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portante que ses quatre sœurs dans les annales des Hébreux comme dans celles des rois d'Egypte, de Ninive et de Babylone. Ses puissantes murailles ont entièrement disparu, mais c'est encore une ville populeuse, elle ne compte pas moins de 30 000 habitants. Fièrement postée à l'extrémité méridionale de la Syrie, sur la route de l'Egypte, elle a possédé jadis une importance commerciale qui n'était pas à dédaigner. Et les nombreux Bédouins qui peuplent actuellement la contrée avoisinante, jusque fort loin à l'orient, du côté du grand désert de Pétra, savent encore mettre à profit les ressources que Gaza leur offre. Ces tribus nomades viennent par intervalles se ravitailler à Gaza ; elles y apportent aussi les produits des champs qu'elles cultivent et surtout des troupeaux qu'elles élèvent. En échange, elles y font l'emplette d'un certain nombre d'objets, fruits de la civilisation asiatique ou même, européenne, dont elles ont peu à peu appris à se servir, si bien qu'elles ne sauraient plus s'en passer. En toute première ligne, ce sont les engins pour la chasse et pour la guerre, des armes et des munitions. Le fusil a presque complètement supplanté la lance chez les Bédouins, la lance qui était autrefois l'arme de chacun. Il suffit de consulter les ouvrages illustrés datant de la première moitié de notre siècle, quelques-uns même plus récents encore, pour voir que jamais un Bédouin n'est représenté autrement qu'avec sa longue lance, ferrée aux deux extrémités. Même en faisant la part du besoin instinctif qu'éprouvaient les artistes, auteurs de ces gravures, de donner à leurs sujets quelque chose de plus pittoresque, nous sommes pourtant fondés à admettre que la lance était d'un emploi constant. Or, durant les cinq mois et demi que nous avons passés en Palestine et pendant lesquels nous avons
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beaucoup circulé, nous avons rencontré une fois, une seule fois, un cavalier armé d'une lance. En revanche, toujours des fusils. Et quelle variété ! Depuis le fusil moderne et perfectionné jusqu'au vieux mousquet à pierre, plus dangereux, semble-t-il, pour celui qui le manie ou pour ses voisins que pour celui qui en serait menacé à distance.
Gaza, le rendez-vous de tous ces clients venus du désert et leur marché habituel, ne possède cependant point un bazar bien remarquable. Les rues en sont étroites et les maisons délabrées, et les produits mis en vente ne sont pas pour exercer une grande fascination sur le touriste. Tout au plus y trouvera-t-il de quoi renouveler dans une certaine mesure ses provisions de voyage. L'objet le plus insolite, le moins autochtone que nous ayons découvert dans le bazar de Gaza, est un de ces gros fromages de Hollande, nommés eidamefy et qui présentent l'apparence d'une boule d'un rose vif. Nous ne pouvions certes nous attendre à en rencontrer dans ce lieu. D'autre part, nous retrouvons ici les marchands d'antiquités, médailles, pierres gravées, etc., et cette fois beaucoup mieux au fait de la valeur réelle de leur marchandise que les paysans des environs d'Ascalon. Parmi les objets qu'ils nous offrent, il en est d'origine égyptienne, d'autres sont grecs ou romains. Une pierre gravée, figurant un homme nu aux prises avec un lion (sans doute Hercule et le lion de Némée), me semble présenter un intérêt particulier dans une ville jadis théâtre des exploits de cet autre vainqueur de lion qui avait nom Samson et dont nous reparlerons tout à l'heure.
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Gaza est, comme Hébron, le siège d'un kaïmakâm^ (gouverneur ou préfet). Dès le lendemain de mon arrivée, je m'empressai d'aller chez lui et je fus reçu de la façon la plus courtoise. Son Excellence Hassan-Beg m'accueillit avec la politesse d'un parfait gentleman et fit à ma femme les honneurs de son harem. Quant à moi, il me reçut dans son divan, et nous nous entretînmes solennellement, en utilisant, pour nous conformer aux règles de l'étiquette, les services de deux interprètes, dont nous aurions très bien pu nous passer, la conversation pouvant se poursuivre en arabe ou bien en fi-ançais, langue que le kaïmakâm possède assez bien. Mais il était, paraît-il, de bon ton de recourir aux services d'un truchement ou même de deux, ce qui donnait à nos propos une gravité et une importance quelque peu exagérées. Mes paroles, prononcées en français et parfaitement compréhensibles pour le gouverneur, lui étaient néanmoins traduites par mon drogman ; et sa réponse, faite en arabe et dont je saisissais le sens, m'était à son tour interprétée par un fonctionnaire turc sachant couramment le français, et que je découvris ensuite être le chef du bureau postal et télégraphique de Gaza, un chrétien appartenant à l'Eglise latine. Cet appareil un peu lourd et encombrant donne aux phrases les plus insignifiantes une valeur exorbitante; en outre
* Le kaïmakâm occupe le troisième rang dans la hiérarchie administrative ottomane. Il a au-dessus de lui le moutessarrif et, plus haut encore, le voit (gouverneur-général). Au-dessous de lui, en revanche, se trouve le tnoudîr (sous-préfet).
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chaque interlocuteur a amplement le temps de préparer sa réplique.
J'avais deux autorisations à demander à Son Excellence D'abord je désirais visiter la grande mosquée de Gaza, le Djami-el-Kébir, intéressante non seulement à titre de sanctuaire de l'islam, mais beaucoup plus encore comme ancienne église chrétienne, datant de l'époque des croisades et placée alors sous le patronage de saint Jean. La permission de la visiter nous fut immédiatement accordée: un soldat de la police nous fut donné comme escorte, et, moyennant la condition aisément exécutable d'ôter nos chaussures, nous pûmes pénétrer, non seulement dans la grande cour, mais dans l'intérieur même de la mosquée ^ qui présente effectivement à l'œil tous les caractères des églises construites en Palestine par les croisés, et sur les piliers de laquelle on peut encore discerner, çà et là, l'emblème mal effacé de la croix. Un autre sujet d'intérêt est une vieille inscription hébraïque, gravée assez haut sur la paroi d'une des trois nefs. Enfin, mentionnons comme un des traits caractéristiques et remarquables de cette mosquée, le beau minaret qui la surmonte, l'un des plus imposants et des mieux proportionnés que nous ayons vus.
La seconde faveur que j'avais à demander au kaïmakâm de Gaza était d'une plus grande portée et concernait la suite de notre excursion. Il s'agissait d'obtenir de lui une
' On est donc moins strict à Gaza qu*à Naplouse ou à Hébron, où nul chrétien n'est jamais admis dans le Haram, c'est-à-dire dans Tenceinte sacrée. Au Caire, en revanche, Tentrée des mosquées est accessible à chacun et en tout temps, sur présentation d'un ticket qu'on achète chez les portiers d'hôtels. A Jérusalem, l'accès de la grande mosquée n'est pas interdit, mais il faut remplir certaines conditions pour y pénétrer.
GAZA. MINARET DE LA GRANDE MOSaUÉE. P- ii8-
escorte, soit un ou deux khayydls (soldats de cavalerie turque), pour nous accompagner à Beer-Schéba, et, de là, jusqu'à Hébron. Le gouverneur ne me dissimula pas que, si j'étais venu lui présenter la même requête un ou deux ans auparavant, il se serait vu dans l'obligation de me répondre par un refus. A cette époque, en effet, deux tribus de Bédouins se livraient, l'une contre l'autre, à des actes d'hostilité incessante, précisément dans la région où se trouve Beer-Schéba ; il eût été fort imprudent d'y envoyer des soldats en petit nombre et de laisser des voyageurs européens s'y aventurer et mettre ainsi le doigt entre l'arbre et l'écorce. Au moins eût-il fallu leur donner une escorte très nombreuse, et cela même eût été fâcheux, en forçant ainsi le gouvernement à sortir, le cas échéant, de sa neutralité entre les deux clans belligérants. Heureusement, au moment de notre passage, les circonstances s'étaient bien modifiées, les coups de feu avaient cessé de retentir dans le désert voisin de Beer-Schéba, les voyageurs ne risquaient plus de recevoir une balle, même par suite d'un hasard ou d'une méprise. En effet, l'une des tribus rivales avait eu le dessous et s'était retirée bien loin dans l'intérieur des terres, du côté de l'est, tandis que l'autre, victorieuse, demeurée maîtresse incontestée du terrain, avait remis les armes au repos et repris des allures pacifiques. Rien ne s'opposait donc plus à la course projetée, et le kaïmakâm nous accorda non seulement un, mais deux cavaliers, choisis au sein de la petite garnison de Gaza, pour nous servir de protection et de guides dans la suite de notre course. Je lui adressai mes remerciements les plus sentis et pris congé de lui. Ce personnage, fils d'un grand seigneur ou prince kourde qui a eu son heure de notoriété, Bedr-Khân, a des frères en
très grand nombre — seize, disent les uns ; quarante, affirment les autres — qui, tous, occupent un rang plus ou moins élevé dans la hiérarchie administrative, civile ou militaire, de l'empire ottomane
Le gouverneur de Gaza n'est pas la seule connaissance que nous ayons faite dans cette ville. Il s'y trouve une station missionnaire anglaise, relevant de la Church Missionary Society y et à la tête de laquelle se trouve le EK Sterling, de Durham, à la fois pasteur consacré et médecin diplômé, qui était arrivé à Gaza quelques mois avant notre passage. A ses côtés travaillent plusieurs dames, spécialement vouées au soin des malades, puis un pharmacien d'origine européenne, un catéchiste indigène et un jeune Syrien de Beyrout, plus particulièrement chargé de remplir dans la Mission l'office d'interprète et d'enseigner l'arabe au personnel européen de l'œuvre.
Ainsi, après avoir été reçus hospitalièrement à Asdod par deux familles allemandes, c'est chez des coreligionnaires anglais que nous fûmes accueillis à Gaza. Et chez ceux-ci, pas plus que chez ceux-là, on ne voulut entendre parler de nous laisser dresser notre tente : nous devions être traités en hôtes, et nous le fûmes, en effet, et ce charmant et prévenant accueil a contribué pour une large part à embellir pour nous les trente-six heures que nous avons passées à Gaza.
Nous avons eu amplement l'occasion d'apprécier et d'ad-
* Il est parlé du gouverneur de Gaza dans le Désert ^ de Pierre Loti, p. 244, 2S5.
mirer le travail plein de dévouement et de zèle accompli par les missionnaires au milieu de ces populations rétives. D faut bien le dire sans ambages : rien ne semble infructueux comme le labeur de Tévangéliste en pays musulman. Vouloir entamer, par la prédication du christianisme, le sol rocheux de l'islam, c'est, semble-t-il, une tentative ingrate entre toutes et condamnée à un insuccès certain, tant est grand et invétéré le fanatisme des sectateurs du prophète de la Mecque. Leur formule officielle : « Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu ; Mahomet est le prophète de Dieu, » paraît leur suffire absolument, et l'accomplissement scrupuleux de certains rites stéréotypes leur donne l'illusion suffisante d'une activité religieuse. Leur parler d'une religion supérieure, qui répond infiniment mieux aux besoins du cœur et de la conscience, constitue une entreprise généreuse, mais dont les résultats sont en général nuls. Tout cela pourtant n'est pas pour décourager les missionnaires au milieu des musulmans. Mais, instruits par leurs expériences et par leurs échecs mêmes, ils s'ingénient à donner à leur action une forme qui force l'attention et excite l'intérêt. Puisque la doctrine chrétienne, la vérité évangélique semblent impuissantes à se faire accepter par les disciples de Mahomet, il vaut la peine d'essayer de leur faire comprendre ou du moins pressentir la charité chrétienne, la vie d'amour et de dévouement des vrais serviteurs du Christ. C'est donc du côté des œuvres de miséricorde que s'oriente le travail des missionnaires parmi les Arabes, et à Gaza, en particulier, un petit hôpital a été ouvert pour recueillir ceux qui souffrent et leur donner gratuitement, cela va sans dire, tous les soins que requiert leur état. Puis, trois fois par semaine, la matinée tout entière est consacrée à une consultation médicale.
OÙ se pressent des malades de toute sorte, de tout âge et de toute provenance. Le jour où nous avons assisté à Tune de ces réceptions, 90 personnes attendaient pour se faire examiner et traiter les unes après les autres. Et ce chiffre est très souvent dépassé : nous avons feuilleté le registre de la Mission et vu que parfois, en une seule journée, le nombre des consultations atteignait 140 ^ Cétait un spectacle à la fois pittoresque et navrant que celui de cette salle d'attente remplie d'hommes et de femmes, de vieillards et d'enfants, les uns habitant la ville, les autres campagnards venus d'une certaine distance, d'autres encore Bédouins du désert voisin, tous accourus pour tenter de soulager leurs maux et qui se préparaient à entrer, les uns après les autres, dans le cabinet du médecin pour lui exposer la nature de leurs infirmités et recevoir de sa main les remèdes. Il en est sur le nombre qui reviennent régulièrement pour chercher leur dose de médicaments, car il serait dangereux de leur en confier plus que ce qu'ils doivent prendre en une fois; leur ignorance et leur désir d'être guéris le plus vite possible les pousseraient en effet à absorber au plus vite la boîte ou le flacon tout entier si l'on avait l'imprudence de le leur remettre.
Quand un musubnan a trouvé ainsi le chemin de l'hôpital ou de la salle de consultations, quand il y a obtenu quelque remède efficace ou subi quelque opération bienfai-
^ D'après un rapport qui m*a été adressé, depuis mon retour en Europe, sur l'œuvre missionnaire à Gaza, le chiffre des consultations données en un jour s'est élevé jusqu'à 159, la moyenne étant d'environ 100. Dans une course rapide à Asdod et à Medjdel, où sa visite avait été annoncée d'avance, le D»" Sterling a vu se presser autour de lui, en une seule journée, 303 patients dans la première de ces deux localités et 161 dans la deuxième.
santé, qui le soulage ou même le délivre de son mal ; quand une mère a apporté au docteur son enfant dangereusement atteint, et qu'elle peut, après quelques jours, quelques heures peut-être, le remporter en bonne voie de guérison, il semble impossible qu'il ne surnage rien de cette œuvre d'amour, de désintéressement, et que la bonne semence ainsi répandue ne fructifie pas, une fois ou Tautre. Ce ne sont pas les missionnaires actuels, ni peut-être leurs successeurs immédiats, qui en recueilleront les précieux résultats, mais une génération encore à venir.
On s'intéresse beaucoup, dans nos Eglises, et avec infiniment de raison, aux missions chez les païens de l'Afrique, de l'Inde, de la Chine ou des îles lointaines de la Polynésie, et c'est justice. Mais ici, parce qu'il s'agit d'une œuvre plus rapprochée de nous et parmi les musulmans, sur les rivages de la Méditerranée, est-ce une raison pour l'ignorer ou pour la négliger ? Ne suffira-t-il pas de la signaler à l'attention des chrétiens pour lui valoir des sympathies qui se traduisent par des prières ? Je serais heureux d'avoir pu, en écrivant ces pages, gagner quelques amis à la petite station missionnaire de Gaza.
J'eus soin, pendant mon court séjour à Gaza, d'aller faire une visite au couvent latin, situé dans la partie la plus élevée de la ville. Je savais, en m'y rendant, que j'y trouverais, dans la personne du missionnaire apostolique et curé G. Gatt, un savant dont la modestie égale seule le mérite. Originaire du Tyrol, ce qui, pour un Suisse, fait de lui un voisin, presque un compatriote, il est établi en Palestme de-
puis de longues années, un quart de siècle environ, et, après avoir vécu d'abord à Jérusalem, il a été placé par le patriarche latin de cette ville à la tête de la très petite communauté de Gaza. C'est là que je le trouvai, occupé à donner une leçon à deux ou trois petits Arabes à la mine éveillée, et qui n'eurent point l'air trop malheureux quand mon arrivée leur occasionna une heure de congé. Le souvenir de cette scène m'est revenu, très vivant, comme je lisais l'autre jour, dans un récit de voyage récemment publié, les lignes suivantes : « Quelles aimables figures que celles de CGs ecclésiastiques plongés dans la science, qu'une administration trop parcimonieuse charge encore de devoirs ordinaires, et qui, humbles, soumis, passent sans protester de l'archéologie la plus ardue aux rudiments du latin! Leur commerce avec les enfants et leur humilité chrétienne les mettent à l'abri de ce pédantisme ridicule dont l'érudition s'entoure trop souvent ^ » Ce qui est dit, dans ce passage, d'un vénérable ecclésiastique de Spalato en Dalmatie, je l'applique sans hésiter au prêtre de Gaza. Je savais, en me présentant à lui, avoir affaire à un savant, ayant sur la topographie de Jérusalem et sur l'interprétation des textes de Josèphe qui concernent ce sujet des vues originales, très dignes d'être prises en sérieuse considération^. Je connaissais en outre ses travaux multiples sur Gaza, sa résidence actuelle ^, et le seul plan détaillé qui existe de cette ville, à ma connaissance, est celui qu'il a publié, il y a quelques
^ Edouard Maury, Aux portes de l'Orient (Paris, 1896), p. 71.
• Voir Beschreibung Ûber Jérusalem und seine Umgebung, von G. Gatt. Waldsee, 1877, i vol. de 396 pages; Die Hïigel von Jérusalem, par le môme. Fribourg i/B., 1897, i vol. de 66 pages.
^ En dernier lieu, lire un article intitulé Bericht ûber die Missionsstatien von Ga^a, dans Dos Heilige Land, 40e année, p. 75-78.
années *. Une conversation, que j'aurais voulu pouvoir prolonger davantage et dans laquelle j'eus tout profit à écouter le plus possible, s'engagea entre, nous. Puis, me conduisant sur la terrasse qui couronne le couvent, le révérend père Gatt me montra Gaza qui s'étendait tout à l'entour, avec ses divers quartiers. A l'une des extrémités, du côté occidental, les bâtiments de la Mission anglaise, où nous avions passé la nuit et la matinée, se dessinaient en blanc. Plus près, quelques autres édifices en pierre également, entre autres les mosquées et le sérail (palais du gouverneur). Mais la note dominante, c'était le vert, et cela dans la ville même, grâce à la circonstance que j'ai indiquée plus haut à propos d'Asdod: partout sur les toits plats des maisons croît une herbe touflue, et au premier coup d'oeil on a une impression de pelouses verdoyantes; un examen plus attentif montre les ruelles, circulant partout entre les habitations, et l'on finit par se rendre à l'évidence, et l'on se résigne à admettre ce qu'on jugeait d'abord incroyable, à savoir qu'on a devant soi ou plutôt sous soi une ville de 30 000 âmes. Gaza apparaît ainsi comme une oasis, se détachant sur le jaune des dunes de sable, et les nombreux palmiers qui l'ombragent ajoutent encore à cette impression.
Longtemps Gaza a été une ville forte. Son nom même l'indique, si l'étymologie la plus simple et la plus naturelle peut être considérée comme la plus vraisemblable, ce qui n'est pas toujours le cas. Et nous savons que les anciens rois d'Egypte y tenaient garnison. Plus tard, à l'époque philistine, elle fiit une forteresse de premier rang, et l'ex-
* Zeitschrifl des Deulschen Palastina-Vereins, vol. x (1888), p. 149.
ploit même de Samson, s' enhardissant jusqu'à pénétrer dans la place, puis effectuant son départ envers et contre tous en démolissant la porte de la ville, n'a de sens et de saveur que si Gaza était renommée pour la force de ses remparts : une cité inexpugnable. Actuellement, il faut en rabattre.
Campement éc BédoEiina i^^u, nbords^ âii Gaza.
Phis de murailles, plus de portes, quoique la tradition populaire ait rattaché le nom de Samson à un emplacement qui peut bien avoir été jadis une des entrées de la ville. Le dernier témoignage que l'histoire rende à Gaza comme place forte de quelque importance remonte aux dernières années du siècle passé. Lorsque Bonaparte, vainqueur de l'Egypte, résolut d'entreprendre la conquête de la Syrie, son armée, traversant le désert d'el-Arîsch, arriva près de Gaza, et devant le conquérant se dissipa comme par enchantement la résistance du général turc qui commandait alors la placée
Le regard se porte vers cette « route du désert » qui, longeant les poteaux télégraphiques, met en communication
* Il est particulièrement intéressant de lire Touvrage intitulé : Guerre d'Orient. Campagne d'Egypte et de Syrie, iy^8-jy^^. Mémoires pour servir à rhistoire de Napoléon, dictés par lui-môme à Sainte-Hélène et publiés par le général Bertrand (Paris, 1847). Voir spécialement, pour Gaza, vol. 11, p. 29-43. Comp. aussi Ader et Beauvais, Histoire de l'expédition d'Egypte et de Syrie, Paris, 1826, chap. xvii.
l'Afrique et l'Asie. Gaza est la dernière étape sur cette grande voie, fortement délaissée du reste depuis que de nombreux services de paquebots mettent Port-Saïd et Alexandrie en rapports réguliers et fréquents avec Jaffa, Haïfa et. Beyrout. Pourtant les caravanes circulent encore entre Gaza et la frontière égyptienne. Nous avions vu, à la fin de novembre, à bord du petit steamer postal qui nous transportait, rapide, dlsmailia à Port-Saïd*, deux jeunes Européens qui, débarquant à la station d*el-Kantara, se proposaient de franchir à chameau la distance qui les séparait de Gaza. Et soit ici, soit à Asdod déjà, deux jours auparavant, nous avons recueilli des traces de leur passage, ce qui prouve d'une part que le trajet s'effectue, et d'autre part aussi qu'il ne s'effectue pas souvent, puisque des passants de cette espèce font événement. A côté des touristes, il y a pourtant d'autres voyageurs qui suivent cette route aride : des pèlerins revenant de la Mecque et regagnant la Syrie, et puis parfois aussi des Handwerksburschetiy des compagnons faisant leur tour d'Asie et d'Afrique, généralement Allemands ou Autrichiens, parfois aussi de mes compatriotes, poussés par une humeur aventureuse, comme celui dont me parlait le pasteur d'Alexandrie et qui était venu à pied, sans ressources aucunes, de Jérusalem au Delta égyptien, à travers le désert ! Curieuses odyssées que celles-là, et plus fréquentes qu'on ne se l'imagine dans nos pays d'Europe.
* Peu de jours après, au commencement de décembre 1893, avait lieu rinauguration du nouveau chemin de fer à voie étroite qui relie Ismaïlia à Port-Saïd. Depuis lors, le service du bateau à vapeur pobtal sur le canal a été supprimé.
Plus belle encore et plus étendue que la vue dont on jouit de la terrasse du couvent latin est celle qui se découvre aux regards quand on a fait l'ascension d'un monticule situé à environ une demi-lieue de Gaza, du côté de l'est. Cette colline, à laquelle on arrive facilement à cheval en traversant au préalable quelques rues du quartier le plus bas et le plus misérable de la ville, s'appelle le Mountâr, c'est-à-dire le « Point-de-Vue, » désignation qu'on retrouve ailleurs en pays arabe, mais pas toujours aussi bien justifiée qu'ici. Au sommet, entre quelques arbres, s'abrite le ouéli de rigueur, et ici encore nous retrouvons le souvenir de Samson. La tradition désigne ce petit sommet comme la colline au haut de laquelle le champion israélite transporta les portes de Gaza. « Il saisit les battants de la porte de la ville et les deux poteaux, les arracha avec la barre, les mit sur son épaule et les porta sur le sommet de la montagne qui est en face d'Hébron ^ » Il ne peut y avoir aucune hésitation : le Mountâr est bien certainement l'éminence à laquelle pensait le narrateur biblique, et les mots qu'il ajoute pour la caractériser, « qui est en face d'Hébron, » sont parfaitement conformes à la réalité. Le monticule se dresse, en effet, solitaire au milieu d'une grande région plane, et dans le fond seulement, à l'arrière-plan lointain, du côté de l'orient, se dessinent les croupes violacées des montagnes de Juda. Et comme, tourné vers l'orient, je regardais ce tableau, un vieil Arabe qui s'était approché de moi inaperçu, me fit tressaillir
« Jug. XVI, 3.
soudain en touchant légèrement mon coude pour attirer mon attention ; puis, étendant le bras dans la direction que je contemplais, il se contenta de prononcer ce nom : « El-Khalîl ! » Or, el-Khalîl, dans la bouche des indigènes, c'est Hébron * .
Du haut du Mountâr, si la pensée se reporte pour un moment vers Samson pour retracer sts exploits surhumains et sa mort survenue au milieu de circonstances si extraordinaires, dans le grand temple de Dagon à Gaza, bientôt pourtant la beauté du panorama absorbe toutes les facultés du spectateur. A l'ouest, c'est Gaza, qui se présente tout autrement que de la terrasse du couvent latin : au lieu de la voir tout autour de soi, répandue pour ainsi dire en tous sens avec ses divers quartiers, on aperçoit d'ici la ville comme ramassée sur elle-même, formant un îlot qui rompt la monotonie de la grande plaine. Au delà, c'est le sable des dunes, jauni par l'éclat du soleil, et, tranchant nettement sur ce plan lumineux, la mer d'azur, roulant ses flots jusqu'à l'horizon. Dans le chétif petit port, aux trois quarts ensablé, qui porte le nom d'el-Mîna, et qui s'est appelé autrefois Maïoumâs, il est rare de voir stationner des vaisseaux*. Il en est un, pourtant, qui s'y est arrêté pour plus longtemps que ne l'eût souhaité son possesseur, et cette pauvre carcasse de navire est là, naufragée, perdue dans les récifs perfides, signalant aux passants le port inhospitalier de Gaza, jusqu'à ce qu'un coup de vent en emporte les derniers vestiges.
Il faut un effort pour s'arracher au spectacle qu'offre la mer. Mais la vue du côté de la terre ferme, si elle est moins
* Voir plus haut, p. 30.
• Voici un chiflfre qui donne l'idée du mouvement des navires dans le port de Gaza: durant la belle saison de 1897, seize bateaux à vapeur, principalement anglais, y ont stationné pour charger de l'orge.
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séduisante, moins frappante au premier abord, n'en exerce pas moins un attrait tout aussi puissant. C'est en effet le désert : non pas le désert jaune et sablonneux qu'on aperçoit, par exemple, du haut de la grande pyramide de Ghizeh, ou bien qu'on traverse en chemin de fer de Zagazig à Ismaïlia, mais la grande étendue, l'immense steppe, au pâturage maigre, aux ondulations insignifiantes et que parcourent les tribus nomades. Ce désert, de plus en plus âpre à mesure qu'on avance du côté du sud ou de l'est, s'étend à perte de vue. Il s'en va jusqu'au Sinaï, jusqu'au golfe d'Akaba, jusqu'à l' Arabie-Pétrée. Il n'a rien en soi qui charme et qui plaise : et pourtant il nous semble impossible de ne pas subir son attraction. Pour nous, nous l'avons ressentie, et nous sommes redescendus du Mountâr avec ce sentiment vague, indéfinissable, de jouissance anticipée qu'on éprouve quand on a devant soi quelque perspective émouvante. Demain, s'il plaît à Dieu, nous entrerons dans le désert; demain soir, nous camperons à Beer-Schéba.
« Gaza la déserte! » Voilà une expression que nous avons souvent entendue sortir de la bouche de personnes familières avec les Ecritures, et pourtant rien n'est moins prouvé que la justesse de cette interprétation du texte biblique. Au livre des Actes des apôtres *, il est raconté que Philippe l'évangéliste, celui-là même qui avait précé-
demment remporté de si beaux succès à Samarie comme prédicateur du Christ, reçut d'un ange du Seigneur Tordre de se rendre sur la route qui conduit de Jérusalem à Gaza. Et le texte ajoute : « Celle-ci est déserte. » L'exégèse traditionnelle a longtemps fait de ce membre de phrase soit une réflexion du narrateur, soit même une observation de l'ange, relative à la ville de Gaza : d'où la locution mentionnée ci-dessus. Et alors il faut s'évertuer à démontrer que, soit au temps où se passa la scène, soit au moment où s'écrivait le livre des Actes, Gaza était détruite et privée d'habitants. Mais les interprètes modernes tendent de plus en plus, croyons-nous, à appliquer à la route et non point à la ville de Gaza la remarque du texte scripturaire. Qu'importe, disent-ils, aux lecteurs de ce récit et qu'importait à Philippe lui-même que la ville de Gaza, située à une grande distance, fût ou ne fut pas déserte. En revanche il ne saurait être indifférent que sur le chemin où Dieu envoie l'évangéliste et où celui-ci va faire une rencontre intéressante, il y eût, oui ou non, une circulation active. Si cette manière de comprendre ce passage est la bonne, nous pouvons nous dispenser de fouiller les annales de l'histoire en vue de découvrir pourquoi et comment, à l'époque de Philippe ou bien au temps de la composition du livre des Actes, Gaza aurait été inhabitée et désolée.
Si toutefois Gaza n'a jamais été déserte, elle a pourtant beaucoup varié quant au nombre de sts habitants. Bonaparte, dans les Mémoires que nous avons déjà eu l'occasion de citer, parle de Gaza comme n'étant plus, de son temps, que « l'assemblage de trois misérables bourgades dont la population s'élève à 3 ou 4000 âmes. » D'autre part, nous avons constaté plus haut que le chiflre actuel des habitants
est le décuple de celui que donnait, en 1799, le conquérant de l'Egypte, au moment où il se préparait à envahir la Palestine. La prise de Gaza par l'armée française n'a été du reste qu'un incident de plus dans la chaîne déjà si longue des vicissitudes par lesquelles la ville avait passé depuis les temps les plus reculés. Le souvenir des rois d'Egypte demeure lié à la mention de Gaza, et spécialement celui du Pharaon Néco, le vainqueur de Méguiddo et le vaincu de Karkémisch^ Le roi de Juda, Ezéchias, avait, un siècle avant Néco, battu les Philistins « jusqu'à Gaza *. » Et plus tard, les conquérants venus d'Asie, comrhe Cambyse, ou bien d'Europe, comme Alexandre, s'arrêtèrent tour à tour sous ses murs. Le grand Macédonien ne put même s'en emparer qu'après cinq mois de siège. Il sévit contre la ville, enfin prise, massacra les guerriers et vendit comme esclaves les femmes et les enfants. Mais il remplaça cette population par de nouveaux colons, en sorte que Gaza demeura une ville florissante. Elle figure à plusieurs reprises dans les annales de l'époque maccabéenne, comme l'objet .des convoitises des belligérants^. Et lorsque, en 96 avant Jésus-Christ, l'un des rois hasmonéens, Alexandre Jannée, irrité de la résistance qu'elle lui avait opposée durant une année entière, l'eut détruite de fond en comble, elle trouva bientôt dans la personne du général romain Gabinius un protecteur qui la restaura et la repeupla.
* Jér. XLVii, 1,5. Gaza est aussi mentionnée dans Amos (i, 6, 7), Sophonie (11, 4), Jérémie (xxv, 20) et Zacharie (ix, 5).
* 2 Rois xviii, 8.
3 I Macc. IX, 52 ; xi, 61-62 ; xiii, 43-48 ; xiv, 7 ; xv, 28 ; xvi, i. Dans ces passages, la ville est appelée tantôt Gaza, tantôt Gazara, et cette dernière forme pourrait s*appliquer à Guézer. Hérodote l'appelle Kadytis.
Auguste fit présent de Gaza à Hérode, et après la mort de ce dernier, elle continua à prospérer, désormais rattachée à la province romaine de S}'Tie. Prise d'assaut encore une fois, en Tan 66 de l'ère chrétienne, elle ne cessa pas pour cela d'exister ^ Titus occupait encore le trône de l'empire que déjà Gaza avait repris son ancienne importance, et elle demeura un foyer très actif et très renommé, représentant à la frontière de l'Asie et de l'Afrique la civilisation gréco-romaine et spécialement marquée du sceau du paganisme hellénique. Les temples étaient nombreux et célèbres ; le plus remarquable était celui consacré à Jupiter Marnas*. Le christianisme eut de la peine à s'y implanter. Rien ne prouve que Philémon, l'ami de saint Paul et le destinataire d'une de ses épîtres, ait été évèque de Gaza, comme le veut la légende. En revanche, un évêque très authentique de cette ville, Silvain, mourut martyr en 285, lors de la persécution de Diodétien. Enfin, mais seulement au commencement du cinquième siècle de notre ère et sous l'influence de l'impératrice Eudoxie, le christianisme prévalut, les sanctuaires païens fiirent fermés et des églises chrétiennes inaugurées à leur place. Il est possible que la grande mosquée, dont nous avons parlé, et qui est une ancienne église des croisés, soit bâtie sur l'emplacement d'ime église plus antique, datant de l'époque byzantine; mais en tous cas les vestiges de celle-ci sont effacés, et ce qui demeure est un édifice ne remontant pas plus haut que le onzième ou douzième siècle, avec des adjonctions faites par les musulmans. Ceux-ci s'étaient emparés de Gaza dès
* Des monnaies de Gaza, frappées dans les années 68 à 74, attestent que la ville n'avait pas subi en 66 une atteinte profonde et durable. ' Mar-ndy notre Seigneur.
634> très peu après la mort de Mahomet et encore du vivant d'Abou-Bekr, son successeur immédiat. Un intérêt spécial s'attachait pour eux à la possession de Gaza, qui leur apparaissait comme un lieu saint : là, en effet, la tradition plaçait le tombeau de Hâchim, le grand-père du prophète. Inutile d'ajouter qu'aujourd'hui encore on révère ce souvenir dans une mosquée ad hoc et qu'on y fait voir le sépulcre de cet aïeul de Mahomet, monument d'une authenticité en tout cas plus admissible que le tombeau de Samson, qu'on montre également à Gaza.
A l'époque des croisades, Gaza joua un rôle moindre que sa voisine septentrionale, Ascalon. En effet, durant les siècles qui avaient précédé, elle avait eu beaucoup à souffrir des querelles intestines des chefs de l'islam et avait perdu de son importance. Mais une fois qu'elle fut tombée aux mains des Francs, ceux-ci, comprenant tout ce que valait cette place forte, située à l'extrême frontière de la Terre- Sainte, à la lisière du désert, cherchèrent à y prendre pied solidement. Baudouin n la fortifia, et ce ne fut qu'après la chute du royaume latin, en 1187, qu'elle dut, en même temps qu' Ascalon, ouvrir ses portes à Saladin vainqueur. Deux autres batailles entre croisés et Sarrasins s'y livrèrent encore au treizième siècle. Et puis ce fut un temps de paix et de développement obscur. Gaza devint avant tout le « marché » que nous avons essayé de caractériser plus haut, et les pèlerins qui l'ont visitée aux quinzième et dixseptième siècles en ont rapporté une impression de prospérité. Elle a perdu ses murs, mais elle a gardé ses fontaines et sa végétation abondante, et sa population n'a cessé de s'accroître.
Nous étions arrivés à Gaza par la route du littoral, en visitant au passage Asdod et Ascalon : c'était très bien. Mais comment rentrerions-nous à Jérusalem ? Déjà avant notre départ d'Europe, le nom de Beer-Schéba nous était toujours apparu comme environné d'un attrait fascinateur, et nous caressions ce plan : revenir de Gaza à Hébron et à Jérusalem par Beer-Schéba. Mais cela se pourrait-il faire? Les renseignements que nous avions cherché à nous procurer avec insistance n'avaient guère été concluants. Le Baedeker ne parlait pas de la course de Beer-Schéba. Parmi les habitants de Jérusalem avec qui nous avions des relations, personne n'y avait jamais été, ni notre drogman non plus. Et lorsque, avant de nous mettre en route pour Gaza, nous disions : « Nous voulons revenir par Beer-Schéba, » nous voyions bien que cette assertion provoquait des sourires quelque peu incrédules. Et pourtant ce n'était pas bien difficile, et il n'y a vraiment aucun mérite à l'avoir fait. Nous souhaitons à beaucoup de voyageurs en Palestine, à ceux-là du moins qui sont accessibles' aux profondes impressions que nous avons ressenties, de suivre notre exemple, et de s'accorder cette petite excursion qui leur laissera, comme à nous, d'impérissables souvenirs.
Le chemin habituel, pour rentrer de Gaza à Jérusalem par la montagne, passe par Beit-Djibrîn, l'ancienne Eleuthéropolis, localité remarquable à beaucoup d'égards et qu'il vaut certes la peine de visiter. Mais... j'y étais déjà allé, au mois de janvier, ainsi que je l'ai raconté ci-dessus,
et une seconde visite, que j'eusse très volontiers faite, il est vrai, ne s'imposait pourtant point absolument.
Un autre attrait, sur cette route de Gaza à Hébron par Beit-Djibrîn, eût été, quelque deux ou trois ans plus tôt, une visite au monticule de Tell-el-Hésy, l'antique Lakisch, où le Palestine Exploration Fund faisait exécuter des fouilles, d'abord par le professeur Pétrie, puis par le D"" F.-J. Bliss. Mais c^s travaux étaient complètement terminés avant l'hiver 1893 ^ ^894, et une visite à cet emplacement n'aurait plus eu d'objet.
Cette route directe, qui nous apparaissait comme un pis aller, était-elle du moins celle que suivait l'eunuque éthiopien et où il fut accosté par Philippe, d'après le récit dont nous nous sommes déjà occupés? La tradition ecclésiastique a fluctué en ce qui concerne la détermination de cette voie qui reliait Jérusalem à Gaza. Et de fait, il y a plusieurs possibilités. C'est ainsi qu'on montre aux pèlerins, en deux endroits diff*érents, la « fontaine de Philippe, » c'est-à-dire l'eau où fut baptisé l'officier de la reine Candace. L'une de ces deux sources est à Aïn-el-Haniyeh, à deux lieues au sud-ouest de Jérusalem, dans le Ouadi-el-Ouerd (vallée des Roses), près de la ligne actuelle du chemin de fer et par conséquent sur le chemin de Bittîr; là passait en effet une route qu'on pouvait fort bien prendre pour se rendre de Jérusalem à Gaza. Mais on pouvait tout aussi bien commencer par faire le trajet jusqu'à Hébron en traversant du nord au sud le territoire montagneux de la Judée, et de là, par une brusque inflexion du côté de l'ouest, gagner le littoral, soit par Beit-Djibrîn, soit plus au sud par Doura. Aussi la seconde des fontaines de Philippe se place-t-elle à Aïn-ed-Diroueh, très peu au nord d'Hébron, selon une
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autre tradition, qui s'appuie sur Eusèbe, sur saint Jérôme et sur la mosaïque de Madéba *, et qui est en faveur aujourd'hui auprès des savants de l'Eglise romaine.
Où est, dirons-nous à notre tour, où est la nécessité de voir, dans « l'eau » que mentionne le récit des Actes, une fontaine jaillissante? La moindre flaque d'eau, demeurée dans un ouadi à la suite de quelque pluie abondante, ne peut-elle pas avoir fait tout aussi bien l'affaire du néophyte et de Philippe qui le baptisa ? Et pourquoi chercher si haut dans la région des montagnes le lieu de la rencontre des deux personnages, alors qu'à peine se sont-ils séparés que Philippe se trouve à Asdod, donc sur le littoral méditerranéen, bien loin des deux sources alléguées par les traditions ? Il n'est pas même nécessaire de voir dans la mention du midi une donnée géographique : il est tout aussi légitime et peut-être plus rationnel de traduire vers midi et de voir dans ces mots l'indication d'une heure plutôt que celle d'un point cardinal*. Notre conclusion est donc que les renseignements fournis par le texte biblique sont insuffisants poiir qu'on puisse déterminer exactement soit l'emplacement de l'eau où fut baptisé l'eunuque, soit même la direction que suivait la route où Philippe le rencontra.
* Cette mosaïque, découverte en décembre 1896 et datant probablement du cinquième siècle de notre ère, représentait la Palestine ancienne et formait le pavé d'une église grecque à Madéba, dans le pays de Moab. Elle indique l'emplacement d*Aïn-ed-Diroueh (voir plus haut, p. 27) comme l'endroit « où l'on dit que Philippe a baptisé l'eunuque Gmdace » (sic).
* Comp. E. Nestlé, dans les Theologische Studien und Kritiken^ lxv (1892), p. 33S-337' La version revisée anglaise admet, du moins en marge, la traduction at noon.
Ces questions, difficiles à étudier et à résoudre quand on voyage à cheval avec un minimum de bagages, ne se sont vraiment posées pour nous que quand, rentré à Jérusalem ou même revenu en Europe, nous avons pu nous livrer à loisir aux recherches que nécessite l'examen de semblables problèmes. A Gaza, nous avions des préoccupations plus pratiques, d'un intérêt plus immédiat. Il s'agissait de savoir si, oui ou non, on pouvait aller à Beer-Schéba. A notre grande joie, la réponse à nos interrogations fut affirmative sur toute la ligne, et, comme je l'ai raconté, le kaïmakâm nous alloua très volontiers et gracieusement deux de ses soldats, montés et équipés, pour nous servir d'escorte. Quant à la durée du trajet, on l'évaluait à huit ou neuf heures, et tel est en effet le temps que nous avons employé à parcourir cette distance ^
Notre caravane, grossie déjà des deux cavaliers turcs, reçut encore une nouvelle augmentation de la façon la plus Imprévue et la plus agréable. Comme nous prenions le repas du soir à la table hospitalière des dames missionnaires anglaises, nous fûmes les témoins et bien vite les complices d'un assaut général que le personnel de la Mission livra au
* Sur ce point, les renseignements recueillis à Jérusalem étaient parfaitement contradictoires. Les uns contestaient qu'on pût aller en un jour de Gaza à Beer-Schéba. D'autres estimaient que c'était l'affaire d'une demi-journée. La seule indication positive nous avait été fournie par le petit Guide (allemand) du pèlerin, intitulé Nach Jérusalem et publié par J. Fahrngruber chez l'éditeur Wœrl, à Vienne et Wùrzbourg (vol. II, p. io6) : il y était parlé de neuf heures environ, ce qui est très exact. L'examen de la carte confirmait du reste cette donnée.
D'" Sterling pour le décider à prendre deux jours d'un repos bien légitime et bien mérité après plusieurs mois d'un labeur absolument ininterrompu, et à faire avec nous la course de Beer-Schéba. Après une sérieuse résistance, vaincu enfin par une série d'excellents arguments, d'autant plus valables qu'ils étaient inspirés par une réelle sollicitude pour son bien-être, le docteur se rendit à nos instances et l'expédition fut organisée en quelques moments. Il fut convenu que deux des dames de la Mission seraient encore de la partie, ainsi que le jeune interprète syrien. On se procura dans Gaza, non sans quelque peine, les chevaux de selle nécessaires, ainsi qu'une tente de renfort, en plus ou moins bon état, pour abriter nos serviteurs et les deux soldats. Quant à notre propre tente, elle devait, au moyen d'une tenture improvisée qui la partagerait en deux compartiments, nous permettre d'offrir à notre tour l'hospitalité à nos hôtes de Gaza, non pas comme ils l'avaient fait, dans une demeure stable, mais sous les panneaux flottants de la toile et dans un lieu où cet abri fragile constituerai: la seule retraite possible. La soirée fut consacrée à ces préparatifs et l'on prit rendez-vous pour le lendemain matin de très bonne heure.
A peine l'aube du jour a-t-elle commencé à poindre que tout s'anime et se met en mouvement aux abords de la station missionnaire. Les dernières mesures sont prises ; les chevaux sont amenés, et, après le repos dont ils ont joui la veille, ils se montrent pleins d'une nouvelle ardeur. Le déjeuner nous réunit avec nos hôtes, avec ceux qui nous accompagnent et avec ceux qui demeurent en arrière. Seuls, nos deux militaires, annoncés pourtant la veille comme devant être là bien avant le lever du soleil, se font encore
attendre. Enfin, les voilà qui apparaissent. L'un est un Kourde, déjà presque un vieillard, à la barbe blanche, à l'aspect martial, nommé Mahmoud. L'autre, plus jeune, plus alerte, connaissant on ne peut mieux les parages où il va nous servir de guide, a dissimulé son uniforme sous une tenue de voyage, plus pratique, .mais peu réglementaire ; il répond au nom de Hamou. La colonne se forme et s'ébranle : les chevaux, les mulets chargés des bagages, le petit âne que monte un de nos moukres, tous se mettent en marche, et Gaza demeure bientôt derrière nous.
Nous gravissons la pente dans la direction de la colline du Mountâr, mais sans en toucher le point culminant, visité la veille. Nous le laissons sur notre droite, et une fois cette partie du trajet effectuée en montant quelque peu, nous nous trouvons engagés dans la grande plaine, qui s'étend à perte de vue devant nous. Elle est traversée par la route que nous devons suivre, ligne droite se dirigeant vers le sudest, et nous chevauchons librement, en jouissant du grand air, du ciel limpide, de la lumière chaude et vibrante, des teintes si riches, si merveilleuses, qui donnent au paysage un charme sans cessQ renouvelé.
Il y a comme de l'allégresse dans l'atmosphère. Est-ce le sentiment de tourner le dos aux villes, à la civilisation, aux conventions sociales et de s'avancer vers l'infini, vers le désert? Ou bien est-ce la rumeur lointaine des vieilles traditions, est-ce la pensée des patriarches, jadis errants, eux aussi, dans ces plaines, et dont nous saluerons, ce soir, les antiques campements? C'est l'un et l'autre, sans doute, et ces impressions, fortes toutes deux et pénétrantes, se combinent et se fondent, celle qui nous vient du présent et celle qui nous arrive du passé, celle de la nature et celle de l'histoire.
Tout à rheure je disais « plaine » pour désigner la région que nous traversons. J'aurais aussi bien fait, mieux peut-être, de dire « plateau. » Sans doute, ce n'est pas une région très élevée : quelques dizaines de mètres au-dessus de la mer, mais c'est pourtant un étage supérieur à celui du littoral, et le niveau que nous avons atteint une demiheure ou trois quarts d'heure après être sortis de Gaza, nous nous y maintenons par la suite. Nous continuons même à monter, mais par une pente insensible. Bien loin, se dressent à l'horizon les montagnes de la Judée méridionale. Entre elles et nous, c'est une vaste étendue plane, que sillonnent quelques ouadis de distance en distance et que dominent aussi quelques éminences. L'un de ces monticules, que nous rencontrons après trois bonnes heures de marche, a sur son sommet un ouéli et porte le nom d'Abou-Harîreh. Dans le voisinage, le sol est labouré, à grandes distances, et nous contemplons en passant des Bédouins suivant à pas lents leurs charrues attelées de grands chameaux patients. Un peu plus loin, c'est un vallon, le Ouadi-esch-Scheria, et, chose extraordinaire, dans le lit du torrent desséché qui en forme le centre, il subsiste encore quelques flaques, reste des pluies de la semaine précédente K Nos bêtes de somme, alléchées par cette trouvaille inattendue, se dirigent vers l'eau. Et sur la pente du vallon nous voyons im troupeau de moutons paître sous la garde de deux indigènes.
Après ce paysage, im peu plus mouvementé et auquel la présence de l'eau donne quelque chose de plus vert et de plus animé, le pays redevient plus uniforme, plus solitaire,
* Ce ouadi mérite donc son nom : scheria signifie abreuvoir. C'est le nom que les indigènes donnent couramment au Jourdain, la scherîa par excellence.
plus âpre aussi ; l'herbe qui croît dans ce sol pierreux est maigre et rabougrie, et de grandes touffes d'asphodèles sont à peu près la seule parure de ces étendues.
Vers midi, après quatre à cinq heures de marche, sans compter les arrêts, nous faisons halte, en rase campagne
Au puits d'Abou-Roukayik.
naturellement, pour le repas du milieu du jour. Par un contraste que je m'expUque mal, tandis que la matinée de ce jour m'a laissé un souvenir très agréable et que je repense avec plaisir à cette chevauchée rapide et alerte au travers des landes ensoleillées, une ombre froide et mélancolique me semble s'être abaissée sur cette station d'une heure ou deux, qui a partagé notre journée de route. Est-ce une impression purement physique ? Ou bien l'imagination y avaitelle sa part? Etait-ce l'immobilité du repos succédant à l'animation et au mouvement de la cavalcade } Le soleil s'était-il momentanément caché derrière quelque nuage ? Un coup de vent était-il venu refroidir l'atmosphère ? Ou bien
enfin l'endroit choisi pour cet arrêt était-il particulièrement peu attrayant en comparaison des lieux qui l'avaient précédé et de ceux qui l'ont suivi ? Je ne sais. Mais l'impression m'en est restée très nette : c'est comme si quelque souffle glacial s'était abattu sur nous et avait changé notre
Au puits d'Abou'Roukayik.
entrain en mélancolie. En tout cas, dans de telles circonstances, il fait bon causer avec d'aimables compagnons de route et se distraire en société d'amis : un voyageur solitaire sentirait bien vite peser sur lui l'aspect morne de cette vaste plaine dénudée. Et puis, à peine remontés en selle pour l'étape de l'après-midi, voilà que reprennent les allures allègres, voilà que le sang circule plus vite et que l'horizon se dégage de la brume; nous sommes ressaisis par le charme de la course et nous recouvrons notre élasticité.
Ce qui manque le plus, dans toute cette région, ce sont les arbres. Pendant le trajet que nous avons parcouru dans
cet après-midi, entre une heure et cinq heures, j'ai remarqué un arbre, un seul, qui se dressait, chétif, dans une petite vallée sur notre droite, qui porte le nom de Ouadi-Oummel-Barghoût. Deux heures environ après que nous nous sommes remis en marche et deux heures aussi avant notre arrivée à notre destination du soir, nous passons auprès d'un puits, le puits d'Abou-Roukayik ^ Nous en approchons, attirés par le désir d'y puiser de l'eau et, par la même occasion, d'examiner et de questionner les quelques indigènes qui sont occupés aux alentours. Sur le premier point, nous sommes déçus : l'eau de ce puits, claire du reste et appétissante à l'œil, a im goût salin extrêmement prononcé, en sorte que, bien loin de désaltérer, elle nous semble plutôt faite pour accroître la soif. Cela n'empêche pas les Bédouins du voisinage de venir s'y approvisionner, soit pour euxmêmes, soit pour abreuver leurs troupeaux. Il faut croire que, l'habitude aidant, ils trouvent toute naturelle et acceptable cette saveur marquée qui nous rebute. Et, d'ailleurs, en matière d'eau potable, les habitants de cts régions n'ont certes pas le droit de se montrer difficiles.
Au bord du puits se tient un grand Bédouin, d'apparence altière, vêtu de blanc, à la figure bronzée et au regard perçant. Il demeure immobile, impassible même en fece de
* Ce puits porte, d'après la carte du PaUstine Exploration Fund^ le nom d Abou-Soumdra, par suite d'une confusion. Son vrai nom est Abou-Roukayik, désignation que la dite carte applique à un autre point situé plus à l'ouest, plus près de Gaza, non loin du Ouéli-Abou-Harîreh. Si nous relevons cette légère inexactitude, ce n'est point pour le plaisir de trouver cette excellente carte en faute, mais, au contraire, pour constater que nous n'y avons remarqué aucune autre erreur de nomenclature, quoique nous n'ayons cessé de nous en servir durant toutes nos pérégrinations en Terre-Sainte. Les deux noms, recueillis par les topographes anglais, ont été simplement intervertis.
l'objectif d'un appareil de photographie braqué sur lui, tandis que ses compagnes, quelques femmes enveloppées de leurs grands voiles foncés et opaques, abandonnent leurs grosses cruches et s'écartent précipitamment sans dissimuler leur frayeur. Se rendaient-elles compte de la nature de l'objet étrange et inconnu qui les menaçait? Elles avaient si peu de chose à en redouter, voilées comme elles l'étaient ! Ont-elles cru avoir affaire à quelque arme à feu d'un nouveau genre ? Ce n'est point impossible.
Les deux dernières heures du trajet se font d'une allure rapide : en effet, il s'agit d'arriver, si possible, à Beer-Schéba avant que le soleil ait disparu à l'horizon, et déjà nous le voyons qui s'abaisse toujours davantage, menaçant ainsi de nous réserver, pour notre arrivée au but de notre course, une clarté insuffisante pour jouir du spectacle et surtout pour en prendre un cliché.
Heureusement nos appréhensions sont vaines. Les feux de l'astre à son coucher éclairent encore obliquement la prairie où nous mettons pied à terre, à côté de l'un des vieux puits de Beer-Schéba ; et tandis que nos hommes se hâtent de dresser les tentes et de tout préparer dans le campement, un dernier rayon permet de fixer une image fugitive du tableau, très simple et très grand, que nous avons sous les yeux.
Le ouadi qui passe à Beer-Schéba a son point de départ à Hébron et s'appelle dans sa partie supérieure Ouadi-el- Khalîl. Après avoir décrit une courbe dans la direction du sud, il prend le nom de Ouadi-es-Séba et se replie vers
Toucst; puis, sous le nom de Ouadi-Ghazzeh, il finit par aller aboutir à la Méditerranée, à quelque distance au sud de Gaza. Pour nous rendre à Beer-Schéba, nous aurions pu, en allongeant toutefois sensiblement notre chemin, suivre la côte au midi de Gaza, gagner Tembouchure de ce ouadi et le remonter ensuite jusqu'à Tendroit où nous sommes. Mais la route usuelle, que nous avons suivie, est beaucoup plus directe et conduit au même but.
Dans le lit pierreux du torrent, point d'eau, cela va sans dire, mais d'autant plus de cailloux blanchâtres. A Beer- Schéba, le ouadi forme une anse, et c'est dans une sorte d'hémicycle herbeux, sur la rive septentrionale, que se trouvent les trois vieux puits. Le plus occidental est celui auprès duquel s'élèvera notre campement nocturne : il peut avoir environ quinze mètres de profondeur et contient une eau excellente, limpide et fraîche, dont nous nous sommes régalés. A une centaine de mètres plus à l'est se trouve le puits du milieu, plutôt plus large et plus profond que le premier, mais contenant seulement un peu d'eau boueuse et saumâtre. Enfin, plus à l'orient encore, à la même distance approximativement, se trouve le troisième puits, complètement à sec celui-là.
En opposition au dire de certains voyageurs qui n'ont vu que deux puits à Beer-Schéba, je puis affirmer catégoriquement que nous en avons constaté trois ^ D'autres des-
^ Comp. Robinson, BibJicaî RcsearcheSy i, p. 204 ; Gucrin, Judée ^ 11, p. 278, 283 ; Lortet, La Syrie d'aujourd'hui, p. 33$, et Séjourné, Revue biblique, 1895, p. 265. Ces savants éminents, qui donnent tous quatre une description détaillée et très frappante de Beer-Schéba, ne parient que de deux puits. Toutefois, le R. P. Séjourné m*a dit depuis, dans une conversation, qu'il avait entendu parler après coup de Texistence du troisième puits. La carte du P. E, F., déjà mentionnée, indique
criptions, en revanche, en signalent un plus grand nombre, tantôt cinq, tantôt davantage encore, situés les uns dans le lit desséché du cours d'eau, les autres sur sa rive septentrionale ^ Ces témoignages s'accordent en général pour reconnaître que plusieurs de ces puits, spécialement ceux qui sont dans le ouadi même, sont bouchés, détruits et abandonnés. Etant arrivés le soir au coucher du soleil, et repartis le lendemain matin de bonne heure, nous n'avons pas eu le temps de faire dans les environs des investigations approfondies. Je ne puis donc pas affirmer qu'il n'y a pas plus de trois puits, et je suis tout disposé à admettre qu'il ait pu y en avoir un nombre plus élevé, et qui a probablement varié suivant les époques. Mais je tiens à dire que, sauf l'absence d'eau, qui peut être occasionnelle, le puits oriental semble en parfait état, ni plus ni moins que les deux autres. Et surtout je voudrais mettre en garde contre une théorie que je crois très hasardée et qui s'appuie sur une base étymologique précaire. En hébreu, Beer-Schéba signifie, ou du moins peut signifier, le Puits des Sept ^. On a été tenté de traduire ce nom comme s'il voulait dire les Sept Puits, et on en a conclu qu'il devait y avoir là sept puits ^. Ceci constitue un à priori dont je ne puis m'empêcher de me défier.
trois puits. Voir aussi Palmer, The Désert of the Tih and the Country oj Moab. Quarterly Statement , 1871, p. 36; Conder, Tent Work in Paîestiney 1887, p. 247.
* Par exemple, van de Velde, Bonar, Tristram, etc. Récemment encore G.-A. Smith, The Historicaî Geography of the Hoty Land^ p. 285.
"^ Le nom ancien, hébreu, prétait à une double interprétation, Putts des Sept et Puits du Serment. Le nom moderne, arabe, a également deux sens. Puits des Sept et Puits du Lion, Bir-es-Seba.
^ Robinson déjà s'élève contre cette interprétation et s'exprime ainsi (passage cité) : « Quelques écrivains ont regardé ce nom comme im-
Nous allons d'un des puits à l'autre, dans l'herbe qui croît ici verte et drue, et nous demeurons muets et recueillis en présence de cette immensité, de ces deux immensités, pour mieux dire, car le ciel, coloré des dernières teintes rosées du crépuscule, vient rejoindre la ligne lointaine et fuyante de l'horizon. Et je ne saurais vraiment dire si ce spectacle, abstraction faite de tout souvenir historique, de. tout écho des temps d'autrefois, ne suffirait pas à lui seul pour nous remplir d'une émotion profonde que les paroles ne peuvent exprimer. Oui, devant ce grand silence, devant cette sérénité parfaite de l'infini, dans les régions célestes comme sur la terre, nous sentons une impression de paix et d'admiration qui s'empare de nous, et nous nous y abandonnons sans arrière-pensée. Mais ce qui accentue et redouble cette impression solennelle, c'est que du bord de ces vieux puits, de cette campagne qui se déroule à
pliquant sept puits, mais sans la moindre raison historique ou autre. » M. Stade (GeschichU des Volkes Israël, i, p. 127) cherche à justifier la traduction les Sept Puits en considérant cette dénomination comme cananéenne et non hébraïque.
Quand le présent récit de voyage a paru pour la première fois dans la Revue chrétienne d'avril 1896 (p. 295), le passage relatif au nombre des puits de Beer-Scliébâ a été signalé par M. Selbie dans VExpository Titnes de juillet 1896 (p. 472). Le professeur Driver, d'Oxford, a inséré ensuite, dans le môme périodique (septembre 1896, p. J67-568), une note sur le même sujet, très instructive et documentée, et dont je me suis servi avec reconnaissance pour reviser et compléter les lignes cidessus. Dans un numéro ultérieur (novembre, p. 89), le Dr TrumbuU, de Philadelphie, a écrit à son tour qu'en 1881 il avait Vu à Beer- Schéba trois puits, dont un sans eau, et à quelque distance de là les restes d'un quatrième et d'un cinquième, donc ciniq au total. Il admet la possibilité qu'il y en eût davantage.
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perte de vue, de ce lit de torrent maintenant desséché, de ces pâturages sans hôtes et sans animation, il nous semble voir surgir, devant les yeux de nos esprits, des figures vénérables qui nous sont familières dès notre enfance. Les vieux textes de la Genèse, qui nous montrent Abraham descendant des hauteurs d'Hébron et venant s*établir avec ses troupeaux dans ces parages plus cléments et plus soli* taires, acquièrent ici, sur les lieux mêmes qu'ils nous décrivent, une vie et une réalité toutes nouvelles. Nous nous représentons les scènes que nous dépeignent cgs pages antiques, Abraham faisant creuser ces vieux puits, puis déli* bérant, non sans dignité, avec un chef du voisinage, le roi de Guérar, Abimélec, dont les droits plus ou moins théoriques sur cette région sont pourtant reconnus par les nouveaux venus et sanctionnés par une cérémonie K Nous nous figurons Isaac, le débonnaire héritier du :Vieux patriarche^ entouré de ses deux fils, dont Tun, Esaii, se livre aux plaisirs de la chasse, tandis que l'autre, Jacob, demeure auprès des; tentes; nous le voyons, faisant faire aux hommes de son clan leurs premières expériences de la culture du sol, des semailles et de la moisson^, ainsi que font de nos jours encore les peuplades bédouines, foncièrement nomades, adonnées à l'élève du bétail, et qui pourtant ne dédaignent pas, occasionnellement, d'arracher sans grande peine quelque récolte à ces terres fertiles. Enfin, nous retrouvons à Beer-Schéba le souvenir du troisième de ces patriarches : âgé déjà et sûr le point d'entreprendre sa dernière,, sa plus grande migration, celle qui transplantera pour plusieurs générations les tribus des Hébreux sur le sol
* Gen. xxi, 23-34 ; xxii, 19.
^ Gen. xxvf, 23-33.
égyptien, Jacob s'arrête à Beer-Schéba et y fait ses adieux à la terre qui Ta vu naître, grandir et vieillir ^
Ce qu'était alors Beer-Schéba, à cette époque dont quarante siècles nous séparent, Beer-Schéba l'est encore aujourd'hui. Et comme la nuit tombe, et que, mettant un terme à notre promenade sans but précis, nous retournons vers les tentes, voilà que, du lit du ouadi, émergent soudain quelques ombres, puis d'autres encore, une vingtaine en tout. C'est un petit troupeau, ce sont des chèvres et des moutons qui rentrent de la pâture; et, derrière ces animaux, un tout petit berger, un enfant de huit à neuf ans, à la chevelure noire, aux yeux foncés brillant comme des escarboucles, aux dents très blanches étincelant au milieu de son visage bronzé.
Frileusement enveloppé dans son grand manteau rayé, en forme de sac, il ramène ses moutons dans la direction d'une pauvre tente brunâtre que nous avons aperçue à quelque distance sur la pente d'un petit mamelon et qui nous avait semblé inhabitée. C'est là que vit notre petit bonhomme. Il se nomme Slîmân, c'est-à-dire Soliman ou Salomon, un nom royal, un nom bien beau et bien fier pour un petit berger du désert. Il répond à nos questions, sans timidité comme sans effronterie. Il sait bien nous dire son nom et le nom de son père, mais celui de sa mère lui est totalement inconnu. Et, chose bien singulière, quand l'un de nous, par habitude et sans réfléchir, fait miroiter devant ses yeux une petite pièce de monnaie, l'enfant se contente de jeter un regard fugitif de ce côté et n'a pas même l'idée de solliciter le bakchich prêt à tomber dans
* Gen. XLVi, 1-5.
sa main. Oh ! que nous sommes loin de rEg}'pte, loin de Jérusalem, loin de tous ces villages où passent les étrangers et dont les enfants sont dressés à la mendicité ! Heureuse ignorance, ou, pour mieux dire, heureuse simplicité de mœurs !
Telle est actuellement la population de Beer-Schéba : une famille de Bédouins, et c'est tout. Il est vrai que ce même territoire, abandonné aujourd'hui, nous le trouverions probablement, dans d'autres moments de l'année, occupé par un grand nombre de tentes et que toute une tribu, avec ses troupeaux, pourrait se trouver campée dans le voisinage. Mais même alors ce ne serait toujours que la grande solitude du désert. Ce qui existait il y a quatre mille ans existe encore actuellement, et ce n'est pas là le moindre des sujets qui s'imposent à nos réflexions, durant cette soirée paisible au bord des puits d'Abraham. Quatre mille ans ! Et ce petit coin de terre est exactement le même, aujourd'hui comme alors ! Dans notre époque bruyante et fiévreuse, au sortir de toute l'agitation de l'Europe contemporaine, nous voici transportés et comme projetés à quarante siècles en arrière, et nous y trouvons le calme profond, le grand calme de la nature que l'homme ne trouble point de ses rumeurs et de ses entreprises.
Et pourtant, même en ce lieu, il n'en a pas toujours été ainsi. Sous le gazon qui verdoie, nous avons relevé, par ci, par là, des traces évidentes, indiscutables, de constructions régidières et complexes. Il y a eu ici des maisons; des murailles de pierres s'y sont dressées; nous discernons même, en un endroit, les arasements d'une enceinte terminée en demi-cercle et qui présente toutes les apparences d'une église du temps jadis, comme on en trouve plusieurs