LES NOCES DE CÂKA
de la gravure, dont Tinvention a concordé par un parallélisme providentiel avec la renaissance des arts, comme Timprimerie avait concordé avec la renaissance de la pensée. La toile unique, la fresque immobile, incorporée à sa muraille, se multiplient indéfiniment par la gravure, vont trouver Tamateur qui ne vient pas à elles, et chacun peut posséder sur le mur de son salon ou de son cabinet, des richesses qui semblaient le domaine exclusif des riches et des puissants de la terre.
Une belle gravure est plus qu'une copie; c*est une interprétation ; c'est à la fois une œuvre de patience et d'amour. 11 faut que le graveur aime, admire et comprenne son modèle, il faut qu'il s'imprègne de son inspiration, qu'il pénètre dans les sens mystérieux de son talent, car il ne s'agit pas seulement de reproduire exactement les lignes de la composition, les contours des formes, de mettre à leur place les ombres et les clairs, de dégrader habilement les demi- teintes ; il faut, avec une seule teinte noire, rendre la couleur générale du maître, faife sentir s'il est clair ou ténébreux, chaud ou froid, blond ou bleuâtre, clair comme Paul Véronèse ou ténébreux comme Garavage, chaud comme Rubens ou froid comme Holbein, blond comme Titien ou bleuâtre comme le Guide, marquer la différence des tons, indiquer par des travaux variés la valeur relative des objets, exprimer avec le burin la touche âpre ou fondue, le faire uni ou heurté, le tempérament même du peintre ! ce n'est pas là, certes, un médiocre travail, et l'on n'en vient à bout qu'à force d'étude, de soin, de persévérance, de talent, de génie même. Telle planche qu'on admire a absorbé des années de labeur assidu et coûté par conséquent des sommes considérables, qui dépassent presque toiyours et
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de beaucoup la valeur du tableau reproduit K Les maîtres dessinateurs sont les plus ^isés à graver; leurs contours arrêtés se saisissent facilement; leurs tableaux, modelés dans une harmonie sobre, ne perdent presque rien à être traduits sur cuivre, et Ton peut même dire que plusieurs d'entre eux, à cause de leurs tons enfumés et rembrunis, sont plus agréables à voir dans de belles estampes qui leur conservent tout leur charme, moins leur dureté de couleur et les altérations du temps.
Les coloristes, par la nature même de leur talent, offrent de plus grandes difficultés; comment traduire avec les dégradations d'une teinte unique ces variétés et ces contrastes de nuances? Quel peintre, par exemple, plus rebelle à la gravure que Paul Véronèse, et où trouver un artiste assez hardi pour aborder avec le burin ce gigantesque tableau des Noces de Cana, la page la plus merveilleuse de cette grande épopée de festins traitée par le peintre vénitien : le Repas chez Simon le Pharisien, le Repas chez Lévi, le Repas chez Simon le Lépreux? Gomment affronter non seulement cette sérénité lumineuse de sa couleur, mais encore cet immense déploiement d'architecture et de personnages? Gomment renfermer dans un format l'éduit des compositions qui contiennent tout un monde de figures et de détails?
Ces difficultés n'ont pas arrêté M. Prévost. Mais avant de dire comment il a réussi à les vaincre, nous
1. Le tableau des Noces de Cana a été payé à Paul Véronèse dd4 ducats d'or, plus ses dépenses de bouche et un tonneau de vin, soit 1,004 francs 12 cent, de notre monnaie qui, à la puissance actuelle de l'argent , représentent environ 3,888 francs ; la gravure que vient d'en faire M. Prévost, a coûté aux éditeurs près de 100,000 francs.
min qu'elle voulait suivre, selon le récit de Diodore de Sicile ; même chose se passait au temple d'HéliopoliSjOÙ TApollon égyptien, figuré par une statue d*or, suait, s'agitait, se démenait et s'élevait jusqu'au plafond sans que personne y touchât. C'est le pseudo-Lucien qui rapporte ce fait étrange. A la procession triomphale , célébrée en l'honneur de Bacchus et d'Alexandre par Ptolémée Philadelphe, la statue mécanique de Nyssa, ville consacrée à Bacchus, se levait du char qui la supportait, versait du lait dans une coupe et se rasseyait. La statue de Vénus, sculptée en bois par Dédale, exécutait plusieurs mouvements par la dilatation ou la rétraction du vif-argent dont elle était remplie. Les trépieds vivants de Vulcain allaient et venaient sur des roues d'or, d'après les ordres qu'on leur donnait. L'école dédalienne et celle des sculpteurs mécaniciens des îles, comme les Telchines de Rhodes et de Crète, ajoutèrent à la forme propre de l'art une sorte de vie factice, faite pour effrayer des peuples naïfs et qui les fit envelopper dans l'hérésie de Prométhée qui, lui aussi, avait essayé des créations en dehors de l'ordre naturel.
L'Étrurie et le Latium eurent aussi leurs idoles automatiques : la statue des Fortunes. jumeUe$ d'Antium rendait ses oracles par gestes. — Le groupe de Jupiter et de Junon enfants, à Préneste, s'agitait sur les genoux de la Fortune, leur nourrice. — Les dieux, à ce que raconte Tite-Live, au lectisterne de 573, détournèrent la tête des mets qu'on leur offrait, prodige dû à la mécanique et non à la colère céleste. On fait mention aussi, dans l'antiquité, de lamies, de larves, de monstres et autres marionnettes terribles hochant les mâchoires. Les Égyptiens faisaient paraître à leurs repas des squelettes
LBS MARIONNETTES. 219
articulés^ pour s'exciter à la joie par Tidee de la brièveté de la vie, et Pétrone, dans la description célèbre du festin de Trimalcion, mentionne une larve d'argent, aux membres mobiles, à l'échiné souple, qu'un esclave ploie en toutes sortes d'attitudes humaines, avec une intention analogue.
Nous ne sommes pas encore aux marionnettes, mais patience, nous y arrivons. On voit par des . textes antiques que les archontes d'Athènes accordèrent au névrospaste Pothin, la permission de donner des représentations sur le théâtre de Bacchus, où venaient de se jouer les tétratologies d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle. Pothin était un guignol antique, et sa troupe de bois paraît avoir eu une grande vogue chez ce peuple, le plus spirituel de la terre. Xénophon, dans le banquet de Gallias, parle d'un névrospaste ou marionnettiste syracu- «ain, appelé pour réjouir les convives.
L'idée de voir des marionnettes sur le thymélé, où
XQanœuvraient les chœurs tragiques, chantant la
^poésie des maîtres de la scène grecque, et qui nous
j)aralt si choquante ne révoltait pas autant les Athé-
siiens.vLeurs acteurs, avec leurs masques à bouche
^e bronze, leurs patins hauts d'un pied, leurs bras
^lauxquels s'adaptaient des rallonges et des mains de
1)018, n'étaient guère que de gigantesques marion-
itiettes. Ainsi l'exigeaient les lois de la perspective
dramatique chez un peuple à qui les lorgnettes
talent inconnues et dont les théâtres à ciel ouvert
valent des proportions immenses. Aux personnages
ivants des chœurs, on ajoutait souvent des man-
equins habillés, pour faire masse, ou par raison
d'économie , les marionnettes petites ou grandes
^yanttoujours été très désintéressées sous le rapport
des appointements.
Maintenant, quel degré de perfection avaient les acteurs sculptés de Pothin? Étaient-ils inférieurs ou supérieurs aux fantoccini dé Milan, aux burattini de Rome? Valaient-ils ou non les petits comédiens de Robert Powell, de la Grille, dé Bienfait, de Séraphin? A en juger par le degré de perfection où les arts plastiques étaient arrivés en Grèce, à cette époque, les marionnettes de Pothin devaient être sculptées, machinées, peintes et vêtues de manière à produire une illusion complète; mais à ces présomptions se joint le grave témoignage d'Aristote, qui attribue à ces figures de bois une perfection singulière. Voici ses propres termes : « Le souverain maître de Tunivers n*a besoin ni de nombreux ministres ni de ressorts compliqués pour diriger toutes les parties de son immense empire; il lui suffit d'un acte de sa volonté, de même que ceux qui gouvernent des marionnettes n'ont besoin que de tirer un fil pour mettre en mouvement la tête ou lamainde ces petits êtres, puis leurs épaules, leurs yeux et quelquefois même toutes les parties de leurs personnes qui obéissent aussitôt avec grâce et mesure. » Apulée et Galien renchérissent encore sur ces éloges et ne permettent pas de douter de la science de mécanisme à laquelle étaient arrivés les névrospastes antiques. Le moraliste empereur Marc- Aurèle fait aux marionnettes des allusions qui, bien que dédaigneusement philosophiques n'en montrent pas moins la vogue qu'avaient de son temps ces comédiens de bois et de terre cuite.
Maintenant, passons des acteurs au théâtre. Pothin dut élever sur le thymélé du théâtre de Bacchus un échafaudage de bois à quatre pans, recouvert de tapisseries pour pouvoir faire agir ses personnages sans être vu. Cet échafaudage amoin-
LBS MARIONNETTES. 221
dri a donné la forme du castellet, nom générique des théâtres de marionnettes en plein vent, car ces frêles baraques ont l'apparence d'une petite tour carrée, ou d'une guérite, ou d'un château en miniature, comme l'indique leur nom tiré de l'espagnol [castillo). Seulement ici, les marionnettes ne sont vues qu'à mi-corps, elles n'obéissent pas à un système de fils réunis au sommet de leur tête, mais sont mises en mouvement par la main du marionnettiste, cachée sous leurs jupes. Les Chinois ont encore simplifié la chose. Le marionnettiste s'engloutit dans un large sac à la tête duquel il agite ses figurmes.
Les marionnettes modernes, chose bizarre, ont aussi une origine pieuse; les anciennes chroniques du moyen âge sont pleines de récits merveilleux, de crucifix roulant les yeux, bénissant de la main et tendant leurs pieds au baiser des fidèles. Tels étaient les crucifix au monastère de Boxley et le voto santo de Lucques.
Le père Boucher, de l'ordre des frères Mineurs Observantins, et Henri Maundrell, chapelain de la factorerie anglaise d'Alep, ont vu à Jérusalem le saint drame de la Passioii, exécuté par des statues mécaniques. Le père Boucher cite avec admiration un Christ dont les bras se repliaient sur la poitrine lorsqu'on le déposait dans le tombeau.
La crèche fut souvent représentée aux fêtes de Noël par des figurines mobiles, ainsi que plusieurs sujets du vieux et du nouveau Testament, d'abord dans les églises, ensuite dans les maisons particulières et sur les places publiques^ à la porte des couvents et des chapelles. Le nom même de marionnette dérive de Marie, par un diminutif mignard et caressant : Marie, Mariole,Mariotte, Marion, Marion-
nette. Gomme la statuette de la vierge, fardée, habillée de clinquant, enjolivée de fleurs de papier, de fausses perles, de couronnes de moelle de roseau, espèce de poupée de la dévotion enfantine des peuples croyants, se rencontrait à chaque coin de rue, rayonnant au fond de ces petites chapelles, éclairées de lampes, si fréquentes dans les bonnes vieilles villes catholiques, elle était mêlée à presque toutes les représentations de mystères, et par conséquent frappait plus vivement les imaginations naïves. Elle devint donc le type représentatif du genre à qui son nom resta.
Un cantique explicatif était débité par un démonstrateur placé en dehors du castellet ; quelques-uns de ces morceaux nous sont parvenus. Les marionnettes ne s'en tinrent pas toujours à la représentation des mystères, comme le prouve un manuscrit de la savante abbessè deHohenbourg,^Herrade de Landsberg, dont une illustration enluminée nous montre deux marionnettes chevaleresques armées de pied en cap et mues par des fils. — En Espagne, le Romancero défraie en grande partie le répertoire des marionnettes, et Cervantes décrit en détail^ dans son ingénieux Don Quichotte de la Manche, une représentation de ce genre donnée par maître Pierre, le titerero, et à laquelle assiste le bon chevalier et son écuyer fidèle. Le castellet est éclairé par une foule de petits cierges, et, après une ouverture de trompettes et de tambours, les personnages apparaissent au fur et à mesure que le démonstrateur, armé d'une baguette, les désigne au public en récitant leur légende. On voit d'abord Don Gaïferos, l'époux de la belle Mélisandre, prisonnière chez les Maures, dans la cité de Sansuéna, qui joue tranquillement aux éoheQs I s^n^ avoir V^iv de m aou-^
venir le moins du monde de sa femme, ce qui est l'exacte mise en scène des deux premiers vers de la légende :
Sugando esta àlos tablas don Gaïferos Que ya de Mélîsendra esta olvidado.
Ensuite parait Gharlemagne, couronne en tète, sceptre en main, qui reproche à Tinsouciant chevalier de rester ainsi à jouer pendant que son honneur court de si grands risques; puis le drame se poursuit jusqu'à ce que la folie de Don Quichotte vienne y mêler un intermède inattendu. Les marionnettes espagnoles représentaient aussi des combats de taureaux, divertissement national, qui devait trouver là le reflet et la parodie. Dans son tombeau anticipé de Saint-Just, Charles-Quint avait pour compagnon un Gianello Torriani , qui divertissait l'ennui impérial par toutes sortes d'inventions mécaniques, tels que des oiseaux de bois volant par la chambre, de petits automates battant du tambour, sonnant du clairon et se promenant sur la table. Ce Gianello, que les Espagnols nomment Juanello, a fait à Tolède une machine hydraulique pour faire monter les eaux du Tage dans la ville, dont nous avons vu les ruines, et qui s'appelle encore El artificto de Juanello,
Mais le pays où les marionnettes ont brillé du plus vif éclat, c'est en Italie. La patrie de la cornediadeW arte, de Pantalon, 'd'Arlequin, du docteur Bolonais, de Scaramouche, de Franca Tripa, d'Isabelle, et enfin de Pulcinella, le type immortel qui a le don d'amuser les enfants et surtout les grandes personnes, sans les lasser jamais, avantage qu'enviaraient bien des comédiens de chair et d'os. — De
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trent une habileté consommée, qui connaît la puis-' sance d'une touche mise à sa place et né se trompe jamais. Ce qu'on ne saurait trop louer dans Paul Yéronèse, c*est la justesse et le sentiment de relation. Ce merveilleux coloriste n'emploie ni rouges, ni bleus^ ni verts, ni jaunes vifs ; ses tons qui, pris à part, seraient gris où neutres, acquièrent parla juxtaposition, une puissance et un éclat surprenants. Il sait d'avance la part de chacun dans l'effet général, il ne les pose qu'avec une certitude pour ainsi dire mathématique ; une nuance ne prend de valeur que par le voisinage d'une autre et les localités se balancent entre elles avec une harmonie sans égale. Et tout cela est obtenu sans sacrifices apparents. Une lumière argentée baigne tous les objets, et, sous ce rapport, on peut dire que Paul Véronèse est un coloriste supérieur à Titien lui-même qui a recours aux oppositions vigoureuses, et dore ses teintes d'un glacis couleur d'ambre.
Et puis quelle facilité à remuer ce que, dans le langage spécial de l'art, on appelle les grandes machines I Quelle facilité à distribuer, sans désordre et avec animation pourtant, une foule en étage, en groupes, en pyramides, à la ranger autour d'un de ces banquets gigantesques qui semblent les agapes de l'humanité, dans ces vastes architectures aux balustrades et aux colonnes de marbre blanc, qui laissent transparaître l'azur vénitien à travers leurs interstices I
Quelle fête splendide pour les yeux, et quel sujet véritablement humain, malgré son apparente insouciance, que ces Noces de Canal Les gens qui ne voient que l'écorce des choses et qui pleurent d'attendrissement aux sentimentalités romanesques, ont parfois accusé Paul Véronèse d'être froid,. de man-
DE PAUL YJËBOKàSE; 213
quer de cœur, de n'avoir pas de passion, d'être sans idée et sans but, et de se complaire uniquement aux merveillesd'une exécution prodigieuse. Jamais peintre n'eût un plus haut idéal. Cette fête éternelle de ses tableaux a un sens profond ; ses festins sont tout symboliques, car l'on y mange à peine ; et ce n'est pas le feu de l'ivresse qui anime les yeux bruns de ces beaux groupes d'hommes et de femmes, mais un sentiment de joie universelle et d'harmonie générale. M. Prévost ne^ pouvait donc consacrer son burin à la reproduction d'un plus noble chef-d'œuvre; mais en même temps que de difficultés dans l'exécution d'une pareille entreprise ! Jusqu'alors , nous Tavons déjà dit, elle avait découragé tous les graveurs au burin. Les reproductions qui existent des Noces de Cana ne peuvent en effet être considérées comme des œuvres sérieuses. Celles de Mitelli et de Vanni, exécutées dans le xvii® siècle, sont à l'eauforteetsipeu dans le caractère, que l'on doit les supposer faites d'après des copies fort incorrectes ; et quant aux camaïeux de Jackson, aux vignettes des recueils de Filhol et Landon, ce sont des à peu près tellement incomplets, qu'il n'y arien à en dire. M. Prévost, au contraire, s'est entouré dès le début de son œuvre, de toutes les précautions possibles pour s'assurer la plus scrupuleuse fidélité : pendant qu'une remarquable copie, exécutée exprès par un artiste de grand talent, M. Charles Béranger, maintenait sans cesse sous ses yeux Teffet général, l'ensemble et aussi les détails secondaires du tableau^ lui-même prenait sur l'original les calques des personnages et de tous les détails principaux. M. Z. Prévost arrivait d'ailleurs à cet immense travail qui fera époque dans sa vie d'artiste, préparé par des succès nombreux et possédant l'infaillible certitude de talent
in Les noobs de oana
nécessaire pour rendre les beautés d'un tel maître. La Corinne, d'après Gérard ; Le saint Vincent de Paul, d'après Paul Delaroche; quatre grandes planches mezzo-tinte des Moissonneurs, de la Madonna delVArcOy des Pêcheurs de V Adriatique, de V Improvisateur napolitain, d'après Léopold Robert, toutes ces gravures si remarquables par la puissance de la couleur et de l'effet, montrent que M. Z. Prévost était un assez rude jouteur pour se mesurer avec Paul Véronèse.
Les dix années d'un labeur opiniâtre et assidu qu'il wietïi de consacrer à la glorification et à la propagation d'un chef-d'œuvre, l'honneur du génie humain, ne seront pas perdues pour sa gloire. Son travail est le plus vaste, le plus certain, le plus soigné, le plus complet qui ait jamais été mené à boat sur le magnifique tableau de Paul Véronèse; c'est la première fois que les Noces de Cana passent de la toile sur le papier fidèlement traduites, avec leur large ensemble et leurs^ détails multiples. Aussi, lorsque les siècles, par leur lente action, auront fait évanouir comme des ombres légères toutes ces merveilles, que l'on tâche avec un soin jaloux de retenir sur leurs frêles toiles et leurè panneaux vermoulus, lorsque Raphaël, Titien, Gorrège n'existeront plus qu'en souvenir sur leurs belles estampes, la gravure de M. Z. Prévost permettra à l'œil de l'âme de célébrer encore cette rayonnante agape des Noces de Cana; sa planche consciencieuse aura conservé ioot^ la &stueuse ordonnance, la vague légèreté du ciel, la blancheur de l'architecture, le caractère des physionomies, le ton basané des tètes, le miroite* ment des velours, les frissons des taffetas, l'orfroi des brocarts et le âanaboiement tranquille de la superbe couleur vénîtîenpe.
Une Brochure, Mai 1852.
Faut-il voir dans la poupée que berce la petite fille entre ses bras enfantins par un précoce instinct de maternité, et à laquelle elle tient de si charmants dialogues dont elle fait la demande et la réponse, Torigine et le rudiment de la marionnette? C'est une question grave et qui a fait écrire aux érudîts bien des pages savantes diaprées de grec et de latin sans que pour cela elle soif^encore résolue.
On a trouvé dans des tombeaux égyptiens, grecs, étrusques, osques, romains, plus, ou moins bien conservées, des poupées en terre cuite, en os, en ivoire, avec des articulations mobiles à peu près comme celle des poupées modernes dites à ressort : mais ces jouets enterrés pour amuser de jeunes ombres durant les longs loisirs de Téternité, n'offraient aucune trace d'insertion de fils, leurs tètes ne présentaient pas la cavité nécessaire pour recevoir la tringle de métal qui suspend la marion* nette. C'étaient bien des poupées et non des pantins, et elles n'auraient pu paraître nichez Séraphin, ni sur ces petits théâtres que les enfants appellent des Comédies. Une seule poupée égyptienne, exhumée du cercueil bariolé d'hiéroglyphes d'une momie de cinq ou six siècles» a le sommet de la tête percé d'un
trou; mais ce trou était-il destiné à recevoir un fil d'archal ou à fixer une aigrette? C'est ce que nul n'a osé décider, et les siècles ont gardé leur secret.
Il semble naturel que Ton ait songé, dès l'antiquité la plus reculée, à utiliser pouf des parodies de la vie humaine, ces figurines barbouillées de couleur, habillées de chifi'ons, dans lesquelles les petites filles s'obstinent à voir des êtres vivants et avec qui elles jouent ce que le spirituel Charles Nodier appelle le drame de la poupée, drame plein de grâce et de charme et qui contient en pressentiment toute la destinée de la femme.
Le savant académicien, qui, sous le pseudonyme du docteur Neophobus, a écrit tant de paradoxes si ingénieux et si vrais quelquefois, malgré leur folie apparente, voit dans la poupée le type de la marionnette ; et comme il fait la poupée contemporaine de la première petite fille, cela nous ramène droit au commencement du monde et fait perdre dans la nuit des temps antéhistoriques l'origine de nos acteurs de bois.
M. Charles Magnin, l'auteur d'un grand et beau livre sur V Histoire des marionnettes en Europe, depuis r antiquité jusqu'à nos jou?*», ouvrage de l'érudition la plus vaste et la plus sérieuse, malgré la frivolité du titre, ne partage pas l'avis de Charles Nodier,et il appuie son dissentiment par des motifs philosophiques et scientifiques auxquels il est difficile de répondre..
Selon lui, la poupée ne représente que l'idée de la forme humaine, idée simple et rudimentaii*e, telle que l'enfant peut la concevoir, tandis que la marionnette implique en outre l'idée complexe du mouvement. Avec la puissance d'idéalisation qui lui fait voir un cheval dans un bâton enfourché» Tenfant voit une représentation anthropomorphique
LES MARIONNBTTRS. 217
daQS un paquet de chiffons ; mais Thomme ne se contente pas à si peu de frais, et il faut, pour lui faire illusion, une imitation plus complète de la nature, et ce n'est pas dans la poupée qu'il a pris le type de la marionnette.
La marionnette a une origine plus auguste et plus sacrée. Aux temps primitifs, lorsque Tidée d'un dieu abstrait n'avait pas été perceptible pour la grossièreté humaine, on adorait un tronc d'arbre vaguement dégrossi avec une hache de pierre , premier effort de l'art plastique qui bientôt ne suffit plus à la dévotion plus civilisée des peuples. Peu à peu, la bûche devint une statue informe encore, pourtant déjà plus précise; plus tard, on 'l'habilla, on la coloria pour lui donner un simulacre de vie ; l'art hiératique était né, art bien éloigné, sans doute, de la libre statuaire grecque et même des raides sculptures égyptiennes. Bientôt, ces idoles vêtues de peaux, teintées d'ocre et de rubrique ne parurent plus suffisantes; elles étaient trop énormes, trop inertes et n'imposaient pas assez la crainte et le respect. Des artifices pieux leur donnèrent l'apparence du mouvement et du pouvoir. Les membres, détachés du tronc, purent obéir à l'impulsion secrète du prêtre, grâce à des ressorts cachés, à des fils invisibles remplaçant les nerfs; le dévot, épouvanté ou encouragé, put voir son Dieu lui faire des signes de dénégation ou d'assentiment, le menacer ou l'accueillir, étendre le bras vers lui et faire quelques pas hors de sa niche.
Les témoignages des historiens ne manquent pas pour justifier cette assertion. La statue fatidique de Jupiter Ammon, portée aux processions dans une nacelle d'or, sur les épaules de qiJïLtre-vingts prêtres, indiquait par des mouvements de tête le che-
min qu'elle voulait suivre, selon le récit de Diodore de Sicile ; même chose se passait au temple dTiéliopolis, où l'Apollon égyptien, figuré par une statue d'or, suait, s'agitait, se démenait et s'élevait jusqu'au plafond sans que personne y touchât. C'est le pseudo-Lucien qui rapporte ce fait étrange. A la procession triomphale , célébrée en l'honneur de Bacchus et d'Alexandre par Ptolémée Philadelphe, la statue mécanique de Nyssa, ville consacrée à Bacchus, se levait du char qui la supportait, versait du lait dans une coupe et se rasseyait. La statue de Vénus, sculptée en bois par Dédale, exécutait plusieurs mouvements par la dilatation ou la rétraction du vif-argent dont elle était remplie. Les trépieds vivants de Vulcain allaient et venaient sur des roues d'or, d'après les ordres qu'on leur donnait. L'école dédalienne et celle des sculpteurs mécaniciens des îles, comme les Telchines de Rhodes et de Crète, ajoutèrent à la forme propre de l'art une sorte de vie factice, faite pour effrayer des peuples naïfs et qui les fit envelopper dans l'hérésie de Prométhée qui, lui aussi, avait essayé des créations en dehors de l'ordre naturel.
L'Etrurie et le Latium eurent aussi leurs idoles automatiques : la statue des Fortunes, jumelles d'Antium rendait ses oracles par gestes. — Le groupe de Jupiter et de Junon enfants, à Préneste, s'agitait sur les genoux de la Fortune, leur nourrice. — Les dieux, à ce que raconte Tite-Live, au lectisteme de 573, détournèrent la tète des mets qu'on leur offrait, prodige dû à la mécanique et non à la colère céleste. On fait mention aussi, dans l'antiquité, de lamies, de larves, de monstres et autres marionnettes terribles hochant les mâchoires. Les Égyptiens faisaient paraître à leurs repas des squelettes
articulés^ pour s'exciter à la joie par Tidee de la brièveté de la vie, et Pétrone, dans la description célèbre du festin de Trimalcion, mentionne une larve d'argent, aux membres mobiles, à l'échiné souple, qu'un esclave ploie en toutes sortes d'attitudes humaines, avec une intention analogue.
Nous ne sommes pas encore aux marionnettes, mais patience, nous y arrivons. On voit par des textes antiques que les archontes d'Athènes accordèrent au névrospaste Pothin, la permission de donner des représentations sur le théâtre de Bacchus, où venaient de se jouer les tétratologies d'Eschyle, d'Euripide et de Sophocle. Pothin était un guignol antique, et sa troupe de bois paraît avoir eu une grande vogue chez ce peuple, le plus spirituel de la terre. Xénophon, dans le banquet de Gallias, parle d'un névrospaste ou marionnettiste syracusain, appelé pour réjouir les convives.
L'idée de voir des marionnettes sur le thymélé, où manœuvraient les chœurs tragiques , chantant la poésie des maîtres de la scène grecque, et qui nous parait si choquante ne révoltait pas autant les Athéniens.NLeurs acteurs, avec leurs masques à bouche de bronze, leurs patins hauts d'un pied, leurs bras auxquels s'adaptaient des rallonges et des mains de bois, n'étaient guère que de gigantesques marionnettes. Ainsi l'exigeaient les lois de la perspective dramatique chez un peuple à qui les lorgnettes étaient inconnues et dont les théâtres à ciel ouvert avaient des proportions immenses. Aux personnages vivants des chœurs, on ajoutait souvent des mannequins habillés, pour faire masse, ou par raison d'économie , les marionnettes petites ou grandes ayant toujours été très désintéressées sous le rapport des appointements.
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Maintenant, quel degré de perfection avaient les acteurs sculptés de Pothin? Etaient-ils inférieurs ou supérieurs aux fantoccmidê Milan, aux burattini de Rome? Valaient-ils ou non les petits comédiens de Robert Powell, de la Grille, dé Bienfait, de Séraphin? A en juger par le degré de perfection où les arts plastiques étaient arrivés en Grèce, à cette époque, les marionnettes de Pothin devaient être sculptées, machinées, peintes et vêtues de manière à produire une illusion complète; mais à ces présomptions se joint le grave témoignage d'Aristote, qui attribue à ces figures de bois une perfection singulière. Voici ses propres termes : « Le souverain maître de Tunivers n'a besoin ni de nombreux ministres ni de ressorts compliqués pour diriger toutes les parties de son immense empire; il lui suffit d'un acte de sa volonté, de même que ceux qui gouvernent des marionnettes n*ont besoin que de tirer un fil pour mettre en mouvement la tête ou la main de ces petits êtres, puis leurs épaules, leurs yeux et quelquefois même toutes les parties de leurs personnes qui obéissent aussitôt avec grâce et mesure. » Apulée et Galien renchérissent encore sur ces éloges et ne permettent pas de douter de la science de mécanisme à laquelle étaient arrivés les névrospastes antiques. Le moraliste empereur Marc- Aurèle fait aux marionnettes des allusions qui, bien que dédaigneusement philosophiques n'en montrent pas moins la vogue qu'avaient de son temps ces comédiens de bois et de terre cuite.
Maintenant, passons des acteurs au théâtre. Pothin dut élever sur le thymélé du théâtre de Bacchus un échafaudage de bois à quatre pans, recouvert de tapisseries pour pouvoir faire agir ses personnages sans être vu. Cet échafaudage amoin-
dri a donné la forme du castellet, nom générique des théâtres de marionnettes en plein vent, car ces frêles baraques ont l'apparence d'une petite tour carrée, ou d'une guérite, ou d'un château en miniature, comme l'indique leur nom tiré de l'espagnol {castillo). Seulement ici, les marionnettes ne sont vues qu'à mi-corps, elles n'obéissent pas à un système de fils réunis au sommet de leur tète, mais sont mises en mouvement par la main du marionnettiste, cachée sous leurs jupes. Les Chinois ont encore simplifié la chose. Le marionnettiste s'engloutit dans un large sac à la tête duquel il agite ses figurines.
Les marionnettes modernes, chose bizarre, ont aussi une origine pieuse; les anciennes chroniques du moyen âge sont pleines de récits merveilleux, de crucifix roulant les yeux, bénissant de la main et tendant leurs pieds au baiser des fidèles. Tels étaient les crucifix au monastère de Boxley et le voto santo de Lucques.
Le père Boucher, de l'ordre des frères Mineurs Observantins, et Henri Maundrell, chapelain de la factorerie anglaise d'Alep, ont vu à Jérusalem le saint drame de la Passion, exécuté par des statues mécaniques. Le père Boucher cite avec admiration un Christ dont les bras se repliaient sur la poitrine lorsqu'on le déposait dans le tombeau.
La crèche fut souvent représentée aux fêtes de Noël par des figurines mobiles, ainsi que plusieurs sujets du vieux et du nouveau Testament, d'abord dans les églises, ensuite dans les maisons particulières et sur les places publiques^ à la porte des couvents et des chapelles. Le nom même de marionnette dérive de Marie, par un diminutif mignard et caressant : Marie, Mariole, Mariotte, Marion, Marion-
nette. Gomme la statuette de la vierge, fardée, habillée de clinquant, enjolivée de fleurs de papier, de fausses perles, de couromies de moelle de roseau, espèce de poupée de la dévotion enfantine des peuples croyants, se rencontrait à ciiaque coin de rue , rayonnant au fond de ces petites chapelles, éclairées de lampes, si fréquentes dans les bonnes vieilles villes catholiques, elle était mêlée à presque toutes les représentations de mystères, et par conséquent frappait plus vivement les imaginations naïves. Elle devint donc le type représentatif du genre à qui son nom resta.
Un cantique explicatif était débité par un démonstrateur placé en dehors du castellet ; quelques-uns de ces morceaux nous sont parvenus. Les marionnettes ne s'en tinrent pas toujours à la représentation des mystères, comme le prouve un manuscrit de la savante abbessè de Hohenbourg, ^Herrade de Landsberg, dont une illustration enluminée nous montre deux marionnettes chevaleresques armées de pied en cap et mues par des fils. — En Espagne, le Romancei'o défraie en grande partie le répertoire des marionnettes, et Cervantes décrit en détail; dans son ingénieux Don Quichotte de la Manche, une représentation de ce genre donnée par maître Pierre, le titerero, et à laquelle assiste le bon chevalier et son écuyer fidèle. Le castellet est éclairé par une foule de petits cierges, et, après une ouverture de trompettes et de tambours, les personnages apparaissent au fur et à mesure que le démonstrateur, armé d'une baguette, les désigne au public en récitant leur légende. On voit d'abord Don Gaïferos, Tépoux de la belle Mélisandre, prisonnière chez les Maures, dans la cité de Sansuéna, qui joue tranquillement aux éqheiQs , s^ng avoir ïm da ia •oU"
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venir le moins du monde de sa femme, ce qui est l'exacte mise en scène des deux premiers vers de la légende :
Sugando esta àlos tablas don Gaïferos Que ya de Mélisendra esta olvidado.
Ensuite parait Gharlemagne, couronne en tète, sceptre en main, qui reproche à Tinsouciant chevalier de rester ainsi à jouer pendant que son honneur court de si grands risques ; puis le drame se poursuit jusqu'à ce que la folie de Don Quichotte vienne y mêler un intermède inattendu. Les marionnettes espagnoles représentaient aussi des combats de taureaux, divertissement national, qui devait trouver là le reflet et la parodie. Dans son tombeau anticipé de Saint-Just, Charles-Quint avait pour compagnon un Gianello Torriani, qui divertissait Tennui impérial par toutes sortes d'inventions mécaniques, tels que des oiseaux de bois volant par la chambre, de petits automates battant du tambour, sonnant du clairon et se promenant sur la table. Ce Gianello, que les Espagnols nomment Juanello, a fait à Tolède une machine hydraulique pour faire monter les eaux du Tage dans la ville, dont nous avons vu les ruines, et qui s'appelle encore El artificto de Juanello,
Mais le pays où les marionnettes ont brillé du plus vif éclat, c'est en Italie. La patrie de la cornediadeir arte, de Pantalon, 'd'Arlequin, du docteur Bolonais, de Scaramouche, de Franca Tripa, d'Isabelle, et enfin de Pulcinella, le type immortel qui a le don d'amuser les enfants et surtout les grandes personnes, sans les lasser jamais, avantage qu'envisraient bien des comédiens de chair et d'os. — De
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Tacteur masqué à la marionnette la transition est facile, c'est une affaire de dimension, les fantoccini et les burattoni jouirent, même sous les gouvernements les plus méticuleux, d'une liberté refusée à la comédie sérieuse. Souvent plus d'un poète , plus d'un artiste distingué, s'est caché derrière la toile du marionnettiste et a jeté au public étonné ses improvisations hardies, ses allusions malignes et ses plaisanteries piquantes.
Les érudits font descendre Polichinelle d'un certain Maccus , personnage des Atellanes dont on a retrouvé, dans les fouilles, des figurines grotesques ornées d'une double gibbosité, comme les porte son arrière-petit-fils. — Peut-être cette filiation n'estelie pas des mieux prouvées; le pulcinellade Naples qui fait ses gambades sur le quai de Santa-Lucia, à deux pas d'Herculanum et de Pompéi, n'est pas bossu; il a une casaque blanche, un haut chapeau de feutre et un demi-masque noir à nez proéminent, et diffère essentiellement du polichinelle français dont la face rubiconde, le nez bourbonnien, le chapeau retroussé , rappelleraient plutôt le type d'Henri IV, dont il a aussi quelques traits de caractère, tels que ceux de boire et de se battre. — Il est bien entendu que nous ne parlons ici que du Henri IV populaire, du Henri IV de la légende et de la chanson.
Polichinelle fit les délices du Pont-Neuf et de la foire Saint- Germain. Passé en Angleterre, sous le nom de Punch, il prit un caractère féroce et se montra jovialement sanguinaire ; sa femme Judy fut assurément la plus malheureuse marionnette du monde.
Les Allemands eurent aussi leur polichinelle sous le nom de Hanswûrst et traitèrent ce genre avec
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tout le sérieux germanique. On sait que Vidée première du Faust de Goethe vient d'une pièce du répertoire des Puppenspïeler, — Les marionnettes ont toujours beaucoup préoccupé Fauteur de Werther et de Gœtz de Berlichingen; dans les mémoires de sa vie elles occupent une grande place, et personne n'a oublié la charmante scène de Wilhelm Meister, expliquant à la comédienne Marianne les types et les attributions des petits acteurs de bois qu'il a étalés devant elle sur la table.
Les marionnettes ont eu leurs fanatiques admirateurs : le roi Antiochus de Gyzique, Jérôme Cardan, Leone Allacci, Bayle, Charles Perrault, la duchesse du Maine, Addison, Swift, madame de Graffîgny, le docteur SamuelJohnson, Henri de la Touche, Charles Nodier, Hazlitt, Henri Heine, Malézieu, Lesage, Piron , Favart , Fielding , Voltaire , John Gurran , Byron, Goethe, Haydn leur ont prêté leur plume et leur voix.
Aujourd'hui même on leur élève un charmant théâtre sur le boulevard du Temple, où défileront tous leurs types, depuis Maccus, le bouffon osque, jusqu'à Karagueuz, le polichinelle de l'Orient, et où se déploieront successivement les richesses de leur répertoire fantasque, féerique et satirique.
Musée des dames et des demoiaelles, N*J, 15 novembre 1852,
loger aussi; car Tartiste, dans sa délicieuse maison de Poissy, qu'il peut signer comme une de ses toiles, a réalisé plusieurs de ses tableaux avec cette volonté, ce fini et cette perfection apportés par lui à toutes choses. Il y a des chambres qu'il faudrait encadrer ; elles valent presque les peintures du maître, dont elles sont les copies.
La première fois que le nom de Meissonier éveilla notre attention, ce fut chez l'éditeur Gurmer, qui nous montrait avec une complaisance admirative un fleuron enluminé à la façon des miniaturistes du moyen-âge, pour quelqu'un de ces beaux livres où il se plaît à faire lutter la typographie moderne contre la calligraphie gothique. L'E adossé à l'M, monogramme que l'artiste a gardé, marquait déjà ce charmant dessin, mais ne désignait encore que l'inconnu. Gurmer nous en donna la clef, et bientôt nous retrouvâmes les deux lettres accolées au bas de cette merveilleuse illustration de la Ckaumièf*e Indienne, iprodige de finesse, d'exactitude et de couleur locale, où toute l'Inde est résumée dans des bois de quelques centimètres, avec ses étrangetés de types, de végétation et d'architecture. On dirait l'œuvre de quelque peintre attaché à la Compagnie hollandaise des Indes au dernier siècle, et ayant poussé une pointe de Batavia à Masulipatam ou à Ghandcrnagor.
Nous insistons sur ces vignettes, d'une composition ingénieuse, spirituelle, humoristique, qui indiquaient chez le jeune artiste une veine de talent que ses succès en peinture l'ont bien vite détourné de suivre, le dessin d'illustration. Il est impossible de mieux comprendre le sentiment, l'esprit et le style d'un auteur que ne l'a fait Meissonier en interprétant l'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre. C'est
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même à cette illustration si amoureusement soignée dans ses détails microscopiques, que le peintre a emprunté le sujet du premier tableau exposé par lui, à notre connaissance. Ce petit cadre reproduit la vignette où Ton voit l'honnête docteur revenu de son voyage et fumant dans son fauteuil la pipe dont son ami le paria lui a fait cadeau.
Ce Docteur^ d'une grande finesse de couleur et d'une exécution déjà magistrale, fut suivi d'un Moine au chevet d'un malade, puis d'un Homme fumant sa pipe, une longue pipe de terre blanche, et bientôt après d'un Buveur de bière. Désormais le public avait les yeux sur Meissonier, et depuis, la faveur qu'il mérite si bien ne Ta plus quitté.
Meissonier, quoique la date de son apparition le permit encore, ne se rattache par aucun fil au mouvement romantique. Il n'eut rien de commun avec Delacroix, Decamps, A. Scheffer, Jules Dupré, Devéria, Boulanger, Roqueplan et les autres. Ses sympathies littéraires furent pour l'école du bon sens ; il aima Ponsard et Augier, comme les truculents de 1830 avaient aimé Hugo et Musset. Il fit leurs portraits, dessina les costumes de leurs pièces et les mit eux-mêmes dans son Décaméi^on des poètes. L'école romantique, par sa passion vertigineuse, son allure désordonnée, son lyrisme à plein vol, ne devait pas charmer cet esprit clair, net, précis, soigneux, ne trouvant jamais rien d'achevé, et dont les esquisses mêmes sont écrites avec une rare certitude. Nous notons ce détail, parce que de notre temps, la littérature s'est mêlée, plus qu'à toute autre époque, au mouvement pittoresque, tantôt le dirigeant, tantôt en recevant des influences. 11 n'est donc pas oiseux de dire, dans une étude de ce genre, quel poète préfère tel peintre et quel peintre préfère tel poète.
2lii ABTiSTfiS CONTEMPORAINS.
Cependant, il ne faudrait pas croire que Meissonier n'apporte pas à ce qu'il fait delà passion et de l'enthousiasme. Son amour du bon sens ne va pas jusqu'à la froideur, et il a au contraire dans l'esprit beaucoup de hardiesse, de chaleur et' de caprice. Bien qu'assis devant son chevalet il s'astreigne à l'étude la plus constante de la nature, à la vérification minutieuse du moindre détail, à l'exécution la plus précieusement sévère, il n'en est pas moins agité par des rêves, des pensées, des projets, des théories, des apercepLions particulières.
Il est singulier de dire, î\ propos d'un artiste que le succès accompagne depuis ses débuts, dont chaque œuvre disputée atteint des prix énormes, qu'il n'a pas montré tout son talent. C'est pourtant le cas de Meissonier, que l'admiration du public et des amateurs a circonscrit dans une sorte de cercle magique d'où il semble ne pouvoir sortir. Chaque thème qu'il a produit : fumeur, homme lisant, jeune homme regardant des dessins , amateur chez un peintre, a obtenu une telle vogue qu'il lui a fallu en faire de nombreuses variantes pour répondre à une insatiable demande. Par variantes, nous entendons ici non pas des répétitions, mais des sujets analogues, des types de même nature, diversifiés avec cette invention dans le semblable qui est un des plus rares mérites de l'artiste. Quelle galerie, quel cabinet ne veut avoir son Buveur de bière ou son Liseur de Meissonier? Par malheur, les peintres ne peuvent pas, comme les auteurs, faire tirer à dix mille exemplaires le tableau qui réussit, et tous les tableaux de Meissonier ont réussi» En analysant le talent du jeune maître, nous indiquerons ces échappées et ces ouvertures d'horizon.
Comme dans la famille naturelle, on est dans l'art
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toujours fils de quelqu'un. Mais la génération pittoresque n'est pas nécessairement immédiate. On peut avoir des ancêtres et un père morts depuis longtemps. Terburg, Netscher, Metzu, Brauwer, Mieris, doivent être suspendus chez M. Meissonier comme portraits d'aïeux. Une filiation légitime et bien prouvée n'empêche pas l'individualité du descendant; il reste fidèle à son origine tout en gardant son caractère propre et sa physionomie particulière. Les œuvres de Meissonier sont dignes de figurer dans les galeries et les cabinets d'amateurs, parmi les plus riches joyaux de l'art hollandais, et cependant elles lui appartiennent bien.
S'il se rapproche de ces maîtres si vrais, si naturels, si fins, si précieux par la perfection du travail, la netteté du faire, le soin du détail, il en diffère par des qualités toutes françaises, et dont on ne lui a peutH^tre pas teçu assez compte en admirant trop l'exécution de ces petits cadres que les enchères couvrent de dix ou quinze couches de billets de banque, car l'hyperbole antique : i< couvrir d'or » serait trop indigente pour exprimer leur prix.
Meissonier compose ses tableaux avec |ine science que n'ont pas connue les maîtres auxquels on le compare. Ce mot peut sembler singulier pour des panneaux où ne figure souvent qu'un personnage ; il n'en est pas moins juste. Prenons, par exemple, un Fumeur : la manière dont il est placé au milieu du cadre, un coude appuyé à la table, une jambe croisée sur l'autre, une main abandonnée le long du corps, s'insérant dans l'hiatus de la veste ou du gilet, la tête penchée rêveusement ou gaiement rejetée en arrière, tout cela forme une composition qui, pour n'être pas si visible que celle d'une scène dramatique, agit cependant sur le spectateur. Les accès-
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soires interviennent habilement pour donner un sens à la figure. Celui-ci est un brave homme à coup sûr; vêtu d'un large habit de coupe surannée et d'un gris modeste, coiffé d'un lampion soigneusement brossé, balançant son pied que chausse un bon gros soulier bouclé d'argent et ciré à l'œuf ; il aspire, avec le flegme d'une honnête conscience, une longue bouffée de tabac qu'il laisse échapper par petits nuages en économe qui veut faire durer son plaisir. Près de lui, sur la table, aux pieds en spirale» pose, à côté du vidrecome, la mesure- de bière à couvercle d'étain. Une satisfaction intime rayonne de sa figure rayée de grands plis pleins de chiffres, d'habitudes d'ordre et de probité rigide. On lui confierait sa caisse et ses livres à tenir ; celui-là, habillé de rouge, tient aussi une pipe et accomplit en apparence la même action, mais le vêtement froissé, plissé violemment, boutonné de travers, le tricorne enfoncé jusqu'au sourcil, les manchettes et le jabot frippés par une main convulsive, l'attitude de corps harassée et fiévreuse, le tic de la lèvre mâchant le tuyau d'argile, la main rageusement plongée dans la poche vide, tout annonce l'aventurier ou le joueur à sec. Il se dit évidemment : « A qui diable pourrai-je emprunter un louis ou même un écu de six livres?» — Le fond même, si on le consulte, donne des renseignements. Ce n'est plus le correct lambris grisâtre, la décente boiserie brune, mais une muraille salie, égratignée, charbonnée, graisseuse, sentant le cabaret borgne et le taudis équivoque, et voilà comment un fumeur peut ne pas ressembler à un fumeur !
C'est un grand art d'inspirer de l'intérêt avec une seule figure, et Meissonier le possède au plus haut degré. Qui n'est resté des heures entières à contem-
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pler son Jeune homme travaillant et son Homme lisant? Les artistes qui ne peuvent faire un tableau sans remuer toutesles histoires, toutes les légendes, toutes les philosophies, ne s'aviseraient pas d*un tel sujet ; et cependant quel charme vous retient de vaut ce jeune homme qui écrit penché sur sa table encombrée de livres et de paperasses, établi dans un bon fauteuil au milieu d'une chambre où le jour arrive par une fenêtre à volet articulé! Il semble qu'on soit transporté en plein dix-huitième siècle. Une tapisserie passée, représentant quelque sujet biblique, s'encadre vaguement dans une boiserie de chêne brun ; de bons vieux livres, à reliure en veau et à tranches rouges, sont éparpillés çà et là au hasard de la lecture. Le fauteuil a des pieds de biche, et le moindre accessoire porte le cachet du temps. Le jeune homme est habillé comme pouvait l'être Diderot ou Jean-Jacques, et sans doute il travaille à quelque article pour V Encyclopédie, Qu'on étudierait bien dans cet intérieur si calme, si tranquille, si patriarcal, où l'âme des aïeux semble habiter encore ! Quelle incroyable finesse dans cette petite tête illuminée en dessous par les reflets du papier! Quel fini précieux sans sécheresse, quelle réalité profonde, quel sentiment vrai de la nature!
Un homme debout contre une fenêtre, dont le jour argenté la figure de luisants, et tenant en main un livre qui absorbe toute son attention, ce n'est pas un thème bien compliqué, mais cela attache comme la vie. On voudrait savoir ce que contient ce volume, et il semble qu'on le devine presque. Cette figurine haute de quelques centimètres, c'est tout un temps résumé avec une rare intensité d'illusion. ■Ce liseur ira, ce soir, à la comédie et dissertera sur
la pièce nouvelle au café Procope tout en regardant jouer aux échecs.
Assez d'autres ont fait les marquis, les marquises, les petits abbés et les impures du dix-huitième siècle, à grand renfort de poudre, de mouches, de fard, de roses pompons, de corsets à échelle, de paniers, d'habits à paillettes, de bas de soie, de souliers à talons rouges, d'éventails, de paravents, de camaïeux, de céladon craquelé, de bonbonnières et autres futilités. Meissonier a retrouvé les honnêtes gens de cette époque, qui n'était pas composée exclusivement de grands seigneurs et de filles perdues, et dont Chardin nous fait entrevoir le côté chaste, rangé et bourgeois. — Laissant les salons à panneaux chantournés et tarabiscotés, il nous introduit dans de modestes intérieurs à boiseries grises, à mobiliers sans dorure, chez de braves gens tout simples et tout ronds, qui lisent, qui fun^ent, qui travaillent, qui regardent des estampes ou en copient, qui causent amicalement les coudes sur la nappe, séparés par une bouteille de derrière les fagots. Gomme ils sont bien à leur affaire, comme ils se soucient peu des regards fixés sur eux, ces dignes bourgeois ! Gomme ils sont à l'aide dans leurs habits anciens et leurs larges fauteuils de tapisserie usée ! Leurs figures placides ont la bonhomie, la candeur, la loyauté du bon vieux temps. Us font naître un sourire attendri : on dirait des portraits de grands-pères.
Avec quelle intimité d'observation, quelle profondeur de sens historique Meissonier est entré dans ce côté obscur du dix-huitième siècle, on ne saurait trop le faire remarquer ; il en donne la note plus juste que les peintre?, et les littérateurs du temps : Ghardin, Eisen, Moreau, Diderot et Sed^Ae ep
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disent moins. Il ne s'enferme pas toujours dans le dix-huitième siècle, et quelquefois il se permet des excursions rétrospectives à travers les époques précédentes. Il fait mettre sa carte chez Terburg par un élégant cavalier à petit manteau et à collet en point de Venise, portant des dentelles dans ses bottes à chaudron. Ses amateurs de tableaux n'ont pas toujours rhabit à la française et le chapeau à trois cornes ; vêtus comme des seigneurs de Netscher ou de Palamède, ils visitent l'atelier de quelque maître hollandais, se penchant, avec une curiosité critique, sur le cadre aux minutieux détails, tandis que le peintre, satisfait de son œuvre, affecte une obséquieuse modestie. Uartiste n''excelle pas moins à rendre ces tournures, ces ajustements, ces mobiliers; il en saisit intimement le caractère et la physionomie, et puis quelle vérité de mouvement, quelle justesse de mimique dans ces petites scènes à deux ou trois personnages, qu'elles se jouent chez Lépicié ou chez Graësbecke !
Nous avons dit que Meissonier pouvait faire autre chose que ce qu'il fait si bien. Vous rappelez-vous ce sinistre petit tableau qui renfermait en une bordure de quelques pouces toute l'épouvante des guerres civiles? Si vous l'avez vu, il doit s'être gravé inefi'açablement dans votre mémoire. Gela représentait une barricade après les journées de juin. A l'entrée d'une de ces ruelles étroites de l'ancien Paris, où l'émeute bâtit ses forteresses, s'écroulait un amoncellement de pavés bouleversés par les boulets; au delà s'enfonçait la rue sombre, muette, déserte, avec ses façades noires éraillées de projectiles, et montrant les cicatrices toutes fraîches du combat; partout une solitude de mort; pas une tête ' aux fenêtres, aucun passant furtif rasant 1^ muraille
23<J AUTISTES CONTEMPORAINS.
pour regagner sa demeure. Au premier plan, un soulier perdu échappé au pied d'un cadavre ; c'était le seul personnage du tableau, si l'on peut s'exprimer ainsi. Rien n'était plus tragique que cette chaussure avachie, éculée, où la poussière de la ]utte séchait sur la boue du ruisseau ; Taspect du mort eût été moins terrible cent fois ; ce soulier, rendu avec celle imperturbable netteté de détail que Meissonier apporte à ses œuvres, vous faisait venir le froid dans le dos ; il disait l'existence du malheureux qui l'avait traîné jusque-là à travers les fanges de toutes les misères pour l'abandonner au milieu d'une flaque de sang. La finesse de la miniature appliquée à l'horreur de la réalité produisait l'effet le plus étrange dans ce tableau, plus vrai et plus détaillé qu'une photographie. Gomme sur ce toit d'un paysage deDelaberge, où chaque tuile était un portrait, chaque pavé de la barricade avait sa physionomie particulière : on sentait qu'il avait posé.
Le sujet nuisit sans doute au succès du tableau, car il est rare qu'on en parle lorsqu'on cite les chefs-d'œuvre de Meissonier; là cependant il fut profondément original et dota l'art d'une terreur nouvelle : la terreur exacte. Mais le goût du public obligea le peintre à reprendre ses thèmes habituels.
Quoique la vogue l'enferme dans les intérieurs, Meissonier ne craint pas le soleil, et il peut aller peindre au grand jour, nous n'en voulons d'autre preuve que ses Petits joueurs de boule, sous Louis XV, un délicieux tableau, grand comme un dessus de tabatière, et qui semble commandé pour le cabinet du roi de Lilliput. Un gai rayon, tombant d'un ciel bleu pommelé à travers le feuillage des arbres, jette sa lueur tachetée d'ombre sur une allée où fourmille tout un monde de figurines microscopiques. Les
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joueurs de boule sont en manches de chemise, les spectateurs en habit de printemps de couleurs claires et tendres. On est véritablement en plein air, sous cette lumière crue et blanche qui ne ressemble en rien à la pénombre mystérieuse deTatelier, dont trop souvent les peintres assombrissent même les sujets extérieurs. Rien n'est plus difficile à rendre que ce jour diffus, et Meissonier y a réussi sans artifice, sans repoussoir. Nous ne parlons pas de la prodigieuse sûreté de main qu'il a fallu pour piquer avec un poil de martre les touches de sentiment, les réveillons de couleur qui animent ces atomes humains. L'usure des chapeaux retapés, les raies des vestes, les boucles de culottes, le chinage des bas, totft se distingue. Chaque figure a son âge, son caractère, sa physionomie : on devinerait la profession de chacun de ces bonshommes.
Un point sur lequel il est bon d'insister, c'est que le fini précieux de Meissonier vient du rendu ferme et net des objets réduits à une petite dimension, et non pas d'un travail minutieux fondu, pointillé, léché ; il peint, au contraire, d'une façon large, par méplats, dans le sens des formes, avec des accents, des touches, des empâtements même, comme si ses figures étaient de grandeur naturelle. Seulement, ces qualités sont ramenées à l'échelle de proportion, ce qui les concentre et les rend plus visibles. Telle main de joueur de contre-basse étonne parla prodigieuse finesse des détails. On y distingue les phalanges, les nerfs, les veines, jusqu'aux ongles. Avec un fort grossissement de loupe, elle paraîtrait peinte comme une main de Philippe de Champagne ou de Van Dyck. Ce n'est donc pas en passant un mois à caresser un manche à balai, ainsi qu'on le rapporte de nous ne savons plus quel maître hollandais ou
UB ARTISTBS OONTEHPOEAINS.
flamand, que l'artiste arrive aux admirables résultats qu'il obtient. Ses figurines sont toujours très solidement construites, très bien attachées, et dessinées avec une science qui manque souvent aux peintres de genre. Sa couleur offre des localités franches; elle est chaude, vigoureuse , sans faux brillants, sans patine prématurée, et d'une gamme vraiment magistrale. Ce talent si fin est en même temps mâle et robuste. Peut-être même ne sacrifîe-t-il pas assez aux grâces. Il a banni presque absolument les femmes de son œuvre. Jamais une blonde servante ne verse la bière mousseuse à ces buveurs attablés, ou n'apporte sur un plateau ces frêles verres de Bohême où le vin des Canaries étincelle comme une topaze ; jamais ces cavaliers d'une si fière tournure n'adressent de déclaration aune belle dame en jupe de satin blanc; jamais un modèle féminin ne pose dans ces ateliers si riches d'objets d'art et de curiosité ; jamais, près d'une de ces fenêlres à volets repliés^ d'où tombe un jour si doux, une jeune fille ne tourne son rouet ou ne tire son aiguille. Nous ne connaissons de femmes de Meissonier que quelques figurines qui animent la Vue du parc de Saint- Cioud, de Français, les belles dames en costume du seizième siècle écoutant les vers des poètes, dans le tableau intitulé Concerts^ les Portraits de madame et de mademoiselle M... et celui de madame T..., exposé au dernier Salon. Nous ne nous expliquons pas bien cette réserve singulière de l'artiste qui se jjrive ainsi d'un tel élément de variété. La présence (les femmes donnerait plus de charme encore à son œuvre, si intéressant déjà. Craint-il de n'en pas rendre la grâce délicate avec la même supériorité qu'il déploie dans la représentation plus accentuée de l'homme? Ces êtres mobiles et capricieux ne posent-
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ils pas assez patiemment? C'est ce que nous ne saurions dire. Nous ne pouvons que constater cette bizarrerie peu fréquente, nous le croyons, dans l'histoire de Tart.
En commençant cet article, nous disions que lu faveur publique, avait comme enfermé Meissonior dans un certain cycle de thèmes favoris, mais qu'en effet il était capable d'aborder des sujets plus variés, plus vastes, plus complexes, et il vient de le prouver d'une façon éclatante par son tableau de Solférino, attendu impatiemment et vainement au Salon de 1861. Meissonier peintre de batailles, Meissonier faisant concurrence à Horace Vernet, à Yvon et à Pils, Meissonier peignant des uniformes modernes! cela déconcerte toutes les idées préconçues et déso fiente l'admiration. On s'était si bien habitué à vivre avec lui dans ces intérieurs si calmes, si recueillis, si curieusement égayés d'accessoires charmants, vieux buffets, tapisseries antiques, vases de Chine, esquisses accrochées au mur, bons fauteuils Louis XIII ou à pieds de biches, parmi les cartons à dessins, les plâtres, les chevalets, les livres éparpillés, en compagnie de gens honnêtes, posés, laborieux, occupés à lire, à peindre ou à faire de la musique I II va donc falloir maintenant quitter cette bonne petite existence intime et s'en aller à la guerre sur les pas de l'artiste.
Solférino est un grand tableau, proportionnellement à l'œuvre de Meissonier: il a bien un pied de large sur huit pouces de haut, ce sont les Noces de Cana de son salon carré.
L'empereur placé un peu en avant de son étatmajor, inspecte le champ de bataille du haut d'une éminence qui s'escarpe et laisse voir en contre-bas une batterie d'artilleurs. En arrêt sur le bord du
plateau, le cheval immobile dresse les oreilles au bruit du canon, et Tempereur se penche légèrement sur Tarçon de sa selle, comme pour accompagner le regard qu'il promène autour de Thorizon, étudiant, avec le sang froid du capitaine, Téchiquier où se joue la formidable partie ; rien n'est plus vrai, plus simple et plus digne que cette pose ; aucune emphase, aucun apprêt, et cependant Toeil va tout de suite à cette figure cal me, sérieuse et pensive. Contenant leurs montures, qu'exalte Todeur de la poudre et les détonations de Tartillerie, les officiers de Tétat-major attendent en silence le résultat de l'examen et les ordres qui peuvent leur être donnés; une curiosité respectueuse en fait tourner quelquesuns vers le chef, comme pour deviner sa pensée sur son visage impassible ; d'autres restent dans leur position avec une passivité héroïque, ne préjugeant rien et prêts à tout faire. A quelques pas en arrière du groupe on entrevoit le peintre lui-même qui a mis là son portrait comme pour attester par sa présence l'exactitude de la scène. Quelques cadavres d'Autrichiens, reconnaissables à leurs vestes blanches et à leurs pantalons bleus, s'aplatissent contre le sol vers la gauche du panneau.
Ces lignes ne donnent qu'une faible idée de la chose décrite ; mais il y a un art merveilleux dans l'arrangement de ce groupe équestre, dont tous les personnages sont des portraits et qui cause la sensation absolue de la réalité.
Qui se serait douté avant Solfé'tno que Heissonier était un des meilleurs peintres de chevaux qu'on ait jamais vus ? Ceux qu'il a prêtés pour montures aux officiers qui entourent l'empereur, sont dessinés, et peints avec une science hippique, une justesse de mouvement, une certitude d'allure, une variété de:
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robe, un sentiment de race dont nous ne connaissons pas d'exemple^ Guyp, Wouvermans, le Bourguignon, Vernet se trouvent dépassés du premier coup. Malgré l'extrême petitesse de ces coursiers de guerre hauts de quatre ou cinq centimètres, on distingue le point visuel de leur œil, la boucle de leur têtière, le chiffre de leur selle, le plus menu détail de leur anatomie et de leur harnachement; ce sont là sans doute des minuties, mais nous les mentionnons parce qu'elles ne dérangent en rien la largeur de l'ensemble ; on les aperçoit comme dans la nature en y regardant de près.
On peut dire la même chose des personnages. Ils saisissent au premier aspect par la netteté de la silhouette, la vérité du geste, l'aisance de la pose et la franche allure militaire ; en les examinant avec plus d'attention on découvre boutons, passe-poils, aiguillettes, dragonnes, tous les détails de l'uniforme, jusqu'à une croix d'honneur vue en perspective par la traiiche sur la poitrine d'une figure au troisième plan.
En appliquant rigoureusement sa manière au tableau de bataille, Meissonier a produit une çeuvre profondément originale, d'un caractère tout à fait nouveau et d'une vérité complète. Le ciel, le paysage , les horizons ont , avec une couleur solide et chaude, la sincérité irrécusable d'une épreuve daguerrienne. La patience arrive aux effets de l'instantanéité. Quel chef-d'œuvre que ce petit groupe d'artilleurs manœuvrant leurs pièces au bas du monticule ! Quelle activité, quelle justesse, quelle précision de mouvements! L'artiste a tout rendu, jusqu'à cet 0 de fumée qui flotte quelque temps après l'explosion devant la bouche à feu.
Il serait à désirer que Meissonier peignit de la
sorte, non pas un salon, mais un cabinet de batailles ; il ferait tenir une grande victoire dans un panneau où d'autres pourraient à peine encadrer une tête, car reloge qu'on applique à la nature, maxime miranda in mtntmis, devrait lui servir de devise.
Cet éminent artiste a mis dans la peinture de genre toutes les qualités sérieuses de la grande peinture. Il est un des maîtres de ce temps-ci qui peuvent le plus compter sur l'avenir, et dont les œuvres ont leur place assurée aux galeries, entre les plus célèbres. Aussi l'Institut a-t-il fait acte de justice intelligente en l'admettant au nombre de ses membres: la perfection vaut l'idéal.
Gazette des Beaux-Arts, V mai 1862.
Le public sera peut-être étonné de voir que derrière ce titre, où le nom de Victor Hugo se contourne en lettres capricieuses sur un fond d^orage et d'architecture, il ne se trouve ni chapitre, ni ode, ni prose, ni vers, et cependant c'est bien toujours le grand poète qui tient la plume. Seulement, cette fois elle ne trace pas ces mots colorés comme la lumière, vibrants comme le cristal, profonds comme rinfini, que retiennent toutes les mémoires; mais eUe s'amuse, n'étant plus dirigée, à griffonner, sur les marges de l'idée qui rêve, les vagues profils des souvenirs, les visions entrevues à travers les brouillards, les chimères de la fantaisie et les caprices fortuits de la main inconsciente. Que de fois, lorsqu'il nous était donné d'être admis presque tous les jours dans l'intimité de Tillustre écrivain, n'avons-nous pas suivi d'un œil émerveillé la transformation d'une tache d'encre ou de café sur une enveloppe de lettre, sur le premier bout de papier venu, en paysage, en château, en marine d'une originalité étrange, où, du choc des rayons et des
1. Préface écrite pour un recueil de dessins gravés de Victor Hugo.
23* ABTISTBS OONTBMPOÈAINS.
la pièce nouvelle au café Procope tout en regardant jouer aux échecs.
Assez d'autres ont fait lès marquis, les marquises, les petits abbés et les impures du dix-huitième siècle, à grand renfort de poudre, de mouches, de fard, de roses pompons, de corsets à échelle, de paniers, d'habits à paillettes, de bas de soie, de souliers à talons rouges, d'éventails, de paravents, de camaïeux, de céladon craquelé, de bonbonnières et autres futilités. Meissonier a retrouvé les honnêtes gens de cette époque, qui n'était pas composée exclusivement de grands seigneurs et de filles perdues, et dont Chardin nous fait entrevoir le côté chaste, rangé et bourgeois. — Laissant les salons à panneaux chantournés et tarabiscotés, il nous introduit dans de modestes intérieurs à boiseries grises, à mobiliers sans dorure, chez de braves gens tout simples et tout ronds, qui lisent, qui fument, qui travaillent , qui regardent des estampes ou en copient, qui causent amicalement les coudes sur la nappe, séparés par une bouteille de derrière les fagots. Gomme ils sont bien à leur affaire, comme ils se soucient peu des regards fixés sur eux, ces dignes bourgeois ! Gomme ils sont à l'aise dans leurs habits anciens et leurs larges fauteuils de tapisserie usée ! Leurs figures placides ont la bonhomie, la candeur, la loyauté du bon vieux temps. Ils font naître un sourire attendri : on dirait des portraits de grands-pères.
Avec quelle intimité d'observation, quelle profondeur de sens historique Meissonier est entré dans ce côté obscur du dix-huitième siècle, on ne saurait trop le faire remarquer ; il en donne la note plus juste que les peintres et les littérateurs du temps : Chardin, Eisen, Moreau, Diderot et Sed^iae 6P
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disent moins. Il ne s'enferme pas toujours dans le dix-huitième siècle, et quelquefois il se permet des excursions rétrospectives à travers les époques précédentes. Il fait mettre sa carte chez Terburg par un élégant cavalier à petit manteau et à collet en point de Venise, portant des dentelles dans ses bottes à chaudron. Ses amateurs de tableaux n'ont pas toujours rhabit à la française et le chapeau à trois cornes ; vêtus comme des seigneurs de Netscher ou de Palamède, ils visitent Tatelier de quelque maître hollandais, se penchant, avec une curiosité critique, sur le cadre aux minutieux détails, tandis que le peintre, satisfait de son œuvre, affecte une obséquieuse modestie. L^artiste U'^excelle pas moins à rendre ces tournures, ces ajustements, ces mobiliers; il en saisit intimement le caractère et la physionomie, et puis quelle vérité de mouvement, quelle justesse de mimique dans ces petites scènes à deux ou trois personnages, qu'elles se jouent chez Lépicié ou chez Graësbecke !
Nous avons dit que Meissonier pouvait faire autre chose que ce qu'il fait si bien. Vous rappelez-vous ce sinistre petit tableau qui renfermait en une bordure de quelques pouces toute l'épouvante des guerres civiles? Si vous l'avez vu, il doit s'être gravé ineffaçablement dans votre mémoire. Gela représentait une barricade après les journées de juin. A l'entrée d'une de ces ruelles étroites de l'ancien Paris, où l'émeute bâtit ses forteresses, s'écroulait un amoncellement de pavés bouleversés par les boulets; au delà s'enfonçait la rue sombre, muette, déserte, avec ses façades noires éraillées de projectiles, et montrant les cicatrices toutes fraîches du combat; partout une solitude de mort; pas une tête aux fenêtres, aucun passant furtif rasant la muraille
23<i AUTISTES CONTEMPORAINS.
pour regagner sa demeure. Au premier plan, un soulier perdu échappé au pied d'un cadavre ; c'était le seul personnage du tableau, si Ton peut s'exprimer ainsi. Rien n'était plus tragique que cette chaussure avachie, éculée, où la poussière de la lutte séchait sur la boue du ruisseau ; Taspect du mort eût été moins terrible cent fois ; ce soulier, rendu avec cette imperturbable netteté de détail que Meissonier apporte à ses œuvres, vous faisait venir le froid dans le dos ; il disait l'existence du malheureux qui l'avait traîné jusque-là à travers les fanges de toutes les misères pour l'abandonner au milieu d'une flaque de sang. La finesse de la miniature appliquée à l'horreur de la réalité produisait l'effet le plus étrange dans ce tableau, plus vrai et plus détaillé qu'une photographie. Gomme sur ce toit d'un paysage de Delaberge, où chaque tuile était un portrait, chaque pavé de la barricade avait sa physionomie particulière : on sentait qu'il avait posé.
Le sujet nuisit sans doute au succès du tableau, car il est rare qu'on en parle lorsqu'on cite les chefs-d'œuvre de Meissonier ; là cependant il fut profondément original et dota l'art d'une terreur nouvelle : la terreur exacte. Mais le goût du public obligea le peintre à reprendre ses thèmes habituels.
Quoique la vogue l'enferme dans les intérieurs, Meissonier ne craint pas le soleil, et il peut aller peindre au grand jour, nous n'en voulons d'autre preuve que ses Petits joueurs de boule ^ sous Louis XV, un délicieux tableau, grand comme un dessus de tabatière, et qui semble commandé pour le cabinet du roi de Lilliput. Un gai rayon, tombant d'un ciel bleu pommelé à travers le feuillage des arbres, jette sa lueur tachetée d'ombre sur une allée où fourmille tout un monde de figurines microscopiques. Les
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joueurs de boule sont en manches de chemise, les spectateurs en habit de printemps de couleurs claires et tendres. On est véritablement en plein air, sous cette lumière crue et blanche qui ne ressemble en rien à la pénombre mystérieuse deTatelier, dont ti*op souvent les peintres assombrissent même les sujets extérieurs. Rien n'est plus difficile à rendre que ce jour diffus, et Meissonier y a réussi sans artifice, sans repoussoir. Nous ne parlons pas de la prodigieuse sûreté de main qu'il a fallu pour piquer avec un poil de martre les touches de sentiment, les réveillons de couleur qui animent ces atomes humains. L'usure des chapeaux retapés, les raies des vestes, les boucles de culottes, le chinage des bas, toift se distingue. Chaque figure a son âge, son caractère, sa physionomie : on- devinerait la profession de chacun de ces bonshommes.
Un point sur lequel il est bon d'insister, c'est que le fini précieux de Meissonier vient du rendu ferme et net des objets réduits à une petite dimension, et non pas d'un travail minutieux fondu, pointillé, léché ; il peint, au contraire, d'une façon large, par méplats, dans le sens des formes, avec des accents, des touches, des empâtements même, comme si ses figures étaient de grandeur naturelle. Seulement, ces qualités sont ramenées à l'échelle de proportion, ce qui les concentre et les rend plus visibles. Telle main de joueur de contre-basse étonne parla prodigieuse finesse des détails. On y distingue les phalanges, les nerfs, les veines, jusqu'aux ongles. Avec un fort grossissement de loupe, elle paraîtrait peinte comme une main de Philippe de Champagne ou de Van Dyck. Ce n'est donc pas en passant un mois à caresser un manche à balai, ainsi qu'on le rapporte de nous ne savons plus quel maître hollandais ou
238 ARTISTES OONTEMPORAINS.
flamand, que l'artiste arrive aux admirables résultats qu'il obtient. Ses figurines sont toujours très solidement construites, très bien attachées , et dessinées avec une science qui manque souvent aux peintres de genre. Sa couleur offre des localités franches; elle est chaude, vigoureuse, sans faux brillants, sans patine prématurée, et d'une gamme vraiment magistrale. Ge talent si fin est en même temps mâle et robuste. Peut-être même ne sacrifie-t-il pas assez aux grâces. Il a banni presque absolument les femmes de son œuvre. Jamais une blonde servante ne verse la bière mousseuse à ces buveurs attablés, ou n'apporte sur un plateau ces frôles verres de Bohême où le vin des Canaries étincelle comme une topaze; jamais ces cavaliers d'une si fière tournure n'adressent de déclaration aune belle dame en jupe de satin blanc; jamais un modèle féminin ne pose dans ces ateliers si riches d'objets d'art et de curiosité ; jamais, près d'une de ces fenêtres à volets repliés, d'où tombe un jour si doux, une jeune fille ne tourne son rouet ou ne tire son aiguille. Nous ne connaissons de femmes de Meissonier que quelques figurines qui animent la Vue du parc de Saint- Cloud, de Français, les belles dames en costume du seizième siècle écoutant les vers des poètes, dans le tableau intitulé Concerts, les Portraits de madame et de mademoiselle M... et celui de madame T..., exposé au dernier Salon. Nous ne nous expliquons pas bien cette réserve singulière de l'artiste qui se j)rive ainsi d'un tel élément de variété. La présence (les femmes donnerait plus de charme encore à son œuvre, si intéressant déjà. Craint-il de n'en pas rendre la grâce délicate avec la même supériorité qu'il déploie dans la représentation plus accentuée de l'homme? Ces êtres mobiles et capricieux ne posent-
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ils pas assez patiemment? C'est ce que nous ne saurions dire. Nous ne pouvons que constater cette bizarrerie peu fréquente, nous le croyons, dans l'histoire de Fart.
En commençant cet article, nous disions que ia faveur publique, avait comme enfermé Meissonior dans un certain cycle de thèmes favoris, mais qu'en effet il était capable d'aborder des sujets plus variés, plus vastes, plus complexes, et il vient de le prouver d'une façon éclatante par son tableau de Solférino, attendu impatiemment et vainement au Salon de 1861. Meissonier peintre de batailles, Meissonior faisant concurrence à Horace Vernet, à Yvon et à Pils, Meissonier peignant des uniformes modernes! cela déconcerte toutes les idées préconçues et déso rien te l'admiration. On s'était si bien habitué à vivre avec lui dans ces intérieurs si calmes, si recueillis, si curieusement égayés d'accessoires charmants, vieux buffets, tapisseries antiques, vases de Chine, esquisses accrochées au mur, bons fauteuils Louis XIII ou à pieds de biches, parmi les cartons à dessins, les plâtres, les chevalets, les livres éparpillés, en compagnie de gens honnêtes, posés, laborieux, occupés à lire, à peindre ou à faire de la musique ! Il va donc falloir maintenant quitter cette bonne petite existence intime et s'en aller à la guerre sur les pas de l'artiste.
Solférino est un grand tableau, proportionnellement à l'œuvre de Meissonier: il a bien un pied de large sur huit pouces de haut, ce sont les Noces de Cana de son salon carré.
L'empereur placé un peu en avant de son étatmajor, inspecte le champ de bataille du haut d'une éminence qui s'escarpe et laisse voir en contre-bas une batterie d'artilleurs. En arrêt sur le bord du
phase, aucun apprêt, et cependant l'œil va ( suite à cette figure cal me, se rieuse et pensive, nant leurs montures, qu'exalte Todeur de la et les détonations de Tartillerie, les offîc; l'état-major attendent en silence le résu Texamen et les ordres qui peuvent leur être c une curiosité respectueuse en fait tourner qu uns vers le chef, comme pour deviner sa per son visage impassible; d'autres restent ds position avec une passivité héroïque, ne pré, rien et prêts à tout faire. A quelques pas en du groupe on entrevoit le peintre lui-mèn) mis là son portrait comme pour attester par sence l'exactitude de la scène. Quelques a d'Autrichiens, reconnaissables à leurs vesU ches et à leurs pantalons bleus, s'aplatissent le sol vers la gauche du panneau.
Ces lignes ne donnent qu'une faible idéi chose décrite ; mais il y a un art merveillei l'arrangement de ce groupe équestre, dont personnages sont dés portraits et qui cause
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robe, un sentiment de race dont nous ne connaissons pas d'exemple. Cuyp, Wouvermans, le Bourguignon, Verùet se trouvent dépassés du premier coup. Malgré Textrôme petitesse de ces coursiers de guerre hauts de quatre ou cinq centimètres, on distingue le point visuel de leur œil, la boucle de leur têtière, le chiffre de leur selle, le plus menu détail de leur anatomie et de leur harnachement; ce sont là sans doute des minuties, mais nous les mentionnons parce qu'elles ne dérangent en rien la largeur de l'ensemble ; on les aperçoit comme dans la nature en y regardant de près.
On peut dire la même chose des personnages. Ils saisissent au premier aspect par la netteté de la silhouette, la vérité du geste, l'aisance de la pose et la franche allure militaire ; en les examinant avec plus d'attention on découvre boutons, passe-poils, aiguillettes, dragonnes, tous les détails de l'uniforme, jusqu'à une croix d'honneur vue en perspective par la tranche sur la poitrine d'une figure au troisième plan.
En appliquant rigoureusement sa manière au tableau de bataille, Meissonier a produit une çeuvre profondément originale, d'un caractère tout à fait nouveau et d'une vérité complète. Le ciel, le paysage , les horizons ont , avec une couleur solide et chaude, la sincérité irrécusable d'une épreuve daguerrienne. La patience arrive aux effets de l'instantanéité. Quel chef-d'œuvre que ce petit groupe d'artilleurs manœuvrant leurs pièces au bas du monticule ! Quelle activité, quelle justesse, quelle précision de mouvements! L'artiste a tout rendu, jusqu'à cet 0 de fumée qui flotte quelque temps après l'explosion devant la bouche à feu.
Il serait à désirer que Meissonier peignît de la
sorte, non pas un salon, mais un cabinet de batailles; il ferait tenir une grande victoire dans un panneau où d'autres pourraient à peine encadrer une tète, car reloge qu'on applique à la nature, maxime miranda in minimisa devrait lui servir de devise.
Cet éminent artiste a mis dans la peinture de genre toutes les qualités sérieuses de la grande peinture. Il est un des maîtres de ce temps-ci qui peuvent le plus compter sur l'avenir, et dont les œuvres ont leur place assurée aux galeries, entre les plus célèbres. Aussi l'Institut a-t-il fait acte de justice intelligente en l'admettant au nombre de ses membres: la perfection vaut l'idéal.
Gazette des Beaux-Arts, V mai 1862.
Le public sera peut-être étonné de voir que derrière ce titre, où le nom de Victor Hugo se contourne en lettres capricieuses sur un fond d'orage et d'architecture, il ne se trouve ni chapitre, ni ode, ni prose, ni vers, et cependant c'est bien toujours le grand poète qui tient la plume. Seulement, cette fois elle ne trace pas ces mots colorés comme la lumière, vibrants comme le cristal, profonds comme l'infini, que retiennent toutes les mémoires; mais eUe s'amuse, n'étant plus dirigée, à griffonner, sur les marges de l'idée qui rêve, les vagues profils des souvenirs, les visions entrevues à travers les brouillards, les chimères de la fantaisie et les caprices fortuits de la main inconsciente. Que de fois, lorsqu'il nous était donné d'être admis presque tous les jours dans l'intimité de l'illustre écrivain, n'avons-nous pas suivi d'un œil émerveillé la transformation d'une tache d'encre ou de café sur une enveloppe de lettre, sur le premier bout de papier venu, en paysage, en château, en marine d'une originalité étrange, où, du choc des rayons et des
1. Préface écrite pour un recueil de dessins gravés de Victor Hufco.
ombres, naissait un effet inattendu, saisissant, mystérieux, et qui étonnait même les peintres de profession. Tout en laissant courir les hachures négligentes, le grand poète causait comme iJ écrit, tantôt sublime, tantôt familier, toujours admirable; et l'heure de se retirer venue, chacun se disputait les dessins rayés par la griffe du lion, qu'accompagnait ordinairement quelque dédicace aimable latine, espagnole ou française, selon le caractère du croquis et de la personne qui l'emportait. Il n'est guère de disciple ou de fidçle du maître qui n'ait gardé religieusement une de ces œuvres improvisées, plus rares et plus curieuses qu'un autographe, car elles montraient l'écrivain sous un jour inconnu. Ce sont ces dessins, non pas tous, car il en existe un bien plus grand nombre, mais ceux qu'on a pu réunir, qui, traduits en fac-similé avec un bonheur surprenant par M. Paul Ghenay, forment ce livre ou plutôt cet album, désormais complément indispensable de toute édition de Victor Hugo.
Il n'est pas difficile de deviner, au prodigieux sentiment plastique de l'écrivain, qu'il eût été aussi aisément grand peintre que grand poète ; la puissance d'objectivité qu'il possède lui eût servi pour des tableaux comme elle lui sert pour des pages et pour des livres. Mais il n'a pas poussé au delà du simple délassement cette faculté naturelle, sachant que ce n'est pas trop de tout un homme pour un seul art. Le dessin n'est donc pas une prétention chez Victor Hugo, et si parfois on a vu d'illustres maîtres tirer plus de vanité d'un talent secondaire que de l'art qui faisait leur gloire, ce n'est pas le cas de notre poète ; il a fallu la sainte tentation d'une œuvre charitable pour qu'on pût lui arracher la permission d'éditer ces croquis.
On sait, loi-même y fait mainte allusion dans ses vers, quel infatigable promeneur c'est que Victor Hugo. Pensif et mystérieux rôdeur que la muse toujours accompagne, il aime à surprendre la solitude dans l'abandon de ses attitudes secrètes, à venir chez la nature aux heures où, n'attendant personne, elle reste en déshabillé et ne compose pas son visage. Il erre à travers les prairies, lorsque sur les rougeurs du soir les files de peupliers prennent des silhouettes étranges et ressemblent à des processions de fantômes, et le matin, quand le frisson de Taube fait grelotter le vieil orme convulsif au bord d'une route baignée d'ombre ; un passant rêveur a remarqué ce tremblement noir sur les blancheurs livides de l'aurore, et vous le retrouverez dans une strophe ou dans un dessin. Le poète possède cet œil visionnaire dont il parle à propos d'Albert Durer; il voit les choses par leur angle bizarre, et la vie cachée sous les formes se révèle à lui dans son activité mystérieuse. La forêt fourmille étrangement; les racines fouillent le sol de leurs griffes, pareilles à des serpents rentrant dans leurs repaires; les branches aux coudes noueux, aux doigts difformes s'étendent comme des bras de spectre ; les nœuds des vieux troncs semblent des yeux qui vous regardent, et, sous lesfeuilles remuées, 00 croit voir des fuites de robes ou de suaires.
Ce regard qui dégage de l'aspect naturel l'aspect fantastique, Victor Hugo n'en est pas moins doué à l'endroit de l'architecture. H rend aussi bien la terreur froide des ruines que l'horreur secrète des forêts. A son génie se mêle quelque chose du génie de Piranèse, le Smarra architectural, dont les noires eaux-fortes donnent la sensation du rêve et du cauchemar. Gomme lui, il aime à se promener dans les
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décombres des édifices abandonnés, à descendre les escaliers chancelants qui mènent aux lieux profonds, à errer dans le dédale obscur des couloirs sans issue, la lanterne sourde d'Anne Radcliffe à la main. Il est inutile d'insister plus longtemps sur cette faculté extraordinaire. Tout le monde a lu et relu Notre- Dame de Paris qui, on peut le dire, a sauvé Tart du moyen âge en France et donné à Tarchéologie une impulsion lyrique.
Ainsi donc voilà notre rêveur parti : une strophe volette dans son cerveau avec un frémissement d'ailes qui se déplient et cherchent à prendre leur vol. Il marche de ce pas lent et machinal que ne commande plus la volonté. Déjà il a quitté la ville, et les objets se peignent dans son œil qui ne regarde pas, mais qui voit. Les tableaux se succèdent, composés de réalité et de chimère, de ténèbres et de rayons, se mêlant à la vision intérieure et s'y teignant de reflets surnaturels ; tantôt c'est, à travers quelques bouquets d'arbres, le clocher de Wordsworth montrant le ciel de son doigt silencieux comme pour faire souvenir la terre que Dieu est là-haut ; tantôt, sur une zone claire du couchant, où se traîne, comme un crocodile au ventre écaillé de lumière, un long nuage sombre et gonflé de pluie, se profile en vigueur la dentelure d'un vieux château demifantastique, hérissée de toits en éteignoir, d'aiguilles, de cheminées et de clochetons bulbeux, ayant pour premier plan une gerbe d'arbres singuliers. Plus loin, dans le pli d'un vallon, une chaumière presque enfouie sous les ramures, trahit sa présence par up^ filet de fumée et dit qu'une âme h^jibite là. Au bout du vallon, qui s'étrangle et s'escarpe en gorge abrupte, une forteresse démantelée, é ventrée, effondrée, se dresse avec ses pans de murs dont les pierres
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continuent la roche. Un arbre mort, tordant son squelette, fait face à Tédifice mort, où rien n'est resté debout que le clocher de la chapelle. Sur le versant opposé, un rocher à conûguration monstrueusement humaine semble un Yolney romantique méditant sur les ruines. Le poète marche toujours ; un groupe de strophes s'est détaché de son front songeur, et voici qu'au sommet d'un pic, comme une couronne aux pointes aiguës, une flèche gothique, ouvrée et fenestrée à jour, s'élance à l'escalade dii ciel avec une folle ardeur d'ascension, sans s'inquiéter si les autres aiguilles plus humbles la peuvent suivre à ces hauteurs vertigineuses. Une ville jaillit d'un gouffre sombre sur le plateau d'une montagne, comme Ronda ou Gonstantine, découpant sur le ciel orageux ses remparts lézardés par la brèche, ses tours au profil écorné, ses clochers à renflements, ses échauguettes, ses pignons en escalier et ses cheminées noires. Le promeneur a débouché dans la plaine. Le soleil disparait à l'horizon parmi les braises et les fumées du couchant, derrière la silhouette d'une ville à dômes et à tours, incendiée de reflets ardents, où l'imagination peut voir l'embrasement de Sodome ou de Moscou. Puis la nuit vient ; l'immensité se tend de crêpes lugubres, qu'égratignent comme des fils de paillon quelques vagues traînées de lumière. Les ruines d'un vieil édifice inconnu s'ébauchent obscurément sous une blafarde lueur et s'écrasent au milieu des rochers et des broussailles. Un burg s'élève au centre d'un cercle de montagnes farouches, comme Barberousse entouré de chevaliers en révolte. Mais la pièce de vers est finie. La rime suprême a répondu à l'appel de sa sœur ;.ii est temps de rentrer au logis, où la famille attend sur le seuil le retour du rêveur pour
Tagape du soir. Il n*y a plus que le bois à traverser. Sur la face argentée de la June, les déchiquetures entrecroisées des ramures font Teffet d'une voilette de Chantilly sur un visage pâle. Dans les herbes, les ombres et les lueurs prolongent leurs stries bizarres, et les effarements nocturnes se tapissent derrière les taillis difformes. Tout le frisson des grands bois aux heures sombres palpite sous ces hachures désordonnéeSjOùTœil inattentif ne verrait qu'un griffonnage. Après les causeries du dessert, le poète confie au papier les vers qu'il a butinés pendant sa longue promenade, et s'il reste une place blanche, parfois de la même plume dont il vient de fixer des strophes immortelles, il esquisse en traits rapides et nonchalants les images confusément perçues à droite et à gauche de la route. Nous ne répondrions pas que toujours il ait vu réellement ce qu'il dessine : un colombier de ferme a peut-être été le point de départ de ce burg sourcilleux; un village enflammé par le couchant est devenu l'incendie d'une cité babylonienne; les grossissements et les déformations du crépuscule ont fait d'une humble chaumine une forteresse sinistre et formidable, et des ondulations d'un tertre une sierra aux crêtes chenues; ce qui n'était qu'un arbre s'est contourné en fantôflie^'^^ et les objets les plus simples ont pris desfepparence?\' spectrales. jCar le talent de Victor Hugo, 'qu'il écrive ou qu'il dessine, a cela de particulier qu'il est à la fois exact et chimérique. Il rend l'aspect visible des choses avec une précision que nul n'a égalé, mais il rend aussi l'aspect invisible au vulgaire ; derrière la réalité il met le fantastique comme l'ombre derrière le corps, et n'oublie jamais qu'en ce monde toute figure belle ou difforme, est- suivie d'un spectre noir comme d'un page ténébreux!?
Maintenant que nous avons enchâssé et serti dans notre pauvre style comme des pierres de mosaïques dans du mortier les petits bois qui représentent les fantaisies répandues çà et là sur les marges des livres et des manuscrits, arrivons aux dessins plus importants, aux planches tirées à part et gravées par M. Paul Ghenay. Après les esquisses, les tableaux.
Parmi ces dessins il y a des paysages d'un caractère bizarre ; mais ce qui frappe d'abord, ce sont les planches qu'on pourrait appeler des : « rêves d'architecture. » Une surtout retient longtemps la pensée et le regard par la singularité de la composition, la fantaisie de l'effet et la profondeur mystérieuse du sens.
Au sommet d'une plate-forme ou d'une terrasse dont une des parois s'escarpe dans le vide, s'élève un grand mur qui se replie à angle droit en perspective infinie jusqu'à une tourelle lointaine, coiffée d'un toit en poivrière et surmontée d'une girouette à queue d'aronde. A l'angle le plus rapproché du spectateur, contre une tour carrée qui ne dépasse guère le faîte du mur, s'applique un portail très ouvragé, à fronton aigu, que flanquent deux clochetons hérissés de crosses. Au-dessus du porche s'ébauche vaguement un bas-relief confus. Sur le côté s'ouvre une poterne qu'encadrent des ornements en volute dans le goût de la Renaissance. De l'enceinte formée par la muraille s'élève, comme un donjon du centre d'une forteresse, un groupe de bâtiments, bizarre amalgame de pignons denticulés, de toits pointus, d'étages en surplomb, de cabinets superposés, que zèbre fantastiquement l'ombre de nuages amoncelés au-dessus du château par bancs sinistres , où flamboient quelques éclairs
fauves. Au bas de la muraille se lit, dans une espèce de cartouche, cette inscription en lettres majuscules : « homo lapides^ nubes deusy » sentence mélancolique et dont Ténigme concise renferme bien des sens. Le château de pierres bâti par Thomme durera moins que le château de nuées bâti par Dieu. L'éternelle mobilité des nuages est plus solide que le granit, et depuis longtemps Tédifice aura disparu que les vapeurs continueront à entasser leurs fantastiques architectures sur le plateau désert.
Une autre planche intitulée : « Espagne, un de mes châteaux j » ferait une merveilleuse décoration; Don Ruy Gomez de Silva et Dona Sol y logeraient sans déroger. Au pied d'une montagne farouchement ravinée se développe le manoir féodal projetant son ombre opaque sur la plaine. Les murailles sont hautes et fortes, soutenues de tours carrées; Tune d'elles porte une logette crénelée par-dessous comme un moucharaby. Au centre, un prodigieux portail de construction plus moderne et bâti dans ce style que les Espagnols appellent plateresco^ qui est pour ainsi) /lire le rococo de la Renaissance, entasse sur la| vieille et robuste muraille la complication touffue de ses ornements. Sur deux espèces de consoles formant les jambages de la porte repose un mirador surmonté lui-même de tourelles évidées qui s'accolent à une sorte de campanile à pointe enrichie de fleurs en plomb. Hernani a dû gravir plus d'une fois les marches qu'on entrevoit sous l'ombre du porche. Quelques barbacanes percent de loin en loin l'épais rempart où s'ouvre une seule fenêtre à colon nettes et à fronton coupé qu'a fait sans doute pratiquer la châtelaine, ennuyée de manquer d'air et de jour dans sa chambre. Une potence de fer, scellée au mur de la tour, montre que le
seigneur de ce romantique manoir a droit de justice basse et haute sur ses terres. Au loin miroite une eau sombre qui reflète le clocher d'une chapelle. Le vieux baron de fer des Odes et Ballades aimerait à vivre là « oubliant, oublié ».
Il est difficile de rêver quelque chose de plus opaquement sinistre quele^tir^. Le ciel, sombre comme une plaque de marbre noir, est rayé de hachures diagonales, longs filets de pluie poussés par la tempête à Tassant de la ruine. Il ne reste plus au sommet du pic qu'une tour à pignon crénelé, celle-là même où dut flotter la bannière de Job le Maudit. Des arrachements de murs, des pans de remparts lézardés font encore reconnaître le contour de Tancienne enceinte. Une porte s'ouvre lugubrement sur l'abîme. Le long des escarpements du rocher dont la base se perd dans les tourbillons de la rafale, des anfractuosités difformes, des végétations hideuses semblent des araignées gigantesques qui montent à ces décombres que les fantômes seuls habitent, pour s'y tapir et y tisser leurs toiles démesurées.
Le Château, quoiqu'il ait l'air encore assez rébarbatif au bord de ce lac trop sombre pour le refléter, est un logis plus présentable. Sa silhouette ne s'ébrêche pas sur le ciel plombé ; ses tours et ses pavillons ont encore leur coiffure d'ardoise ; ses girouettes tournent à tous les souffles au bout de leur broche de fer; aucune pierre- n'est tombée au fond du gouffre , et s'il y a dans le manoir une oubliette pour le cadavre , un corridor pour le spectre, il y a aussi une chambre pour l'homme.
Sur une teinte bleuâtre et rehaussée de blanc qui joue le clair de lune, l'Abbaye détache sa masse imposante; on distingue encore parmi les écroulements la carcasse et comme l'ossature du vieil édifice. Les
i'52 DESSINS DE VICTOR HUGO.
deux pignons de la nef sont restés debout. Le toit s'est effondré. Les vents et les pluies d'hiver ont défoncé au-dessus du portail la grande fenêtre à meneaux trilobés, qui maintenant s'ouvre béante et noire dans la nuit. Aux décombres de l'église, la manse abbatiale épaule ses murs chancelants où les croisées ont pris la forme de brèches. Un portique à colonnettes romanes, percé d'une porte en plein cintre, s'argente aux rayons de l'astre nocturne et dessine ses détails assez bien conservés sur le fond sombre de l'antique muraille. A l'angle de la manse se dresse un clocheton de pierre au toit écaillé, et tout au fond, derrière l'église, un clocher profile sa forme obscure. La ronde du sabbat tournerait à l'aise dans la nef déserte ayant pour plafond la nuit et sous ses pieds fourchus les tombes des anciens moines.
If Si cette planche, qui représente au bord d'une vaste étendue d'eau où glisse un voile, une botte de tours bizarrement reliées entre elles par des constructions hybrides, n'avait pour titre « près Dunkerque », on pourrait croire, à voir les toits à pignons, à boules, à renflements étranglés et pansus, que le croquis a été pris sur les rives du Volga, entre Ribinsk et Kostroma, pendant une halte du bateau à vapeur, d'après un de ces couvents Ou de ces villages que les bulbes de leurs clochers et les dômes bizarres de leurs églises désignent à l'attention du voyageur, tels que Romanov, Spaskoe, Novospaskoe, Borisoglievsk.
Cette gravure, d'une teinte lumineuse et blonde, nous servira de transition pour arriver aux paysages proprement dits. Nous y distinguerons tout d'abord un groupe de trois planches, une sorte de trilogie où la même idée se poursuit et se développe : le Fleuvey
la Rivïhe, le Ruisseau, Le Fleuve, c'est le Rhin qui s'épanche large et vaste entre sa double ceinture de montagnes . couronnées de burgs en ruines. Au milieu du courant s'élève, sur un écueil, la fameuse tour des rats , Maeusethurm. Un bateau à voiles glisse sur Teau transparente qu'il sillonne de son long reflet. Des nuages ingénument tirebouchonnés rampent au-dessus des collines abruptes dans un ciel rayé de lueurs dont le fleuve s'illumine en les répétant. Celte planche, une des plus considérables du recueil, ferait une magnifique illustration aux Lettres sur le Rhin; elle est du reste gravée par M. Paul Ghenay avec une science fidèle qui n'enlève rien à la naïveté de l'original. La Rivière^ plus humble, comme il convient, coule paisiblement à travers une plaine où miroitent de loin en loin ses méandres sous des coups de lumière; à gauche, un coteau crayeux avec un village à ses pieds; à droite, une longue file d'arbres accompagnant une route jusqu'aux lointaines brumes de l'horizon. Ce n'est rien et c'est charmant. Un vrai instinct de paysagiste vivifie cette légère croquade. Le Ruisseau, qu'on prendrait pour une étude d'après nature de Fiers, prise dans quelque grasse prairie normande, glisse entre les herbes de ses bords. Deux peupliers détachent en vigueur leur frêle découpure d'un fond de ciel lumineux. Une lisière de bois termine à l'horizon la prairie.
Rien de plus nocturne, de plus solitaire et de plus mystérieux que la planche ayant pour titre cette épigraphe empruntée à Virgile : Arnica silentia, « les silences amis ! »
Dans l'obscurité bleuâtre , des arbres muets étalent leurs ramures que ne fait pas trembler un seul souffle de vent. Les herbes mêmes sont
nn
immobiles. A travers l'ombre, la solitude écoute Je silence ,
Et sur l'horizon gris la lune est large et pâle.
On pourrait prendre le Matin pour une eau-forte de Rembrandt. Derrière la berge d'un canal hollandais, l'aube se lève dans de chaudes vapeurs qu'elle traverse de clartés. Au bord du canal, une maison à pignon découpé, des bouquets de grands arbres noirs criblés de lumière, une tour, et, un peu en arrière, un clocher à flèche aiguë, puis Teau trans- \ . parente et sombre, mêlée de reflets et deîlLueurs, \ •/ égratignée de rayons, écaillée de paille ttes,^et, sur le premier plan, un coin brun de la rive pour repoussoir. La gravure de ce dessin est merveilleusement réussie. Mais voici que le Souvenir d'un brouillard ^ enveloppant les formes comme la vapeur du rêve, s'étend sur une plaque vaguement estompée d'aqua-tinte à travers laquelle les silhouettes à demi eff'acées des peupliers et des ormes apparaissent comme des arborisations sous la transparence laiteuse d'une agate. Mais à quoi bon tant de vaines phrases, et pourquoi multiplier des pages que le lecteur tourne d'un pouce impatient? Laissons parler les dessins de Victor Hugo, ils s'expliqueront bien tout seuls.
Décembre 1862*
Zes Gladiateurs du Major Wythe Mel ville sortent du cadre habituel où s'enferment les romans anglais. Il ne s'agit pas cette fois d'une de ces longues et patientes analyses qui décrivent les petits événements de la vie intime avec une minutie investigatrice et détaillent fibre à fibre le cœur humain dans un milieu donné; ce n'est point non plus une peinture du high life m^ontrant le dandysme poursuivant une intrigue à travers les dangereux exploits du sport; encore moins une de ces fantaisies qui mêlent à des figures d'une réalité boufl'onne et grimaçante des types d'une délicatesse idéale et d'une sensibilité nerveuse extrême; c'est un, livre objectif et plastique que l'érudition n'empêche pas d'être un roman intéressant, malgré les peintures suffisaniment exactes de la vie romaine qui colorent un grand nombre de ses pages. Nous ne connaissons guère dans la littérature anglaise moderne que r Épicurien, de Thomas Moore, et le Dernier jour de Pompéiy de Lytton Bulwer, où l'on ait essayé de restituer les formes de la vie antique en faisant servir un récit fictif à des applications de vraie couleur locale.
C'est un captif breton que le Major Wythe Mel ville
a choisi pour héros de son roman. Sur cette nature primitive d'une loyauté toute barbare, la civilisation romaine grandiosement corrompue devait produire une sorte de dégoût instinctif. Esclave d'un maître qui le traite avec douceur, Esca ne souffre que par les rêves nostalgiques qui lui rappellent sa patrie soumise et sa mère morte, hélas! pendant son enfance. Il est beau, d'une beauté mâle et sauvage ; Tœil bleu du Celte brille à travers les mèches de ses longs cheveux blonds, et, sous sa peau blanche , se dessinent des muscles invaincus. Envoyé par son patron pour porter des fleurs et des fruits dans une corbeille de filigrane d'argent à une noble dame romaine, il bat le cocher insolent d'un patricien, et cet exploit lui gagne l'admiration de Myrrhina, la suivante, et de Valéria, la grande dame. Dans une rencontre avec le cortège des prêtres d'Isis, Esca délivre une jeune fille juive, objet des insultes de ce vil troupeau, et d'un coup de poing assez lourd pour assommer un bœuf, il renverse le gigantesque eunuque Spado. Ce coup de poing porte au comble l'enthousiasme de Valéria, qui passait par là en litière, et il n'est bientôt bruit , dans Rome , que de l'extraordinaire vigueur de l'esclave breton. L'on sait à quel point l'antiquité païene prisait la force physique déifiée sous les muscles d'Hercule. 11 est question, à un souper chez l'empereur Vitellius, du robuste Gaulois, et un pari s'engage entre Licinius, le maître de l'esclave, et Placidus le tribun, qui s'off're à combattre Ksca en plein cirque, avec le filet et le trident du rétiaire. A cette époque de décadence et de corrup- ■ lion, il n'était pas rare de voir des patriciens et des ohovaliors Romains, jaloux de la gloire des gladialours, descendre dans l'amphithéâtre. Outre ces molifs, Placidus n*a pas été sans remarquer l'impression
produite sur Valéria par le beau Gaulois, et comme il est amoureux de la belle patricienne autant qu'un homme de sa nature peut Têtre, il compte sur son adresse pour se débarrasser de son rival , car Placidus le tribun, rompu par la discipline militaire, excelle à tous les exercices du corps* Liciniùs se repentant d'avoir engagé Ja vie de son esclave dans une lutte dangereuse, veut au moins qu'il n'aborde Tarène qu'entraîné, préparé et armé de toutes pièces, et il le confie aux soins d'Hippias, un gladiateur émérite ayant reçu sous Néron, après de nombreuses prouesses, l'épée de bois à garde d'argent qui le dispense à l'avenir de prendre part aux jeux périlleux du cirque. Valéria lui recommande aussi le Gaulois; comme beaucoup de dames romaines, ainsi qu'on peut le voir dans les satires de Juvénal, elle a pour maître Hippias, dont elle prend des leçons d'escrime et de gymnastique pour entretenir la souplesse de son corps de marbre. Les gladiateurs formaient alors des espèces de tribus ou écoles qu'on appelait la Famille, doux nom faisant contraste avec la férocité de ces existences toujours menacées et où l'ami était exposé d'un jour à l'autre à recevoir la mort de la main d'un ami, selon la capricieuse cruauté du peuple.
La peinture de la Famille d'Hippias est un des morceaux les plus curieux et les plus intéressants du livre ; on y apprend des détail* intimes sur ces vies étranges dont la civilisation moderne a tant de peine à se rendre compte, et qui semblent impossibles malgré les témoignages de l'histoire. Ces détails, qu'il faudrait aller chercher dans une foule d'auteurs, sont groupés avec beaucoup d'art et se mêlent naturellement au récit. M. le major Wythe Melville s'y complaît d'une façon visible et il fait
fauves. Au bas de la muraille se lit, dans une espèce de cartouche, cette inscription en lettres majuscules : « homo lapides^ nubes deus, » sentence mélancolique et dont l'énigme concise renferme bien des sens. Le château de pierres bâti par Thomme durera moins que le château de nuées bâti par Dieu. L'éternelle mobilité des nuages est plus solide que le granit, et depuis longtemps l'édifice aura di8p€uru que les vapeurs continueront à entasser leurs fantastiques architectures sur le plateau désert.
Une autre planche intitulée : « Espagne y un de mes châteaux j » ferait une merveilleuse décoration; Don Ruy Gomez de Silva et Dona Sol y logeraient sans déroger. Au pied d'une montagne farouchement ravinée se développe le manoir féodal projetant son ombre opaque sur la plaine. Les murailles sont hautes et fortes, soutenues de tours carrées; l'une d'elles porte une logette crénelée par-dessous comme un moucharaby. Au centre, un prodigieux portail de construction plus moderne et bâti dans ce style que les Espagnols appellent plateresco, qui est pour ainsi) /iire le rococo de la Renaissance, entasse sur la|vieilie et robuste muraille la complication touffue de ses ornements. Sur deux espèces de consoles formant les jambages de la porte repose un mirador surmonté lui-même de tourelles évidées qui s'accolent à une sorte de campanile à pointe enrichie de fleurs en plomb. Hernani a dû gravir plus d'une fois les marches qu'on entrevoit sous l'ombre du porche. Quelques barbacanes percent de loin en loin l'épais rempart où s'ouvre une seule fenêtre à colonnettes et à fronton coupé qu'a fait sans doute pratiquer la châtelaine, ennuyée de manquer d'air et de jour dans sa chambre. Une potence de fer, scellée au mur de la tour, montre que le
matière. Parmi ces lions, Euchenor est un jaguar. Il n'est pas aimé dans la troupe. On redoute son élégance perfide et l'on soupçonne son courage que défend une habileté trop parfaite. La figure d'Hirpinus, le vieux gladiateur qui a pris du ventre et doit se faire maigrir comme un jockey anglais à chaque annonce de jeux publics, éveille la sympathie malgré sa rudesse et sa triyialité. C'est un brave homme dénué d'envie et qui aime franchement Ësca, le champion le plus robuste qu'il ait connu. Rufus, le citoyen romain pour qui sa périlleuse profession n'est qu'un moyen de nourrir une femme et un enfant qu'il adore, et qui, tout en combattant, rêve à une retraite au versant de l'Apennin, avec trois ou quatre arpents de terre et une vigne au soleil découpant l'ombre sur son humble seuil, introduit un sentiment humain dans cette ménagerie de belluaires.
Esca étonne par son adresse et sa vigueur tout ce monde, bon appréciateur de semblables qualités. Le jour de la lutte arrive, une foule immense encombre les degrés de l'amphithéâtre. Valéria, dont le Gaulois, dans sa chasteté farouche, n'a pas voulu comprendre l'amour, s'y trouve à une place d'honneur, pâle, inquiète, en proie à de tumultueux sentiments, mais accoudée d'un air nonchalant à des coussins de pourpre et d'or. Mariamne aussi, la jeune juive délivrée par Esca, qu'elle aime et dont elle est aimée, s'est rendue au cirque agitée d'angoisses mortelles. Les deux femmes se regardent et comprennent leur rivalité à leur pâleur. Le signal est donné : les gladiateurs défilent sous la loge impériale en chantant leur chœur lugubre : Ave Cœsar, morituri tesalutant. Plusieurs engagements ont lieu avec des Chances diverses; puis commence la lutte d'Esca et du tri-
passer son goût au lecteur. Ce vieux sentiment anglais qui perpétue les boxeurs et rend vains les efforts de la justice pour empêcher les luttes barbares du pugilat, domine à son insu le romancier et lui inspire une sympathie toute britannique à l'endroit de ces rudes compagnons aux cous de taureau^ à la large poitrine, aux bic-eps en relief, aux muscles entrelacés comme des barres d'airain, aux chairs dures qui semblent défier la meurtHssure du cestc et le tranchant de Tépée. 11 les admire, il les aime; leur appétit vorace Tamuse, et il ne leur mesure pas, aux instants de repos, les profondes coupes de Falerne L'art du gladiateur est pour lui une sorte de sport qui a son entraînement, ses exercices préparatoires, ses conditions de combat réglées d'avance. 11 conçoit très bien qu'on parie tant pour tel athlète contre tant pour tel autre, et il ne déploie aucune sensiblerie larmoyante sur le sort accepté sans murmure par ces héroïques lutteurs. Cette énergie physique développée jusqu'à la dernière puissance, ce stoïque dédain de la vie, cette bravoure désespérée qui n'a d'autre but que de distraire un moment le colossal ennui romain, tout cela charme le major Wythe Melville. Gomme Valéria, il est sensible à la beauté des coups de poing d'Esca, l'esclave Gaulois. Le portrait d'Hippias est tracé de main de maître. Quel sérieux profond, quel air de parfait gentleman et avec quelle fermeté il tient en respect sa sauvage Fa/w^Z/e/ Ses leçons brèves, nettes, absolues, ont autorité d'axiome; il n'y a pas d'attaque que ne déjoue son habileté à toute épreuve. Euchenor, le jeune pugiliste grec, beau comme Mercure, dont la force est composée d'adresse, regarde d'un air de supériorité athénienne ces grands corps, ces lourdes masses; il les méprise comme l'esprit méprise la
matière. Parmi ces lions, Euchenor est un jaguar. Il n'est pas aimé dans la troupe. On redoute son élégance perfide et Ton soupçonne son courage que défend une habileté trop parfaite. La figure d'Hirpinus, le vieux gladiateur qui a pris du ventre et doit se faire maigrir comme un jockey anglais à chaque annonce de jeux publics, éveille la sympathie malgré sa rudesse et sa triyialité. C'est un brave homme dénué d*envie et qui aime franchement Ësca, le champion le plus robuste qu'il ait connu. Rufus, le citoyen romain pour qui sa périlleuse profession n'est qu'un moyen de nourrir une femme et un enfant qu'il adore, et qui, tout en combattant, rêve à une retraite au versant de l'Apennin, avec trois ou quatre arpents de terre et une vigne au soleil découpant l'ombre sur son humble seuil, introduit un sentiment humain dans cette ménagerie de belluaires.
Esca étonne par son adresse et sa vigueur tout ce monde, bon appréciateur de semblables qualités. Le jour de la lutte arrive, une foule immense encombre Jes degrés de l'amphithéâtre. Valéria, dont Je Gaulois, dans sa chasteté farouche, n'a pas voulu comprendre l'amour, s'y trouve à une place d'honneur, pâle, inquiète, en proie à de tumultueux sentiments, mais accoudée d'un air nonchalant à des coussins de pourpre et d'or. Mariamne aussi, la jeune juive délivrée par Esca, qu'elle aime et dont elle est aimée, s'est rendue au cirque agitée d'angoisses mortelles. Les deux femmes se regardent et comprennent leur rivalité à leur pâleur. Le signal est donné : les gladiateurs défilent sous la loge impériale en chantant leur chœur lugubre : Ave Cœsar, morituri tesalutant. Plusieurs engagements ont lieu avec des Chances diverses; puis commence la lutte d'Esca et du tri-
w 260 LES GLADIATEURS.
bun Placidus. Un fer d'épée resté dans le sable fait tomber le Gaulois, qui plus d'une fois a déjoué avec un rare bonheur les ruses de son ennemi et Ta forcé à chercher son salut par la fuite. L'inextricable filet s'abat sur sa tète et il reste enchevêtré sous ses mailles, à la merci de Placidus, prêt à l'immoler; mais le peuple charmé par la beauté, la force et le courage du barbare, victime d'un accident, fait le signe du pouce sauveur, et le Gaulois sort vivant de cette arène d'où le servant de place, déguisé en Mercure Psychopompe, devait tirer au bout d'un croc son cadavre sanglant.
Mais nous voici embarqué dans une analyse comme si tout à l'heure le livre lui-même n'allait pas montrer, dans tout leur développement, les scènes que nous esquissons ici d'un trait sommaire. Parlons plutôt de la vivacité de couleur avec laquelle le major Wythe Mel ville a peint l'émeute et la conspiration qui renversent Vitellius. Rien n'est plus sinistre que ces rues de Rome où courent agitant des torches les gladiateurs stipendiés par le tribun Placidus. L'attaque du palais que défend en vain la garde germanique, l'effarement de Vitellius surpris, au milieu d'une orgie crapuleuse, sur des monceaux de victuailles, sa mort horrible prolongée par une cruauté sarcastique, ont la vérité de l'histoire et le pittoresque du roman. Un contraste du plus heureux effet, parmi toutes ces scènes violentes, est la procession de chrétiens allant ensevelir une jeune vierge sous les cyprès du mont Esquilin. Cet humble cortège, c'est le monde nouveau qui s'avance sur les débris de l'ancien, c'est la régénération, c'est l'avenir! La monstrueuse orgie romaine a besoin d'être expiée par un long jeûne, et tant de vices appellent bien des vertus. Cette infiltration de l'idée chré-
LES GLADIATEUBS. 261
tienne à travers Ténorme écroulement du paganisme est parfaitement rendue par M. le major Wythe Melville. Son admiration pour la force physique ne lui ôte nullement le sens de la spiritualité. S'il comprend les gladiateurs, il vénère les martyrs, et s'il représente avec un éclat extraordinaire Valéria au milieu de son luxe effréné et de ce mundus mu-liebris dont les raffinements de nos coquettes n'approchent pas, il sait trouver pour Mariamne, la jeune juive déjà à demi inclinée sous le baptême, des lignes d'une suavité exquise et des teintes d'une pureté virginale. Les ardeurs de la passion ne l'empêchent pas de peindre les tendresses de l'amour. Valéria, dédaignée par Esca, dédaignant Placidus et se donnant à son maître Hippias, qu'elle suit au siège de Jérusalem, rappelle cette belle patricienne se sauvant du palais conjugal avec Sergius, un gladiateur qui n'est plus jeune, qui est manchot et dont le poids du casque a déformé le front!
Quel étrange spectacle devait présenter cette Rome des empereurs, cloaque d'or et de sang, sentine vertigineuse où s'engouffraient toutes les corruptions! L'univers appauvri l'enrichissait de ses dépouilles opimes ! La ville de briques, incendiée par Néron au son de la lyre, était devenue une ville de marbre. Les airains de Gorinthe, les statues d'Athènes, les tableaux sur bois de laryx d'Apelles, de Parrhasius, de Zeuxis, d'Euphranor et de Protogènes ornaient les splendides demeures des patriciens. Tout un peuple d'esclaves ajoutait sa force et son intelligence à ces existences colossales, élixirs de vies humaines sacrifiées. Un luxe inouï faisait aboutir la mamelle du monde à la bouche d'un seul homme, que cette absorption n'assouvissait pas. La puissance démesurée et les mons-
362 LEâ GLADIATEURS.
trueux caprices des Césars faisaient taire la pensée dans les cerveaux et anéantissaient le sens du bien et du mal. L'âme, effarée au milieu de cette gigantesque orgie, ne savait plus où se prendre. Cependant, à rhorizon lointain, s'avançaient, sur leurs petits chevaux maigres, les hordes des barbares, et les prétoriens se battaient dans les rues de Rome pour la chute ou l'élévation d'un empereur.
L'auteur a bien compris cette époque et son livre nous rappelle une magnifique composition de Paul Chenavard. Dans ce tableau, divisé en deux zones, passe un triomphe romain avec ses aigles légionnaires, ses trophées, ses captifs les bras liés au dos, à travers des monuments qui semblent devoir être éternels. La zone inférieure représente la Rome souterraine, la Rome des Catacombes, où les chrétiens, abritant la vie dans la mort, célèbrent l'agape mystique. La ville des Césars est minée par-dessous, et bientôt le Christianisme sortant de ces ombres protectrices, arborera la croix triomphante sur le Panthéon d'Agrippa !
Toute la partie du livre qui contient le siège de Jérusalem est du plus vif intérêt. La description du Temple a la grandeur fantastique d'une gravure de John Martynn , et cependant toutes les indications de la Bible y sont scrupuleusement conservées. Le prodigieux édifice étincelle au soleil avec son toit lamé d'or qui surexcite la convoitise des assiégeants. La défense et l'attaque sont également furieuses. Eléazar, le père de Mariamne, s'est jeté dans la place et la défend avec un opiniâtre désespoir, secondé par Esca, ennemi né des Romains. La famine, les dissensions intestines qui déchirent la malheureuse ville, sont retracées avec une rare énergie, et toujours résonne la voix lugubre de ce prophète de
malheur qui ne se tait que sous une énorme pierre lancée par une catapulte. Jérusalem enfin succombe, le Temple est livré aux flammes. Ne faut-il pas que le judaïsme soit vaincu comme le paganisme pour faire place à la religion chrétienne? L'arc de Titus s'élève sur le forum et Tagonie du Calvaire est vengée I
Préface de la traduction des Gladiateurs^ par Ch. Bernard Derosne, 2 vol. 1864.
Le nom de Napoléon a jeté un tel rayonnement qu'il a comme absorbé dans sa lumière les remarquables individualités de sa famille. De même le soleil, lorsqu'il est haut monté sur l'horizon , empêche de discerner par ses trop vives splendeurs les étoiles qui, cependant, sont à leur place et scintillent de leur éclat propre. L'astre disparu dans le lointain Océan, l'œil moins ébloui a pu dans le ciel plus sombre voir avec netteté ces lueurs distinctes et colorées chacune de sa nuance particulière. Autour du héros immortel, sur un puissant arbre généalogique, se groupent de vivaces rejetons animés par une sève généreuse, le sang des Bonaparte, et qui dans leur mesure ont contribué à la gloire de ce nom que la terre ne saurait désapprendre et que prononcera la bouche du dernier homme. Il est juste de leur faire la place que l'hiitoire distraite ne leur a pas toujours donnée, occupée qu'elle était à buriner sur l'airain de ses tablettes, la gigantesque fortune de Napoléon ce conquérant qui résume, en les grandissant, César, Alexandre et Gharlemagne, et présente, au milieu de la civilisation moderne, un de ces types démesurés, confluent de toutes les
facultés humaines qu'on ne croyait possibles que dans le monde antique. Rois, quand il était Empereur, les frères du héros Tont servi de tout leur dévouement et de toute leur obéissance, prenant le mot d'ordre de ce prodigieux génie, cerveau de Tunivers, avec une haute et respectueuse abnégation, plus difficile qu'on ne pense, à qui a la couronne en tète et le sceptre en main. Changer quelque chose à un plan de Napoléon, l'illustre chef de la famille, leur eût paru un sacrilège.
Quand la Victoire qui, avec Bonaparte, avait retrouvé sur la neige des Alpes, le chemin d'Annibal, et du haut des Pyramides s'était fait contempler par quarante siècles, se lassa de suivre l'Empereur dans cette course triomphante dont les étapes étaient marquées par des capitales vaincues, et, les ailes usées, les pieds sanglants, tomba pressant le dernier aigle contre son cœur, sur le champ funèbre de Waterloo, les Bonaparte, après de suprêmes luttes, prirent la route de l'exil, regrettant la France et l'œil-tourné du fond de leur retraite vers ce rocher volcanique où la force et la puissance avaient comme dans la tragédie d'Eschyle, rivé avec des clous de diamant, le Titan moderne, le nouveau Prométhée puni par Jupiter pour avoir voulu soustraire les hommes à la tyrannie des Olympiens. En effet. Napoléon, c'était la Révolution soumise^ organisée, armée, le jeune monde se substituant à l'ancien ; chaque bataille aiiec l'ennemi défaisait une vieille idée et fondait l'avenir.
Dans la ville des Césars, madame Mère, Niobé aveugle, ne regrettait pas la lumière dont son fils ne jouissait plus et restait immobile dans la fixité d'une douleur que pouvait seul réveiller un moment quelque visiteur venu de France*
Les autres Bonaparte dispersés sur la face du monde, mais regardant toujours la patrie, ne se laissèrent pas aller à ce stérile et morne abattement de Texil, qui finit par user les plus mâles courages. Ils n'écoutèrent pas les mauvais conseils des espérances chaque jour tronapées et gardèrent pur ce nom sacré de Bonaparte. Vivant de cœur avec la France, si leur pieds n'en pouvaient franchir la frontière, ils étudiaient de loin ses besoins-, ses désirs, ses ambitions légitimes.
Bannis, ils ne devinrent jamais étrangers, ils restèrent français, sans être ingrats pour le pays qui accueillait leur fortune errante. L'un d'eux même sacrifia généreusement sa vie pour la liberté italienne ; de sévères études, des travaux pratiques, la familiarité des arts les maintinrent au courant des progrès, et, bien que la destinée semblât les avoir oubliés, ils se tinrent prêts à tout hasard, pour quelque éclatant coup du sort. Quoique, depuis longtemps déjà. Napoléon parût n'être que le plus glorieux accident de notre histoire, un météore évanoui sans retour, après avoir rempli tout notre ciel de sa splendeur, celui qui n'était alors que Louis Bonaparte, songeant à cette grandeur éclipsée, à ce génie surhumain, à cette fortune incomparable, au long et fidèle souvenir du peuple pour cette auguste mémoire, ne pouvait admettre, malgré les brutales affirmations des faits, que la France en eût fini à tout jamais avec Napoléon. Ces paroles du chef de sa race résonnaient sans cesse à son oreille : « Ce n'est qu'avec ma dyrtastieque la nation peut espérer d'être libre, heureuse et indépendante. » Il écoutait les voix qui venaient de la patrie et qu'il entendait seul ; il voyait, de ce regard long, prophétique et sur, pour lequel le voile des événements intermé-
268 LES BONAPABTE.
diaîres n*est pas un obstacle, la dynastie Napoléonienne assise sur le trône et entourée des acclamations de tout un peuple heureux de sentir palpiter au-dessus de sa tête les ailes d*or des aigles qui l'ont tant de fois conduit à la victoire. Ce retour de Napoléon, que rêvait Timagination populaire et qui était devenu la légende des hameaux, il Ta réalisé contre toute attente, à la surprise des habiles qui ne croient pas à la poésie ni à la force des noms héroïques. Avec lui, la famille est reparue, se tenant modestement à la place assignée, sur les côtés et les degrés du trône, prête à se dévouer à Napoléon III, comme à Napoléon I*% où plutôt à la France, dont il est rincarnation auguste.
Préface de la Galerie Bonaparte^ l vol. décembre 1864.
LA COLLECTION D'ESPAGINAC
Jamais le goût des arts n'a été plus développé qu'aujourd'hui. Les toiles des maîtres anciens et modernes sont disputées aux feux des enchères avec un acharnement qui ne recule devant aucun sacrifice, et l'on serait étonné des prix qu'atteignent les chefs-d'œuvre, si un chef-d'œuvre pouvait être trop chèrement payé. Les gens du monde ont compris que le plus noble luxe était celui du beau et que c'est encore le moins ruineux. Un spirituel mahométan disait, après la vente de sa collection, que tout, à Paris, l'avait trompé : les amis, les femmes, le jeu, les courses, tout, excepté les tableaux; mais il faut apporter au choix beaucoup de tact, beaucoup de goût et d'expérience; il faut savoir prendre dans chaque école ce qu'elle a de supérieur , de véritablement beau, d'authentiquement pur, ne pas se laisser influencer par la mode du jour, et deviner les revirements du goût. Naguère, sous l'influence des doctrines de David et de ses imitateurs, lesWatteau, les Boucher, les Greuze, les Chardin, les Fragonard, injustement méprisés, se vendaient ou plutôt se donnaient pour des sommes dérisoires. Aujourd'hui, et avec raison, on les couvre de billets de banque, car ce sont des maîtres gracieux, spiri-
tuels, charmants et, malgré leur apparence frivole, d'une originalité profonde; tout leur appartient: leur goût, leur style, leur dessin, leur couleur et leur touche. Ils sont intimement français. Louis XIV, devant les Téniers, disait : « Otez de là ces magots,» d'un air royalement dédaigneux ; et Ton sait avec quelle passion maintenant on recherche ces magots, passion peut-être trop vive, quoique bien justifiée, qui rend certains amateurs moins sensibles au grand art italien, si élevé, si noble, si rapproché de Tidéal et qui restera toujours, après Tart grec, la plus sublime expression du génie humain.
Dans le catalogue de la galerie que précèdent ces lignes, parmi les flamands, les espagnols, les français, on remarque de grands noms italiens, et c'est avec plaisir que nous les y voyons. Tout cabinet auquel ils manquent, fût-il peuplé des toiles les plus précieuses, des panneaux les plus délicatement finis des peintres de Flandre et de Hollande, ne présentera qu'une idée incomplète de l'art; la beauté suprême en sera absente.
Le joyau de cette collection est un Ex-voto de Giorgione, ce coloriste d'un ton si chaud, si riche, si intense, que le Titien en fut jaloux et ne l'a pas dépassé. Dans ce cadre, qui n'a guère que les dimensions d'un tableau de chevalet, l'artiste a représenté la Vierge ayant sur les genoux l'enfant Jésus qui, le sourire sur les lèvres, tend sa main mignonne au donataire, pieusement incliné devant lui et accompagné de sa fille. Sujet bien souvent traité, mais toujours neuf sous le pinceau d'un grand maître. Jamais la palette de Venise n'eut des teintes plus ardentes et plus fraîches. Un clair-obscur réchauffé d'ambre et de pourpre, comme s'il reflétait le soleil couchant, baigne les chairs, modelées avec
une suavité et une vaghezza qui étonnent quand on pense que Giorgione était élève de J. Bellin, le maître naïf et pur dont les contours gardent encore quelque chose de la sécheresse gothique. La scène se passe dans un paysage aux tons bleuâtres et verdissants, qui fait admirablement valoir les carnations. La Yierge a déjà ce type de beauté robuste qu'on retrouvera plus tard amplement développé dans V Assomption du Titien. Elle n'a rien gardé des vierges souffreteuses du moyen âge, et ses draperies s'arrangent avec la plus noble largeur. L'enfant Jésus est charmant, et le donataire, sous le déguisement de son saint patronymique, a la fierté d'un Magnifique de Venise. Le hâle fauve de Giorgione met comme un vernis de soleil à cette peinture de l'exécution la plus tendre et la plus floue, qui reste ferme en étant suave.
Vénus irritée contre V Amour ^ de Paul Véronèse, pourrait se prendre, au premier coup d'œil, pour une belle dame vénitienne grondant son fils. Le peintre des quatre grands Festins ne se piquait pas d'une couleur locale bien exacte, et il travestissait volontiers la mythologie et l'histoire à la mode de son temps; non pas qu'il l'ignorât, mais il préférait représenter ce qu'il avait sous les yeux en le revêtant de la noble forme et du beau coloris qui le distinguent. Aussi, bien que cette Vénus ne ressemble guère à l'Aphrodite grecque née de l'écume marine, elle n'en est pas moins une superbe femme aux opulents cheveux roux, à la figure charmante, aux bras d'une robustesse délicate, habillée de soie et de brocart sur un patron qu'on retrouverait dans le recueil des costumes de Vecellio. Son type rappelle, un peu idéalisé, celui de la femme de Paul Véronèse qu'il a placée dans le tableau des Pèlerins d'Em-
maûs, L'Amour, moitié souriiant, qui semble demander grâce avec une arrière-pensée mutine, pourrait bien avoir eu pour modèle un des enfants du peintre, qu*il aimait à faire jouer dans ses compositions avec quelque chien favori. Il est si joli qu'il n'y avait pas grand'chose à faire pour le métamorphoser en Amour. Cette toile, de la couleur argentée et blonde particulière à Paul Véronèse, est de la plus parfaite conservation, et le temps n'en a altéré en rien Tharmonie.
Signalons aussi un beau Portrait d'homme du même maître.
Le portrait du doge Andréa Gritti, de Titien, gran* deur demi-nature, est à la fois une belle chose et une chose curieuse. Gritti a son costume de cérémonie, comme s'il allait, du haut du Bucentaure^ épouser l'Adriatique; il porte la simarre en toile d'or et la corne dogale sortant d'un cercle de pierreries, ce qui, joint à son teint hâlé et comme brûlé par le feu des passions politiques, lui donne un air de ressemblance avec certaines idoles d'Asie. L'éclat fauve des ors et le scintillement des pierres sont rendus avec une merveilleuse intensité de couleur.
Sous ce titre un peu cherché : les Charmes et les Satiétés de l'Amour^ Gorrège a peint de son pinceau moelleux, fondu, qui semble dégager les corps de l'ombre et les amener à la lumière, deux beaux enfants nus, une fillette et un jeunegarçon, dontl'un semble entraîner l'autre qui le suit comme à regret et voudrait bien retourner en arrière. La première est fraîche, souriante, comme illuminée d'illusions, d'espérances; elle tient un bouquet de roses. Le second, pâle, défait, la bouche arquée par une moue dédaigneuse, exprime l'ennui et le désenchantement; il secoue une touffe de pavots. Peut-être tout cela est-
LA COLLECTION D BSPAGNAC. 273
il bien ingénieux etfaut-il n'y voir que deux enfants, l'un joyeux, l'autre boudeur, dont le contraste suffit pour former un délicieux tableau. On sait avec quelle grâce, quelle séduction et quel charme Gorrège savait peindre l'enfance, cet âge si difficile à rendre avec ses formes indécises, ses rondeurs, ses mollesses, ses plis de chair, ses fossettes, ses joues rebondies, ses grands yeux étonnés et ses cheveux follets dont les petites boucles frisent dans la lumière. Les enfants Jésus, les anges, les petits génies, les amours, les bambins, sont toujours caressés par Gorrège de sa touche la plus suave et la plus tendre, et dans cette jolie composition se retrouvent toutes les qualités du grand maître de Parme.
Gesare da Sesto figure dans cette collection avec un groupe de deux enfants, comme Gorrège. Ce sont les fils du Gygne et de Léda, Castor et Pollux, sortis de l'œuf maternel chacun avec une sœur : Gastor avec Hélène, Pollux avec Glytemnestre. Ici le dessin est plus arrêté et rappelle la manière de Léonard de Vinci, seulement le coloris est plus clairet le modelé obtenu par des demi- teintes moins rembrunies. On ne saurait trop louer la grâce délicate de ces enfants divins. Bernazzano, collaborateur du peintre, leur a donné pour fond un agréable paysage égayé de fleurettes et d'oiseaux.
La Visite de la Vierge et de r enfant Jésus à sainte Elisabeth du Parineginiano est un tableau de petite dimension, mais de grande valeur, à nos yeux du moins. Ge maître charmant, espèce de Marivaux du Gorrège, qui raffine la grâce, allonge l'élégance, donne de l'esprit au charme, nous a toujours beaucoup séduit. On sent bien qu'il outrepasse un peu l'agrément et tombe dans la manière, mais il est si fin, si svelte, si distingué, si aristocratique qu'on
27 4 LA COLLECTION D'eSPAGNAC.
lui pardonne. Quand il plaît, il ne plaît pas médiocrement.
Primatice, le décorateur de Fontainebleau, le dessinateur aux longues tournures florentines, est aussi, dans son genre, un maniériste de grand talent. Il est représenté, dans la collection, par un portrait en pied de Diane de Poitiers, Tidéal de la Renaissance, que le marbre de Jean Goujon a divinisé sous le transparent symbole de l'antique chasseresse. Ici Diane a renoncé à son croissant et se présente sous l'aspect et les attributs de Flore. Des amours et des petits génies lui offrent des fleurs. La scène a pour fond le portique du château d*Anet.
Mentionnons encore pour en finir avec l'école italienne, la Vierge et V enfant Jésus de Francia, la Femme adultère de Sébastien del Piombo, un beau Portrait d'homme du Pontorme, et la Parabole du diable semant de l'ivraie pendant le sommeil des travaillées, morceau d'un tel mérite que Géricault en a fait une superbe copie qui se trouve dans la même galerie à côté de l'original, après avoir longtemps appartenu à Eugène Delacroix.
. Mais il n'y a pas que des Italiens dans cette galerie. Voici un magnifique portrait en pied de Philippe de Champagne, représentant Armand Duplessis, duc de Richelieu, cardinal ministre. Le cardinal se tient debout, décoré de ses ordres, avec sa robe rouge et son rochet de dentelles, au milieu d'un riche fond d'architecture. Sa physionomie hautaine et fine, son œil perçant, sa moustache de chat retroussée au-dessus de la lèvre, sa royale mêlée de poils gris, ses tempes qui s'argentent rappellent les traits bien connus du ministre de Louis XIII, mais avec une intensité de vie, une affirmation de vérité, et, comme on dirait aujourd'hui, un réalisme bien rare
LA COLLECTION D'ESPAGNAO. 27 5
dans les portraits de grands personnages, dont on reproduit plutôt le type officiel que l'expression intime. On dirait que le cardinal a donné au peintre de nombreuses séances. Les mains maigres, blanches et veinées, sont vivantes et pour ainsi dire personnelles. On sent qu'elles n'ont pas été faites de pratique ou d'après un modèle vulgaire, comme cela a lieu trop souvent.
De Philippe de Champagne, nous passons à Murillo, dont nous avons à signaler un petit chefd'œuvre : Saint Thomas de Vtlla-Nueoa distribuant des aumônes, esquisse terminée, ou, pour parler plus juste, tableau parfait, d'une couleur à la fois vigoureuse et fraîche, et d'un spiritualisme réaliste que seul posséda le grand peintre espagnol. Le saint animé d'une ferveur céleste, répand sa charité sur des mendiants, des malades, des infirmes, des nécessiteux qui se pressent familièrement autour de lui, sûrs qu'aucun d'eux ne sera rebuté, quelque hideux que soit son ulcère, quelque sordide que soit son haillon. Thomas de Villa-Nueva, debout sur un perron, domine ce groupe fourmillant, et la composition pyramide d'une façon pittoresque. Tous les voyageurs admirent à Se ville le grand tableau dont celui-ci est la première pensée ou plutôt la réduction*
Si Claude Lorrain est le peintre ordinaire du soleil, Van-der-Neer est celui de la lune; la nuit lui appartient, il y règne en maître, elle n'a pas d'ombre ni de mystère qu'il ne sache pénétrer* N'est-ce pas une chose- singulière que la nuit, dans laquelle notre globe baigne pendant tant d'heures, ait été si rarement reproduite? Elle a pourtant ses beautés, ses effets pittoresques, ses magies et ses séductions. On connaît bien des tableaux de Van-der-Neer, mais il en est peu qu'on puisse comparer pour Fim-
portance, la vérité et la perfection, à celui de la collection de M. le comte d'Espagnac. Dans un cadre beaucoup plus vaste que ceux où il se renferme habituellement, l'artiste a représenté avec un art merveilleux un site de Hollande, le bord d'un canal ou d'un étang : de grands arbres montent dans l'air brun de la nuit, découpant leurs feuillages sombres et leurs rameaux noirs sur un ciel où, parmi de grands bancs de nuages, dans une trouée de bleu profond, s'arrondit une large lune jetant ses pâles reflets sur les vapeurs, les feuillages et les eaux qu'elle écaille, çà et là, de paillettes d'argent; des oiseaux aquatiques sillonnent le miroir sombre de l'étang, et semblent vouloir gagner l'autre rive. On ne saurait trop louer l'art avec lequel le peintre a exprimé la fraîcheur, le calme et le repos de la nuit, et comme il a su conserver les rapports de valeur entre les objets dépouillés de leur coloration par l'absence de lumière ; une vague clarté grisâtre circule entre les masses et leur donne leur perspective. En regardant ce tableau le vers de Virgile,
... per arnica silentia Iuds,
vous revient en mémoire. Un tel chef-d'œuvre est digne d'un musée ou d'une galerie princière. La Hollande, certes , dans ses précieux cabinets, né contient pas de Van-der-Neer plus parfait.
Un autre beau tableau qu'il serait regrettable de passer sous silence, c'est un paysage de Jean Looten, qu'on a peine à ne pas baptiser Hobbema, tant les arbres y sont dessinés avec vigueur et découpent hardiment leur feuillage détaillé et troué de lumière sur un fond de ciel clair et sur un lointain vaporeux qui se perd à l'horizon. De spirituelles
LA COLLECTION D ESPAGNAO. 277
figures de cavaliers et de chasseurs animent cette entrée de forêt, où miroitent des flaques d'eau qui mettent de la clarté dans les tons sombres des premiers plans.
Rubens est admirablement représenté dans cette collection par une superbe esquisse de son grand tableau du Martyre de saint Liévin, On connaît cette composition si pleine de mouvement , de furie et de férocité : des satellites à formes herculéennes maintiennent dans une pose demi-renversée le saint à qui des bourreaux arrachent la langue avec des tenailles. Le grand peintre d'Anvers n'a pas reculé devant ces détails atroces du supplice; mais sa couleur splendide en voile l'horreur ; la vie éclate dans cette scène de mort avec une force, une exubérance et un luxe qui font tout oublier. Tout vibre, tout palpite, les lignes remuent, les couleurs flamboient, et l'on croirait voir la scène à travers le léger tremblement de l'atmosphère. Cette esquisse peinte d'une main hardie, dans la hâte fiévreuse du premier jet, avec des couleurs étendues d'huile et transparentes comme les préparations de Rubens, laisse en plusieurs endroits deviner sous ses couches légères le dessin du sujet indiqué au crayon, puis repris à la*plume. Des touches de pâte lumineuse, posées avec la certitude souveraine du grand maître, produisent un efl'et auquel le fini le plus extrême ne pourrait rien ajouter. La pensée de l'artiste est là tout entière.
Citons encore un portrait, vu jusqu'aux genoux, d'Érasme, le sage auteur de VÉloge de la Folie, par Hans Holbein, peint avec cette religion de la vérité et cette science profonde qui se cache sous l'apparence d'un faire minutieux et naïf, qui atteint l'eff^et sans le chercher, et pénètre, à travers l'homme
27 « LA COLLECTION D'BSPAGNAC.
extérieur, Tàme même du personnage. Quand on voit un portrait de Holbein, il semble qu'on en ait connu le modèle, tant Tartiste sait y imprimer une inoubliable personnalité.
Mentionnons aussi un Saint Bruno d'Eustache Lesueur, le Zurbaran des Chartreux. Le saint se livre à la prière avec une ferveur et une onction que Tâme religieuse de Lesueur était seule capable de rendre si profondément; pendant que le saint implore les grâces du ciel, une procession de moines au froc blanc défile dans le paysage et cherche dans cet âpre site l'endroit où doit se fonder la Chartreuse.
Une toile bien curieuse, c'est le -Por^rm^rfeZa»tara^ par Chardin. On sait que Lantara, ce charmant et naïf paysagiste, qui savait si bien peindre les vues des environs de Paris, les bords de la Marne, les petits coteaux boisés, lés étangs avec leurs légères brumes, et toute cette nature familière et modérée, comme dirait Sainte-Beuve, des environs delà grande ville, avait un goût très prononcé pour la dive bouteille et ne dédaignait pas le petit vin que les cabarets de banlieue versent dans leurs verres à côtes.
Chardin l'a représenté de grandeur, naturelle dans son habit de droguet, goûtant d'un vin qui lui fait faire la grimace; son expérience de buveur lui dit que ce nectar un peu louche ne sera pas de garde. Rien de plus franc, de plus jovial et de plus vivant. Chardin , parmi l'art si joliment maniéré du dixhuitième siècle, avait su rester naturel, tin peu rustique mêmCj à la façon des bons Flamands.
L'enthousiasme de Diderot pour ce peintre si simple et si vrai^ qui dut paraître excessif aux admirateurs de Boucher, de Fragonard et de tous les
petits maîtres français à la mode alors, nous semble aujourd'hui tout naturel, et les moindres morceaux de sa main se recherchent avec amour.
La Famille malheureuse de Prudhon est une note rare dans l'œuvre du peintre qui traita de préférence les sujets de grâce et de volupté, répandant sur les marbres antiques le clair-obscur de Gorrége. Ici, il peint dans toute sa nudité une pauvre mansarde où le chef de la famille malheureuse, entouré de ses enfants en pleurs, expire dans un mauvais fauteuil, les genoux enveloppés d'un lambeau de couverture. Cette œuvre de mélancolie et de tristesse fut une des dernières productions du peintre qui, peu de temps après, termina par le suicide une vie désormais insupportable , sans avoir eu le pressentiment de la gloire posthume qui vint argenter sa tombe comme un rayon de lune.
Recommandons aussi une très belle esquisse de la Vengeance divine.
C'est un charmant tableau que le Triomphe de l'Hymen, de Greuze, peint pour le comte d'Artois. L'artiste y a mis sa grâce séduisante et sa tendresse de sentiment. Une troupe d'amours enlève de la maison paternelle une jeune fille qui résiste bien mollement à ses ravisseurs; avec sa maîtresse, la colombe favorite quitte le logis, et sur le seuil, la mère abandonnée pour l'époux, sanglote et répand des larmes.
Après Greuze, nous trouvons un superbe Portrait d' en fant ^wc madame Vigée-Lebrun, d'une couleur claire, lumineuse et vivace comme la fraîcheur du jeune âge. La veste à la matelote, d'un rouge vif, est peinte avec une audace et une franchise de ton que nos prudents coloristes aux harmonies grises, à la palette neutre, n'oseraient pas risquer aujourd'hui.
tuels, charmants et, malgré leur apparence frivole, d'une originalité profonde ; tout leur appartient : leur goût, leur style, leur dessin, leur couleur et leur touche. Us sont intimement français. Louis XIV, devant les Téniers, disait : « Otez de là ces magots,» d'un air royalement dédaigneux ; et Ton sait avec quelle passion maintenant on recherche ces magots, passion peut-être trop vive, quoique bien justifiée, qui rend certains amateurs moins sensibles au grand art italien, si élevé, si noble, si rapproché de l'idéal et qui restera toujours, après l'art grec, la plus sublime expression du génie humain.
Dans le catalogue de la galerie que précèdent ces lignes, parmi les flamands, les espagnols, les français, on remarque de grands noms italiens, et c'est avec plaisir que nous les y voyons. Tout cabinet auquel ils manquent, fût-il peuplé des toiles les plus précieuses, des panneaux les plus délicatement finis des peintres de Flandre et de Hollande, ne présentera qu'une idée incomplète de l'art; la beauté suprême en sera absente.
Le joyau de cette collection est un Ex-voto de Giorgione, ce coloriste d'un ton si chaud, si riche, si intense, que le Titien en fut jaloux et ne l'a pas dépassé. Dans ce cadre, qui n'a guère que les dimensions d'un tableau de chevalet, l'artiste a représenté la Vierge ayant sur les genoux l'enfant Jésus qui, le sourire sur les lèvres, tend sa main mignonne au donataire, pieusement incliné devant lui et accompagné de sa fille. Sujet bien souvent traité, mais toujours neuf sous le pinceau d'un grand maître. Jamais la palette de Venise n'eut des teintes plus ardentes et plus fraîches. Un clair-obscur réchauff'é d'ambre et de pourpre, comme s'il reflétait le soleil couchant, baigne les chairs, modelées avec
une suavité et une vaghezza qui étonnent quand on pense que Giorgione était élève de J. Beliin, le maître naïf et pur dont les contours gardent encore quelque chose delà sécheresse gothique. La scène se passe dans un paysage aux tons bleuâtres et verdissants, qui fait admirablement valoir les carnations. La Vierge a déjà ce type de beauté robuste qu'on retrouvera plus tard amplement développé dans V Assomption du Titien. Elle n'a rien gardé des vierges souffreteuses du moyen âge, et ses draperies s'arrangent avec la plus noble largeur. L'enfant Jésus est charmant, et le donataire, sous le déguisement de son saint patronymique, a la fierté d'un Magnifique de Venise. Le hâle fauve de Giorgione met comme un vernis de soleil à cette peinture de l'exécution la plus tendre et la plus floue, qui reste ferme en étant suave.
Vénus irritée contre r Amour, de Paul Véronèse, pourrait se prendre, au premier coup d'oeil, pour une belle dame vénitienne grondant son fils. Le peintre des quatre grands Festins ne se piquait pas d'une couleur locale bien exacte, et il travestissait volontiers la mythologie et l'histoire à la mode de son temps; non pas qu'il l'ignorât, mais il préférait représenter ce qu'il avait sous les yeux en le revêtant de la noble forme et du beau coloris qui le distinguent. Aussi, bien que cette Vénus ne ressemble guère à l'Aphrodite grecque née de l'écume marine, elle n'en est pas moins une superbe femme aux opulents cheveux roux, à la figure charmante, aux bras d'une robustesse délicate, habillée de soie et de brocart sur un patron qu'on retrouverait dans le recueil des costumes de Vecellio. Son type rappelle, un peu idéalisé, celui de la femme de Paul Véronèse qu'il a placée dans le tableau des Pèlerins d'Em-
maûs. L'Amour, moitié soumnt, qui semble demander grâce avec une arrière-pensée mutine, pourrait bien avoir eu pour modèle un des enfants du peintre, qu'il aimait à faire jouer dans ses compositions avec quelque chien favori. Il est si joli qu'il n'y avait pas grand'chose à faire pour le métamorphoser en Amour. Cette toile, de la couleur argentée et blonde particulière à Paul Véronèse, est de la plus parfaite conservation, et le temps n'en a altéré en rien l'harmonie.
Signalons aussi un beau Portrait d'homme du même maître.
Le portrait du doge Andréa Grittï, de Titien, gran* deur demi-nature, est à la fois une belle chose et une chose curieuse. Gritti a son costume de cérémonie, comme s'il allait, du haut du Bucentaure^ épouser TAdriatique; il porte la simarre en toile d'or et la corne dogale sortant d'un cercle de pierreries, ce qui, joint à son teint hâlé et comme brûlé par le feu des passions politiques, lui donne un air de ressemblance avec certaines idoles d'Asie. L'éclat fauve des ors et le scintillement des pierres sont rendus avec une merveilleuse intensité de couleur.
Sous ce titre un peu cherché : les Cha^mies et les Satiétés de l'Amour, Gorrège a peint de son pinceau moelleux, fondu, qui semble dégager les corps de l'ombre et les amener à la lumière, deux beaux enfants nus, une fillette et un jeune garçon, dont l'un semble entraîner l'autre qui le suit comme à regret et voudrait bien retourner en arrière. La première est fraîche, souriante, comme illuminée d'illusions, d'espérances; elle tient un bouquet de roses. Le second, pâle, défait, la bouche arquée par une moue dédaigneuse, exprime l'ennui et le désenchantement; il secoue une touffe de pavots. Peut-être tout cela est-
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il bien ingénieux etfaut-il n'y voir que deux enfants, Tun joyeux, l'autre boudeur, dont le contraste suffît pour former un délicieux tableau. On sait avec quelle grâce, quelle séduction et quel charme Gorrège savait peindre l'enfance, cet âge si difficile à rendre avec ses formes indécises, ses rondeurs, ses mollesses, ses plis de chair, ses fossettes, ses joues rebondies, ses grands yeux étonnés et ses cheveux follets dontles petites boucles frisent dansla lumière. Les enfants Jésus, les anges, les petits génies, les amours, les bambins, sont toujours caressés par Gorrège de sa touche la plus suave et la plus tendre, et dans cette jolie composition se retrouvent toutes les qualités du grand maître de Parme.
Gesare da Sesto figure dans cette collection avec un groupe de deux enfants, comme Gorrège. Ge sont les fils du Gygne et de Léda, Castor et Pollux, sortis de l'œuf maternel chacun avec une sœur : Gastor avec Hélène, PoUux avec Glytemnestre. Ici le dessin est plus arrêté et rappelle la manière de Léonard de Yinci, seulement le coloris est plus clair et le modelé obtenu par des demi-teintes moins rembrunies. On ne saurait trop louer la grâce délicate de ces enfants divins. Bernazzano, collaborateur du peintre, leur a donné pour fond un agréable paysage égayé de fleurettes et d'oiseaux.
La Visite de la Vierge et de Venfant Jésus à sainte Elisabeth du Parmeginiano est un tableau de petite dimension, mais de grande valeur, à nos yeux du moins. Ge maître charmant, espèce de Marivaux du Gorrège, qui raffine la grâce, allonge l'élégance, donne de l'esprit au charme, nous a toujours beaucoup séduit. On sent bien qu'il outrepasse un peu l'agrément et tombe dans la manière, mais il est si fin, si svelte, si distingué, si aristocratique qu'on
lui pardonne. Quand il plaît, il ne plaît pas médiocrement.
Primatice, le décorateur de Fontainebleau, le dessinateur aux longues tournures florentines, est aussi, dans son genre, unmaniériste de grand talent. Il est représenté, dans la collection, par un portrait en pied de Diane de Poitiers, l'idéal de la Renaissance, que le marbre de Jean Goujon a divinisé sous le transparent symbole de l'antique chasseresse. Ici Diane a renoncé à son croissant et se présente sous l'aspect et les attributs de Flore. Des amours et des petits génies lui offrent des fleurs. La scène a pour fond le portique du château d'Anet.
Mentionnons encore pour en finir avec Técole italienne, la Vierge et l'enfant Jésus de Francia, la Femme adultère de Sébastien del Piombo, un beau Portrait d'homme du Pontorme, et la Parabole du diable semant de Vivraie pendant le sommeil des travailleurs^ morceau d'un tel mérite que Géricault en a fait une superbe copie qui se trouve dans la même galerie à côté de Toriginal, après avoir longtemps appartenu à Eugène Delacroix.
. Mais il n'y a pas que des Italiens dans cette galerie. Voici un magnifique portrait en pied de Philippe de Champagne, représentant Armand Duplessis, duc de Richelieu, cardinal ministre. Le cardinal se tient debout, décoré de ses ordres, avec sa robe rouge et son rochetde dentelles, au milieu d'un riche fond d'architecture. Sa physionomie hautaine et tine, son œil perçant, sa moustache de chat retroussée au-dessus de la lèvre, sa royale mêlée de poils gris, ses tempes qui s'argentent rappellent leis traits bien connus du ministre de Louis XIII, mais avec une intensité de vie, une affirmation de vérité, et, comme on dirait aujourd'hui, un réalisme bien rare
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les portraits de grands personnages, dont on •duit plutôt le type officiel que l'expression e. On dirait que le cardinal a donné au peintre •mbreuses séances. Les mains maigres, blan- 3t veinées, sont vivantes et pour ainsi dire perjJles. On sent qu'elles n'ont pas été faites de jue ou d'après un modèle vulgaire, comme 1 lieu trop souvent.
Philippe de Champagne, nous passons à lo, dont nous avons à signaler un petit chefrre : Saint Thomas de Villa-Nueoa distribuant emdnes, esquisse terminée, ou, pour parler plus
tableau parfait, d'une couleur à la fois vigouet fraîche, et d'un spiritualisme réaliste que ïosséda le grand peintre espagnol. Le saint I d'une ferveur céleste, répand sa charité sur endiants, des malades, des infirmes, des né- 3UX qui se pressent familièrement autour de (irs qu'aucun d'eux ne sera rebuté, quelque s que soit son ulcère, quelque sordide que soit ûllon. Thomas de Villa-Nueva, debout sur un 1, domine ce groupe fourmillant, et la compo-
pyramide d'une façon pittoresque. Tous les eurs admirent à Séville le grand tableau dont îi est la première pensée ou plutôt la réduction* dlaude Lorrain est le peintre ordinaire du
Van-der-Neer est celui de la lune; la nuit lui tient, il y règne en maître, elle n'a pas d'om-
de mystère qu'il ne sache pénétrer. N'est-ce le choso singulière que la nuit, dans laquelle globe baigne pendant tant d'heures^ ait été si ent reproduite? Elle a pourtant ses beautés, ets pittoresques, ses magies et ses séductions, maît bien des tableaux de Van-der-Neer, mais est peu qu'on puisse comparer pour Tim-^
portance, la vérité et la perfection, à celui de la collection de M. le comte d'Espagnac. Dans un cadre beaucoup plus vaste que ceux où il se renferme habituellement, Tartiste a représenté avec un art merveilleux un site de Hollande, le bord d'un canal ou d'un étang : de grands arbres montent dans l'air brun de la nuit, découpant leurs feuillages sombres et leurs rameaux noirs sur un ciel où, parmi de grands bancs de nuages, dans une trouée de bleu profond, s'arrondit une large lune jetant ses pâles reflets sur les vapeurs, les feuillages et les eaux qu'elle écaille, çà et là, de paillettes d'argent; des oiseaux aquatiques sillonnent le miroir sombre de l'étang, et semblent vouloir gagner l'autre rive. On ne saurait trop louer l'art avec lequel le peintre a exprimé la fraîcheur, le calme et le repos de la nuit, et comme il a su conserver les rapports de valeur entre les objets dépouillés de leur coloration par l'absence de lumière; une vague clarté grisâtre circule entre les masses et leur donne leur perspective. En regardant ce tableau le vers de Virgile,
... per arnica silentia lunae,
vous revient en mémoire. Un tel chef-d'œuvre est digne d'un musée ou d'une galerie princière. La Hollande, certes , dans ses précieux cabinets, né contient pas de Van-der-Neer plus parfait.
Un autre beau tableau qu'il serait regrettable de passer sous silence, c'est un paysage de Jean Looten, qu'on a peine à ne pas baptiser Hobbema, tant les arbres y sont dessinés avec vigueur et découpent hardiment leur feuillage détaillé et troué de lumière sur un fond de ciel clair et sur un lointain vaporeux qui se perd à l'horizon. De spirituelles
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figures de cavaliers et de chasseurs animent cette entrée de forêt, où miroitent des flaques d*eau qui mettent de la clarté dans les tons sombres des premiers plans.
Rubens est admirablement représenté dans cette collection par une superbe esquisse de son grand tableau du Martyre de saint Liévin. On connaît cette composition si pleine de mouvement , de furie et de férocité : des satellites à formes herculéennes maintiennent dans une pose demi-renversée le saint à qui des bourreaux arrachent la langue avec des tenailles. Le grand peintre d'Anvers n'a pas reculé devant ces détails atroces du supplice; mais sa couleur splendide en voile l'horreur ; la vie éclate dans cette scène de mort avec une force, une exubérance et un luxe qui font tout oublier. Tout vibre, tout palpite, les lignes remuent, les couleurs flamboient, et l'on croirait voir la scène à travers le léger tremblement de l'atmosphère. Cette esquisse peinte d'une main hardie, dans la hâte fiévreuse du premier jet, avec des couleurs étendues d'huile et transparentes comme les préparations de Rubens, laisse en plusieurs endroits deviner sous ses couches légères le dessin du sujet indiqué au crayon, puis repris à la-plume. Des touches de pâte lumineuse, posées avec la certitude souveraine du grand maître, produisent un efiTet auquel le fini le plus extrême ne pourrait rien ajouter. La pensée de l'artiste est là tout entière.
Citons encore un portrait, vu jusqu'aux genoux, d'Érasme, le sage auteur de VÉloge de la Folie, par Hans Holbein, peint avec cette religion de la vérité et cette science profonde qui se cache sous l'apparence d'un faire minutieux et naïf, qui atteint l'eff^et sans le chercher, et pénètre, à travers l'homme
27 « LA COLLECTION D'BSPAGNAC.
extérieur, i*àme même du personnage. Quand on voit un portrait de Holbein, il semble qu'on en ait connu le modèle, tant Tartiste sait y imprimer une inoubliable personnalité.
Mentionnons aussi un Saint Bruno d'Eustache Lesueur, le Zurbaran des Cbartreux. Le saint se livre à la prière avec une ferveur et une onction que Tâme religieuse de Lesueur était seule capable de rendre si profondément; pendant que le saint implore les grâces du ciel, une procession de moines au froc blanc défile dans le paysage et cherche dans cet âpre site Tendroit où doit se fonder la Chartreuse.
Une toile bien curieuse, c'est le -Por^rai^rfeZa»tara, par Chardin. On sait que Lantara, ce charmant et naïf paysagiste, qui savait si bien peindre les vues des environs de Paris, les bords de la Marne, les petits coteaux boisés^ lés étangs avec leurs légères brumes, et toute cette nature familière et modérée, comme dirait Sainte-Beuve, des environs delà grande ville, avait un goût très prononcé pour la dive bouteille et ne dédaignait pas le petit vin que les cabarets de banlieue versent dans leurs verres à côtes.
Chardin Ta représenté de grandeur, naturelle dans son habit de droguet, goûtant d'un vin qui lui fait faire la grimace; son expérience de buveur lui dit que ce nectar un peu louche ne sera pas de garde* Rien de plus franc, de plus jovial et de plus vivant» Chardin , parmi Tart si joliment maniéré du dixhuitième siècle, avait su rester naturel, Un peu rustique mêmCj à la façon des bons Flamands.
L'enthousiasme de Diderot pour ce peintre si simple et si vrai j qui dut paraître excessif aux admirateurs de Boucher, de Fragonard et de tous les
petits maîtres français à la mode alors, nous semble aujourd'hui tout naturel, et les moindres morceaux de sa main se recherchent avec amour.
La Famille malheureuse de Prudhon est une note rare dans Tœuvre du peintre qui traita de préférence les sujets de grâce et de volupté, répandant sur les marbres antiques le clair-obscur de Gorrége. Ici, il peint dans toute sa nudité une pauvre mansarde où le chef de la famille malheureuse, entouré de ses enfants en pleurs, expire dans un mauvais fauteuil, les genoux enveloppés d'un lambeau de couverture. Cette œuvre de mélancolie et de tristesse fut une des dernières productions du peintre qui, peu de temps après, termina par le suicide une vie désormais insupportable , sans avoir eu le pressentiment de la gloire posthume qui vint argenter sa tombe comme un rayon de lune.
Recommandons aussi une très belle esquisse de la Vengeance divine,
C*est un charmant tableau que le Triomphe de l'Hymen, de Greuze, peint pour le comte d'Artois. L'artiste y a mis sa grâce séduisante et sa tendresse de sentiment. Une troupe d'amours enlève de la maison paternelle une jeune fille qui résiste bien mollement à ses ravisseurs; avec sa maîtresse, la colombe favorite quitte le logis, et sur le seuil, la mère abandonnée pour l'époux, sanglote et répand des larmes.
Après Greuze, nous trouvons un superbe -Portrait d'enfant ]^aLV madame Vigée-Lebrun, d'une couleur claire, lumineuse et vivace comme la fraîcheur du jeune âge. La veste à la matelote, d'un rouge vif, est peinte avec une audace et une franchise de ton que nos prudents coloristes aux harmonies grises, à la palette neutre, n'oseraient pas risquer aujourd'hui.
Terminons par un chef-d'œuvre : un petit groupe en marbre de Houdon. Si l'artiste a merveilleusement exprimé dans sa statue de Voltaire la sénilité et la décrépitude vivifiées par une étincelle d'esprit, il n'excelle pas moins à rendre les grâces de l'enfance. Deux amours luttent ensemble ; l'un, le front ceint d'un bandeau qui presse sa chevelure, avec une écharpe de roses en bandoulière, tâche d'écraser du pied un cœur brûlant jeté à terre; l'autre ému de pitié tâche d'empêcher cette action cruelle et repousse son compagnon qu'il tient enlacé de ses bras, mais le pauvre cœur est en grand péril. On pourrait voir dans ces deux enfants VAmou7* et le Caprice. Ce qu'il y a de certain, c'est que jamais le marbre n'a été attendri par un ciseau plus souple, plus caressant et plus gracieux; il y a sur cette dure matière comme une fleur de vie, comme un velouté de pastel.
Préface du Catalogue de la vente, 8 Mai 1868.
Voici une vente qui ne ressemble à aucune autre ; elle n'a pas ce caractère défini des exhibitions ordinaires de l'hôtel Drouot. Est-elle faite par un riche amateur qui se défait de sa galerie dont il est fatigué et que remplace désormais une autre fantaisie? Évidemment non. On n'y trouve pas de ces tableaux célèbres des anciens maîtres, accompagnés de leurs généalogies et de leurs preuves de noblesse ; ni de ces toiles modernes naguère peu payées et dont la valeur, par une tardive justice, monte aujourd'hui à des chiffres énormes. Vient-elle d'un peintre, d'un sculpteur où d'un architecte? Gela est difficile à dire, car les éléments qui la composent pourraient désigner également l'une ou l'autre de ces trois professions.
Le mystère s'explique par ce fait que l'artiste qui se sépare de ces choses belles et curieuses, pour jouir d'un repos bien mérité, a parcouru longtemps une triple carrière. Dans notre temps de spécialités de plus en plus rétrécies, où chaque art, chaque science , chaque métier se subdivise à l'infini, M. JoUivet, comme les grands maîtres de la Renaissance, a cru à l'unité de l'art. Il a pensé que l'in-
28? LA VENTE JOLLIVEÏ.
telligence ne devait pas se laisser circonscrire dans ces limites étroites, et que le même sens qui servait à comprendre la forme en elle-même, pouvait servir à l'exprimer par des moyens divers. C'était la doctrine du seizième siècle. Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, sans parler de leurs prédécesseurs moins illustres, laissaient la brosse du peintre pour le ciseau du sculpteur où la règle de rarchitecte. On ne trouvait pas étrange que ces grands hommes fussent aussi habiles à rendre la beauté sur la toile que dans le marbre. La main qui avait peint le Jugement defmter et le plafond de la Sixtine, pouvait, sans exciter de défiance, élever jusqu'au ciel la coupole de Saint-Pierre et poser le Panthéon sur le toit de l'énorme église. Gela semblait naturel. De ce qu'un maître avait du génie dans un art, on ne concluait pas qu'il dût être dénué de talent dans un art voisin. On permettait à ces riches natures des excursions sur tous les domaines. Ces multiples artistes étaient en outre poètes, ingénieurs, inventeurs. L'orfèvre Benvenuto faisait le Persée de la Loggia dei Lanzi à Florence, et la Nymphe chasseresse à Fontainebleau, et il écrivait ses Mémoires, qui sont un chef-d'œuvre. Toutes ces branches de l'art, poussées du même tronc, formaient des arbres d'une incomparable vigueur, dont l'ombre s'allonge encore sur nous.
Nous n'avons nullement l'intention d'établir entre M. Jollivet et ces maîtres souverains du seizième siècle une comparaison dont sa modestie souffrirait la première, mais nous voulons seulement constater une ouverture d'esprit, une variété d'aptitudes analogues. Ce qu'il a d'abord, et le plus sérieusement étudié, c'est la peinture; mais cette connaissance acquise, il ne s'y est pas borné. Il ne s'est pas obsti-
nément enfermé dans son atelier en face de son modèle, quoiqu'il ait beaucoup et longtemps dessiné d'après nature et scruté dans toutes ses attitudes cette noble forme humaine qui est la matière même de l'idéal et en dehors de laquelle on ne saurait concevoir le beau. De nombreuses figures au crayon, de savantes études peintes témoignent chez lui d'un labeur assidu et d'une conscience qui ne se satisfait pas aisément. Il s'est assimilé à un haut degré la technique de son art ; mais sa curiosité a porté ses regards au delà, plus loin, dans d'autres directions. Très instruit, érudit même, l'archéologie l'a séduit par les côtés qui se rattachent à la plastique, et aussi par les questions de science pure. Frappé comme coloriste des beautés de l'architecture polychrome, il ne s'est pas contenté d'une admiration stérile, et ne s'est pas représenté par l'imagination seule, où d'après les planches de M. Hittorf, l'effet charmant que devaient produire des temples grecs colorés de teintes brillantes se découpant sur la sérénité du ciel attique. Un voyage dans les maisons exhumées de Pompéi ne lui a pas suffi, et il ne s'en est pas rapporté à M. VioUet-le-Duc sur la peinture intérieure des cathédrales ; il a bâti son rêve de ses mains et il l'habite. Si vous passez par hasard, cité Malesherbes, une paisible oasis qui s'ouvre dans la rue de Laval, presque vis-à-vis cette délicieuse façade où Lechesne a sculpté autour d'une fenêtre d'atelier la vie et la mort de l'oiseau, un poème de pierre qu'on ne se lasserait pas d'admirer s'il décorait un palais de la Renaissance en Italie où en Espagne, vous remarquerez assurément une maison charmante, d'un goût original et nouveau, qui brille comme un bouquet de couleurs entre les façades grises qui l'avoisinent. C'est le petit palais poly-
284 iiA VENTE JOLLIVET.
chrome que M. Jollivet s'est construit, pour son plaisir d'abord, et ensuite pour démontrer par un exemple la vérité de sa doctrine. Les Français ne sont pas naturellement coloristes. Le gris en toutes choses est leur nuance favorite ; habitués aux tons froids de la pierre, ils redoutent dans l'architecture les teintes variées des marbres dont les Italiens font un si heureux usage ; la couleur, pour tout dire, leur semble de mauvais goût, comme si dans la nature elle n'était pas toujours unie à la forme, et ils préfèrent, au risque de beaucoup d'ennui , une teinte abstraite et neutre, qui laisse prédominer la ligne. Dernièrement, quelques sobres essais de coloration, résultant de la diversité même des matériaux, dans la façade de l'Opéra de M. Charles Garnier, ont soulevé d'assez vives discussions. On a pris pour du mauvais goût moderne, ce qui était, au contraire, du plus pur goût antique.
M. Jollivet est allé plus loin, et il a franchement appliqué la peinture à l'architecture. Mais comme il avait pu voir à Venise et à Vérone, climats cependant moins destructeurs que le nôtre, les fresques de Giorgione, de Titien, de Tintoret, s'évanouir comme des ombres sur les façades des maisons et des palais, il chercha une peinture qui pût résister au soleil, à la pluie, au vent, à la gelée, à la neige, qui alternent si aimablement dans les pays tempérés, La peinture sur lave, au moyen de couleurs vitrifiables sous l'action du feu, offre l'inaltérable solidité de l'émail et on peut la dire éternelle, si un pareil mot a le droit de s'appliquer à un produit humain. M. Jollivet n'a nullement la prétention d'avoir inventé la peinture sur lave; il l'a reçue avec une palette toute chargée de couleurs inaltérables ; mais il en a poursuivi l'application avec une curieuse
sagacité et une grande habileté pratique. D'élégants panneaux, des frises, des médaillons encadrés de fins ornements et contenant des figures, des fleurs, des fruits, des arabesques dans le goût des peintures du Vatican et de la Farnésine, décorent la façade de sa maison et lui donnent un air de vie, de richesse et de fraîcheur auquel nos murailles, froidement grisâtres ne nous ont pas accoutumés. Rien n'est plus charmant que ce jeu de couleurs, égayant les divisions tracées par l'architecture, et en remplissant avec bonheur les vides nécessaires. Il serait pédant d'éveiller à propos d'une simple maison d'artistô les souvenirs polychromes de l'Egypte , de Ninive, de la Perse, de la Grèce et de bien d'autres lieux, pour justifier une hardiesse qui paraît si neuve et qui est pourtant si ancienne ; mais on peut alléguer que l'usage de bâtir des monuments tout à fait incolores ne remonte guère à plus de trois ou quatre siècles.
M. JolUvet, après cet essai si bien réussi, a été séduit par la peinture sur lave, pour laquelle, sans sans chimère aucune, il entrevoyait le plus bel avenir et de nombreuses applications. Dans la décoration extérieure et intérieure des monuments, des palais, des églises, la peinture sur lave devrait remplacer la peinture murale, à la fresque, à l'huile où à la cire, qui s'altère si vite, surtout dans nos climats humides. On peut obtenir des plaques de lave d'une grandeur considérable et dont quelquesunes, habilement réunies, formeraient le champ du plus vaste tableau. La pratique en est beaucoup plus facile et plus certaine que celle de la fresque ou de la cire. Un peintre de moyenne force n'aurait besoin que de quelques jours pour s'en assimiler les procédés et en pénétrer tous les secrets. Sa palette ofl're
une gamme de tons très étendue, qui permet de s'élever de la grisaille presque à Tintense coloration du vitrail. A chaque nouvelle cuisson on peut retoucher, glacer, accentuer, modifier l'action du feu et arriver si Ton veut, à Textrême précision du fini, à moins qu'on ne préfère remplir de teintes plates un grand trait bien arrêté et modeler par des hachures. La lave accepte tout, et boit par ses pores la couleur vitrifiée, qui fait corps avec elle et s'y attache d'une façon indestructible ; l'acier même ne la rayerait pas. Derrière la large dalle cuite au feu des volcans, le mur rongé par le salpêtre tombe en poussière, croule en ruines, il n'importe, la peinture s'enlève comme un tableau accroché à une muraille et se place à un autre endroit jusqu'à ce qu'on ait réparé l'édifice. Si le procédé de la peinture sur lave avait été connu et pratiqué au temps de la Renaissance, nous aurions la Cène de Léonard de Vinci dans sa vierge intégrité, aussi fraîche, aussi pure que si le dernier coup de pinceau du maître venait d'y sécher, et telle encore elle serait dans mille ans, dans deux mille ans, car" la lime du temps s'use et se brise sur cet émail inattaquable. Raphaël garderait toujours sa perfection harmonieuse sur les murs des Stanze et des Loges, et il suffirait d'une éponge pour essuyer la fumée des cierges qui rend presqu'in visible le Jugement dernier de Michel -Ange.
Une occasion sembla se présenter d'utiliser en grand la peinture sur lave. La décoration extérieure du porche de Saint- Vincent-de-Paul fut confiée à M. Jollivet. Il peignit dans de vastes panneaux, qui devaient encadrer la porte, les principales scènes de la Genèse, découpant sur fond d'or les verdures du paradis. Mais ce qu'on admire dans le Narthex de
Saint-Marc, où Tor de sequin étincelle d'un éclat fauve sous les cubes de cristal et entoure comme une auréole les figures des saints et des apôtres, parut bizarre à Paris, et d'une richesse qui contrastait d'une façon trop heurtée avec la nudité habituelle des monuments. On ne conserva de cette décoration que le sujet qui se trouve au-dessus de la porte. Si ce remarquable travail de peinture sur lave eût décoré une chapelle intérieure, il n'eût pas contrarié la routine si puissante en France, où toute nouveauté, fût-elle excellente et parfaitement pratique, est sûre d'être mal accueillie. Les mandarins du Céleste Empire ne repoussent pas plus obstinément tout ce qui s'éloigne des rites. Une conviction sincère et basée sur une étude approfondie ne se décourage pas aisément, et M. Jollivet se fit en quelque sorte l'apôtre de la peinture sur lave. Il est regrettable que sa propagande n'ait pas conquis plus de prosélytes ; car les artistes se sont ainsi privés, pour éviter quelques jours d'apprentissage, du moyen de rendre leurs œuvres éternelles, et de passer à la postérité la plus reculée avec tout le charme et toute la fraîcheur de leur coloris.
Les esquisses, les cartons très arrêtés, les compositions peintes par lesquelles se préparait le peintre à l'exécution sur lave, font partie de la vente. On y retrouvera toute l'histoire d'Adam et Eve, dont nous avons parlé tout à l'heure, et qui devait figurer sous le portique de Saint-Vincent-de-Paul. Tout ces travaux préalables sont faits avec un soin extrême, car. M. Jollivet ne se met à l'œuvre que lorsqu'il est sûr de son fait; l'exécution, bien renseignée, y gagne en liberté et en certitude. Sont comprises aussi dans le catalogue les peintures , études , dessins et copies du maître : Christophe Colomb, la mort de
27S LA COLLECTION D'ESPAaNAO.
extérieur, l'âme même du personnage. Quand on* voit un portrait de Holbein, il semble qu'on en ait connu le modèle, tant Tartiste sait y imprimer une inoubliable personnalité.
Mentionnons aussi un Saint Bruno d*Eustache Lesueur, le Zurbaran des Chartreux. Le saint se livre à la prière avec une ferveur et une onction que Tâme religieuse de Lesueur était seule capable de rendre si profondément; pendant que le saint implore les grâces du ciel, une procession de moines au froc blanc défile dans le paysage et cherche dans cet âpre site l'endroit où doit se fonder la Chartreuse.
Une toile bien curieuse, c'est le jPor^rai^rfeZantara, par Chardin. On sait que Lantara, ce charmant et naïf paysagiste, qui savait si bien peindre les vues des environs de Paris, les bords de la Marne, les petits coteaux boisés, les étangs avec leurs légères brumes, et toute cette nature familière et modérée, comme dirait Sainte-Beuve, des environs delà grande ville, avait un goût très prononcé pour la dive bouteille et ne dédaignait pas le petit vin que les cabarets de banlieue versent dans leurs verres à côtes.
Chardin l'a représenté de grandeur, naturelle dans son habit de droguet, goûtant d'un vin qui lui fait faire la grimace; son expérience de buveur lui dit que ce nectar un peu louche ne sera pas de garde* Rien de plus franc, de plus jovial et de plus vivant» Chardin , parmi l'art si joliment maniéré du dixhuitième siècle, avait su rester naturel, un peu rustique même^ à la façon des bons Flamands.
L'enthousiasme de Diderot pour ce peintre si simple et si vrai^ qui dut paraître excessif aux admirateurs de Boucher, de Fragonard et de tous les
petits maîtres français à la mode alors, nous semble aujourd'hui tout naturel, et les moindres morceaux de sa main se recherchent avec amour.
La Famille malheureuse de Prudhon est une note rare dans Tœuvre du peintre qui traita de préférence les sujets de grâce et de volupté, répandant sur les marbres antiques le clair-obscur de Gorrége. Ici, il peint dans toute sa nudité une pauvre mansarde où le chef de la famille malheureuse, entouré de ses enfants en pleurs, expire dans un mauvais fauteuil, les genoux enveloppés d'un lambeau de couverture. Cette œuvre de mélancolie et de tristesse fut une des dernières productions du peintre qui, peu de temps après, termina par le suicide une vie désormais insupportable , sans avoir eu le pressentiment de la gloire posthume qui vint argenter sa tombe comme un rayon de lune.
Recommandons aussi une très belle esquisse de la Vengeance divine.
C'est un charmant tableau que le Triomphe de V Hymen, de Greuze, peint pour le comte d'Artois. L'artiste y a mis sa grâce séduisante et sa tendresse de sentiment. Une troupe d'amours enlève de la maison paternelle une jeune fille qui résiste bien mollement à ses ravisseurs; avec sa maîtresse, la colombe favorite quitte le logis, et sur le seuil, la mère abandonnée pour l'époux, sanglote et répand des larmes.
Après Greuze, nous trouvons un superbe Portrait d' enfant ^dx madame Vigée-Lebrun, d'une couleur claire, lumineuse et vivace comme la fraîcheur du jeune âge. La veste à la matelote, d'un rouge vif, est peinte avec une audace et une franchise de ton que nos prudents coloristes aux harmonies grises, à la palette neutre, n'oseraient pas risquer aujourd'hui.
tuels, charmants et, malgré leur apparence frivole, d'une originalité profonde ; tout leur appartient : leur goût, leur style, leur dessin, leur couleur et leur touche. Ils sont intimement français. Louis XIV, devant les Téniers, disait : « Otez de là ces magots, » d'un air royalement dédaigneux ; et Ton sait avec quelle passion maintenant on recherche ces magots, passion peut-être trop vive, quoique bien justifiée, qui rend certains amateurs moins sensibles au grand art italien, si élevé, si noble, si rapproché de Tidéal et qui restera toujours , après l'art grec , la plus sublime expression du génie humain.
Dans le catalogue de la galerie que précèdent ces lignes, parmi les flamands, les espagnols, les français, on remarque de grands noms italiens, et c'est avec plaisir que nous les y voyons. Tout cabinet auquel ils manquent, fût-il peuplé des toiles les plus précieuses, des panneaux les plus délicatement finis des peintres de Flandre et de Hollande, ne présentera qu'une idée incomplète de l'art; la beauté suprême en sera absente.
Le joyau de cette collection est un Ex-voto de Giorgione, ce coloriste d'un ton si chaud, si riche, si intense, que le Titien en fut jaloux et ne l'a pas dépassé. Dans ce cadre, qui n'a guère que les dimensions d'un tableau de chevalet, l'artiste a représenté la Vierge ayant sur les genoux l'enfant Jésus qui, le sourire sur les lèvres, tend sa main mignonne au donataire, pieusement incliné devant lui et accompagné de sa fille. Sujet bien souvent traité, mais toujours neuf sous le pinceau d'un grand maître. Jamais la palette de Venise n'eut des teintes plus ardentes et plus fraîches. Un clair-obscur réchauffé d'ambre et de pourpre, comme s'il reflétait le soleil couchant, baigne les chairs, modelées avec
Voici une vente qui ne ressemble à aucune autre ; elle n'a pas ce caractère défini des exhibitions ordinaires de l'hôtel Drouot. Est-elle faîte par un riche amateur qui se défait de sa galerie dont il est fatigué et que remplace désormais une autre fantaisie ? Évidemment non. On n'y trouve pas de ces tableaux célèbres des anciens maîtres, accompagnés de leurs généalogies et de leurs preuves de noblesse ; ni de ces toiles modernes naguère peu payées et dont la valeur, par une tardive justice, monte aujourd'hui à des chiffres énormes. Vient-elle d'un peintre, d'un sculpteur où d'un architecte? Gela est difficile à dire, car les éléments qui la composent pourraient désigner également l'une ou l'autre de ces trois professions.
Le mystère s'explique par ce fait que l'artiste qui se sépare de ces choses belles et curieuses, pour jouir d'un repos bien mérité, a parcouru longtemps une triple carrière. Dans notre temps de spécialités de plus en plus rétrécies, où chaque art, chaque science , chaque métier se subdivise à l'infini, M. JoUivet, comme les grands maîtres de la Renaissance, a cru à l'unité de l'art. Il a pensé que l'in-
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telligence ne devait pas se laisser circonscrire dans ces limites étroites, et que le même sens qui servait à comprendre la forme en elle-même, pouvait servir à l'exprimer par des moyens divers. C'était la doctrine du seizième siècle. Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, sans parler de leurs prédécesseurs moins illustres, laissaient la brosse du peintre pour le ciseau du sculpteur où la règle de Tarchitecte. On ne trouvait pas étrange que ces grands hommes fussent aussi habiles à rendre la beauté sur la toile que dans le marbre. La main qui avait peint le Jugement dernier Qi le plafond de la Sixtine, pouvait, sans exciter de défiance, élever jusqu'au ciel la coupole de Saint-Pierre et poser le Panthéon sur le toit de rénorme église. Gela semblait naturel. De ce qu'un maître avait du génie dans un art, on ne concluait pas qu'il dût être dénué de talent dans un art voisin. On permettait à ces riches natures des excursions sur tous les domaines. Ces multiples artistes étaient en outre poètes, ingénieurs, inventeurs. L'orfèvre Benvenuto faisait le Persée de la Loggia dei Lanzi à Florence, et la Nymphe chasseresse à Fontainebleau, et il écrivait ses Mémoires, qui sont un chef-d'œuvre. Toutes ces branches de l'art, poussées du même tronc, formaient des arbres d'une incomparable vigueur, dont l'ombre s'allonge encore sur nous.
Nous n'avons nullement l'intention d'établir entre M. Jollivet et ces maîtres souverains du seizième siècle une comparaison dont sa modestie souffrirait la première, mais nous voulons seulement constater une ouverture d'esprit, une variété d'aptitudes analogues. Ce qu'il a d'abord, et le plus sérieusement étudié, c'est la peinture; mais cette connaissance acquise, il ne s'y est pas borné. Il ne s'est pas obsti-
nément enfermé dans son atelier en face de son modèle, quoiqu'il ait beaucoup et longtemps dessiné d'après nature et scruté dans toutes ses attitudes cette noble forme humaine qui est la matière même de ridéal et en dehors de laquelle on ne saurait concevoir le beau. De nombreuses figures au crayon, de savantes études peintes témoignent chez lui d'un labeur assidu et d'une conscience qui ne se satisfait pas aisément. Il s'est assimilé à un haut degré la technique de son art ; mais sa curiosité a porté ses regards au delà, plus loin, dans d'autres directions. Très instruit, érudit même, l'archéologie l'a séduit par les côtés qui se rattachent à la plastique, et aussi par les questions de science pure. Frappé comme coloriste des beautés de l'architecture polychrome, il ne s'est pas contenté d'une admiration stérile, et ne s'est pas représenté par l'imagination seule, où d'après les planches de M. Hittorf, l'effet charmant que devaient produire des temples grecs colorés de teintes brillantes se découpant sur la sérénité du ciel attique. Un voyage dans les maisons exhumées de Pompéi ne lui a pas suffi, et il ne s'en est pas rapporté à M. Viollet-le-Duc sur la peinture intérieure des cathédrales ; il a bâti son rêve de ses mains et il l'habite. Si vous passez par hasard, cité Malesherbes, une paisible oasis qui s'ouvre dans la rue de Laval, presque vis-à-vis cette délicieuse façade où Lechesne a sculpté autour d'une fenêtre d'atelier la vie et la mort de l'oiseau, un poème de pierre qu'on ne se lasserait pas d'admirer s'il décorait un palais de la Renaissance en Italie où en Espagne, vous remarquerez assurément une maison charmante, d'un goût original et nouveau, qui brille comme un bouquet de couleurs entre les façades grises qui l'avoisinent. C'est le petit palais poly-
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chrome que M, Jollivet s'est construit, pour son plaisir d'abord, et ensuite pour démontrer par un exemple la vérité de sa doctrine. Les Français ne sont pas naturellement coloristes. Le gris en toutes choses est leur nuance favorite ; habitués aux tons froids de la pierre, ils redoutent dans Tarchitecture les teintes variées des marbres dont les Italiens font un si heureux usage ; la couleur, pour tout dire, leur semble de mauvais goût, comme si dans la nature elle n'était pas toujours unie à la forme, et ils préfèrent, au risque de beaucoup d'ennui , une teinte abstraite et neutre, qui laisse prédominer la ligne. Dernièrement, quelques sobres essais de coloration, résultant de la diversité même des matériaux, dans la façade de l'Opéra de M. Charles Garnier, ont soulevé d'assez vives discussions. On a pris pour du mauvais goût moderne, ce qui était, au contraire, du plus pur goût antique.
M. Jollivet est allé plus loin, et il a franchement appliqué la peinture à l'architecture. Mais comme il avait pu voir à Venise et à Vérone, climats cependant moins destructeurs que le nôtre, les fresques de Giorgione, de Titien, de Tintoret, s'évanouir comme des ombres sur les façades des maisons et des palais, il chercha une peinture qui pût résister au soleil, à la pluie, au vent, à la gelée, à la neige, qui alternent si aimablement dans les pays tempérés, La peinture sur lave, au moyen de couleurs vitrifîables sous l'action du feu, offre l'inaltérable solidité de l'émail et on peut la dire éternelle, si un pareil mot a le droit de s'appliquer à un produit humain. M. Jollivet n'a nullement la prétention d'avoir inventé la peinture sur lave; il l'a reçue avec une palette toute chargée de couleurs inaltérables ; mais il en a poursuivi l'application avec une curieuse
sagacité et une grande habileté pratique. D*élégants panneaux, des frises, des médaillons encadrés de fins ornements et contenant des figures, des fleurs, des fruits, des arabesques dans le goût des peintures du Vatican et de la Farnésine, décorent la façade de sa maison et lui donnent un air de vie, de richesse et de fraîcheur auquel nos murailles, froidement grisâtres ne nous ont pas accoutumés. Rien n'est plus charmant que ce jeu de couleurs, égayant les divisions tracées par l'architecture, et en remplissant avec bonheur les vides nécessaires. Il serait pédant d'éveiller à propos d'une simple maison d'artiste les souvenirs polychromes de l'Egypte , de Ninive, de la Perse, de la Grèce et de bien d'autres lieux, pour justifier une hardiesse qui parait si neuve et qui est pourtant si ancienne ; mais on peut alléguer que l'usage de bâtir des monuments tout à fait incolores ne remonte guère à plus de trois ou quatre siècles.
M. Jollivet, après cet essai si bien réussi, a été séduit par la peinture sur lave, pour laquelle, sans sans chimère aucune, il entrevoyait le plus bel avenir et de nombreuses applications. Dans la décoration extérieure et intérieure des monuments, des palais, des églises, la peinture sur lave devrait remplacer la peinture murale, à la fresque, à l'huile où à la cire, qui s'altère si vite, surtout dans nos climats humides. Oh peut obtenir des plaques de lave d'une grandeur considérable et dont quelquesunes, habilement réunies, formeraient le champ du plus vaste tableau. La pratique en est beaucoup plus facile et plus certaine que celle de la fresque ou de la cire. Un peintre de moyenne force n'aurait besoin que de quelques jours pour s'en assimiler les procédés et en pénétrer tous les secrets. Sa palette ofl're
une gamme de tons très étendue, qui permet de s'élever de la grisaille presque à l'intense coloration du vitrail. A chaque nouvelle cuisson on peut retoucher, glacer, accentuer, modifier l'action du feu et arriver si l'on veut, à l'extrême précision du fini, à moins qu'on ne préfère remplir de teintes plates un grand trait bien arrêté et modeler par des hachures. La lave accepte tout, et boit par ses pores la couleur vitrifiée, qui fait corps avec elle et s'y attache d'une façon indestructible ; l'acier même ne la rayerait pas. Derrière la large dalle cuite au feu des volcans, le mur rongé par le salpêtre tombe en poussière, croule en ruines, il n'importe, la peinture s'enlève comme un tableau accroché à une muraille et se place à un autre endroit jusqu'à ce qu'on ail réparé l'édifice. Si le procédé de la peinture sur lave avait été connu et pratiqué au temps de la Renaissance, nous aurions la Cène de Léonard de Vinci dans sa vierge intégrité, aussi fraîche, aussi pure que si le dernier coup de pinceau du maître venait d'y sécher, et telle encore elle serait dans mille ans, dans deux mille ans, car la lime du temps s'use et se brise sur cet émail inattaquable. Raphaël garderait toujours sa perfection harmonieuse sur les murs des Stanze et des Loges, et il suffirait d'une éponge pour essuyer la fumée des cierges qui rend presqu 'invisible le Jugement dernier de Michel-Ange.
Une occasion sembla se présenter d'utiliser en grand la peinture sur lave. La décoration extérieure du porche de Saint- Vincent-de-Paul fut confiée à M. Jollivet. Il peignit dans de vastes panneaux, qui devaient encadrer la porte, les principales scènes de la Genèse, découpant sur fond d'or les verdures du paradis. Mais ce qu'on admire dans le Narthex de
Saint-Marc, où Tor de sequin étincelle d'un éclat fauve sous les cubes de cristal et entoure comme une auréole les figures des saints et des apôtres, parut bizarre à Paris, et d'une richesse qui contrastait d'une façon trop heurtée avec la nudité habituelle des monuments. On ne conserva de cette décoration que le sujet qui se trouve au-dessus de la porte. Si ce remarquable travail de peinture sur lave eût décoré une chapelle intérieure, il n'eût pas contrarié la routine si puissante en France, où toute nouveauté, fût-elle excellente et parfaitement pratique, est sûre d'être mal accueillie. Les mandarins du Céleste Empire ne repoussent pas plus obstinément tout ce qui s'éloigne des rites. Une conviction sincère et basée sur une étude approfondie ne se décourage pas aisément, et M. JoUivet se fît en quelque sorte l'apôtre de la peinture sur lave. Il est regrettable que sa propagande n'ait pas conquis plus de prosélytes ; car les artistes se sont ainsi privés, pour éviter quelques jours d'apprentissage, du moyen de rendre leurs œuvres éternelles, et de passer à la postérité la plus reculée avec tout le charme et toute la fraîcheur de leur coloris.
Les esquisses, les cartons très arrêtés, les compositions peintes par lesquelles se préparait le peintre à l'exécution sur lave, font partie de la vente. On y retrouvera toute l'histoire d'Adam et Eve, dont nous avons parlé tout à l'heure, et qui devait figurer sous le portique de Saint-Vincent-de-Paul. Tout ces travaux préalables sont faits avec un soin extrême, car» M. Jollivet ne se met à l'œuvre que lorsqu'il est sûr de son fait; l'exécution, bien renseignée, y gagne en liberté et en certitude. Sont comprises aussi dans le catalogue les peintures , études , dessins et copies du maître : Christophe Colomb, la mort de
278 LA OOLLEOTION D*SSPAGNAC.
extérieur, Tàme même du personnage. Quand onvoit un portrait de Holbein, il semble qu'on en ait connu le modèle, tant l'artiste sait y imprimer une inoubliable personnalité.
Mentionnons aussi un Saint Bruno d'Eustache Lesueur, le Zurbaran des Chartreux. Le saint se livre à la prière avec une ferveur et une onction que rame religieuse de Lesueur était seule capable de rendre si profondément; pendant que le saint implore les grâces du ciel, une procession de moines au froc blanc défile dans le paysage et cherche dans cet âpre site l'endroit où doit se fonder la Chartreuse.
Une toile bien curieuse, c'est le Por^rai^cteZantara, par Chardin. On sait que Lantara, ce charmant et naïf paysagiste, qui savait si bien peindre les vues des environs de Paris, les bords de la Marne, les petits coteaux boisés, les étangs avec leurs légères brumes, et toute cette nature familière et modérée, comme dirait Sainte-Beuve, des environs delà grande ville, avait un goût très prononcé pour la dive bouteille et ne dédaignait pas le petit vin que les cabarets de banlieue versent dans leurs verres à côtes.
Chardin l'a représenté de grandeur* naturelle dans son habit de droguet, goûtant d'un vin qui lui fait faire la grimace; son expérience de buveur lui dit que ce nectar un peu louche ne sera pas de garde* Rien de plus franc, de plus jovial et de plus vivant. Chardin , parmi l'art si joliment maniéré du dixhuitième siècle, avait su rester naturel, un peu rustique mèmCj à la façon des bons Flamands.
L'enthousiasme de Diderot pour ce peintre si simple et si vraij qui dut paraître excessif aux admirateurs de Boucher, de Fragonard et de tous les
petits maîtres français à la mode alors, nous semble aujourd'hui tout naturel, et les moindres morceaux de sa main se recherchent avec amour.
La Famille malheureuse de Prudhon est une note rare dans Tœuvre du peintre qui traita de préférence les sujets de grâce et de volupté, répandant sur les marbres antiques le clair-obscur de Corrége. Ici, il peint dans toute sa nudité une pauvre mansarde où le chef de la famille malheureuse, entouré de ses enfants en pleurs, expire dans un mauvais fauteuil, les genoux enveloppés d'un lambeau de couverture. Cette œuvre de mélancolie et de tristesse fut une des dernières productions du peintre qui, peu de temps après, termina par le suicide une vie désormais insupportable , sans avoir eu le pressentiment de la gloire posthume qui vint argenter sa tombe comme un rayon de lune.
Recommandons aussi une très belle esquisse de la Vengeance divine.
C'est un charmant tableau que le Triomphe de VHymen, de Greuze, peint pour le comte d'Artois. L'artiste y a mis sa grâce séduisante et sa tendresse de sentiment. Une troupe d'amours enlève de la maison paternelle une jeune fiUé qui résiste bien mollement à ses ravisseurs; avec sa maîtresse, la colombe favorite quitte le logis, et sur le seuil, la mère abandonnée pour l'époux, sanglote et répand des larmes.
Après Greuze, nous trouvons un superbe /^ortrait d'enfant psLV madame Vigée-Lebrun, d'une couleur claire, lumineuse et vivace comme la fraîcheur du jeune âge. La veste à la matelote, d'un rouge vif, est peinte avec une audace et une franchise de ton que nos prudents coloristes aux harmonies grises, à la palette neutre, n'oseraient pas risquer aujourd'hui.
Terminons par un chef-d'œuvre: un petit groupe en marbre de Houdon. Si Tartiste a merveilleusement exprimé dans sa statue de Voltaire la sénilité et la décrépitude vivifiées par une étincelle d'esprit, il n'excelle pas moins à rendre les grâces de l'enfance. Deux amours luttent ensemble ; l'un, le front ceint d'un bandeau qui presse sa chevelure, avec une écharpe de roses en bandoulière, tâche d'écraser du pied un cœur brûlant jeté à terre; l'autre ému de pitié tâche d'empêcher cette action cruelle et repousse son compagnon qu'il tient enlacé de ses bras, mais le pauvre cœur est en grand péHl. On pourrait voir dans ces deux enfants VAmou?* et le Caprice. Ce qu'il y a de certain, c'est que jamais le marbre n'a été attendri par un ciseau plus souple, plus caressant et plus gracieux ; il y a sur cette dure matière comme une fleur de vie, comme un velouté de pastel.
Préface du Catalogue de la vente, 8 Mai 1868.
Voici une vente qui ne ressemble à aucune autre ; elle n'a pas ce caractère défini des exhibitions ordinaires de Thôtel Drouot. Est-elle faite par un riche amateur qui se défait de sa galerie dont il est fatigué et que remplace désormais une autre fantaisie ? Évidemment non. On n'y trouve pas de ces tableaux célèbres des anciens maîtres, accompagnés de leurs généalogies et de leurs preuves de noblesse ; ni de ces toiles modernes naguère peu payées et dont la valeur, par une tardive justice, monte aujourd'hui à des chiffres énormes. Vient-elle d'un peintre, d'un sculpteur où d'un architecte? Gela est difficile à dire, car les éléments qui la composent pourraient désigner également l'une ou l'autre de ces trois professions.
Le mystère s'explique par ce fait que l'artiste qui se sépare de ces choses belles et curieuses, pour jouir d'un repos bien mérité, a parcouru longtemps une triple carrière. Dans notre temps de spécialités de plus en plus rétrécies, où chaque art, chaque science , chaque métier se subdivise à l'infini, M. Jollivet, comme les grands maîtres de la Renaissance, a cru à l'unité de l'art. Il a pensé que l'in-
282 LA VENTE JOLLIVEÏ.
telJigence ne devait pas se laisser circonscrire dans ces limites étroites, et que le même sens qui servait à comprendre la forme en elle-même, pouvait servir à l'exprimer par des moyens divers. C'était la doctrine du seizième siècle. Léonard de Vinci, Michel- Ange, Raphaël, sans parler de leurs prédécesseurs moins illustres, laissaient la brosse du peintre pour le ciseau du sculpteur où la règle de Tarchitecte. On ne trouvait pas étrange que ces grands hommes fussent aussi habiles à rendre la beauté sur la toile que dans le marbre. La main qui avait peint le Jugement dej^nier et le plafond de la Sixtine, pouvait, sans exciter de défiance, élever jusqu'au ciel la coupole de Saint-Pierre et poser le Panthéon sur le toit de rénorme église. Gela semblait naturel. De ce qu'un maître avait du génie dans un art, on ne concluait pas qu'il dût être dénué de talent dans un art voisin. On permettait à ces riches natures des excursions sur tous les domaines. Ces multiples artistes étaient en outre poètes, ingénieurs, inventeurs. L'orfèvre Benvenuto faisait le Persée de la Loggia dei Lanzi à Florence, et la Nymphe chasseresse à Fontainebleau, et il écrivait ses Mémoires, qui sont un chef-d'œuvre. Toutes ces branches de l'art, poussées du même tronc, formaient des arbres d'une incomparable vigueur, dont l'ombre s'allonge encore sur nous.
Nous n'avons nullement l'intention d'établir entre M. Jollivet et ces maîtres souverains du seizième siècle une comparaison dont sa modestie souffrirait la première, mais nous voulons seulement constater une ouverture d'esprit, une variété d'aptitudes analogues. Ce qu'il a d'abord, et le plus sérieusement étudié, c'est la peinture; mais cette connaissance acquise, il ne s'y est pas borné. Il ne s'est pas obsti-
nément enfermé dans son atelier en face de son modèle, quoiqu'il ait beaucoup et longtemps dessiné d'après nature et scruté dans toutes ses attitudes cette noble forme humaine qui est la matière même de ridéal et en dehors de laquelle on ne saurait concevoir le beau. De nombreuses figures au crayon, de savantes études peintes témoignent chez lui d'un labeur assidu et d'une conscience qui ne se satisfait pas aisément. Il s'est assimilé à un haut degré la technique de son art ; mais sa curiosité a porté ses regards au delà, plus loin, dans d'autres directions. Très instruit, érudit même, l'archéologie l'a séduit par les côtés qui se rattachent à la plastique, et aussi par les questions de science pure. Frappé comme coloriste des beautés de l'architecture polychrome, il ne s'est pas contenté d'une admiration stérile, et ne s'est pas représenté par l'imagmation seule, où d'après les planches de M. Hittorf, l'effet charmant que devaient produire des temples grecs colorés de teintes brillantes se découpant sur la sérénité du ciel attique. Un voyage dans les maisons exhumées de Pompéi ne lui a pas suffi, et il ne s'en est pas rapporté à M. VioUet-le-Duc sur la peinture intérieure des cathédrales ; il a bâti son rêve de ses mains et il l'habite. Si vous passez par hasard, cité Malesherbes, une paisible oasis qui s'ouvre dans la rue de Laval, presque vis-à-vis cette délicieuse façade où Lechesne a sculpté autour d'une fenêtre d'atelier la vie et la mort de l'oiseau, un poème de pierre qu'on ne se lasserait pas d'admirer s'il décorait un palais de la Renaissance en Italie où en Espagne, vous remarquerez assurément une maison charmante, d'un goût original et nouveau, qui brille comme un bouquet de couleurs entre les façades grises qui l'avoisinent. C'est le petit palais poly-
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chrome que M, Jollivet s'est construit, pour son plaisir d'abord, et ensuite pour démontrer par un exemple la vérité de sa doctrine. Les Français ne sont pas naturellement coloristes. Le gris en toutes choses est leur nuance favorite ; habitués aux tons froids de la pierre, ils redoutent dans rarchitecture les teintes variées des marbres dont les Italiens font un si heureux usage ; la couleur, pour tout dire, leur semble de mauvais goût, comme si dans la nature elle n'était pas toujours unie à la forme, et ils préfèrent, au risque de beaucoup d'ennui , une teinte abstraite et neutre, qui laisse prédominer la ligne. Dernièrement, quelques sobres essais de coloration, résultant de la diversité même des matériaux, dans la façade de l'Opéra de M. Charles Garnier, ont soulevé d'assez vives discussions. On a pris pour du mauvais goût moderne, ce qui était, au contraire, du plus pur goût antique.
M. Jollivet est allé plus loin, et il a franchement appliqué la peinture à l'architecture. Mais comme il avait pu voir à Venise et à Vérone, climats cependant moins destructeurs que le nôtre, les fresques de Giorgione, de Titien, de Tintoret, s'évanouir comme des ombres sur les façades des maisons et des palais, il chercha une peinture qui pût résister au soleil, à la pluie, au vent, à la gelée, à la neige, qui alternent si aimablement dans les pays tempérés, La peinture sur lave, au moyen de couleurs vitrifiables sous l'action du feu, offre l'inaltérable solidité de l'émail et on peut la dire éternelle, si un pareil mot a le droit de s'appliquer à un produit humain. M. Jollivet n'a nullement la prétention d'avoir inventé la peinture sur lave; il l'a reçue avec une palette toute chargée de couleurs inaltérables ; mais il en a poursuivi l'application avec une curieuse
sagacité et une grande habileté pratique. D'élégants panneaux, des frises, des médaillons encadrés de fins ornements et contenant des figures, des fleurs, des fruits, des arabesques dans le goût des peintures du Vatican et de la Farnésine, décorent la façade de sa maison et lui donnent un air de vie, de richesse et de fraîcheur auquel nos murailles, froidement grisâtres ne nous ont pas accoutumés. Rien n'est plus charmant que ce jeu de couleurs, égayant les divisions tracées par Tarchitecture, et en remplissant avec bonheur les vides nécessaires. Il serait pédant d'éveiller à propos d'une simple maison d'artiste les souvenirs polychromes de l'Egypte , de Ninive, de la Perse, de la Grèce et de bien d'autres lieux, pour justifier une hardiesse qui parait si neuve et qui est pourtant si ancienne ; mais on peut alléguer que l'usage de bâtir des monuments tout à fait incolores ne remonte guère à plus de trois ou quatre siècles.
M. Jollivet, après cet essai si bien réussi, a été séduit par la peinture sur lave, pour laquelle, sans sans chimère aucune, il entrevoyait le plus bel avenir et de nombreuses applications. Dans la décoration extérieure et intérieure des monuments, des palais, des églises, la peinture sur lave devrait remplacer la peinture murale, à la fresque, à l'huile où à la cire, qui s'altère si vite, surtout dans nos climats humides. Oh peut obtenir des plaques de lave d'une grandeur considérable et dont quelquesunes, habilement réunies, formeraient le champ du plus vaste tableau. La pratique en est beaucoup plus facile et plus certaine que celle de la fresque ou de la cire. Un peintre de moyenne force n'aurait besoin que de quelques jours pour s'en assimiler les procédés et en pénétrer tous les secrets. Sa palette ofl're
une gamme de tons très étendue, qui permet de s'élever de la grisaille presque à Tintense coloration du vitrail. A chaque nouvelle cuisson on peut retoucher, glacer, accentuer, modifier l'action du feu et arriver si Ton veut, à l'extrême précision du fini, à moins qu'on ne préfère remplir de teintes plates un grand trait bien arrêté et modeler par des hachures. La lave accepte tout, et boit par ses pores la couleur vitrifiée, qui fait corps avec elle et s'y attache d'une façon indestructible ; l'acier même ne la rayerait pas. Derrière la large dalle cuite au feu des volcans, le mur rongé par le salpêtre tombe en poussière, croule en ruines, il n'importe, la peinture s'enlève comme un tableau accroché à une muraille et se place à un autre endroit jusqu'à ce qu'on ait réparé l'édifice. Si le procédé de la peinture sur lave avait été connu et pratiqué au temps de la Renaissance, nous aurions la Cène de Léonard de Vinci dans sa vierge intégrité, aussi fraîche, aussi pure que si le dernier coup de pinceau du maître venait d'y sécher, et telle encore elle serait dans mille ans, dans deux mille ans, car la lime du temps s'use et se brise sur cet émail inattaquable. Raphaël garderait toujours sa perfection harmonieuse sur les murs des Stanze et des Loges, et il suffirait d'une éponge pour essuyer la fumée des cierges qui rend presqu'in visible le Jugement dernier de Michel-Ange.
Une occasion sembla se présenter d'utiliser en grand la peinture sur lave. La décoration extérieure du porche de Saint-Vincent-de-Paul fut confiée à M. Jollivet. Il peignit dans de vastes panneaux, qui devaient encadrer la porte, les principales scènes de la Genèse, découpant sur fond d'or les verdures du paradis. Mais ce qu'on admire dans le Narthex de
Saint-Marc, où l'or de sequin étincelle d'un éclat fauve sous les cubes de cristal et entoure comme une auréole les figures des saints et des apôtres, parut bizarre à Paris, et d'une richesse qui contrastait d'une façon trop heurtée avec la nudité habituelle des monuments. On ne conserva de cette décoration que le sujet qui se trouve au-dessus de la porte. Si ce remarquable travail de peinture sur lave eût décoré une chapelle intérieure, il n'eût pas contrarié la routine si puissante en France, où toute nouveauté, fût-elle excellente et parfaitement pratique, est sûre d'être mal accueillie. Les mandarins du Céleste Empire ne repoussent pas plus obstinément tout ce qui s'éloigne des rites. Une conviction sincère et basée sur une étude approfondie ne se décourage pas aisément, et M. Jollivet se fit en quelque sorte l'apôtre de la peinture sur lave. Il est regrettable que sa propagande n'ait pas conquis plus de prosélytes ; car les artistes se sont ainsi privés, pour éviter quelques jours d'apprentissage, du moyen de rendre leurs œuvres éternelles, et de passer à la postérité la plus reculée avec tout le charme et toute la fraîcheur de leur coloris.
Les esquisses, les cartons très arrêtés, les compo* sitions peintes par lesquelles se préparait le peintre à l'exécution sur lave, font partie de la vente. On y retrouvera toute l'histoire d'Adam et Eve, dont nous avons parlé tout à l'heure, et qui devait figurer sous le portique de Saint-Vincent-de-Paul. Tout ces travaux préalables sont faits avec un soin extrême, car» M. Jollivet ne se met à l'œuvre que lorsqu'il est sûr de son fait; l'exécution, bien renseignée, y gagne en liberté et en certitude. Sont comprises aussi dans le catalogue les peintures , études , dessins et copies du maître : Christophe Colomb, la mort de
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Philippe II roi d'Espagne , V Intérieur dune forge ^ une Halte de Bohémiens^ V Installation de la magistrature ; des études peintes d'après nature ; des cartons coloriés pour les vitraux de Saint-Godard, où M. Jollivet s'est admirablement approprié le style des anciens peintres verriers. Parmi les dessins, on peut citer un dessin réhaussé de pastel, calqué sur la Sainte-Famille du Corrège, et qui reproduit avec un rare bonheur la suavité de l'original ; des croquis d'après nature très intéressants; des portraits d'artistes, de magistrats, d'une grande franchise de crayon ; des projets, des compositions qui témoignent d'une imagination variée et féconde, sachant mêler le sérieux du style à la grâce ornementale. Vous seriez bien étonné si la peinture sur lave n^ figurait pas dans cette rapide énumération. En efiTet, voici un Évangéliste de la plus grande tournure ; un fragment d'un tableau de M. Jollivet dont on a gardé le souvenir, le Massacre des Innocents^ dont le plus beau groupe a passé de la toile périssable sur la plaque indestructible ; un Portrait de la reine Victoria et du prince Albert, réunis dans le même cadre. Puis un grand nombre de compositions et de cartons pour les panneaux d'une maison où plutôt d'un palazzino, comme disent les Italiens, bâti par M. Jollivet à Deauville, cette création de M. le duc de Morny: allégories, enfants, petits génies, guirlandes de fruits et de fleurs dont le vif coloris doit produire sur place le plus charmant efl*et. Pour cette maison, dont il a tracé les plans, M. Jollivet, qui ne se contente pas d'être peintre et architecte, a modelé les ornements des chapiteaux composites, des fûts de colonnes losanges, des mascarons, des cartouches, des figurines, et même une délicieuse cheminée de marbre blanc. Pour rendre son
édifice complet, il n'a eu besoin de personne ; il Ta dessiné, peint et sculpté. Au besoin, il en ferait la monographie avec un vrai talent d'écrivain. Nous insistons sur ce caractère multiple, qui est l'originalité de l'artiste et qu'on retrouve partout chez lui, dans sa vie, dans ses habitations et dans ses œuvres.
La même diversité ondoyante et voyageuse se fait remarquer dans les objets d'art, les curiosités et les bibelots, comme on dit en style de bric-à-brac, qu'il aréunis et qui meublent cette maison si intéressante par elle-même. A côté de terres cuites antiques, d'antéfixes et de statuettes comme on en voit au musée Gampana» on rencontre des bahuts, des dressoirs de la Renaissance finement sculptés et historiés de figurines élégantes, des stalles et des bancs du douzième, du treizième et du quatorzième siècles, aux panneaux précieusement découpés, quisemblent sortir d'une cathédrale ou d'uneabbaye; desarmuresanciennes et modernes ; un poignard persan au manche et au fourreau émaiilés, d'une fabrication intéressante ; des lustres hollandais à boule et à branches de cuivre jaune, rappelant celui qui figure -dans le tableau de la Femme hydropique de Gérard Dow ; des plats en cuivre gravé de style arabe ; des vitraux suisses avec leurs figures de lansquenets aux bizarres costumes, aux lambrequins extravagants, et leurs armoiries peintes de vives couleurs ; une petite collection de verres anciens ; des panneaux de vieux laque noir et or et de laque de Goromandel, où sur fond d'or se dessine avec un très faible relief, une chasse aux personnages brillamment coloriés, dont les têtes , nettement rend ues , laissent voir la différence du type chinois et du type tartare ; des vases du Japon bleu et or, de fabrication ancienne et rare ;
des cornets, des vases carrés sur leur monture de bronze ou de bois d'aigle, des porcelaines de Chine, un service du Japon très complet, un paravent de sept feuilles couvert de curieuses peintures, des chaises Louis XIII à pieds tors avec leurs dossiers de cuir, de vieilles étoffes magniflques, damas, lampas, brocatelles dont les plis se cassent si bien autour d'une colonne pour servir de fond à un portrait de Paul Véronèse ou de Van Dyck ; des tableaux anciens, un Intmeur d'Église de Peter Neef, des compositions et des études peintes de Técole Van Loo; un cadre de miniature du commencement du seizième siècle, et mille autres menus objets trop ' longs à décrire. Ajoutez à cela des gravures, de grands ouvrages sur la polychromie, des vitraux chromolithographies, des livres d'archéologie, des descriptions avec planches de l'abbaye de Jumièges et autres édifices historiques, le musée de Madrid, les œuvres de Delaroche photographiées, des aquarelles, des lavis d'architecture, des dessins coloriés de la maison de Deauville, et tout ce fatras pittoresque qu'un docteur Faust entasse dans son cabinet où son atelier.
Nous n'avions donc pas tort de dire, en commençant cette notice, que la vente de M. Jollivet ne ressemble à aucune autre. Il s'y trouve de tout, et c'est le résumé d'une vie qui ne s'est pas renfermée dans ce cercle de la spécialité d'où si peu d'artistes sortent aujourd'hui, quelque attrayantes que soient les séductions qui essayent de les attirer hors de celte limite que franchissaient jadis les génies aventureux.
Préface du Catalogue de la vantai 11-14 mai 1868.
Pour les tableaux qui composent cette vente, il n'est pas besoin de se livrer à des recherches de provenance souvent laborieuses et discutables, il en est qu'on se souvient encore d'avoir vu sur le chevalet même de l'artiste. C'est un bouquet choisi parmi les plus charmantes fleurs de la peinture moderne. Si c'est une noble passion d'assembler à grands frais lefS chefs-d'œuvre du passé et de demander aux Écoles anciennes les rares tableaux de maîtres échappés aux musées, aux palais, aux églises et aux grandes galeries, c'est un goût intelligent de distinguer, à mesure qu'ils se produisent, les ouvrages des peintres contemporains, d'y démêler les qualités que la postérité y reconnaîtra, d'apprécier des talents et des noms dont la gloire est en train de s'établir, exaltée par les uns, critiquée parles autres; de former son jugement soi-même au lieu d'accepter des réputations toutes faites léguées de siècle en siècle, et d'encourager la génération d'artistes avec laquelle on vit. Hélas ! de ces peintres que nous appelions tout à l'heure contemporains, mot qui n'est vrai qu'un instant, combien ont déjà disparu! Cette collection, qui date d'hier, et dont le plus vieux tableau compte quarante ans à peine, peut citer déjà
bien des morts illustres : Géricault, Léopold Robert, Delacroix, Flandrin, Troyon, Rousseau, Bellangé. La tombe leur a donné la consécration, ils sont à leur tour des maîtres incontestés , des anciens bientôt, et leurs œuvres vont rejoindre au Louvre les tableaux des grands artistes d'autrefois qu'ils ont tant admirés et étudiés.
En réunissant dans son cabinet les œuvres des peintres vivants, on a l'avantage d'une certitude absolue, d'une intégrité parfaite. Pas de signature douteuse; on a vu, pour ainsi dire, la main de l'artiste la tracer au coin de son panneau ou de sa toile, que le cachet du talent ou la griffe du génie suffirait à désigner. Les fumées du temps n'ont pas étendu leurs voiles sur les couleurs ; les tons ne se sont pas éteints ou carbonisés. Les variations de l'atmosphère, les fatigues des siècles n'ont pas usé ces délicatesses de la dernière touche, qui sont comme la fleur de la peinture. L'œuvre garde le jeune éclat, la juste harmonie et la fraîcheur vivace qu'elle avait sur le chevalet; l'artiste y est tout entier.
Nous commencerons cette rapide revue par ceux dont l'œuvre est désormais fermée et qui ont pour toujours laissé tomber la palette et le pinceau. Un Decamps de la plus haute importance attire l'œil tout d'abord. C'est un grand paysage d'Asie-Mineure d'un éclat de lumière prodigieux. Dans le ciel d'un bleu intense, flottent quelques nuages d'un blanc d'argent qui ressemblent à des éclats de marbre. Le soleil tombe d'aplomb sur une plaine déchirée de quelques crevasses crayeuses et recouverte d'un gazon brûlé, fauve comme une peau de lion; une ligne azurée de mer, rafraîchit un peu cette aridité brûlante et borne la plaine à l'horizon. Sur le devant, des roches, des térébinthes, des cyprès au feuillage
noir et métallique comme les verdures des pays chauds, bordent une route où cheminent des Arabes syriens à pied ou montés sur leurs chameaux, dont les raccourcis présentent ces profils bizarres et déhanchés que Decamps savait si bien rendre; leurs costumes pittoresques sèment de taches brillantes les tons rôtis de la campagne. Quelle solidité de pâte, qu'elle intensité de couleur, qu'elle vive compréhension de rOrient ! La sueur vous perle sur le front devant ce tableau, d'où semble sortir comme une haleine de fournaise.
Le Chien blessé est une merveilleuse étude brossée en pleine pâte avec une hardiesse et une furie d'exécution extraordinaires,- d'un ton superbe et d'une touche pleine de fierté. Le fond se compose d'une pente de ravin ou d'un revers de fossé , mélange de pierres et de broussailles comme Decamps seul sait les faire.
Le Piège à alouettes appartient à cette première manière' du peintre, limpide encore où l'huile prend parfois des transparences d'aquarelle. Les petits miroirs du piège scintillent, les chasseurs ajustent, et les oiseaux, éblouis de ce perfide éclat, tombent sous les coups de fusil. C'est un charmant tableau, fait avant le voyage d'Orient, et qui a comme un reflet de couleur anglaise. La lithographie Ta popularisé.
C'est une note rare dans l'œuvre de Delacroix, que celle donnée par le tableau des Baigneuses : Delacroix a la puissance, la passion, le mouvement, le drame. Il émeut, il étonne, il domine. Il est pathétique et terrible. Il joue avec l'ombre et la lumière ; ses mains parcourent tout le clavier des tons; mais il a peu souvent sacrifié au charme. Non qu'il fût incapable de grâce, mais son tempérament l'empor-
tait clans Torage. Ici, sous les fraîches verdures d'une Tempe idéale, dans une eau limpide et transparente, il a fait se jouer des nymphes, des baigneuses,, des compagnes d*Armide d'une forme charmante, d'une couleur adorable , d'une élégance exquise ; rien de pareil à la grâce des forts quand ils se mettent à vouloir être séduisants. Si nous osions risquer un tel rapprochement, nous dirions que dans ce tableau, Delacroix est un Fragonard de génie.
Nous retrouvons bien vite le Delacroix du Maroc et de l'Orient dans V Arabe près d'une tombe. L'éclat blanc du burnous, le vert des aloès et des cactus, la lumière pulvérulente des terrains, le ciel embrumé de chaleur, donnent une vive impression d'Afrique.
Dans le Combat de chevaliers^ dont le ton rappelle la coloration claire des premiers Giaours, on sent une influence de Bonington. A son aurore l'École romantique, en peinture et en poésie, reçut un rayon d'Angleterre. — C'est une esquisse pleine de feu et d'esprit, et Ton pense, en la regardant, à VIvanhoé de Walter-Scott et aux passes d'armes du tournoi d'Ashby.
Un morceau précieux et que l'artiste aimait entre toutes ses œuvres, c'est la composition en grisaille de Numa etÉgérie^ exécutée dans les peintures murales de la bibliothèque du Corps législatif. La forme du pendentif donné par l'architecte est bizarre, mais le peintre en a tiré le meilleur parti. Cette contrainte même semble l'avoir servi. La nymphe qui donna d'aussi sages conseils au roi, et qui semble n'avoir été autre chose que la méditation dans la solitude, s'élève lentement du sein de la source, le bas du corps voilé d'une draperie. Les roseaux s'écartent et s'inclinent autour d'elle , et, la tète un peu renversée en arrière, elle parle à Numa, qui se
soulève à demi d'un tertre de gazon. Les rameaux penchésr des arbres, projettent une ombre mystérieuse et dormante sur l'entrevue de Numa et de la nympbe, et la biche craintive, qui venait boire à la source, s'arrête surprise à la vue de ces deux figures, l'une surnaturelle et l'autre humaine. Jamais le maître n'eut un plus grand style, et cette esquisse, qu'on couvrirait avec les deux mains, produit l'effet le plus monumental. L'agrandissement de la peinture définitive n'y ajoute rien.
Le Cuirassier de Géricault appartenait à Delacroix. Ce peintre qui, lui aussi, faisait si bien les chevaux, était digne de posséder ce morceau superbe. Le cuirassier, vu de dos, immobile dans sa carapace de fer, l'épée haute, pesamment et carrément assuré sur sa selle, semble attendre pour partir l'ordre : au galop. On sent qu'à ce calme va succéder une charge furieuse, comme celle qui enlève les redoutes de la Moskowa. Quelle magnifique statue équestre que cette figure! Ce n'est pas peint, mais sculpté et de la fierté la plus héroïque!
Le Trompette est aussi une très belle chose, et Géricault s'y montre, comme toujours, grand, énergique et simple.
Hippolyte Flandrin a deux compositions peintes ; dans l'une, Moise fait le geste qui engloutit au fond de la mer ouverte, pour le passage des Hébreux, l'orgueilleuse armée de Pharaon. Les flots, suspendus un instant, s'écroulent sur les cavaliers et les chars de guerre. Le peuple d'Israël, agenouillé sur la rive, rend grâce au Seigneur. Dans l'autre, Jésus donne les clefs à saint Pierre, et les apôtres se séparent pour aller prêcher l'Évangile. Ces deux belles compositions font partie des peintures murales exécutées à Saint-Germain-des-Prés. On y retrouve
rélévation morale, le beau style et le profond sentiment religieux qui caractérisent le disciple chéri d'Ingres.
Léopold Robert ne fait pas toujours des brigands italiens, des moissonneurs de la campagne Romaine ou des pécheurs de TAdriatique. Dans la Bénédiction de VAbbesse que reçoit une jeune novice agenouillée, il a saisi cette sobre couleur monacale, et ces tons bruns amortis qui composaient.la palette de Granet.
Quel étonnement douloureux d'avoir à ranger parmi ces morts Théodore Rousseau, à qui son apparence robuste semblait promettre encore de si longs jours I Plusieurs de ses tableaux sont là et quelques-uns de ses meilleurs. L'un d'eux nous amène sur les lèvres ce vers de Victor Hugo :
Et de Chambord, au loin, là-bas, les cent tourelles.
Et en effet, c'est bien Chambord, avec ses clochetons et son architecture féerique qui s'élève comm^ un rêve entre des coulisses de grands arbres dan*^ son abandon silencieux. Théodore Rousseau n'a rieim fait de plus fin, de plus coloré, d'un caprice si spirituel et si poétique. Il y a quelque chose de Gainsborough et d'Old Grome dans cette couleur chaude et fraîche , dans cette touche pétillante et vive. Cela dut être fait en plein romantisme, en ce temps où la peinture semblait heureuse d'avoir retrouvé sa palette perdue dans l'atelier de David. Les Approches de Barbizon^ ce village d'où les paysagistes ont chassé les paysans, nous ramènent vers la, nature réelle et montrent le talent du peintre sou^ une autre face.
Meissonier, lui, est vivant, très vivant, et que
de chefs-d'œuvre il fera encore ! Quelle perle à placer dans l'écrin des plus précieux maîtres de Flandre OU de Hollande, que le Peintre à son chevalet/ Avec quelle satisfaction intime l'artiste, se reculant un peu, le pinceau suspendu et la palette au pouce, regarde l'effet de la touche qu'il vient de poser. Certes, c'est un homme de talent et de conscience, et l'on pourrait acheter de confiance le tableau qu'il termine avec tant de soin! Et quels charmants détails! Cette tapisserie dans l'ombre, ce bahut sculpté, ce chevalet, cette chaise Louis XIII à pieds tors, sont de véritables merveilles.
Le Bas-Meudon de Français montre qu'il n'est pas besoin d'aller à cinq cents lieues pour trouver des sites charmants. On pourrait citer devant cette toile si fraîche et si printannière le vers délicieux du poète :
Et quand je dis Meudon^ suppose Rivoli.
Comme cette eau où file un trait de lumière, semblable à un rayon de diamant sur une glace, est d'une adorable transparence ! comme l'air bleuâtre du matin joue à travers les tendres verdures qui revêtent le penchant des coteaux 1
N'oublions pas une petite toile de François Millet, le peintre des paysans. C'est une fleurette des champs comme un bluet dans sa gerbe de glaneur. Sous de petits arbres légèrement feuilles, un jeune garçon est étendu dans l'herbe, avec un pied relevé, près d'un groupe de paysannes de son âge, auxquelles il semble parler. Cette idylle rustique prouve que la grâce n'est pas étrangère à ce talent robuste et sérieux jusqu'à l'austérité. C'est un des fins morceaux de l'artiste.
VHallalt de Godefroy Jadin continue les Desportes et les Oudry avec plus de solidité peut-être, et cette intensité de couleur qui appartient à l'École moderne. Mentionnons aussi des Dessous de bots p'is à Fontainebleau , et une Nymphe d'une blancheur corrégienne par Ruy Narciso Diaz de la Pena, ce magicien de la palette. Le Cordonnier-Barbier de Dillens prouve que la Belgique se souvient qu'elle a été la Flandre, et que la tradition des maîtres y vit toujours. Quant à Belly, le peintre voyageur, ses Buffles se baignant dans le Nil nous transportent en Egypte avec une parfaite illusion, tandis que Corot donne à Ville-d'Avray des lueurs et des transparences élyséennes.
Est-il besoin de signaler cette aquarelle de Decamps , les Matelots catalans jouant aux caries, d'une couleur aussi vigoureuse que le tableau à rhuile le plus ardent de ton ? L'œil la trouvera de lui-môme , ainsi que cette magnifique aquarelle d'Eugène Lami, le peintre et l'arbitre des élégances, qui représente le Gt'and escalier de marbre de Versailles, splendide cascade de soie, de velours, de brocart, que traînent les belles dames appuyées au bras des beaux seigneurs. La tête de Charlotte Corday par madame Herbelin, ce talent tout viril, la louera toute seule, et n'a pas besoin de nos éloges.
Préface du Catalogue de la vente. 17 décembre 1868.