une soirée des plus intéressantes. Rien de plus instructif que les propos de ces deux hommes. Il est vrai qu'ils n'ont pas fait d'études et qu'ils ne sont pas versés dans la connaissance des problèmes archéologiques, mais ils sont en contact continuel et immédiat avec les natifs de la contrée ; ils les ont étudiés de près et ont appris à les connaître, souvent à leurs propres dépens. Intelligents, perspicaces, ils en savent long sur les mœurs de cette population profondément corrompue, hélas! et qui semble, au témoignage de nos hôtes d'Asdod, avoir recueilli le triste héritage des anciens Cananéens, dont les vices se sont perpétués dans ces lieux au travers de trente siècles.

Si les fatigues d'une journée de cheval n'entraînaient pas après elles un sommeil profond et réparateur, et que l'insomnie vînt nous visiter durant la nuit passée à Asdod, il y aurait amplement matière, dans le passé de la ville qui nous abrite, pour reconstituer toute une galerie de souvenirs. Sans revenir sur les faits généraux rapportés plus haut déjà' nous verrions, vers la fin du huitième siècle avant Jésus- Christ, l'armée du puissant roi d'Assyrie, Sargon, campant près des murs d' Asdod, sous le commandement de son généralissime, le Tarthan, et réussissant à s'emparer de la ville ^ Près d'un siècle plus tard, nouveau siège! et, cette fois, la place résiste pendant vingt-neuf années aux efforts de l'assaillant, Psammétique, roi d'Egypte. Aussi, quand elle a enfin succombé et que le vainqueur l'a saccagée et détruite, le prophète Jérémie n'en parle-t-il plus que comme d'un « reste ^. » Mais elle ressuscite plus tard. Au temps où Néhémie vient à Jérusalem (444-432) pour visiter et réorganiser la communauté, établie depuis le retour de la déportation sur les ruines de l'ancienne Ville sainte, les Juifs entretenaient avec leurs voisins païens des relations étroites, cimentées par des mariages, que nous appellerions mixtes. Le résultat en était qu'à Jérusalem même les enfants nés de mères philistines ne parlaient qu'asdodien au lieu de parler la langue judaïque. Inde ine ! Néhémie nous raconte luimême, dans SQS Mémoires, les mesures qu'il prit pour remédier à ce fâcheux état de choses ^.

' Esa. XX, I.

* Jér. XXV, 20. 3 Néh. XIII, 23-27.

Au temps des luttes héroïques que les Juifs soutinrent contre les Séleucides, Asdod, redevenue forteresse importante, traversa de nouvelles vicissitudes et fut deux fois assiégée, prise et incendiée, d'abord par Judas Maccabée (162), puis par ses deux frères, Jonathan et Simon ^ (147). Pompée lui rendit la liberté et le général romain Gabinius la releva en 55 avant Jésus-Christ. En grec elle est désignée sous le nom d'Azotos, et c'est cette appellation qui figure dans le récit du livre des Actes : Philippe l'évangéliste, après sa rencontre avec l'eunuque éthiopien, vint à Asdod et y commença un voyage missionnaire qui le mena jusqu'à Césarée *. Les annales de l'Eglise nous montrent Asdod devenue siège épiscopal ; puis commence pour elle la période de l'obscurité, si complète que, même au temps des croisades, elle ne joue aucun rôle et n'est mentionnée qu'incidemment, par un ou deux chroniqueurs, comme un village sans importance.

Inutile d'ajouter que cette revue rétrospective des annales d' Asdod ne troubla point notre repos.

Le lendemain matin, 1 1 février, le temps continue à être magnifique. Nous remercions nos hôtes, mais, au lieu d'avoir à prendre congé d'eux, nous réussissons à leur persuader de nous accompagner au moins pendant une partie du trajet de la journée. Une fois en selle, nous nous dirigeons vers

* I Macc. v, 68 ; x, 77-84 ; xr, 4.

' Act. VIII, 40.

— lOI

le sud. Nous laissons derrière nous les maisons et les palmiers d'Asdod, au milieu desquels se dresse, comme dépaysée, la petite cheminée métallique du moulin*. Devant nous s'étend un paysage tout à fait semblable à celui que nous avions traversé la veille : c'est toujours la grande plaine ; mai? si le spectacle est uniforme, il n'est pas monotone, à coup sûr. Les lignes générales peuvent être les mêmes, les détails varient à l'infini. Sans cesse de nouvelles perspectives s'offrent à nos regards, et le jeu de la lumière sur ces étendues immenses suffirait à lui seul pour donner un charme toujours varié au tableau que nous contemplons. Les menus incidents du voyage viennent d'ailleurs ajouter au plaisir de la marche. Ici, c'est la rencontre de quelques indigènes, les uns silencieux et quelque peu renfrognés, d'autres au contraire loquaces, prodiguant les salutations et faisant des questions au passage. Ailleurs, c'est un oiseau de proie, posé sur un bloc de pierre à quelque distance du chemin, et qui semble engourdi sous l'influence de quelque copieux repas ; en tout cas, les cris et même les coups de feu ne parviennent pas à troubler son impassibilité. Parfois, ce sont des convois de chameaux, avec les chargements les plus divers, que nous croisons sur la route, tandis qu'à droite et à gauche les laboureurs continuent, comme la veille, à creuser leurs sillons dans les champs. Nous sommes de plus en plus frappés et comme émerveillés de la fertilité évidente du sol : les propos de nos deux compagnons de course, qui connaissent à fond le pays et ses produits, sont pour nous une mine de précieux renseignements. Nous nous rendons de mieux en mieux compte de

* Moulin, fabrique, chemin de fer, steamer, tont cela s*appelle pour l'indigène bàbour^ de l'italien vapore.

tout ce que pourrait devenir, ou plutôt redevenir, ce pays si favorisé par son climat, pour peu qu'il fût placé dans d'autres conditions économiques. Et en écrivant ces derniers mots, je ne veux pas seulement faire allusion à quelque changement de régime politique, possible et certainement désirable ; je pense aussi à l'éventualité d'une construction de voie ferrée. Voilà longtemps qu'on parle d'un chemin de fer qui, partant de Port-Saïd, et passant par el-Arîsch et Gaza, mettrait l'Egypte en communication directe et prompte avec la Palestine et la Syrie. Mais on n'en est pas encore là, et actuellement il faut se contenter, en fait de symptôme de civilisation européenne en ces parages, de la ligne télégraphique qui s'étend tout du long du littoral. Elle a Jaffa pour point de départ et l'Egypte pour point d'arrivée, avec une station intermédiaire à Gaza, station « internationale » du reste, dont nous avons usé pour avoir des nouvelles des nôtres, demeurés à Jérusalem, et où sont admises toutes les langues civilisées, à l'égal du turc et de l'arabe, contrairement à ce qui se passe dans les bureaux spécifiquement ottomans.

Le chemin que nous parcourons suit à peu de chose près la ligne des poteaux télégraphiques, spectacle prosaïque dont nous nous priverions fort bien. Après deux heures de cheval, nous passons devant un gros village, Hamâmeh, que nous laissons sur notre droite, et une heure plus tard nous touchons à l'entrée d'un bourg, d'une ville plutôt, avec 6ooj habitants, Medjdel K Cette localité a une certaine importance commerciale : chaque vendredi il s'y tient un grand marché pour toute la région environnante, et de plus, cha-

^ Peut-être l'ancienne Migdal-Gad, Jos. xv, 27.

que année, une grande foire attire à Medjdel des vendeurs et des acheteurs venant d'une distance beaucoup plus considérable. L'industrie des tisserands et des cordiers est très florissante dans cette petite ville. Au moment où nous en traversons les rues, leurs métiers, adaptés à la fabrication de cordelières multicolores et de longues bandes d'étoffes bigarrées, sont tendus au travers du chemin, en sorte qu'il faut prendre garde de les faire respecter par les pieds des chevaux.

C'est à Medjdel que nous quittons la grande route qui va de Jaffa à Gaza, en se tenant à une distance moyenne d'une lieue et demie ou deux lieues de la mer. Nous nous en séparons pour nous diriger droit à l'ouest, et, traversant le vaste cimetière qui s'étend à la lisière de la ville, laissant derrière nous le svelte minaret qui la domine, nous nous engageons dans un chemin qui devient de plus en plus sablonneux à mesure que nous nous rapprochons de la Méditerranée, et qu'entourent de part et d'autre de hautes haies de cactus. Nous cheminons vers notre prochaine étape, vers Ascalon, située au bord même de la mer. Soudain, nos chevaux font un écart : un objet, gisant sur le sable du chemin, leur cause une légitime appréhension. C'est un serpent, mais heureusement inoffensif, car il est sans vie. C'est le seul reptile de cette sorte que nous ayons vu en Palestine, tandis qu'en Egypte il en avait été autrement et qu'un soir, au clair de lune, sur la terrasse de l'hôtel, nous avions vu passer rapidement à quelques pas de nous le corps flexible d'un de ces animaux qui s'était dissimulé dans les plantations du jardin et qui demeura introuvable : pensée peu réconfortante.

Le long de cette route qui va de Medjdel aux ruines d'Ascalon, on signale remplacement d'un ancien temple, jadis consacré à la déesse Derkéto (Atergatis), qu'on représentait avec un corps moitié femme, moitié poisson. Dans le voisinage, et probablement en rapport avec ce sanctuaire, se trouvait un grand étang, comme une sorte de petit lac, dont les vestiges sont encore reconnaissables. C'est dans cette même portion du territoire de l'ancienne ville, détruite et abandonnée, que le conquérant égyptien Ibrahim-Pacha essaya, en 1832, de créer une ville moderne, Ascalon-la- Neuve. Mais cette tentative avorta et les constructions entreprises tombèrent bientôt en ruines : on n'en voit plus que de faibles traces.

Ascalon n'est plus habitée. Il y a pourtant, à proximité des ruines, un village moderne, situé à un quart d'heure de distance plus au nord, et qu'on nomme el-Djôra (la Mare). Nous en traversons les ruelles étroites, remarquant à droite et à gauche, dans la structure des maisons, des débris d'une grande antiquité, fragments enlevés aux restes de la vieille cité voisine. Les habitants, en rangs serrés, se pressent autour de nous. Ils ont des atitica, des médailles, des fragments de pierres gravées, des morceaux de statuettes, de nombreuses curiosités d'origine ancienne à nous offrir, et nous sommes quelques instants retenus et occupés à faire quelques menus achats. Puis nous nous remettons en marche, et bientôt, perdant de vue le village et ses masures, nous entrons dans un espace couvert d'une épaisse végétation. Ce sont des plantations opulentes d'arbres fruitiers, figuiers, abricotiers, amandiers, orangers, citronniers, cognassiers, grenadiers, oliviers, que les indigènes d'el-Djôra entretiennent

sur les ruines de Tantique Ascalon ^ Les arbres croissent, drus et serrés, dans ce terrain admirablement approprié à la culture, et leur feuillage forme un dais au-dessus des couches de terre et de sable qui recouvrent les remparts et les autres vestiges de la vieille ville des Philistins, d'Hérode et des croisés.

U n'est pas difficile de se rendre compte de la configuration du terrain. Ascalon forme un grand hémicycle, dont la corde est le rivage de la mer, tandis que l'arc de cercle s'arrondit dans l'intérieur des terres*. Nous commençons par nous approcher de l'enceinte vers son extrémité septentrionale, du côté de la terre ferme ^. Là se trouve, ombragé par quelques arbres splendides, caroubiers, sycomores, palmiers, un pittoresque petit ouéli, consacré à la mémoire d'im Cheikh-Mohammed quelconque. Tout autour, quelques tombes éparses, et puis, recouvrant le tout, le sable, ténu mais compact, dans lequel les pas des chevaux et des hom-

^ Notons, puisque nous sommes sur le terrain de la botanique, qu' Ascalon est la marraine d'un oignon qui porte la désignation scientifique d^ascalonia et dont le nom vulgaire, déformation du premier, est échabite.

' Cette comparaison géométrique a déjà été faite par Tarchevêque Guillaume de Tyr, le chroniqueur des croisades. Il donne d'Ascalon une description tiès détaillée. Quant aux dimensions de l'enceinte, Victor Guérin évalue la longueur de l'arc à 1600 mètres et celle de la corde à iioo (Judée, vol. 11, p. 137-158). On trouvera un plan d'Ascalon dans la Zeitschrift des Deutscken Palastina-Vereins, vol. 11 (1879), p. 164-17 1, avec une description par MM. Schick et Guthe.

^ C'est là que se dressent ordinairement les tentes des voyageurs qui passent la nuit près des ruines d'Ascalon ; c'est là que campait en 181 5 lady Stanhope, lors des fouilles dont nous parlerons plus loin.

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mes laissent des traces toutes semblables à celles que conserve la neige. Un silence solennel plane sur ces lieux qu'animent seulement de leur présence une petite troupe d'indigènes, aux vêtements de couleurs voyantes, qui se sont attachés à nos pas et qui tantôt nous précèdent en éclaireurs, tantôt nous harcèlent de leurs demandes d'aumônes ou de leurs offres d'antiquités. Tout près du ouéli, les murailles massives de l'Ascalon du moyen âge se dressent encore, imposantes dans leur délabrement ^ Le mortier qui a uni les pierres est d'une extraordinaire ténacité, déjà vantée par Guillaume de Tyr. De gros blocs de conglomérats ont roulé au bas des pentes, quelques-uns jusque dans la mer, sans se briser, témoins séculaires des anciens âges -. Contempler, au travers des larges brèches qui s'ouvrent dans les flancs des remparts, les échappées ensoleillées qui nous révèlent les flots bleus de la Méditerranée; longer ensuite, en piétinant dans le sable, la longue courbe des fortifications qui nous amènera jusque vers l'angle sud-ouest de la ville ; nous installer enfin, pour le repos du milieu du jour, sur la grève, au milieu des blocs épars, et voir dans l'eau transparente les algues vertes ou rougeâtres enrouler leurs tiges et leurs feuilles autour de vieilles colonnes noirâtres, noyées dans la profondeur : autant de souvenirs qui s'impriment fortement dans l'esprit. Et la voix du passé, la voix des siècles écoulés et lointains, parle avec insistance. Ces murs, que nos yeux contemplent ruinés, mais encore

* L'enceinte est sensiblement élevée au-dessus du soi avoisinant, aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur. Cette élévation n'est pas uniquement artificielle : il est probable que sous la muraille s'étendait originairement une chaîne demi-circulaire de collines.

* Ainsi, sur notre vignette de la p. 112, le bloc énorme qu'on aperçoit à gauche.

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debout, ils appartiennent à la cité du moyen âge. Que de fois, dans les annales des croisades, apparaît la mention d'Ascalon, accompagnée, pour ainsi dire, d'un cliquetis de lances et d'épées. Tantôt ce sont les Francs qui l'occupent et qui repoussent de ses murs les assauts des Sarrasins, tantôt c'est l'islam vainqueur qui est rentré en possession de la place forte, âprement convoitée, et ce sont les croisés qui, à leur tour, en menacent les murailles. Et dans l'un comme dans l'autre cas, ce sont des escarmouches, des combats, des batailles sanglantes qui se livrent entre ces ennemis irréconciliables.

Déjà le nom glorieux du chef de la première croisade se trouve associé au souvenir d'Ascalon : le 12 août 1099, le vaillant et pieux Godefroy de Bouillon, à la tête de 22000 hommes seulement, remporta sous ses murs une éclatante victoire sur les troupes du calife égyptien, fortes de 200000 hommes d'après les évaluations les plus modérées ; d'autres disent 500 000. Le nombre des morts du côté musulman aurait été de 35 000 d'après Albert d'Aix, de 100 000 d'après d'autres témoignages. C'est à ce succès des armes européennes sur les infidèles que font allusion les vers connus de Jean-Baptiste Rousseau :

La Palestine enfin, après tant de ravages, Vit fuir ses ennemis, comme on voit les nuages Dans le vague des airs fuir devant l'aquilon ; Et des vents du midi la dévorante haleine

N'a consumé qu'à peine Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.

Mais, malgré ce brillant fait d'armes, Ascalon demeura fermée aux croisés, grâce aux déplorables dissensions qui, alors comme si souvent, paralysèrent les efforts des Francs.

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Ce fut en 1153 seulement que Baudouin III, après un siège de cinq mois, s'empara de la ville. En 1 1 77, Saladin fut battu sous SQS murs par Baudouin IV ; mais, après la funeste bataille des Cornes de Hattîn (11 87), Ascalon dut se rendre à Saladin victorieux. Celui-ci, quelques années plus tard, la fit démanteler (1191), parce qu'il ne pouvait la défendre efficacement contre de nouveaux croisés qui la menaçaient, et en particulier contre Richard Cœur-de-Lion. Celui-ci, l'ayant en effet conquise en 1192, projeta d'en relever les remparts, mais, cette fois encore, les disputes entre chefs croisés constituèrent un obstacle insurmontable. Finalement elle retomba aux mains des musulmans, et le sultan Bibars acheva de la détruire en 1 270.

Les murailles ruinées que nous avons sous les yeux sont donc celles de la cité forte des guerres des onzième et douzième siècles. Mais, dans ces murs mêmes apparaissent par endroits, horizontalement encastrées dans les interstices et semblables à d'énormes bouches à feu, des colonnes antiques, en marbre gris noirâtre, simulant des canons d'acier. Ce sont des emprunts faits par les constructeurs du moyen âge à la civilisation romaine ; ce sont des débris, et ce ne sont pas les seuls, de tous ces édifices monumentaux qui enrichissaient Ascalon et l'embellissaient aux débuts de l'ère chrétienne. Alors, sous l'influence de la culture gréco-romaine, de superbes palais, des temples et des thermes, des fontaines et des portiques, des théâtres et de gigantesques colonnades ornaient la ville, qu'Hérode le Grand aimait ^

* Il est fort probable, sinon tout à fait certain, qu*Ascalon était le lieu d'origine du grand-père d*Hérode. Celui-ci, en tout cas, s'intéressait à cette ville et il y possédait un palais qui, après sa mort, fut donné à sa sœur Salomé par Tempereur Auguste.

et qu'il tenait à orner des chefs-d'œuvre de l'architecture de son temps. Çà et là, déjà dans les rues du village d'el- Djôra, et dans tout le périmètre des ruines, nous apercevons des vestiges incontestables de ce passé grandiose, et dans œs débris muets il semble qu'on entende vibrer encore les palpitations de l'histoire des siècles lointains : voici des fûts de colonnes en granit rose ou bien en marbre gris, des chapiteaux mutilés, des auges colossales pour abreuver le bétail et qui jadis étaient des sarcophages, des blocs artistiquement taillés ^ Et même, dans l'un des vergers qui s'élèvent dans la région où était jadis l'amphithéâtre, nous voyons soudain, gisante sur le sol, la face en terre, une grande statue en marbre blanc, dans son ample vêtement aux mille plis, épave de la sculpture antique, abandonnée dans le sable et livrée à toutes les intempéries. Partout ailleurs, avec quel empressement on l'eût relevée, avec quel soin on l'eût transportée dans quelque musée, ou, du moins, mise à l'abri des vents et de la pluie ! Et la voilà, étendue sur le sol et s'eflritant graduellement sans que personne la recueille. Il y a dans tout champ de ruines quelque chose de mélancolique. Mais combien plus mélancolique encore est un abandon comme celui dont nous sommes témoins !

Et l'imagination creuse plus profond encore que cette couche de civilisation romaine et grecque, dont les traces se montrent encore si nettement à l'œil. Il ne suffit pas d'évoquer le souvenir des Ascalonites de cette époque-là, qui, à proximité de la puissance royale juive, représentée par les Hasmonéens et les Hérodes, réussirent pourtant à se

* Des colonnes provenant d*Ascalon ont été transportées jusqu'à Saint-Jean-d'Acre par le célèbre gouverneur de cette ville à la fin du siècle dernier, Djezzar-Pacha.

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maintenir indépendants, sous le protectorat romain, depuis Tan 104 avant Jésus-Christ, et guerroyèrent contre leurs voisins les Juifs en Tan 66 de Tère chrétienne, et qui ensuite, incorporés en 70 à l'empire, se montrèrent fougueux et persévérants champions du vieux paganisme et persécutèrent les chrétiens jusque sous le règne de Julien T Apostate D ne suffit pas de retourner plus loin en arrière, jusqu'au temps des Maccabées, alors que, par deux fois, Jonathan, frère de Juda et continuateur de son œuvre, s'approcha d'Ascalon, mais sans lui donner l'assaut, les habitants de la place l'ayant accueilli pacifiquement*. Plus bas encore, au plus profond de ces trois étages d'habitations humaines, la pensée cherche à reconstruire et à faire revivre la vieille ville philistine avec sa population belliqueuse ^. Il n'en subsiste aucun indice visible, mais l'esprit se refuse à croire que toute trace de ce passé lointain soit à jamais évanouie. Devant cts remparts, aux trois quarts écroulés, mais dont la fière silhouette se dessine encore sur le ciel bleu, en présence de œs glorieux restes d'un passé, de plusieurs passés pour mieux dire, superposés les uns aux autres, et que le sable recouvre d'un linceul protecteur, plus épais d'année en année, on se sent pris d'une passion presque frénétique, d'un désir invincible de saisir la pelle et la pioche et d'en

* Il y a pourtant eu naturellement une période chrétienne dans l'histoire d'Ascalon, qui a été un siège épiscopal jusqu'à la conquête musulmane. M. Guérin a constaté dans les ruines les restes de plusieurs églises.

* I Macc. X, 86 ; xi, 60.

3 La mention d'Ascalon se trouve déjà dans les inscriptions des Pharaons de la xviiic dynastie. Ramsès 11, de la xixe dynastie, s'en empara, et cette scène se trouve figurée sur les parois de pierre du temple de Karnak.

faire pénétrer les coups .jusque dans les entrailles mêmes de ce sol historique pour en retirer quelque reste des temps envolés sans retour. Et certes il en vaudrait la peine ! Peutêtre qu'avant longtemps quelque société savante sollicitera et obtiendra de Constantinople le firman impérial autorisant l'exploration méthodique et raisonnée de cet emplacement qui doit receler des trésors pour l'archéologue et qui peut fournir à l'historien des résultats importants et imprévus. Le fait qu'aucun village moderne n'a été construit sur les ruines d'Ascalon, qu'aucune mosquée n'y a été élevée, qu'on n'y a pas établi de cimetière musulman, faciliterait encore les travaux, en diminuerait le coût et permettrait de pratiquer des recherches complètes et systématiques. Jusqu'ici aucun travail sérieux de ce genre n'a été poursuivi en ces Heux. Seulement, en 1815, lady Esther Stanhope, cette grande dame anglaise, nièce de Pitt, dont la vie extraordinaire et le caractère énigmatique ont laissé en Syrie de si curieux souvenirs \ avait, à son passage à Ascalon, essayé d'entreprendre quelques fouilles. Mais bientôt lassée, découragée, elle y avait renoncé. Les indigènes qu'elle employait pour ces travaux étaient convaincus qu'elle cherchait un trésor. Et comme une statue antique avait été découverte, ils se persuadèrent que la cessation des fouilles était motivée par cette trouvaille et que le trésor convoité était caché dans l'image de marbre ; il fallut pour les détromper que l'autorisation leur fût donnée de briser la statue, qui naturellement ne renfermait rien.

* Voir sur lady Stanhope le poétique récit qu'a laissé Lamartine, dans son Voyage d*Orient, de la visite qu'il fit à cette femme étrange et mystérieuse. Le Dr Lortet, Téminent doyen de la Faculté de médecine de Lyon, dans son remarquable ouvrage La Syrie d'aujour^hui, raconte (p. 1 10) la fin mélancolique de lady Stanhope.

Depuis lors les fouilles n'ont jamais été reprises. Pourtant il suffit de gratter du bout d'un bâton les talus escarpés qui dominent la grève pour que de menus objets brisés, des fragments de verrerie et de poterie, des morceaux

de statuettes en marbre blanc, d'autres

spécimens analogues se découvrent aux pieds du

voyageur, qui murmure de ne pouvoir poursuivre d'une

façon plus approfondie ce travail ou ce jeu, comme on

voudra l'appeler.

Il est temps, en effet, de reprendre nos chevaux et de nous remettre en marche, si nous voulons atteindre Gaza avant la nuit. Encore un coup d'œil sur les remparts demicirculaires et sur cette plage d'où s'avançaient jadis de puissantes jetées et le long de laquelle venaient autrefois s'abriter les navires K Encore quelques clichés pris à la clarté d'un

* Toutefois, Ascalon n'a jamais pu être qu'un port très défectueux. Guillaume de Tyr le déclare dangereux, difficilement accessible. Peutêtre valait-il un peu mieux dans l'antiquité qu'au temps des croisades.

soleil de printemps, resplendissant sur le sable doré ; encore une cordiale poignée de mains à nos deux hôtes d'Asdod qui nous quittent ici pour regagner leur demeure. Yallah l (en avant !) Nous voilà en route. Il est environ deux heures après ipidi.

Pour nous rendre à Gaza, nous aurions pu retourner à Medjdel et de là suivre une route analogue à celle que nous avions prise le matin, c'est-à-dire dans l'intérieur des terres. Au lieu de cela, sur le conseil qui nous avait été donné et dont nous ne saurions être assez reconnaissants, nous poursuivons notre voyage le long de la mer, sur la grève, tellement que les flots viennent battre les pieds de nos chevaux.

Le souvenir de cet après-midi demeurera ineffaçablement gravé dans ma mémoire. Quand je me reporte aux nombreuses jouissances que j'ai éprouvées pendant mon séjour en Palestine et que je cherche à m'en remémorer les heures les plus enchanteresses (et j'en ai compté beaucoup), il en est peu qui puissent rivaliser dans mon esprit avec cette chevauchée, le long de la Méditerranée, entre Ascalon et Gaza. Le soleil étincelait au-dessus de nos têtes, tout en s'inclinant peu à peu vers l'horizon. A droite, c'étaient les vagues bleues qui venaient l'une après l'autre expirer doucement sur le sable ; à gauche, les hautes dunes jaunâtres, aux formes arrondies, barrant la vue, il est vrai, mais encadrant le paysage comme d'une sorte de rempart doré. Sous les pas des chevaux craquaient par endroits des coquillages sans nombre, amoncelés par milliers et par millions sans doute. De distance en distance un petit ruisseau, frais et limpide, descendant de la région des collines et traversant la plaine, arrivait jusqu'à la mer, avec un volume d'eau si peu considérable que c'était à peine si les jambes de nos

chevaux s'humectaient en le franchissant. De temps à autre, nous croisions des indigènes dont les pas s'incrustaient dans le sable aussi bien que les sabots de leurs petits ânes, tandis que les pieds massifs et comme spongieux des chameaux ne laissaient sur le sol que de larges empreintes, à peine creusées, démontrant avec une complète évidence à quel point cet animal est fait pour les terrains sablonneux, sa véritable patrie.

Les heures se succèdent belles, inoubliables. Enfin, vers cinq heures du soir, apparaît sur notre gauche, au sommet de la dune, à quelques centaines de mètres de distance, un ouéli, entouré de quelques arbres et qui porte le nom d'un Cheikh-Redouân. C'est là pour nous le signal d'abandonner le bord de la mer et de nous enfoncer dans l'intérieur. Si nous avions continué à longer le rivage, nous serions arrivés après quelque temps au port de Gaza, el-Mîna, pauvre petit port bien délaissé, d'où il eût fallu regagner la ville en faisant un assez long détour. Aussi, quittant la grève, nous nous dirigeons droit sur le ouéli ; nos chevaux, en quelques vigoureux efforts, nous conduisent au sommet de la dune, auprès du monument funéraire. De là, nous contemplons de nouveau toute une région, immense et plane, et au milieu de cette plaine, comme une île de verdure ou comme une oasis couronnée de palmiers et d'autres arbres en abondance, voici Gaza, avec ses divers quartiers, avec ses maisons s'étageant sur les flancs des collines. Encore quinze ou vingt minutes, et nous arrivons à l'entrée de la ville qui fut jadis la plus forte et la plus peuplée parmi les cités des Philistins, et qui semble avoir occupé une place plus im-

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