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Djéba, où nous arrivons vers dix heures et demie, est située sur une hauteur, comme son nom l'indique, car Guéba, en hébreu, signifie élévation, colline K Ses maisons couronnent le sommet de Téminence et sont environnées de quelques arbres. A Tangle oriental du village se trouve une petite mosquée, érigée sur l'emplacement d'une ancienne église ; on y aperçoit encore une colonne antique. Les musuhnans appellent ce sanctuaire Nébi-Yakoub ( prophète Jacob), sans qu'on puisse assigner une origine plausible à cette dénomination. Pendant que nous nous arrêtons im instant pour regarder le village et surtout pour admirer la vue, un groupe de femmes se forme autour de nous. L'une d'elles m'offre une poignée de monnaies anciennes, romaines et arabes, sans valeur comme le sont en général celles qui sont ainsi présentées aux touristes de passage. Au prix de quelques acharis^, on peut se passer cette fantaisie; mais il ne faudrait pas se faire d'illusions sur l'importance d'une semblable acquisition.
De Djéba nous apercevons Moukhmâs, le but de notre course, sur une hauteur au nord-est, de l'autre côté d'un ouadi profond, dans lequel nous allons descendre et qui présente un intérêt spécial. Ce ravin est, en effet, le Ouadies-Soueinit, et c'est là, au bas du coteau où nous sommes, et sur le versant qui nous fait face, qu'a dû se passer le haut fait de Jonathan, du moins d'après les témoignages
* Guéba est certainement citée dans Jos. xxi, 17; i Sam. xiii, 3; xrv, 5 ; I Rois xv, 22 ; Esa. x, 29, et dans plusieurs autres passages. Mais dans d'autres textes elle a probablement été confondue avec Guibea, localité peu éloignée, dont le nom a la même signification et qui appartenait aussi au territoire de Benjamin.
' Vachari ou métallique est une très petite pièce de monnaie turque, valant approximativement 6 centimes.
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recueillis à Jérusalem et d'après le passage du Baedeker relatif à ce sujets Nous nous hâtons en conséquence d'entreprendre la descente. La pente est escarpée, et nous conduisons nos chevaux par la bride. Sur le sentier très rapide que nous suivons se trouvent en abondance des pierres plates, où glissent les sabots de nos montures. Enfin nous atteignons le fond de la vallée, et nous nous arrêtons au bord du torrent, dont le lit est à sec, à l'exception de quelques flaques, provenant des dernières pluies. En face de nous se dresse une petite paroi de rochers, et c'est là le fameux défilé de Micmasch ! Une amère déception nous y attendait! Je relis le passage du livre de Samuel, dont j'avais pris copie en hébreu et que j'avais emporté avec moi *. Et plus je le relis, moins je puis me faire à l'idée que je me trouve dans l'endroit décrit par le texte biblique. J'ai beau regarder tout autour de moi, je ne puis appeler cela un défilé. La vallée est assez encaissée, sans doute, mais du côté d'où nous sommes venus, elle est aisément accessible, et du côté opposé, sur le versant nord, les rochers ne s'élèvent qu'à une faible hauteur, sans compter que rien ne semble plus facile que de les tourner, moyennant un petit détour à l'est. En effet, une centaine de pas en aval, le ouadi s'élargit pour recevoir une vallée latérale venant du
* Le passage en question du Baedeker (1893) est, sinon inexact, du moins équivoque : il est impossible, pour quiconque n*est pas averti, de ne pas s'imaginer en le lisant que le défilé se trouve à l'intersection du ravin et du chemin venant de Djéba.
* Voici la traduction de ce texte (i Sam. xiv, 4-5) : « Au milieu des passages que Jonathan cherchait à franchir pour attaquer le poste des Philistins, se trouvait une dent de rocher de chaque côté, Tune de ci et l'autre de là. L'une se nommait Botsets et l'autre Séné. L'une de ces dents se dresse au nord, en face de Micmasch, l'autre au midi, en face de Guéba. »
nord, du pied de la montagne qui porte le village de Moukhmâs.
Désappointés, nous remontons à cheval et nous poursuivons notre route, en nous demandant ce que nous devons penser. Est-ce le récit biblique qu'on doit taxer d'hyperbolique ? Est-ce la topographie admise qu'il faut modifier ? Ou bien enfin, seraient-ce les lieux eux-mêmes qui auraient changé d'aspect, par suite de quelque éboulement? L'une des deux « dents » de rochers du texte sacré se serait-elle écroulée ?
Nous traversons des terrains tantôt incultes, tantôt labourés et plantés de figuiers; ces arbres dans cette saison sont tout à fait dépourvus de feuillage. Nous passons auprès d'une flaque d'eau, amassée dans le creux d'un grand rocher plat, et au bord de laquelle deux femmes indigènes font leur lessive. Un battoir à la main, elles frappent à tour de bras sur des pièces d'étoffes. Ce spectacle, qui n'a rien d'insolite ou de remarquable en lui-même, me fascine pourtant aujourd'hui, parce qu'knmédiatement, instinctivement, ma pensée se reporte vers ces gravures que nous avons tous vues souvent dans les livres des grands voyageurs en Afrique, les Burton et les Speke, les Livingstone et les Stanley. Les deux lavandières que j'ai en ce moment sous les yeux n'ont pas l'air d'Arabes, elles ressemblent bien plutôt à des Hottentotes, à des négresses. Leurs vêtements misérables, leurs physionomies, leurs gestes, tout leur aspect contribue à faire naître et à entretenir cette illusion; il nous semble qu'un coup de baguette magique nous a soudain transportés dans quelque recoin de l'Afrique centrale ou méridionale. Du reste, point embarrassée et même fort bien alanguée, l'une des deux lessiveuses entame un
dialogue avec Karam et lui dit qu'immanquablement à Moukhmâs on est déjà dans un état d'anxiété ; on nous a sûrement vus approcher, et l'on nous prend pour des agents du gouvernement, c'est-à-dire pour des percepteurs d'impôts, et non pas pour des voyageurs. Cette appréhension s'explique : rares sont les touristes qui font la course de Micmasch ! il y en a peut-être une caravane par an, et naturellement jamais à l'époque où nous sommes, au commencement de janvier. D'autre part, on ne sait que trop ce que signifie pour un village, dans l'empire ottoman, la visite des fonctionnaires chargés de recueillir les redevances. Ce n'est que trop souvent la spoliation et la ruine.
Notre interlocutrice ne s'en tient d'ailleurs pas là en fait de confidences; elle nous avertit aussi charitablement que si nous nous arrêtons comme cela en route, nous mettrons beaucoup de temps à arriver ! Peut-être a-t-elle raison, la chose est même très évidente. Et pourtant il y a des spectacles devant lesquels il vaut la peine de s'attarder, dût-on perdre quelques instants, et le tableau que nous avons contemplé pendant cette courte halte n'était pas de ceux qu'on peut négliger.
Après un vigoureux coup de collier donné par nos braves chevaux, nous atteignons enfin le sommet de la colline où s'élève le village de Moukhmâs. Pour le dernier quart d'heure, le chemin est tellement abrupt, au milieu des roches,' qu'il faut le faire à pied. C'est donc en grimpant assez péniblement que nous arrivons au but de nos efforts, et aussitôt, sur l'indication de Karam, nous nous dirigeons vers un olivier touffu, au pied d'une petite muraille. Là, nous nous installons, et nous nous préparons à savourer notre déjeuner, avec l'appétit que peut donner une chevau-
chée de quatre heures, à peine interrompue par quelques minutes d'arrêt à deux ou trois reprises et par de courts trajets effectués à pied, là où les chevaux avaient décidément besoin d'être soulagés de leurs fardeaux.
Notre petit campement improvisé à l'ombre de cet olivier a quelque chose de pittoresque et de confortable à la fois. Il a été choisi de façon à nous assurer durant notre halte la vue de la région que nous venons de traverser : devant nous s'étend la pente que nous avons gravie tout à l'heure, et plus bas le vallon que nous avons franchi et qui nous sépare de Djéba. Tout près de nous, une femme, perchée au sommet d'un olivier, fait la cueillette des olives. Plus près encore, un fellah laboure ; il tient d'une main le manche de sa charrue, de l'autre son aiguillon. A l'instrument très simple et primitif qu'il dirige sont attelées deux vaches, auxquelles il adresse sans se lasser des apostrophes encourageantes, revêtant presque le caractère d'un véritable discours ininterrompu. Derrière ce laboureur, une femme, armée d'un hoyau, achève l'œuvre accomplie dans le sillon par le soc de la charrue.
Peu à peu la population masculine de Mouklimâs vient assister à notre repas. Ils sont là, vieillards, petits garçons, hommes dans la force de l'âge, tous accroupis sur leurs talons et nous contemplant en silence. Le mur au pied duquel nous sommes assis se couvre d'une rangée de fellahs, qui tiennent à considérer les étrangers. Du reste, ils ne demandent aucun bakchich. On voit que la simplicité rurale règne encore en ces lieux. Ailleurs, là où les étrangers
affluent, les habitants du pays s'accoutument à cette invasion et se mettent à l'exploiter : nous excitons leur cupidité et non plus leur curiosité. Ici, c'est le contraire ; notre présence constitue un petit événement, et l'on s'attroupe pour nous examiner; l'idée de tirer un avantage matériel de notre arrivée ne vient à aucun de ces paysans.
Quand notre repas est terminé, nous nous levons, laissant Francis prendre à son tour ses aliments, ainsi que le moukre, et nous nous mettons en devoir de faire un « tour de boulevard » à Moukhmâs. Nous commençons par nous avancer jusque vers un point un peu plus élevé, où se trouve une maison de construction relativement récente, près de laquelle nous apercevons un groupe de femmes. L'une d'entre elles, debout sur le toit, en fait descendre au bout d'une corde un panier vide qu'elle remonte à elle ensuite lorsque ses compagnes l'ont rempli d'olives. Ce procédé élémentaire tient lieu des grues et des ascenseurs qu'on emploie chez nous. Ce petit tableau de genre mériterait d'être conservé : par malheur ma femme, notre photographe attitré, ne nous a pas accompagnés aujourd'hui. Pendant que nous faisons le tour de la maison en question et que nous examinons un vieux tronçon de colonne et d'autres pierres taillées, actuellement encastrées dans les murs, mais provenant sans aucun doute de quelque ancien édifice, nous sommes rejoints par un des notables de l'endroit, qui après avoir déjà assisté à notre déjeuner entreprend maintenant de nous faire les honneurs de son village. J'ai su depuis que ce personnage était le moukhtar, c'est-à-dire le « maire » de Mouklimâs. En effet, dans chaque localité, à côté du cheikh qui occupe le premier rang, soit par hérédité, soit par la volonté de ses concitoyens, il y a un autre dignitaire.
le monkhtar, ce qui signifie l'élu, le choisi. C'est celui que le gouvernement désigne pour être son agent responsable. Le nôtre a nom Moustapha, comme il me l'apprend après quelques instants de conversation. A son tour il me demande comment je m'appelle, et quand je lui ai décliné mon nom, il me manifeste son étonnement, ce vocable sortant complètement de son répertoire habituel. Il me questionne également sur le nom de mes « deux fils, » et quand je lui indique leurs prénoms en les habillant le plus possible à l'arabe, il se déclare parfaitement satisfait. Il s'entretient longuement avec moi, et j'éprouve une joie intense à constater que mon arabe, quoique très imparfait encore, suffit pourtant pour alimenter la conversation.
Moustapha me montre un à un les sommets des collines du voisinage en me donnant leurs noms, ainsi que ceux des villages qui s'y élèvent. Ces indications me sont précieuses et me permettent de vérifier les dénominations inscrites sur la carte du Palestine Exploration Fund, que je porte sur moi. Mon interlocuteur examine avec intérêt ce document peint en rouge, en bleu, en jaune : il s'émerveille en constatant que, grâce à ce papier, je puis suivre et même parfois devancer les renseignements qu'il me fournit. Puis il nous fait faire le tour des citernes de la localité, qui sont en grand nombre, et nous fait encore visiter des grottes ou excavations, moitié naturelles, moitié artificielles, dont les unes servent d'habitations, tandis que les autres sont abandonnées. Jusqu'à une époque très récente, dix ans environ, Moukhmâs était uniquement composé de demeures souterraines, creusées ainsi dans les entrailles du sol, et le Baedeker a pu dire avec quelque raison que ce village était « presque
abandonné *. » Depuis lors, il semble qu'il ait passé par une sorte de résurrection : plusieurs maisons, méritant vraiment ce nom, y ont été bâties et la population s'est accrue. Moustapha, que je questionne à ce propos, me dit que son village compte actuellement 150 hommes, 200 femmes et 50 enfants, au total 400 personnes en chiffres ronds *. Je dois ajouter qu'à première vue ces nombres m'ont paru exagérés et difficiles à admettre ; mais après avoir parcouru la localité entière, et notamment le quartier qui s'étend sur le versant oriental du coteau, nous avons pu nous assurer que l'endroit était plus considérable, plus populeux que nous ne l'aurions cru au premier abord. Il ne faut pas oublier que dans ce pays-ci une maison de dimensions restreintes peut abriter un chiffre invraisemblable d'habitants, et puis les caves que j'ai signalées et qui sont peuplées, elles aussi, ne frappent pas le regard comme le feraient des maisons proprement dites.
Pour revenir à mon ami Moustapha, je dois encore mentionner le fait qu'il m'a donné, très courtoisement, une petite leçon d'islamisme. Après m'avoir parlé d'Allah, ce qui était destiné à accentuer le point fondamental de nos deux religions, il insista fortement sur ce qu'Allah est unique, sur ce qu'il n'y en a point d'autre, ce qui avait une saveur nettement polémique. En effet, les musulmans accusent
* Cette indication, qui se trouve dans l'édition de 1881, époque où elle était sans doute fondée, a été reproduite dans l'édition de 189$, alors que les circonstances s'étaient modifiées. La récente édition (allemande) de 1897 a rectifié ce passage.
' La très faible proportion entre le chiffre des enfants et celui des adultes s'explique si l'on tient compte du fait qu'en Orient un jeune garçon devient « homme » et une jeune fille prend rang de « femme » bien plus tôt que chez nous.
les chrétiens de méconnaître l'unité de Dieu en attribuant à Jésus la qualité de fils de Dieu, et cette croyance qui, selon leur doctrine, aboutit à faire admettre deux dieux, nous classe à leurs yeux au nombre des polythéistes. Il va sans dire que tous les habitants de Moùkhmâs sont musulmans. Mais Moustapha savait très bien que jadis son village avait été occupé par les Beni-Israïl et plus tard par les chrétiens. Nous avons eu une autre preuve amusante de ce souvenir des temps anciens dans la mémoire des gens de Moùkhmâs: comme nous venions d'arriver et que Francis entrait en conversation avec un des naturels de l'endroit, il lui fit en plaisantant un compliment peu flatteur sur le triste état des chemins qui mènent au village et que nous avions gravis péniblement.
— Ce n'est pas étonnant, repartit l'indigène, que les chemins qui aboutissent à notre village soient mauvais: c'est un ancien village chrétien !
J'en viens maintenant a un fait qui a eu des conséquences plus importantes pour la suite de notre excursion. Tandis que du haut de la colline, assisté de Moustapha et muni de ma carte, j'étudiais la topographie du voisinage, j'aperçus au sud-sud-est une paroi de rochers escarpés, d'une grande hauteur, et qui formait manifestement le flanc sud d'un ouadi. Celui-ci ne pouvait être que le Ouadi-es-Soueinit, celui-là même que nous avions traversé le matin, plus en amont, en descendant de Djéba. Ce fiit un trait de lumière. Je compris que j'avais eu tort de me laisser influencer par les propos qui avaient cours à Jérusalem et par la phrase du Baedeker. Ma confiision s'accroît bientôt, car en examinant la carte anglaise je m'aperçois que toutes ces hésitations m'auraient été épargnées si je l'avais consultée plus attentivement. Elle place eff*ectivement le défilé de Mic-
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masch, non point entre Djéba et Moukhmâs, mais plus en aval, là précisément où se dresse la paroi rocheuse qui vient de frapper nos regards. Pour plus de sûreté, je questionne encore Moustapha, je fais interroger par Karam d'autres indigènes capables de nous renseigner, et j'arrive à la conviction que le défilé est là et que fort heureusement nous sommes à temps pour aller le visiter. Notre résolution est vite prise : nous ne rentrerons pas à Jérusalem sans avoir poussé jusque-là, dussions-nous prolonger notre course un peu au delà de Theure convenue. Ce retard possible, probable même, semble impressionner mon brave drogman, qui essaie timidement de me faire observer que « les voyageurs ne vont pas habituellement à cet endroit. » Je lui réponds que cela m'est bien égal et que ce serait même plutôt une raison de plus à mes yeux. Il n'insiste pas et s'empresse de retenir, pour nous servir de guide, un habitant du village, vêtu d'un magnifique manteau rouge et d'un turban jaune et, ce qui est plus essentiel, au courant des che- , mins de traverse qui nous mèneront plus rapidement au but. Avant de quitter Moukhmâs, j'eus encore l'occasion d'examiner de près un piège pour prendre les oiseaux ; plusieurs des jeunes garçons du village en avaient un. L'appareil est très simple: grâce à une adroite combinaison de morceaux de bois flexibles et de ficelles ou de cordelettes, ils obtiennent une sorte de trappe qui fonctionne avec force et avec une remarquable précision et qu'ils amorcent au moyen d'une figue sèche. J'achetai un de cqs instruments en souvenir du prophète Amos et d'autres passages bibliques où il est parlé d'oiseleurs ^ Je fis aussi mes adieux à l'honnête
* Am. m, 5 ; comp. Ps. xci, 3 ; cxxiv, 7 ; cxl, 6 ; Os. ix, 8 ; Eccl. ix, 12, etc. Je ne crois toutefois pas que les appareils auxquels ces textes font allusion fussent en général analogues à celui que je décris ci-dessus.
Moustapha, et voulant rémunérer ses services de cicérone, je lui glissai dans la main une pièce d'argent. « Mouch là- :(im, » me répondit-il (ce n'est pas nécessaire) ! Ce qui ne l'empêcha point d'ailleurs de garder le bakchich. Cet homme m'a laissé un très bon souvenir. Toutefois je me suis demandé depuis si cette impression agréable ne tenait pas en bonne partie à la très grande satisfaction personnelle qu'il m'avait procurée en me fournissant l'occasion de constater, dans mon entretien avec lui, que j'étais à peu près en état de me tirer d'affaire en arabe vulgaire. Il n'y aurait rien là que de très humain.
Nous voilà donc de nouveau en selle, à une heure et demie, après un arrêt d'une heure et trois quarts. Nous prenons un chemin, non pas meilleur, mais autre que celui que nous avons suivi en venant; très escarpé et pierreux, il nous mène en ligne directe du côté du sud, en infléchissant légèrement vers l'est. La descente se prolonge pendant une forte demi-heure et enfin nous arrivons dans le lit, entièrement à sec, du Ouadi-es-Soueinit, dans lequel nous poursuivons notre chevauchée ; le terrain n'est à coup sûr pas celui qu'on choisirait en Europe pour faire manœuvrer la cavalerie, mais nos chevaux s'en tirent admirablement, et ce n'est ni la première ni la dernière occasion que nous avons de constater leur patience, leur adresse et leur docilité. Enfin nous touchons à l'entrée de la gorge et nous mettons pied à terre.
Coup de théâtre! C'est bien un réel défilé, un défilé grandiose que nous avons sous les yeux. Entre deux parois de rochers, qui s'élèvent chacune à une centaine de mètres au moins, passe le lit profondément encaissé du torrent.
Sur la rive droite, méridionale, que nous suivons, serpente un charmant petit sentier qui contourne les gros blocs de rochers épars et qui traverse de délicieuses plaques de gazon d'un vert tendre. Au-dessus de nos têtes, dans les fentes de la haute muraille rocheuse, s'épanouissent les touffes de cyclamens. En face, se dresse la paroi, presque verticale, que gravit Jonathan avec son écuyer. Inutile de dire qu'à la vue de ce rempart imposant, d'apparence inaccessible, nos impressions du matin se modifient du tout au tout. Le défilé de Micmasch est un défilé, un vrai défilé, et l'exploit de Jonathan reprend ses proportions légitimes. Nous essayons de nous représenter les deux hardis grimpeurs ascensionnant la roche en face de nous. Nous nous figurons voir, tout là-haut, au sommet de la colline, les sentinelles des Philistins, ce poste avancé et peu nombreux, regardant d'un œil moqueur les efforts des deux guerriers et s'exclamant avec ironie : « Voilà les Hébreux qui sortent des trous où ils se sont cachés ! » Mais rira bien qui rira le dernier : le fils de Saûl et son compagnon atteignent le faîte, ils tombent à bras raccourci sur les ennemis qui ne s'attendent pas à une semblable impétuosité, et ils en font un facile et prompt carnage. Cette escarmouche fiit l'heureux début d'une campagne qui couvrit Israël de gloire et les Philistins de confusion ^
* I Sam. XIV. Le mot « dent » du texte hébreu ne doit pas être pris au pied de la lettre. Il s'agit de parois de rochers. Il est impossible de dire laquelle des deux falaises s'appelait Botsets et laquelle Séné; le sens de ces deux noms est du reste inconnu. Il importe aussi, la phrase étant un peu ambiguë en raison de Temploi de la locution « en face de, » de bien remarquer que la paroi sud, par conséquent celle qui est tournée au nord, fait face à Micmasch et que la paroi nord, tournée au sud, fait face à Guéba. J'ai signalé plus haut (p. 29, note i) une équivoque du même genre provenant de l'emploi du même terme.
Les « trous, » dont il est question dans le propos railleur des Philistins, existent encore. Du côté sud, où nous sommes, il y a des cavernes qui s'ouvrent au-dessus de nos têtes, et vis-à-vis, sur la paroi opposée, nous apercevons aussi les orifices de quelques grottes, dont la profondeur est considérable, au dire de notre guide. Immédiatement au-dessous d'elles s'étend une petite terrasse gazonnée où paissent des chèvres et des ânes, gardés par trois petits garçons de Moukhmâs. Les cris de ces enfants répondent aux nôtres à travers la vallée. Le paysan qui nous accompagne nous apprend que cts petits bergers restent jour et nuit avec les bestiaux dont la garde leur est confiée; on leur apporte du village la nourriture qui leur est nécessaire, et pour coucher ils ont la ressource de se réftigier dans les cavernes dont j'ai parlé et qui sont à leur portée. C'est peut-être dans des conditions analogues que David enfant gardait les troupeaux de son père. En tout cas, depuis que j'ai vu, le 9 janvier, ces jeunes gardeurs de chèvres accomplissant en plein air la tache qui leur est assignée, j'ai nettement compris qu'il fallait décidément renoncer à invoquer la saison froide comme un argument contre la date traditionnelle de la fête de Noël. Puisque ces petits fellahs supportaient la température de l'hiver, pourquoi les bergers de Bethléhem n'en auraient-ils pas fait autant ?
Le souvenir du jeune David évoque celui des lions et des ours qui venaient mettre son courage à l'épreuve *. Aucun animal semblable ne se présente à nos yeux. Dès longtemps ils ont disparu de la Terre-Sainte^. Mais plu-
* I Sam. XVII, 34-36.
• Pour rencontrer un lion il faudrait s'en aller bien loin. Mais quant aux ours, on en trouve encore dans le Liban, et le Dr Tristram en a signalé dans le pays de Moab.
sieurs grands oiseaux au bec crochu, aux ailes largement déployées, descendent le défilé en planant : des aigles, nous assurent nos compagnons (?). Puis un petit taureau, que nous dérangeons dans son pâturage solitaire, escalade à grand bruit les pentes escarpées pour fuir notre voisinage importun. Nous cheminons ainsi pendant im quart d'heure ou vingt minutes, jusqu'à ce que nous voyions devant nous, à une distance encore assez considérable, l'extrémité orientale du défilé et, par delà cette ouverture, la ligne bleue, fascinatrice, des montagnes de Moab.
Allons ! il faut battre en retraite, car il est environ trois heures et nous avons encore un long trajet en perspective pour rentrer à Jérusalem. A pas lents, en nous retournant sans cesse, nous ressortons du défilé et nous regagnons l'endroit où nous avons laissé nos montures sous la garde du moukre. Karam, après s'être concerté avec le guide, nous rapporte la nouvelle consolante que, malgré l'heure déjà avancée, nous n'aurons pourtant pas besoin de reprendre pour le retour la route suivie le matin par Hizmeh et Anâta, et que nous pourrons au contraire donner suite à notre projet primitif de passer par er-Râm et la route de Naplouse. La visite, un peu tardivement résolue, au Ouadi-es-Soueinit, ne nous aura donc imposé aucune privation et notre satisfaction sera sans mélange.
Pour comprendre la joie que j'ai éprouvée à voir ce défilé, il faut tenir compte de la déception que j'avais ressentie le matin. Depuis plusieurs jours je songeais à cette course ; le haut fait de Jonathan se dessinait devant les yeux de mon imagination et j'étais impatient de pouvoir le replacer dans son cadre. Désappointé au suprême degré à l'endroit qui m'avait été indiqué comme le théâtre de cet
exploit, je fus d'autant plus enchanté quand je vis le vrai défilé s'ouvrir devant moi. D'ailleurs, indépendamment de tout souvenir historique, ce lieu est certainement l'un des plus remarquables de toute la région qui environne Jérusalem. Tout ce pays est à coup sûr riche en collines et en rochers. Mais il est rare que cette nature sauvage présente aux yeux des voyageurs un tableau aussi grandiose. Deux fois encore, comme je le raconterai plus loin, j'ai revu en Judée des ravins comparables à celui de Micmasch : celui du couvent de Mar-Saba et celui de Kharitoun, auxquels je puis ajouter celui du Ouadi-el-Kelt. Mais le défilé de Micmasch, moins désolé peut-être que les autres, l'emporte sur eux par le pittoresque, et les vopgeurs qui admirent les beautés naturelles, tout autant que ceux qui recherchent les sites bibliques, feront bien d'inscrire cette excursion sur leur programme ^
^ Dans ses Wanderungen durch dos Heiîi^ Land (2* édit. allemande, Zurich, 1891, p. 253-254), notre savant compatriote, le professeur Furrer, caractérise le défilé de Jonathan tel qu'il Ta vu (et môme escaladé) en 1863 ; sa description cadre parfaitement avec la mienne. Il place le défilé au sud-est du village de Moukhmâs et raconte avoir trouvé au sommet de l'escarpement nord du ravin les ruines d'une tour carrée. De son côté, le P. Lagrange, supérieur de l'Ecole biblique du couvent dominicain de Saint-Etienne à Jérusalem, qui rend de si grands services à Tarchéologie palestinienne par ses travaux en général et par la publication de la Revue biblique^ raconte dans cette dernière (1895, p. 94-95) une visite récemment faite au défilé de Micmasch : « J'avais précédemment cherché, dit-il, sur le chemin de Djéba à Moukhmâs le théâtre de l'action d'éclat de Jonathan. C'est, je pense, le lieu qu'a indiqué Robinson ; mais je n'y avais rien vu de bien caractéristique. » Il se résolut en conséquence à remonter de beaucoup plus bas le Ouadi-es-Soueinit , et arriva ainsi à l'endroit que j'ai décrit et qu'il considère comme répondant tout à fait aux données du récit biblique.
En selle maintenant et en route ! De chemin, pas question : nous avançons comme nous pouvons, tantôt dans les cailloux, tantôt à travers les terrains tendres où la charrue a récemment passé, tantôt le long des pentes gazonnées et plantées de buissons. Soudain nous arrivons au pied d'un mur en pierres sèches, qui forme la limite d'un champ et semble nous barrer le passage. Qu'à cela ne tienne ! Vite on enlève deux ou trois des cailloux du faîte, et les chevaux escaladent l'obstacle, sans même que nous songions à descendre. Nous voilà dans un petit verger, où le blé commence à croître ; de maigres figuiers s'y dressent, avec de grosses pierres entassées à leur base pour empêcher que le vent les brise ; de loin leur tronc grisâtre, leurs branches dénudées leur donnent l'apparence de légers panaches de fumée s'élevant par places au-dessus du sol. Au delà, c'est un autre mur d'enceinte qu'il faut franchir à son tour ; mais il domine de plusieurs pieds le terrain situé de l'autre côté. N'importe ! Pied à terre ! On démolit un morceau du mur, et par la brèche improvisée les chevaux sauteront l'un après l'autre. On tire par devant, on pousse par derrière, et voilà la cavalerie en sûreté ! Nous sautons à notre tour, et la course reprend, cette fois dans des terrains meilleurs, où quelques temps de galop nous permettent de regagner un peu d'avance. Nous croisons à angle droit le chemin que nous avons suivi le matin de Djéba à Moukhmâs et là nous congédions notre guide, Karam se retrouvant en pays de connaissance.
Alors commence une longue montée, agréable en elle-
même, mais un peu moins plaisante parce que nous avons le soleil directement en face. Enfin, vers cinq heures nous arrivons à er-Râm, l'ancienne Rama, la patrie de Samuel, et ce n'est pas sans émotion que nous pénétrons dans cette localité jadis célèbre. C'est donc là qu'est né le Voyant dont l'influence s'est si largement exercée sur ses contemporains et dont les générations ultérieures ont si justement conservé le pieux souvenir ^ C'est là qu'il a résidé, jugeant Israël*. C'est là qu'en un jour de sacrifice solennel il vit venir à*lui le jeune homme obscur auquel il conféra l'onction royale, introduisant ainsi dans l'organisation de son peuple une institution toute nouvelle ^. C'est de là encore qu'après le rejet de Saûl il partit pour aller à Bethléhem chercher et trouver parmi les fils d'Isaï un autre futur monarque, sous le sceptre duquel Israël était appelé à atteindre un degré de prospérité surprenante *. C'est là enfin qu'après avoir vu passer sous ses yeux bien des scènes diverses, il est entré en son repos, et « tout Israël l'a pleuré ^. »
* Malgré Tautorité de savants très compétents, tels que MM. Furrer, Buhl, î, Séjourné, G.- A. Smith, je considère er-Râm comme étant Rama, le lieu de naissance de Samuel et la résidence de ses parents : voir I Sam. i, 19 ; 11, 11. Quant à l'indication que donne i Sam. i, i, et d'après laquelle Elkana était de « Ramathayim, » il convient, en modifiant seulement la vocalisation de ce mot, d'après l'ingénieuse conjecture de M. Klostermann, de traduire « un homme d'entre lesRamathiens », c'est-à-dire les habitants de Rama. Le terme de « Tsophim » (comp. Tsouph dans le même verset), désigne les ressortissants du pays de Tsouph, mentionné dans i Sam. ix, 5.
* I Sam. VII, 17 ; viii, 4 ; xv, 34 ; xix, 18-24.
^ Nous estimons en effet que « la ville » anonyme de i Sam. ix ne saurait être que Rama. Il est fait mention à plusieurs reprises dans ce chapitre d'un haut-lieu. C'est le cas de rappeler que Rama signifie « la Haute » ou « la Hauteur. »
* I Sam. xvi, 1-13.
^ I Sam. XXV, i ; xxviii, i.
Une émotion respectueuse s'empare de nous au moment où nous entrons dans le village : il nous semble que les tableaux que je viens d'évoquer, et d'autres encore*, se dessinent nettement devant nous. Pourtant l'état actuel des lieux ne rappelle en rien les événements du passé lointain. Nous traversons le groupe des maisons, qui se dressent au sommet de la colline, et arrivés à l'extrémité sud nous y voyons la mosquée, bien insignifiante par elle-même. Toutefois plusieurs anciennes colonnes entrent dans la structure de l'édifice, restes des âges écoulés. Un puits se trouve aussi en ce lieu, et un peu plus bas un grand réservoir creusé dans le roc et dans le fond duquel il y a de l'eau, accumulée à la suite des pluies de l'hiver. Nous rencontrons en descendant des femmes qui remontent au village en portant des cruches pleines, et nous repensons à Saûl et à son compagnon arrivant à Rama et croisant aux abords du bourg des jeunes filles qui allaient chercher de l'eau*.
Au pied du monticule que couronne Rama se dressent dans la plaine les restes d'une construction en ruines, présentant l'apparence d'un aqueduc. Mais non : ce ne peut être cela. Un aqueduc ne commence pas ainsi en rase campagne pour se terminer quelques arches plus loin. C'est
* I Rois XV, 16-22 raconte un épisode dans lequel, sous le règne d'Asa en Juda et de Baescha en Israël, les trois places fortes de Rama, de Guéba (ou peut-être Guibea ?) et de Mitspa jouent un rôle.
Rama est également mentionnée dans le livre de Jérémie (xxxi, 1 s), dans un texte célèbre que Tévangéliste Matthieu reproduit (11, 18) à propos de Bethléhem. Cette citation s'explique par le transfert du tombeau de Rachel, situé autrefois au nord de Jérusalem (i Sam. x, 2), et qui, aux temps apostoliques, était probablement déjà là où on le montre aujourd'hui.
' I Sam. IX, II.
en réalité un vieux khân qui, délaissé de tous, offre aux regards cet aspect misérable.
Nous voilà sur la route de Naplouse. C'est une ancienne voie romaine, qui a naturellement joui de tout temps d'une grande importance, car c'est l'artère centrale qui met la capitale du pays en communication avec toute la région située au nord. C'est encore de nos jours le chemin que prennent forcément tous les voyageurs qui font la tournée accoutumée en Terre-Sainte. Il ne faudrait pas, au surplus, que l'expression sonore « route de Naplouse » induisît en erreur et qu'on s'imaginât avoir affaire à une chaussée de première classe, accessible aux voitures, peut-être même aux bicyclettes ! Représentez-vous au contraire un chemin raboteux, couvert de grosses pierres, défoncé par endroits, creusé de trous profonds. Le pavé romain qui apparaît encore par places n'ajoute aucunement à l'agrément du parcours ^ Heureusement il est possible de quitter fréquemment la route et d'utiliser les champs avoisinants, tantôt à gauche, tantôt à droite. On peut ainsi trotter quelque peu et même galoper, ce qui permet d'avancer moins lentement, et nous en profitons, car la journée approche de sa fin et la nuit sera bientôt là.
Nous laissons sur notre gauche le monticule de forme originale qui porte le nom de Tell-el-Foul, la « Colline des Fèves, » et qu'on suppose d'ordinaire être l'ancienne Guibea,
* Le souvenir que j*ai conservé de la route de Naplouse m'a fait apprécier la justesse de la description suivante, empruntée au captivant récit de lady Anne Blunt, A Pilgrimage to Nejd (2« édit., vol.i, p. $3) : « La seule route ici (aux confins du Hauran) est la vieille route romaine. Elle va en ligne droite par monts et par vaux, et comme sur trois pierres du pavé il en manque deux et que le reste est tourné sens dessus dessous, ce n'est d'un bout à l'autre qu'un faux-pas continuel. »
la patrie et la résidence de Saûl *. C'est là une simple hypothèse, dont on ne peut démontrer l'exactitude. Le plus fort argument en sa faveur est peut-être l'impossibilité de suggérer une autre localité mieux appropriée. De plus, la configuration même de la colline semble indiquer qu'il y a eu jadis des habitations sur son sommet.
Un peu plus loin, mais cette fois sur la droite, nous apercevons Chafat, gros village situé à 500 mètres environ de la route et que j'avais traversé, il y a quelques semaines, en revenant de Nébi-Samouîl ^ ; j'y avais été témoin d'un enterrement indigène, cérémonie accompagnée de certains rites curieux. Il se pourrait que Chafat fût l'ancienne Nob, sanctuaire Israélite où David reçut l'hospitalité du prêtre Achimélec et devint l'occasion de la ruine de son bienfaiteur et de tous les siens ^. Si Nob se trouvait en effet ici, et que Guibea fut à Tell-el-Foul, la distance entre ces deux localités n'était guère que d'une demi-heure.
Au moment où nous passons devant Chafat, le soleil se couche et ses derniers rayons nous atteignent à travers les branches des grands arbres qui ombragent l'entrée du village. Les nuages qui trament à l'horizon se colorent des plus riches teintes, rouges, pourprées, violettes, et le paysage tout entier semble soudain baigné dans une sorte de
* Guibea de Benjamin, Guibea de Saùl, Guibea de Dieu, Guibea tout court : toutes ces désignations se rencontrent dans les textes bibliques. Voir en particulier Jug. xix-xxi ; i Sam. x-xxvi ; Os. v, 8 ; ix, 9 ; X, 9, etc. J'ai déjà indiqué (p. 169, note i) la confusion qui s'établit entre Guibea et Guéba.
* Nébi-Samouîl, Tancienne Mitspa selon toute probabilité, sur une haute colline qui domine toute la région environnante et d'où Ton jouit d'un panorama magnifique. Au pied de cette hauteur se trouve au nord el-Djib, l'ancienne Gabaon.
3 I Sam. xxi-xxii. Voir aussi Esa. x, 32.
vapeur rose. On voudrait s'arrêter, contempler, admirer tout à son aise.... Malheureusement il s'agit avant tout d'avancer et de ne pas se laisser gagner par l'obscurité dans cette route qui est un vrai casse-cou. Il me semble que je pourrais sans lui faire tort la comparer à un lit de torrent. Enfin, nous approchons de Jérusalem. Aux abords immédiats de la ville les chemins sont bons ; nous en profitons pour accélérer notre marche et nous rentrons au logis à six heures et quart, soit précisément à l'instant que Karam nous avait annoncé lorsque nous quittions le Ouadi-es-Soueinit. Son évaluation était donc parfaitement exacte....
n Le couvent de Mar-Saba.
Au sud-est de Jérusalem, deux vallées se rejoignent. L'une, venant de l'occident, portait dans l'antiquité le nom de vallée de Hinnom. L'autre, arrivant du nord, sépare la ville sainte de la colline célèbre appelée mont des Oliviers : c'est la vallée de Josaphat, où se trouve le lit, presque toujours à sec, du Cédron. Une fois réunies, elles forment un sillon profond, creusé dans le massif montagneux de la Judée orientale, et qui descend vers l'est, du côté de la Mer Morte. Le nom moderne de ce ravin est Ouadi-en-Nâr : vallée du Feu. C'est là que nous dirigeons nos pas.
Après avoir quitté Jérusalem, nous chevauchons pendant deux heures et demie environ dans ce vallon désert et aride, un peu moins pierreux toutefois que Timmense ma-
— iço — -
jorité de ses pareils. Autour de nous semble régner la solitude la plus complète. Çà et là seulement, aux pentes des collines, nous discernons quelques taches noirâtres qui nous rappellent, de fort loin, les groupes de petits chalets brunis qu'on aperçoit dans nos Alpes. Ce sont des tentes de Bé-
Co-inpémi^jil dn Bedaums sur t^ f^ht^min
douins. Dressées côte i côte, au nombre Je trois ou quatre, celles forment Tunique abri de ces pauvres gens, même durant la saison pluvieuse. A peine voit-on quelques-unes de CQs familles, dans les froids les plus rigoureux de l'hiver ou durant les pluies les plus persistantes, chercher un refuge plus sûr dans les cavernes qui abondent en ce pays. Le soin des bestiaux forme sinon l'unique, du moins la principale occupation de ces clans, moitié paysans, moitié nomades, misérables à coup sûr et à peu près sauvages.
Un de ces campements, au lieu d'avoir été établi sur les hauteurs, se trouve sur notre passage. Les hommes sont presque tous absents. Mais quelques femmes et des enfants en grand nombre s'élancent pour nous voir défiler auprès de leurs chétives habitations, et fixent sur nous des regards où, décidément, la curiosité l'emporte sur tout autre senti-
ment. Ils ne manifestent ni terreur ni surprise quand l'objectif d'un appareil de photographie est braqué sur leur groupe.
Une vingtaine de pas au-dessous de ces tentes, tandis que nous poursuivons notre route, accompagnés par les rauques aboiements de quelques chiens, nous apercevons, dans le lit desséché du torrent, un pauvre âne qui agonise, étendu sur les cailloux, tout couvert de plaies saignantes, remuant encore par instants sa tête appesantie, et abandonné de tous. C'est là le destin final de ces vaillantes et patientes petites bêtes, et la gent canine est là, assistée d'un vol de corbeaux, pour faire bien vite disparaître ces tristes restes *.
Un peu plus bas, c'est une maigre source, Bir-esch-Schems (la Fontaine du Soleil), s'échappant du rocher et autour de laquelle se presse une fourmilière d'êtres humains. Ce sont les femmes de tous les campements des environs, venant ici, jour après jour, puiser de l'eau dans leurs grandes cruches ou dans leurs outres, et s'en retournant ensuite, pesamment chargées, quelques-unes à de grandes distances. Plus loin, voici, au milieu de quelques autres sépultures, le tombeau du Cheikh- Mouzeyyif, un saint musulman ; ce n'est qu'un amas informe de pierres, où les pèlerins arabes accrochent des lambeaux d'étoffes et d'autres débris.
Peu après avoir dépassé cts endroits pittoresques, nous arrivons à un coude brusque de la vallée, qui dès lors se dirige firanchement vers le sud et qui change en même temps de caractère. Ce lieu a quelque chose d'imposant dans sa sauvage grandeur : c'est comme le portail gigan-
* Les usages n*ont pas changé sur ce point depuis 2500 ans. Voir le passage où le prophète Jérémie (xxn, 19 ; comp. xxxvi, 30) annonce au roi Jéhojakim qu'il aura t la sépulture d'un âne. »
tesque d'une colossale avenue. A droite, à gauche, les parois rocheuses se dressent presque à pic, et le lit du torrent est dominé de part et d'autre par les escarpements. Le sentier tourne à droite, et tandis que le fond du ravin demeure sur notre gauche, nous nous élevons graduellement en suivant la pente abrupte. Ici le chemin est devenu tout à fait un chemin de montagne ; il rappelle quelque peu les derniers lacets de la route du Grand-Saint-Bemard, immédiatement avant l'arrivée à l'hospice. De l'autre côté de la vallée, à quelques centaines de mètres en ligne horizontale, mais en franchissant un abîme presque aussi profond que large, notre regard aperçoit la haute falaise qui donne à cette région son aspect extraordinaire. La Judée, composée dans sa grande généralité de collines et de vallées aux pentes variées, est çà et là sillonnée et pour ainsi dire déchirée par des ravins d'un tout autre caractère : tel le fameux défilé de Micmasch, telle la vallée où s'ouvre l'immense caverne que la tradition a baptisée du nom d'Adoullam, telle encore la gorge que nous traversons aujourd'hui.
Dans le flanc de ces murs de roc s'ouvrent des grottes profondes, excavations naturelles sans doute, mais que la main de l'homme a agrandies et arrangées, et qui n'ont pas abrité seulement des bergers ou des fuyards, mais qui ont servi de retraite et d'habitation prolongée à des anachorètes, volontairement exilés dans cette horrible solitude. Des pans de murs, aux trois quarts écroulés, masquent encore en partie l'entrée de ces cavernes. Un chacal, que nous apercevons rentrant précipitamment dans son gîte, nous fait comprendre quels sont les hôtes actuels de ces tanières.
Mais ce n'est pas à dire que la vallée n'ait pas de nos jours d'autres habitants que ces quadrupèdes. Encore une
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courte montée, encore quelques efforts, et voici que soudain, trois heures environ après notre départ de Jérusalem, se révèle à nos yeux un assemblage surprenant et audacieux d'édifices, juxtaposés ou plutôt superposés, au flanc d'un précipice vertigineux, auquel ils semblent fixés comme par des crampons de fer. Ce sont les divers corps de logis qui composent le fameux couvent de Mar-Saba, c'est-à-dire de Saint-Sabas.
Au cinquième siècle, saint Euthyme vint habiter dans ces lieux inhospitaliers, et y réunit bientôt autour de lui un certain nombre de compagnons. Le plus illustre parmi eux fut Sabas, né en Cappadoce vers 440, mort en 531 ou 532. Ce dernier éclipsa promptement Euthyme et fut le premier abbé d'un ordre nouveau, celui des sabaïtes; son influence fut considérable, et le couvent qu'il fonda a duré jusqu'à nos jours, non sans avoir été saccagé à plusieurs reprises aux septième, huitième et neuvième siècles et même de notre temps (1832, 1834). Reconstruit et réorganisé par les Russes depuis 1840, il présente une apparence relativement moderne, au moins à l'extérieur; ses édifices, ses tours, ses murailles, son église sont en bon état. Il est habité régulièrement par quelques moines, et sert en même temps de pénitencier pour les ecclésiastiques qui relèvent du patriarche grec de Jérusalem. Lorsqu'un de ces prêtres s'est rendu coupable d'un acte d'indiscipline ou même d'une faute plus grave, on l'envoie passer un temps plus ou moins long dans ce monastère perdu au milieu des rochers. Le patriarche lui-même s'y rend quelquefois; et, pour pouvoir pénétrer dans l'enceinte fortifiée du couvent, c'est à Jérusalem, au palais patriarcal qu'il faut aller se munir d'une autorisation en règle, sur la présentation de laquelle la porte
s'ouvre pour admettre les voyageurs. Encore les hommes seuls ont-ils le droit d'entrer, les femmes sont impitoyablement tenues à l'écart ; et lorsqu'il s'agit de passer une nuit à Mar-Saba, tandis que les pèlerins sont logés dans l'intérieur du couvent, les pèlerines doivent se contenter d'élire
Bédouins de Mar-Saba.
domicile dans une tour isolée, dont la porte, assez élevée au-dessus du sol, est accessible au moyen d'une échelle que chaque soir on retire dans l'intérieur.
Au moment de notre arrivée, les tètes de quelques moines, surmontées de la haute coiffure en tuyau de poêle des ecclésiastiques grecs, se montrent au-dessus du rempart. Bientôt l'un d'entre eux descendra nous ouvrir la po-
terne. Mais au pied des murailles nous rencontrons d'autres créatures humaines, une douzaine de Bédouins. Au premier abord, c'est un jeune garçon seul, farouche et pourtant souriant', puis quelques autres enfants, enfin des hommes faits, parmi lesquels nous remarquons deux ou trois beaux types d'Arabes. Ils appartiennent à une tribu qui habite en permanence aux alentours du monastère. Leurs relations avec les moines ont un certain cachet de vasselage : ils remplissent les fonctions de pourvoyeurs et de commissionnaires du couvent, et reçoivent en retour quelques secours en nature.
Rien de plus curieux que la promenade que nous faisons dans l'intérieur de l'enceinte. Nous descendons de terrasse en terrasse, nous passons de galerie en galerie, nous parcourons successivement les divers étages de cavernes creusées dans le roc et de cellules suspendues sur le versant abrupt. Parmi elles, nous sommes spécialement rendus attentifs à celle qu'a jadis habitée saint Sabas lui-même, à ce qu'affirme la tradition, et dans laquelle, ajoute-t-on, il a eu pour société un lion d'abord hostile, mais bientôt apprivoisé par le saint abbé et devenu son compagnon fidèle et docile.
L'église, qui présente tous les caractères habituels des sanctuaires grecs, atteint des proportions imprévues : nul ne s'attendrait, certes, à rencontrer sur cette pente escarpée un édifice aussi considérable. D'énormes contreforts en maçonnerie l'appuient du reste de part et d'autre. Dans la cour qui la précède, un édicule circulaire, surmonté d'une coupole, renferme, dit-on, le tombeau de Sabas. Un autre grand
* C'est ce jeune garçon qui figure, avec un Bédouin adulte, sur la vignette ci-dessus. Les tresses de cheveux qu'il porte ne sont point Tapanage exclusif des femmes.
personnage ecclésiastique a été également enterré dans ce lieu, le célèbre théologien grec du huitième siècle, Jean de Damas * . Une vieille chapelle, entièrement creusée dans le flanc de la montagne, montre ce qu'était le sanctuaire de Mar-Saba avant les plus récentes restaurations. Dans une fente du rocher croît un palmier solitaire; sur la terrasse qui Tavoisine, une troupe d'oiseaux ravissants {cimydrus tristramï) au plumage noir avec un liseré orangé, viemient se poser à l'appel d'un moine et vont chercher leur nourriture jusque dans sa main et même dans la main des visiteurs étrangers qui leur présentent une figue sèche. Ces charmants oiseaux animent de leur présence ce sombre paysage et lui donnent, au moins pour quelques instants, une physionomie un peu moins austère.
Rassemblés, au moment de notre sortie, dans la cour où s'ouvre la porte extérieure, les hôtes habituels du couvent, moines et pénitents, nous présentent les fruits de leur travail et sollicitent de nous quelques achats. Ce sont des cannes faites avec des nervures de feuilles de palmier, des sculptures sur bois, des pierres taillées ou peintes, des chapelets en coquillages du Jourdain, essentiellement des objets de piété."
La confection de ces menus ouvrages constitue la principale occupation de ces religieux, et en les vendant aux étrangers et aux pèlerins ils accroissent leurs maigres ressources. L'existence de ces pauvres cénobites n'est guère remplie par les préoccupations spirituelles ni embellie par
* Le corps de ce saint « a été enlevé par les Russes et transporté à Moscou, » lisons-nous dans les Echos dt Notre-Datm de France à Jértisa' km (mai 1897, p. 114). Quant aux reliques de saint Sabas, Guérin. {Judée, III, p. 95) dit qu'elles ont été transférées à Venise.
Si
la culture intellectuelle. Leurs connaissances sont rudimentaires et leurs intérêts quotidiens se rapportent presque exclusivement à Tassouvissement de leurs besoins matériels. On dit que les livres renfermés jadis dans la bibliothèque du couvent ont été récemment transportés au patriarcat, à Jérusalem. Je ne pense pas que les habitants de Mar-Saba aient douloureusement ressenti cet enlèvement. Hélas! le niveau de culture qu'ils représentent ne peut être qualifié de supérieur que si on les compare avec les Bédouins qui campent dans le voisinage en gardant les chèvres et les brebis. Peut-être avons-nous été parfois tentés d'admirer l'héroïsme, ou du moins l'énergie et l'abnégation des anachorètes qui fuient le commerce de leurs semblables et se retirent dans une cellule solitaire. Peut-être, si comme Euthyme, Sabas et leurs successeurs, ils choisissent pour retraite un lieu sauvage et périlleux, nous sentons-nous portés à nous incliner devant cet exemple de renoncement. Il y a, en effet, dans une semblable conduite, quelque chose qui sort de la banalité et qui commande l'attention. Le principe que cts hommes ont adopté et mis en pratique est juste, beau, élevé ; c'est le commandement du Maître qui réclame des siens qu'ils se chargent de leur croix et qu'ils le suivent. Mais l'application qu'ils en ont faite est erronée : ce n'est pas dans l'inaction et la solitude que le chrétien doit chercher la place et la tâche que Dieu lui assigne. Intercédant auprès du Père en faveur des siens, Jésus a dit : « Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal » Qean xvii, 15); et saint Paul a ajouté : « Malheur à moi si je n'évangélise ! » (i Cor. ix, 16.)
Le mont des Francs, Kharitoun et Tékoa.
J'étais rentré depuis l'avant-veille d'une excursion d'une dizaine de jours au delà du Jourdain * ; nous venions de passer à Jérusalem le dimanche des Rameaux, et nous avions été chercher et trouver sur la route de Béthanie les souvenirs de cette journée mémorable. La semaine de Pâques allait s'ouvrir, et nous voyions avec émotion approcher le terme de notre séjour de quatre mois dans la Ville sainte, séjour qui à l'avance nous avait semblé devoir durer si longtemps, et qui maintenant, envisagé dans le passé, nous apparaissait au contraire si court, si brusquement envolé.
Parmi les excursions qui avaient durant tout l'hiver figuré sur notre programme et que nous avions plus d'une fois projetées sans pouvoir au dernier moment les mettre à exécution à cause du mauvais temps ou pour tout autre motif, il en était une qui me tenait particulièrement à cœur et qui devait, dans ma pensée, combiner dans une seule journée la visite de plusieurs localités intéressantes.
Heureusement le temps était propice, et le lundi 19 mars rien ne vint nous empêcher de donner enfin suite à notre plan. Nous étions pleins d'entrain, et notre petite troupe venait de se trouver grossie d'une façon très agréable.
* Voir Au delà du Jourdain. Souvenirs d'une excursion faite en mars 1894. Seconde édition. Genève, Eggimann, 1896. Un vol. in-12 de 141 pages, avec carte et illustrations.
Nous avions eu le privilège de recruter, pour nous accompagner dans notre excursion de ce jour, le savant et aimable D'' Bliss, que déjà alors ses fouilles de Tell-el-Hésy ^ avaient mis en évidence. Depuis lors, il a attiré sur lui l'attention générale d'une façon bien plus marquée encore, en dirigeant jusqu'en juin 1897 '^^ travaux considérables que le Palestine Exploration Ftind a poursuivis pendant trois ans aux portes de Jérusalem, du côté du sud, et qui ont donné d'importants résultats ^.
Au moment dont je parle, M. Bliss attendait d'un jour à l'autre l'arrivée du firman impérial qui l'autoriserait à commencer ses opérations. Depuis plusieurs semaines déjà, il avait reçu la nouvelle que cette permission officielle lui avait été accordée, mais il ne l'avait pas encore entre les mains et ne pouvait pas se mettre à l'œuvre auparavant. Il se consumait dans cette attente et n'osait pas s'éloigner de Jérusalem pour plus de quelques heures. C'est pour ce motif qu'il avait refusé de faire avec moi le court voyage à l'orient du Jourdain, auquel j'ai déjà fait allusion. Mais une course d'un jour pouvait se concilier avec les devoirs de sa position et nous avions ainsi le plaisir de le voir se joindre à nous. Il nous amenait en outre avec lui une dame anglaise, miss C, dont le remarquable talent de dessinateur devait trouver à s'exercer maintes fois dans le courant de la journée. En revanche, à notre vif regret, notre ami, le D^ Sandreczky, et sa fille, dont nous avions espéré la société, se trouvent empêchés de partir avec nous.
' Voir plus haut, p. 1 36.
^ Consulter la série des rapports sur ces excavations, publiés dans le Bulletin trimestriel (Qiiarterly Statement) du Palestine Exploration Fund (juillet 1894 à octobre 1897).
Sans plus attendre, nous nous mettons en route et nous nous hâtons de gagner Bethléhem par le chemin habituel En y arrivant, nous sommes frappés de trouver la petite ville endimanchée : la population a revêtu ses habits de fête en l'honneur de la semaine sainte. Les femmes en particulier, avec leur costume caractéristique, si seyant et si coloré, donnent de l'animation et du pittoresque aux ruelles et aux places publiques. Le travail ne chôme pourtant pas, les artisans sont à l'œuvre dans leurs petites échoppes, au-dessus desquelles se balancent des enseignes parfois assez originales.
Nous enrôlons comme guide un naturel de l'endroit, vêtu d'une grande houppelande rouge qui semble avoir connu des jours meilleurs. Ce bonhomme est un chrétien latin, qui s'exprime quelque peu en français ; il nous apprend qu'il a voyagé en Europe et qu'ayant un frère établi aux environs de Paris il a lui-même visité la grande capitale, dont il a remporté les souvenirs les plus admiratifs. Il n'est pourtant guère « parisianisé, » ce brave Arabe ! Tantôt il chemine sur son ânesse, qu'accompagne un mignon petit ânon âgé de quelques semaines ; tantôt il va à pied et saute avec ses grandes pantoufles d'un caillou à l'autre, sur le sentier très accidenté et pierreux que nous suivons à l'est de la ville. Notre premier objectif est cette montagne, de forme très particulière, que tout voyageur ne peut s'empêcher de remarquer quand il admire le panorama du haut du mont des Oliviers et qu'on désigne sous les noms de Djébél-Foureidis ou mont des Francs ^
* Djébel-Foureidis signifie « montagne du petit jardin, ■ Foureidis étant un diminutif du mot arabe équivalent à notre « paradis. » Si l'on pouvait, comme il a été proposé de le faire, identifier cette localité
Pour s'y rendre de Bethléhem, on met environ une heure et quart. La première partie du parcours est un peu pénible, car il faut descendre des pentes abruptes par des chemins très primitifs ^ Mais la suite du trajet est beaucoup plus agréable, et, d'ailleurs en approchant du but, on est de plus en plus captivé par le caractère sui generis que présente cette montagne. La main de l'homme a passé par là; ce n'est pas une colline naturelle, c'est un monticule artificiellement tronqué et transformé. En effet, le mont des Francs n'est autre que VHérodium, cette citadelle qu'Hérode I'"' a créée et à laquelle il a donné son nom^. Il paraît évident que la montagne a reçu des mains des ouvriers d'Hérode et d'après les plans de ses ingénieurs la forme parfaitement régulière et arrondie qu'elle offre aux regards. La partie supérieure est excavée en forme de cuvette ou de cratère ovale, et tout autour devait régner une encemte de rem-
avec le Beth-Hakkérem biblique (Jér. vi, i ; Néh. m, 14), dont le nom signifie « maison du jardin, » on discernerait l'origine du nom moderne ; mais cette assimilation est plus que problématique. Une autre hypothèse consiste à considérer Foureidis comme issu du nom d'Hérode, moyennant une forte déformation. Qjaant à la désignation « mont des Francs, » elle semble être en rapport avec une légende très invraisemblable, d'après laquelle, après la chute du royaume latin et la reprise de Jérusalem par les Sarrasins, les croisés auraient réussi à se maintenir encore longtemps (quarante ans !) sur celte montagne.
^ Il n'y a point de villages sur le parcours même, mais un peu plus à l'est se trouve celui de Beit-Taamir, qui rappelle le nom de la principale tribu bédouine de cette région, les Taamireh ; ceux-ci servent de guides aux voyageurs qui veulent aller de Bethléhem à Enguédi et à la Mer Morte.
' Hérodium était le nom de la forteresse ; la ville située autour de la montagne, sur ses flancs et à son pied, s'appelait Hérodia ou Hérodias. Les renseignements qu'on possède à ce sujet sont fournis par Josèphe. Voir un article de M. Schick, accompagné de plans, dans la Zeitschrift des Deutschen Palastina-Vereins, m (1880), p. 88-99.
parts, dont on ne retrouve plus que les restes ruinés. On peut également encore discerner les vestiges d'un escalier gigantesque qu'Hérode avait fait construire pour monter de la base au sommet de la forteresse ^ Ces débris du passé, CCS souvenirs de Thistoire antique ont toujours un grand attrait et donnent au paysage un charme de plus. On éprouve un sentiment qui n'a rien de banal à se dire qu'ici fut enterré Hérode, quoique l'emplacement précis de son tombeau soit actuellement inconnu.
Mais la principale jouissance, c'est la vue qui s'offre aux yeux sur ce poste élevé*. De tous côtés se dressent les collines de la Judée, mais suivant qu'on regarde à l'orient ou à l'occident les impressions sont bien différentes. A l'ouest et au nord, du côté de Bethléhem, du côté de Jérusalem aussi, dont on aperçoit la place marquée par la haute tour russe du mont des Oliviers, l'œil distingue des champs cultivés, de la verdure, des preuves de la présence et du labeur de l'homme. A l'est au contraire, c'est la solitude et la désolation, c'est l'âpre et rude désert de Juda, s'étendant jusqu'à la Mer Morte, dont on aperçoit les belles eaux bleues par une échancrure de la montagne.
Il me serait très difficile de définir et d'expliquer exactement l'attrait qu'exerce sur moi et sur beaucoup d'autres ce spectacle morne et mélancolique : mais ce que je sais bien, c'est que je l'ai très vivement éprouvé et que je ne pouvais
* La hauteur de la citadelle au-dessus de la région avoisinante est d'environ loo mètres.
^ La carte du P, E. F. attribue au mont des Francs une altitude de 2489 pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, ce qui fait 759 mètres, chiffre donné par le Bœdeker. M. Buhl (Géographie des Alten Palastinay p. 157), indique à tort 813 mètres, par suite d'une erreur de calcul aisément démontrable.
me lasser de scruter du regard cts régions sauvages qui ont leur grandeur et leur beauté.
Il faut pourtant quitter le sommet et redescendre auprès de nos chevaux, que nous avons laissés au pied de l'éminence. Là chacun peut constater l'existence d'un ancien étang artificiel ou birkei, auquel la bouche populaire donne le nom de réservoir de la « Fille du sultan. » Il est assez considérable^, mais entièrement desséché, et présente, chose curieuse, dans son centre une sorte d'îlot artificiel, reste d'une construction qui se dressait ainsi au milieu de l'eau. Etait-ce un pavillon de plaisance, comme certaines analogies permettraient de le supposer? Etait-ce un mausolée, comme quelques archéologues le soutiennent, et peut-être le tombeau d'Hérode lui-même ? Ce dernier semblerait plutôt avoir été placé dans l'intérieur de la forteresse, au sommet de la colline*.
Nous repartons bientôt, en nous dirigeant vers le sud, et, après avoir chevauché pendant une bonne demi-heure et contourné quelques monticules, nous arrivons à l'entrée d'une gorge resserrée, qui constitue le deuxième but de notre course de ce jour. Il s'agit du ravin aux parois escarpées que la tradition a baptisé du nom de Ouadi-Kharitoun, en souvenir d'un saint personnage, Chariton, qui jadis habitait dans ces lieux solitaires ^.
* Cet étang a 74 mètres de long sur 45 de large. L'eau y arrivait jadis d'Arroub. Voir plus haut, p. 26.
* Dans le voisinage de cet étang abandonné on aperçoit encore quelques ruines que les indigènes appellent Siabl, du latin stabuîum, étable.
3 Saint Chariton est mort vers 410.
Je me suis déjà suffisamment étendu plus haut sur la description du défilé de Micmasch et de la sévère vallée de Mar-Saba : je ne recommencerai donc pas à dépeindre ce nouveau site, qui ressemble aux deux premiers et ne m'a semblé ni moins intéressant ni moins imposant. Ce serait entreprendre une tâche au-dessus de mes forces que de chercher à faire comprendre et sentir les différences que présente, sur certains points spéciaux, chacune de ces vallées. Je me contenterai de relever deux traits qui ont donné à la gorge de Kharitoun une physionomie particulière à mes yeux. L'un de ces traits était purement occasionnel, l'autre a au contraire un caractère permanent.
Donc, en premier lieu, tandis qu'à Micmasch comme à Mar-Saba nous avions été impressionnés par le silence et la solitude qui régnaient entre les hautes parois de rochers, nous trouvons ici une troupe bariolée de fellahs, jeunes gens, hommes faits et vieillards. Comment et pourquoi se sont-ils ainsi réunis ici? On nous explique que c'est la semaine sainte qui les a amenés. Est-ce à dire qu'ils soient chrétiens ? Quelques-uns d'entre eux, peut-être, qui appartiennent à la population de Bethléhem ou de ses environs immédiats. Mais surtout ils sont accoutumés à voir, dans ce moment de l'année, les pèlerins et les touristes visiter les lieux où nous sommes, et ils s'y rendent dans l'espoir de gagner quelque argent.
Le second caractère distinctif de cette vallée, c'est de receler dans ses flancs rocheux la grande et célèbre caverne qui constitue la principale « attraction » de l'endroit. Nous allons la visiter; mais il faut auparavant prendre quelques instants de repos et expédier rapidement notre déjeuner auprès d'une source qui jaillit au pied de la haute falaise
méridionale du défilé; Tune de nos photographies peut en donner une faible idée. La vallée se prolonge du côté de Test et la vignette de la page suivante montre l'issue orientale de la gorge.
Quant à la grotte, elle a porté jadis en grec le nom de « grotte suspendue, » parce qu'elle s'ouvre à une certaine hauteur dans la paroi escarpée du rocher et qu'il fallait un véritable travail de grimpeur et d'équilibriste pour y arriver. Actuellement l'accès en a été légèrement amélioré et facilité; mais ce n'est pas encore une grande route, loin de là! Il faut par endroits se traîner à quatre pattes et ailleurs sauter sans hésiter d'un roc sur un autre. Enfin nous sommes tous groupés à l'entrée de la noire ouverture.
Une demi-douzaine d'indigènes, bruyants, empressés, avides de se faire valoir et de s'assurer la rémunération de leurs services, bourdonnent autour de nous, semblables à la mouche du coche. Les cierges que nous avons apportés s'allument et brillent dans nos mains, tandis que nous pénétrons dans la caverne.
Je retrouve ici, en partie du moins, les impressions que j'ai éprouvées à Beit-Djibrîn et que j'ai cherché à décrire précédemment *, mais en somme pourtant la différence est grande : différence dans la nature de la roche, infiniment plus friable et plus blanche à Beit-Djibrîn; différence dans l'aspect général des salles, bien plus vastes ici et bien plus élevées; différence enfin dans les conditions de l'exploration, car rien n'oblige à ramper par d'étroites galeries : au contraire, nous nous promenons librement et sans aucune difficulté à travers de hautes chambres et des passages très
* Voir plus haut, p. 64-68.
spacieux. D'après le chiffre qu'indiquent les ouvrages sérieux sur la topographie de la Judée, la profondeur de cette caverne serait de i68 mètres. Je n'ai pas eu le moyen de contrôler cette évaluation; les tours et détours qu'on est obligé de faire m'ont empêché d'employer le procédé très simple auquel il semble qu'on puisse ^^^^^ toujours avoir recours, celui de
^^^H|V compter ses pas à
^ '^^ * partir de l'en-
trée jusqu'au fond. Je dois avouer que si je consultais simplement
Ouadi-Kharitoun.
l'impression que j'ai ressentie et conservée, j'articulerais un chiffre de mètres beaucoup plus élevé, ce qui prouve uniquement que dans l'obscurité on est sujet à d'étranges illusions.
Aussi ne faut-il pas s'étonner si les allégations populaires fournissent sur ce sujet des données autrement exagérées. D'après ce qu'on raconte, la caverne de Kharitoun s'enfonce dans la montagne à une distance de plusieurs lieues, et, quand on arrive au fond, on est dans le proche voisinage d'Hébron, en sorte qu'on peut entendre retentir, au-dessus de sa tète, le bruit des ateliers et des fabriques de cette ville.
Une question plus délicate se pose à propos de cette caverne : faut-il en croire la tradition et admettre que c'est
ici la célèbre grotte d'Adoullam, citée dans les livres saints à propos de la vie aventureuse du roi David ^ ? Le fait que ces mentions sont mises en rapport avec Bethléhem militerait en faveur de l'identification traditionnelle. Mais d'autre part les listes géographiques du livre de Josué * placent AdouUam parmi les villes de la Schephéla 3, donc dans une tout autre direction, et cette conclusion se trouve corroborée par les témoignages d'Eusèbe et de saint Jérôme.
Une autre possibilité serait que la caverne de Kharitoun fut celle où, d'après un autre récit biblique, David s'était réfugié avec ses partisans et dans laquelle Saûl entra à son tour, ignorant la présence de ceux qu'il poursuivait. Elle aurait ainsi été le théâtre de cet acte de générosité que rapporte la narration du livre de Samuel, David ayant épargné la vie de son persécuteur *. Mais cette caverne historique, à laquelle le texte sacré ne donne pas de nom (et que rien ne force à confondre avec celle d'Adoullam, bien au contraire), semble avoir été voisine d'Enguédi et par conséquent beaucoup plus au midi que Kharitoun. Il ne nous est donc pas possible d'assigner à la caverne remarquable où nous sommes un rôle certain dans l'histoire, au moins dans ces temps reculés, bien antérieurs à l'ère chrétienne. Plus tard, en revanche, elle servit de dernier asile au saint anachorète qui lui a donné son nom et qui s'y réfugia sur la fin de sa carrière, lorsqu'il eut achevé l'œuvre de sa vie, l'organisation de la « laure, » c'est-à-dire du monastère situé dans le voisinage, à l'entrée même du défilé, du côté
^ I Sam. XXII, I ; 2 Sam. xxiii, 13 ; comp. i Chron. xi, 15. ' Jos.xii, 15 ; XV, 35; comp. Gen. xxxviii, i, 12; 2 Chron. xu, 7; Néh. XI, 30 ; Mich. i, 15 ; 2 Macc. xii, 38.
® Voir plus haut, p. 58-59.
* I Sam. xxiv.
nord, là où s'élèvent encore quelques pauvres masures mo dernes formant le chétif village de Kharitoun.
Nous ressortons de Tantre obscur dans lequel nous venons de passer une vingtaine de minutes et nous nous retrouvons avec délices au grand air et au grand jour, contents toutefois d'avoir pu pénétrer dans cette curieuse et vaste caverne, qui l'emporte en dimensions et en intérêt sur la plupart des grottes analogues dont les montagnes de Judée semblent percées de part en part. Nous jetons un dernier coup d'œil sur le tableau pittoresque et même grandiose que nous offre la vallée avec ses hautes parois verticales, son lit de torrent desséché et cette échappée lumineuse qui s'ouvre vers l'orient. Puis nous reprenons la direction de l'ouest pour ressortir de la gorge et poursuivre notre course. A ce moment, nous entendons soudain des coups de fiisil retentir dans les rochers et faire résonner les échos. Comme nous nous élançons pour découvrir de quoi il s'agit, des cris viennent frapper nos oreilles, puis le bruit de pas précipités, et nous voyons passer auprès de nous, tout émus et excités, quelques fellahs d'un village voisin. Une bande de pillards venait, nous racontent-ils, de faire irruption dans leur territoire, et, par un hardi coup de main, avait fait main basse sur une partie de leurs chameaux. De là leur émoi, leur colère et leur empressement à poursuivre les ravisseurs et à en tirer vengeance, tout en reconquérant leurs bestiaux dérobés. Ils nous jettent au passage ces explications rapides et disparaissent bientôt à nos regards, nous laissant l'impression assez originale et nouvelle pour nous d'avoir été, à peu de chose près, les témoins d'une razzia et d'avoir en tout cas assisté à une scène de mœurs bien orientale.
Le programme de notre journée comporte encore un troisième point, une visite à Tékoa. Malheureusement le D"" Bliss et miss C. doivent nous quitter dès maintenant pour rentrer à Jérusalem, où ils sont attendus de meilleure heure que nous ne le souhaiterions. Nous prenons congé d'eux et, tandis qu'ils reprennent le chemin que nous avons suivi le matin, nous nous en allons vers le sud-ouest et chevauchons pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure jusqu'à ce que nous atteignions le champ de ruines qui recouvre l'emplacement de l'ancienne Tékoa. Hélas ! de cette ville qui jadis a eu son importance, il ne reste plus que le nom. Celui-ci du moins a subsisté; actuellement encore cet endroit s'appelle dans la bouche des natifs Khirbet-TekoHUy les ruines de Tékoa. Quelques tombeaux creusés dans le roc et servant d'étables pour les bestiaux ou même d'habitations pour les deux ou trois familles de paysans qui forment toute la population de ce lieu, voilà tout ce que nous retrouvons au premier abord en fait de vestiges positifs de l'antiquité. Tout le reste semble n'être qu'un amour cellement informe de pierres, entassées ici, éparpillées plus loin, emblème de dévastation. Pourtant, ayant mis pied à terre, nous parcourons cts décombres avec attention et nous finissons par découvrir quelques indices plus intéressants de l'ancienne cité. Ici, c'est une église, dont il ne subsiste naturellement que les fondations; les murs ont été rasés au niveau du sol, mais, d'après les lignes nettement tracées sur le terrain, il est aisé de reconstituer le pourtour de la nef et celui de l'abside. Tout près de là, un énorme
bloc de couleur rose attire nos regards, et, en nous approchant, nous reconnaissons des fonts baptismaux de forme octogone, une belle pièce de sculpture, ornementée, mais sans inscription aucune, présentant seulement sur ses faces taillées le symbole de la croix. Après avoir retrouvé ces antiques souvenirs et nous être assurés que c'était bien là tout ce qui subsistait du passé en fait d'objets visibles et tangibles, nous nous asseyons sur quelques blocs voisins les uns des autres et nous contemplons la vue qui s'offre à nos regards. Quoique nous soyons plus haut qu'au mont des Francs^, le panorama est moins remarquable. Il n'est pourtant point à dédaigner, car d'ici aussi la vue se porte sur le désert de Juda et sur la Mer Morte, d'ici aussi les collines judéennes se montrent à nous, roussâtres et dénudées, avec leur aspect caractéristique. Et puis, ce lieu est riche en réminiscences qui se présentent à notre mémoire. Je pense à cette femme tékoïte qui a laissé dans la narration biblique le souvenir de son ingéniosité. Ce fut elle que Joab employa pour extorquer à David, au moyen d'un récit adroitement agencé, le pardon d'Absalom, le fils coupable et exilé, que le cœur paternel ne demandait pourtant pas mieux que de gracier ^. Mais surtout, pour moi, Tékoa, c'est la patrie d'Amos, l'une de mes figures préférées dans la riche galerie des hommes de Dieu de l'Ancien Testament. Je n'ai jamais pu lire sans émotion les quelques pages qui nous ont été conservées de ce paysan de Tékoa, ces discours énergiques et si profondément pénétrés de la
' La croupe montagneuse allongée qui porte les ruines de Tékoa est à 850 mètres au-dessus de la mer, 90 mètres plus haut que le mont des Francs, 80 mètres plus haut que Jérusalem.
2 2 Sam. XIV.
foi en la justice de Dieu. Je n'ai jamais pu me défendre du sentiment du sublime en lisant cette déclaration d'Amos, justifiant sa conduite, en une seule phrase, devant le prêtre Amatsia de Béthel : « Je ne suis ni prophète, ni fils de prophète : je suis un berger et je cultive des sycomores ; mais l'Etemel m'a pris de derrière le troupeau et m'a dit : Va, prophétise à mon peuple d'IsraëP. » Quelle simplicité! et quelle conviction ! Je voudrais le voir surgir devant moi, en ce lieu qui fiât sa patrie et où il a mené la vie laborieuse de l'agriculteur et du gardeur de troupeaux. L'âge où nous vivons aurait grand besoin, lui aussi, de prédicateurs semblables. Ils seraient à leur place, en notre fin de siècle, non moins qu'au temps où régnait à Samarie le roi Jéroboam II. Mais, hélas! il n'y a aucune chance de le voir reparaître du milieu de ce groupe de fellahines qui nous regardent d'un œil étonné, défiant, sans comprendre ce que viennent faire là ces dames, ces messieurs, ces enfants. Quelques petits indigènes, un peu plus hardis que leurs mères, osent venir nous examiner d'un peu plus près, et leurs chiens nous saluent de leurs aboiements. Il y a encore des bestiaux à Tékoa, comme au temps d'Amos. Mais quant aux sycomores^, ils font totalement défaut. Je me suis informé de ces arbres, soit à Bethléhem, soit à Jérusalem. On m'a répondu qu'il n'y avait pas fort longtemps, il y en avait encore dans la contrée montagneuse voisine de ces deux villes, mais qu'ils ont disparu à peu d'exceptions près. On en trouve encore
' Amos vir, i4-i5.
* Le sycomore est plusieurs fois mentionné dans la Bible ; la mention la plus célèbre est, avec le passage d'Amos, celui de l'évangile selon saint Luc (xix, 4) qui montre le péager Zachéo grimpant sur un de ces arbres pour voir passer Jésus.
sur le littoral méditerranéen, dans la vallée du Jourdain et dans les régions tempérées de la Samarie et de la Galilée. Leurs fruits, en été, sont apportés sur le marché à Jérusalem '. Mais ceux de la Judée ont: cessé de vivre. Une |de. mes connaissances a bTen voulu consentir .à poursuivre cette petite enquête. et m'a écrit -de Jérusalem qu!uri vieillard des environs de.Tékoà iui avait affirrrié que dans son enfance il avait encore vu des sycomores dans ces parages. Il me semble donc que la mention de ces arbres et de Jeur culture dans le livre d'Amos n'est pas en désaccord avec-, le Tékoa judéen que nous connaissons, et qu'il n'e$t point nécessaire, comme on a voulu le faire' parfois, de chercher la patrie du prophète dans quelque autre localité hypothétique de môme nom, située dans un climat moins âpre *.
Tékoa n'est pas seulement le lieu d'origine des deux personnages bibliques que nous venons de mentionner; elle est encore le centre de la région montagneuse et déserte où le récit des Chroniques place le théâtre des événements survenus au temps du roi Josaphat, alors qu'une coalition étrangère, formée de Moabites, d'Ammonites, etc., mena-
^ Le sycomore s'appelle actuellement en arabe djoummei^ ; son feuillage ressemble à celui du mûrier ; son fruit, analogue d'aspect à la figue, est beaucoup moins agréable comme aliment, mais il est inexaét de dire qu'il est immangeable. ... - :
* Les témoignages rapportés ci-dessus pourront être récusés par ceux qui jugent le climat de Tékoa trop rude en tous temps pour lés sycomores. Mais môme dans ce cas il ne serait point indispensable d'tnverfter, pour les besoins de la cause, un second Tékoa. Amos pourrait très bien, avec d'autres bergers originaires comme lui de Tékoa (Am. i, i), avoir été employé dans une autre région du pays, plus propice à rélevage du gros bétail (comp. i Chron. xxvn, 29) et à la culture du sycomore (comp. i Rois x, 27; i Chron. xxvii, 28). Voir aussi daiis 2 CHron. XXVI, 10, les renseignements donnés sur les troupeaux du roi Ozias, contemporain d'Amos.
çait le royaume de: Juda et sa capitale ^ En effet, aujourd'hui comme alors, Tékoa se trouve sur le chemin principal qui conduit de Bethléhem à Enguédi, sur les rives de la Mer Morte. Nous comprenons également fort bien que Tékoa soit nommée parmi les villes dont il nous est dit que Roboam fit des places fortes en les entourant de remparts ^. Actuellement encore, l'extrémité nord-est de là bourgade ruinée se feit remarquer par un nombre plus considérable de pans de murailles et de pierres taillées, en sorte qu'on peut soupçonner en ce Keu les restes du fort qui servait à défendre la place". Je ne veux naturellement pas dire que ces vestiges remontent jusqu'au terrips du fils de Salomon : Tékdà a dû passer par beaucoup dé vicisçitudes au cours des âges:- Nous en retrouvons la mention ci et là dans les an-» wàès âc h Palestine ; ainsi au temps de Néhémie, à l'épcK que des* Maccabées, dans les écrits des Pères, des pèlerine études croisés. Par suite d^un malentendu, on a montré au moyen âge en ce lieu le' tombeau du prophète Esaïe.' D'après d'autres témoignages,' en particulier ceux d'Eusèbè et de Jérôme, c'était' le sépulcre d'Amos qu'on faisait voir aux- pieux' visiteurs/; Et la confiision s'explique d'a\itant paiEaxqae le nom du père d'Esaïe était Atnos et que cer^ taiiJs écrivain^ ecclésiastiques, ignorant l'hébreu, ont coni fbiidu ce personnage avec le prophète de Tékoa ^. Une autre erreur assez divertissante a transformé sous la plume d^ franciscain Quaresmius le patron de l'église de Tékoa, saint Chariton, en un saint « Coton » que les registres officicrsr ne connaissent point. ' ' ^
* 2 Chron. xx, 20. ' ' . . . ,
' 2 Chron. xi, 6. .....
5 En hébreu, Torthographe des deux noms diffère sensiblement et aucune confusion n*est possible.
Le soleil descend déjà à l'horizon au moment où nous achevons notre visite à Tékoa. Il faut nous hâter de reprendre le chemin de Bethléhem, ce que nous faisons en suivant à peu de chose près notre trajet du matin, mais sans le double détour du mont des Francs et de Kharitoun. Après deux heures de marche environ, nous nous retrouvons sur la place de Téglise de la Nativité et nous nous arrêtons quelques instants dans le petit hôtel de l'endroit pour prendre une tasse de thé. Au moment de remonter à cheval, nous apprenons soudain, et comme par une sorte de hasard, que nos amis Sandreczky, qui n'avaient pu se joindre à nous le matin, sont pourtant venus l'après-midi à Bethléhem à notre recherche et qu'on les a vus se diriger du côté d'Ourtâs *. Où sont-ils maintenant? pourrons-nous les retrouver ? Telle est la question qui se pose et qui bientôt reçoit la solution espérée. Nous effectuons la jonction désirée, et nous voilà tous en route pour Jérusalem. La jeunesse est en avant, galopant à qui mieux mieux ; le reste de la troupe suit en trottant à une allure plus modérée. Le soleil depuis longtemps a disparu et les étoiles brillent au ciel, tandis que nous approchons peu à peu de la porte de Jaffa. Nous rentrons chez nous, ravis de notre excursion, mais quelque peu mélancoliques en songeant que c'est la dernière fois que nous pouvons faire ainsi une course d'un jour dans les environs de Jérusalem. La semaine qui commence est celle de Pâques, durant laquelle tout nous retiendra dans la Ville sainte. Et dès les premiers jours de la suivante, il nous faudra quitter pour tout de bon ce séjour qui nous est devenu cher à tant de titres.
* Comp. plus haut p. 20-21.