CHAPITRE III
Aux environs de Jérusalem.
Micmasch et le défilé de Jonathan.
PARMI les localités facilement accessibles de Jérusalem, dans le rayon des excursions d'une journée, il en était une qui m'attirait spécialement, Mouklimâs, l'ancienne Micmasch, rendue célèbre dans l'histoire par les incidents relatés dans le premier livre de Samuel, au cours des guerres du roi Saùl contre les Philistins ^ Je me réjouissais en particulier de voir le fameux ravin, illustré par l'exploit de Jonathan. Divers habitants de Jérusalem, auxquels j'avais parlé de mon projet, m'avaient encouragé en me disant que je trouverais ce défilé sur mon chemin ; cette assertion m'avait été confirmée par mon drogman, qui devait nous servir de guide et qui avait déjà fait la course plus d'une fois *.
* I Sam. XIII, 2, 5, 12, 16, 23 ; xiv, i, 4-15, 31 ; comp. Esa. x, 28.
* Ce récit de course est la reproduction, revue et légèrement modifiée, d'une lettre écrite de Jérusalem le 11 janvier 1894.
Donc, le 9 janvier, un peu avant huit heures, accompagné de notre jeune ami L. et de l'aîné de mes fils, je partais de Jérusalem. Après avoir suivi extérieurement l'enceinte septentrionale de la ville, jusqu'à la porte de Damas et à la grotte de Jérémie, nous nous engageons dans un chemin qui s'écarte de la route et qui, se dirigeant au nord-est, descend dans le Ouadi-el-Djôz ou vallon des Noix, qui est la partie supérieure de la vallée du Cédron ou de Josaphat. Nous laissons à notre droite, au-dessous de nous, les abattoirs d'où s'exhalent des odeurs nauséabondes, et franchissons, au fond de la vallée, le lit toujours desséché du torrent. Puis nous commençons à gravir le versant opposé^ c'est-à-dire le flanc ouest de la colline du Scopus, prolongation septentrionale du mont des Oliviers. Au fiir et à mesure que nous nous élevons sur cette pente, la vue devient de plus en plus belle. Derrière nous s'étend la ville de Jérusalem, dont les murailles et les coupoles s'illuminent des rayons du soleil matinal, brillant dans un ciel d'un bleu admirable. C'est là un de ces spectacles vraiment féeriques, qu'on a quelquefois le privilège de contempler ici, tantôt le matin, tantôt au moment du coucher du soleil. Du sommet de la colline, un autre tableau, non moins captivant, se découvre soudain à nos yeux : à l'est, par-dessus les montagnes du territoire de Benjamin, le regard aperçoit la vallée profonde du Jourdain, l'emplacement de Jéricho marqué par une tache foncée, puis le miroir de la Mer Morte, et par delà, les monts de Moab *, d'un beau bleu vaporeux,
* Voici comment Chateaubriand {Itinéraire de Paris à Jérusalem y 2* édit., Paris, 181 1, vol. il, p. 174) s'exprime au sujet des monts de Moab : « La chaîne du levant... est la plus élevée ; vue à la distance de huit à dix lieues, on dirait un grand mur perpendiculaire, tout à
légèrement teinté de violet aux clartés du soleil. Après quelques instants de contemplation accordés à ce magnifique panorama, nous nous mettons à descendre le revers de la colline, laissant dans le fond, à main droite, le petit village d'el-Isaouieh *, que j'ai visité dans une autre promenade et qui ne présente d'ailleurs rien de remarquable.
Une heure environ après avoir quitté notre domicile, nous atteignons la première bourgade de notre itinéraire de ce jour, Anâta, l'ancienne Anatôt, célèbre à juste titre comme patrie du prophète Jérémie*, et mentionnée en outre dans l'histoire du règne de Salomon, parce que ce monarque y relégua le prêtre Abiathar, qui avait des propriétés en cet endroit ^. Il ne saurait y avoir aucun doute sur l'identification de ce lieu, car le nom moderne reproduit encore l'ancienne dénomination, et tous les autres indices concordent *.
A l'entrée du village, du côté de l'ouest, se trouvent les
fait semblable au Jura par sa forme et sa couleur azurée : on ne distingue pas un sommet, pas la moindre cime , seulement on aperçoit çà et là de légères inflexions, comme si la main du peintre qui a tracé cette ligne horizontale sur le ciel eût tremblé en quelques endroits. »
* Peut-être Tancienne Laïscha (Esa. x, 30).
' Jér. I, I ; XI, 21-23 ; xxix, 27 ; xxxii, 6-15.
3 I Rois u, 26 ; comp. Jos. xxi, 18; i Chron. vi, 60.
* A une heure et demie à l'est d'Anâta se trouve, dans le Ouadi- Fara, la source abondante et intarissable appelée Aïn-Fara. Nous y sommes allés le 21 février 1894, en nombreuse société. C'est un site d'une beauté sauvage, remarquable par la présence de Teau courante et par de superbes parois de rochers, dans lesquelles sont creusées des grottes, habitées jadis par des anachorètes. Il serait aisé de combiner la visite de Aïn-Fara avec la course à Micmasch et au Ouadi-es-Soueinit. Je suis très encHn à adopter l'ingénieuse conjecture de M. Schick (Zeitschrift des Deutscheti Palastina-Vereins^ m (1880), p. 11) d'après laquelle il y aurait lieu d'identifier Fara avec le Phrdt dont parle Jérémie (xin, 4-7) et que les versions rendent par l'Euphrate.
restes d'une ancienne église; il n'en subsiste pour ainsi dire plus que le cadre au ras du sol, mais on distingue encore très nettement les contours de la nef, la séparation entre e chœur et le reste de l'édifice, enfin l'abside terminale. Jadis il y avait donc ici une communauté chrétienne, le culte s'y célébrait régulièrement.... Maintenant la localité est exclusivement musulmane. Nous la traversons, bruyamment accueillis par les chiens, jeunes et vieux, qui nous accompagnent de leurs aboiements, même après que nous nous sommes déjà éloignés.
A partir d'Anâta, nous cheminons directement au nord, et nous descendons une pente extrêmement rapide pour arriver au fond d'un vallon. De là, nous avons une autre pente non moins escarpée à remonter, et nous gagnons ainsi, au bout d'une heure, le petit village de Hizmeh, qu'on suppose être l'ancienne Azmaveth ^ Une vallée encore sépare Hizmeh de Guéba, actuellement Djéba ; il faut donc recommencer à descendre, puis à remonter. Pendant un moment d'arrêt, tandis que le moukre, qui nous accompagne sur un petit mulet assez rétif, est occupé à resserrer les sangles de ma selle pour la remettre en place, une vieille femme s'approche de moi pour me demander l'étemel bakchich, et je fais alors pour la première fois l'expérience du geste oriental bien connu, déjà mentionné dans les textes bibliques * ; tandis qu'elle m'adresse son instante requête, je vois son bras s'étendre et sa main s'avancer pour me saisir la barbe.... Je n'ai que le temps de me rejeter en arrière et de faire à mon tour un geste défensif.
' I Chroa. xii, 3 ; Esdr. 11, 24 ; Néh. xii, 29 ; comp. Beth-Azma veth dans Néh. vu, 28.
* 2 Sam. XX, 9.