LES BONAPARTE
Le nom de Napoléon a jeté un tel rayonnement qu'il a comme absorbé dans sa lumière les remarquables individualités de sa famille. De même le soleil, lorsqu'il est haut monté sur l'horizon, empêche de discerner par ses trop vives splendeurs les étoiles qui, cependant, sont à leur place et scintillent de leur éclat propre. L'astre disparu dans le lointain Océan, l'œil moins ébloui a pu dans le ciel plus sombre voir avec netteté ces lueurs distinctes et colorées chacune de sa nuance particulière. Autour du héros immortel, sur un puissant arbre généalogique, se groupent de vivaces rejetons animés par une sève généreuse, le sang des Bonaparte, et qui dans leur mesure ont contribué à la gloire de ce nom que la terre ne saurait désapprendre et que prononcera la bouche du dernier homme. Il est juste de leur faire la place que l'histoire distraite ne leur a pas toujours donnée, occupée qu'elle était à buriner sur l'airain de ses tablettes, la gigantesque fortune de Napoléon ce conquérant qui résume, en les grandissant, César, Alexandre et Charlemagne, et présente, au milieu de la civilisation moderne, un de ces types démesurés, confluent de toutes les
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facultés humaines qu'on ne croyait possibles que dans le monde antique. Rois, quand il était Empereur, les frères du héros l'ont servi de tout leur dévouement et de toute leur obéissance, prenant le mot d'ordre de ce prodigieux génie, cerveau de l'univers, avec une haute et respectueuse abnégation, plus difficile qu'on ne pense, à qui a la couronne en tête et le sceptre en main. Changer quelque chose à un plan de Napoléon, l'illustre chef delà famille, leur eût paru un sacrilège.
Quand la Victoire qui, avec Bonaparte, avait retrouvé sur la neige des Alpes, le chemin d'Annibal, et du haut des Pyramides s'était fait contempler par quarante siècles, se lassa de suivre l'Empereur dans cette course triomphante dont les étapes étaient marquées par des capitales vaincues, et, les ailes usées, les pieds sanglants, tomba pressant le dernier aigle contre son cœur, sur le champ funèbre de Waterloo, les Bonaparte, après de suprêmes luttes, prirent la route de l'exil, regrettant la France et l'œil tourné du fond de leur retraite vers ce rocher volcanique où la force et la puissance avaient comme dans la tragédie d'Eschyle, rivé avec des clous de diamant, le Titan moderne, le nouveau Prométhée puni par Jupiter pour avoir voulu soustraire les hommes à la tyrannie des Olympiens. En effet, Napoléon, c'était la Révolution soumise, organisée, armée, le jeune monde se substituant à l'ancien ; chaque bataille avec l'ennemi défaisait une vieille idée et fondait l'avenir.
Dans la ville des Césars, madame Mère, Niobé aveugle, ne regrettait pas la lumière dont son fils ne jouissait plus et restait immobile dans la fixité d'une douleur que pouvait seul réveiller un moment quelque visiteur venu de France.