‹ Souvenirs de Tunisie et d'AlgérieChapitre 4 sur 8 · QUELQUES BÊTES DE L'AFRIQUE DU NORD · texte numérisé non relu

QUELQUES BÊTES DE L'AFRIQUE DU NORD

Le sloughi. — Le kelb. — Le bourriquot. — Le cheval arabe. — Le dromadaire. — La gazelle. — Les invasions de criquets. — Serpents et cliarmeurs.

Le Sloughi.

A M. Alexandre, officier cTaelministration, et à 3/™® Alexandref

à yancy.

Le slouglii est un lévrier indigène, à la tête fine, au regard dissimulé ou indifférent, à l'attitude nonclialante au repos. Bêt^e de race, de pur sang, le slouglii est bon chasseur; il cliasse le lièvre, la gazelle, et ne se prive pas d'étrangler d'innocents moutons ou des ctats trop confiants ou maladroits. Dans les oasis, dans les douars, vous verrez souvent son long museau fermé par une forte lanière de cuir, protectrice du menu bétail.

Intelligent, contrairement à l'opinion généralement admise, mais foncièrement indépendant, c'est un animal d'aristocratie, bautain, dédaigneux. Il n'implore pas comme le vulgaire l^elb (le cbien ordinaire); il reçoit les hommages; il s'attache difficilement, en tout cas pas au premier venu.

Il est délicat et méprisant. Il tient du chat la langueur du regard souvent mi-voilé; la démarche est pleine de grâce, d'appréhension; il semble aller sur un tapis

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délicat. Parfois, il se révèle féroce et le rictus terrible de ses lèvres lui donne l'expression de la liaine la plus violente. A la chasse, il est plein de feu, il court plus vite que le lièvre; au repos, il est toujours gracieux; les jeux des slougliis jeunes sont charmants.

Il a horreur des coups ou des caresses trop violentes; il proteste avec une énergie épouvantée et touchante à force d'être douloureuse, contre toute voie de fait ou contre la simple menace; il pousse des cris déchirants; c'est moins la douleur physique qui le fait hurler c[ue l'atteinte portée à sa beauté, à sa dignité.

Insensible aux avances vulgaires, il ne se rend qu'aux procédés de bon ton, aux hommages fins et délicats. Il avance alors un peu et très lentement sa tête fine pour recevoir la caresse; il allonge son museau pointu avec un cri d'impatience plaintif pour goûter d'une friandise.

Les indigènes coupent aux sloughis le bout des oreilles et zèbrent de raies de feu leurs pattes semblables à des fuseaux. On s'habitue à ces modes, on les trouve mieux ainsi. Leur queue doit être fort longue; passée sous l'une des cuisses et ramenée sur le dos, l'extrémité doit atteindre ou dépasser la colonne vertébrale; si elle s'arrête en deçà, les indigènes disent que le sloughi n'est pas bon.

Il existe des sloughis de toute robe : jaune, blanche, noire; il en est de tigrés; ces derniers et les noirs étaient fort estimés des Européens il y a quelques années.

Ce pendant que j'écris. M"® Ouarda, grande et belle sloughia de race, vient à pas de loup à côté de moi et, jetant sur les coussins la note fauve de son poil, appuie lentement son museau contre moi; le regard hésitant, un peu hj-pocrite, réclame une datte. Si je la lui donne, elle la prend avec une délicatesse infinie. Parfois, au jardin, la datte tombe sur le sol; Ourda la flaire, mais, révoltée par la poussière qui la couvre, elle l'abandonne

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et s'on va trottinant, vexée pour sa gourmandise non satisfaite, pour sa dignité outragée. Tous les sloughis n'ont point cette délicatesse et, quand elle a vraiment faim, Ouarda fait le sacrifice de ses préjugés et de ses répugnances.

En général, les Européens n'aiment pas les slougLis; ils les disent méckants et bêtes; ils ne les connaissent pas, ils jugent sans savoir, cela leur arrive souvent. Cependant, beaucoup en élèvent et font de ces lévriers, qui aiment surtout suivre le cavalier, de gentils et gracieux compagnons. Le slougbi vaut mieux que sa réputation; il faut savoir le prendre; il est en tout cas fort digne et parfaitement beau.

Le slougbi est arabe; étudiez-le, il vous livrera certains secrets du caractère de l'indigène.

Le Kelb.

L'indigène n'estime pas le pauvre kelb; il l'emploie et le méprise. Son nom lui sert à outrager l'adversaire qu'il invective en l'appelant « chien, fils de chien » (helh, béni Ixdh).

Le chien des douars ou chien kabyle est blanc; de taille moyenne, bien d'aplomb sur ses pattes robustes: son poil est abondant; il a le regard vif et intelligent, parfois méchant; ses abois font découvrir des dents acérées, de blancheur éblouissante.

Aucun animal domestique ne fait preuve d'autant de dévouement envers le maître et envers ceux de la famille ou de l'enlourage du maître. Il protège le foyer: les gourbis les plus misérables sont défendus par des chiens; il n'est point, en Algérie, de lieu habité où l'on ne devrait inscrire, comme au seuil des vestibules romains, a Cave cancm ».

Ce serviteur fidèle semble avoir conscience des diffé-

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rences qui séparent les liommes; il est le conservateur difficilement corruptible des préjugés de race. S'il attaque toujours l'étranger, il réserve sa fureur la plus âpre aux L.ommes de la secte ennemie; cliien d'indigène, il est féroce pour le roumi; ckien de roumi, il oublie ses origines arabes et s'acbarne contre le nouveau venu, autrement vêtu que son maître.

Il connaît les limites du domaine et ne les dépasse guère. Il donne une cbas&e ardente au ch.ien qui s'est aventuré sur son territoire. S'il n'est pas encouragé, il s'arrête aussitôt qu'il a francbi les bornes, parfois connues de lui seul et que son intelligence des cKoses bumaines et son expérience des aventures canines lui ont appris à distinguer. Est-il allé trop loin, il arrive que l'intrus reprenne l'avantage, poursuive à son tour et rejette l'adversaire sur son sol. Mais, là, cette scène comique et un peu touchante cbange encore d'aspect; chez lui, le kelb sent décupler son courage, il fait volte-face et, tout le corps tendu, comme prêt à bondir, il exhale en cris frénétiques la flamme d'une colère folle.

Il profite de tous ses avantages, poursuit sans pitié les fuyards et tourmente les cavaliers. Il est la terreur des novices auxquels il fournit d'incessantes occasions d'apprendre à demeurer solidement en selle et à parer aux écarts. Ses bons offices ne lui valent pas de reconnaissance, mais parfois des cailloux sournoisement sortis des poches, parfois encore des coups de revolver.

Pour les piétons, les chiens kabyles sont souvent dangereux; ils rendent inabordable l'accès des maisons et des gourbis. Une fois le contact pris avec ces farouches défenseurs, fuir devient difficile; on ne les maintient qu'en les regardant dans les yeux. On les écarte en leur jetant des pierres, ou, s'il n'en est pas à portée, en en faisant le simulacre.

C'est dans l'afiection qu'il porte à ses maîtres que le

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kelb puise cette ardeur belliqueuse, c'est sa fidélité qui rend si difficile son commerce avec l'étranger; aussitôt que sa défiance est tombée, qu'on lui a montré dans le nouveau venu un ami, il devient autre, car, comme tous les chiens, il est excellent. On ne peut lui reprocher que sa malpropreté, ses manières un peu grosses et — le mot est de circonstance — son cynisme.

Jamais caressé, toujours repoussé par l'indigène qui ne lui permet de manger que les pires rebuts, il aime ce maître sévère, il le chérit, il le vénère, il l'admire; il accomplit strictement, dans la tranquillité de sa conscience aux lueurs fugitives, les rites du culte signalé par Anatole Erance, le culte du dieu Homme.

Le bourriquot.

Bien des fois la rencontre de bourriquots chargés de branchages m'a fait songer à l'une des scènes fameuses de Shakespeare, celle où Macbeth, assuré de régner tant que ne s'accompliront pas les prophéties irréalisables des sorcières, apprend que l'un des prodiges annoncés par les oracl-es s'est produit et que la forêt de Birnam avance vers la montagne de Dunsinane. L'illusion que donnent au tyran les soldats de Malcolm marchant en bataille et portant au bout de leurs lances des branches fraîchement coupées, les humbles bourriquots pourraient la répéter aisément. Chargés d'une énorme quantité de ramure qui les dépasse en longueur, occupe en largeur cinq ou six fois leur propre épaisseur, cache presque entièrement leurs bonnes têtes et leurs longues oreilles, les courageux animaux avancent à l'allure trottinante et résolue qui leur est propre. Cinq bourriquots ainsi chargés et marchant de pair simulent un bosquet, cinquante feraient un bois et mille une forêt.

Semblable à l'âne, admirable bête dont il ne diffère

que par la taille qui est exiguë, rkonnête bourriquot porte des poids effrayants, trotte, un gros indigène sinon deux sur la croupe, porte des grappes d'enfants, tire des Tékicules pesants.

Au milieu des épreuves, il montre la droiture instinctive de son âme, la robustesse de son intelligence, la tendresse d'un cœur aisément affectueux et, il faut bien le dire, l'énergie tenace d'un caractère irrémédiablement entêté.

Très entier, il lui arrive de ne pas vouloir aller plus avant et de s'arrêter obstinément. Des coups de trique et surtout le fouaillement de plaies jamais guéries ont raison de ces lubies.

Peu rancunier, il repart pour recommencer sans trêve la tâche qui durera autant que lui. Il marque d'empreintes délicates les pistes et les cbemins poussiéreux, il fait sonner sur les rocailles ses petits sabots que surmontent des jambes fines; aux flancs des montagnes, sur les bords des précipices, son corps agile et robuste francliit ou contourne les obstacles, partout où l'homme a besoin d'être porté, partout où il a besoin de porter quoi que ce soit.

Sobre et patient, la nourriture la plus humble lui est bonne; il supporte les pires avanies.

Il est tout de courage, de franchise, de bonté, et la pitié pour la race brutale des hommes que trahit son regard philosophe ne comporte pas de mépris.

Le cheval.

Au capitaine Lchas, commandant la belle 16^ à Bizerte.

C'est dans les montées escarpées ou dans les descentes pierreuses réputées impraticables par le cavalier nouvellement venu d'Europe, qu'il faut voir le cheval

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arabe, l'animal noble que l'indigène condescend à aimer et à apprécier à sa juste valeur. D'une adresse de chèvre, il pose son pied alerte sur les rocbes pointues et, dans les pentes inclinées, le long des abîmes, l'homme se confie sans péril aux membres prudents de son corps nerveux que régit l'audace tranquille de son instinct. Il grimpe avec ardeur; sans qu'il soit besoin que les éperons ou la cravache interviennent, il se ramasse et, raidi contre l'obstacle, en des efforts où il se donne entier et qui lui arrachent de véritables grognements, il gravit les sentes accidentées, âpres ou glissantes, où l'on eût jugé impossible qu'il passât. En plaine, il peut couvrir et plusieurs jours de suite 80 ou 100 kilomètres, et je ne considère pas comme exceptionnel de lui en avoir parfois demandé 120 d'une aube à l'autre. Le mulet seul l'emporte sur lui pour la sûreté de son sabot dans les montagnes et souvent, en plaine, pour la régularité soutenue des allures douces. Aussi le mulet, animal de trait, animal de bât et même, à Tunis, animal d'attelage, d'attelage sélect et qu'utilisent les princes tunisiens, rend-il en Afrique des services inappréciables.

Mais le cheval arabe aime galoper; c'est le cheval de la fantasia et la fantasia est une part importante de l'existence de l'indigène, un but souriant toujours à son activité. C'est le caractère excitable de l'animal, son ardeur à la course, le plaisir qu'il éprouve à caracoler, qui font de la fantasia un spectacle véhément et gracieux. L'indigène ajoute au charme de ce jeu souvent dangereux; il lui apporte, dans l'éclat de ses vêtements les plus beaux, sa maîtrise dans l'art de l'équitation arabe et son adresse prestigieuse à manier les armes. Seul ou uni par le bras à un camarade ou à un groupe de camarades, dont il se sépare à de certains moments et qu'il rejoint parfois à d'autres, il lance à fond de train son cheval, lui fait décrire des voltes élégantes, tandis

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qu'il jongle avec des armes ou fait le simulacre de frapper des ennemis; parfois il attrape, et souvent debout sur la selle, un long fusil qu'il a lancé en l'air et qu'il décliarge aussitôt saisi. Il parade, montre son habileté et sa liardiesse et, après avoir fait valoir toutes les qualités de son cheval, en plein élan, d'un coup du mors puissant dont il meurtrit sa bouche, il l'arrête net.

Ce cheval fringant est très robuste et très sobre; il supporte les intempéries, ne souffre pas de la chaleur, ne s'enrhume pas à recevoir la pluie au bivouac. Il mange peu, broute l'alfa, se nourrit d'orge... quand on lui en donne. C'est la bête vivace, faite pour la chasse et pour la razzia, l'animal nerveux qu'enivre la poursuite et que grise la poudre, le coursier, admirable dans son pays, destiné aux combats. Ce n'est pas seulement un cheval de parade, c'est celui de la guerre, qui est le but et l'essence même de la vie du nomade et dont la fantasia n'est qu'une image adoucie, destinée à tromper son impatience.

Comme tous les chevaux, il a la mémoire excellente; son intelligence obtuse me paraît supérieure à celle des chevaux d'Europe; il est excitable et très peureux; ses veux myopes prêtent aux objets les plus vulgaires un aspect fantastique et la souplesse d'anguille de ses reins rend dangereux ses demi-tours instantanés. Il a le sens de l'espace, la notion des directions et se conduit bien, même dans l'obscurité; perdu le soir, dans l'inextricable dédale des chemins d'une oasis, rendez-lui la main, il vous conduira à l'écurie.

Il fait presque partie de la famille de l'indigène, qui le soigne bien, le chérit à sa façon, ne le gâte pas, comme font les Européens, par un excès de nourriture et de soins et en tire tout ce qu'il peut donner.

Il est l'inséparable compagnon de son maître et vit avec lui et les siens dans une familiarité affectueuse; il

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aime son cavalier, il le reconnaît, s'attache à lui, le suit, parfois obéit à sa voix.

Il est batailleur avec ceux de son espèce. Au temps où les juments ont pour lui le plus d'attraits, il devient difficile et capricieux. Les lèvres éversées, il hume l'air, tendant la tête au vent; il n'obéit plus aux rênes qu'avec impatience, gagne à la main ou se cabre. Il mâche son mors, brise au repos ses entraves, arrache comme des allumettes les piquets qui l'attachent au sol, cherche querelle à ses rivaux, les bat, rue, les mord, s'il le peut, ou se fait mordre et battre par eux. Il aborde l'adversaire par la croupe, décharge dans le poitrail ses sabots de derrière, se retourne et saisit l'encolure aux dents; il cherche à le renverser, à le piétiner, à le broyer. En tout temps il est pour les autres chevaux d'humeur difficile; il a ses antipathies et quelquefois aussi des sympathies; il tâche de frapper certains qui lui font horreur et s'entend aisément avec d'autres. Mon cheval, Kébilli, qui est fort doux, partage fraternellement sa mangeoire avec un camarade qui lui agrée; par contre, il n'est pas de ruse qu'il ne tente pour atteindre un cheval bai qu'il déteste et dont la présence lui est odieuse; l'hostilité entre ces deux animaux s'est manifestée tout de suite, à leur première rencontre; un incident qui leur valut à chacun une morsure, et que termina un pugilat en règle entre les serviteurs chargés de les soigner, confirma ces dispositions qui ne se sont jamais effacées.

Les allures du cheval arabe sont le pas, le trottinement ou le trottinement amblé et le galop. Toujours ramassé, il trotte mal, l'indigène ne l'y dresse pas. Niché dans sa selle à haut dossier, les jambes très courtes, les talons excitant perpétuellement le ventre de la bête d'un coin du laige étrier qui fait l'office d'éperon, l'Arabe soutient indéfiniment les allures lentes, auxquelles les Européens finissent par s'habituer, au point de

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les conserver des journées entières sans trop de fatigue; c'est le moyen d'aller longtemps en ménageant le mieux la monture. A quelque allure que ce soit, l'indigène monte sur l'arrière-main, dirige son cheval par le genou et par la jambe et n'emploie le mors que pour l'arrêter. Il n'est point rare de trouver dans les douars de jeunes chevaux auxquels, pour les habituer à ambler, leurs possesseurs ont joint par une corde les membres d'un même côté. Pris jeune, on peut corriger le cheval arabe et en faire un trotteur passable; on le détend par l'action incessante du genou et de la jambe et en fournissant à sa bouche le solide point d'appui d'un double filet.

Plein de feu dans l'action, le cheval arabe est, pendant les haltes, paresseux avec délices. Dès que son maître a mis pied à terre, il se renverse sur le dos, au détriment de la selle dont les cavaliers peu expérimentés ne se sont pas souciés; il se roule à terre, les membres en l'air, de façon quelque peu comique, puis fait le mort quelques instants, recommence à s'agiter en tous sens, éprouvant une parfaite volupté à ce rude massage, qu'il interrompt de temps à autre pour regarder autour de lui, en bête ombrageuse qui redoute toujours l'inconnu.

Pendant la sieste, entravé au soleil, parfois abrité par un palmier, il repose paisiblement et telles sont sa douceur et sa placidité, que le maître peut, sans crainte des coups de pied, s'étendre à ses côtés et faire de son poitrail un oreiller. Rien ne rompt le parfait silence de ces heures où la chaleur et la lumière pénètrent subtilement hommes, bêtes et choses; tout ce qui vit et tout ce qui ne vit pas paraît écrasé sur la terre; aucun mouvement ne trouble l'immobilité grandiose du bled tranquille.

Le cbeval a soulevé la tête; la tournant de côté, il regarde d'un air doux le maître à demi-couché sur lui et

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sommeillant ou rêvassant au ciel bleu; puis, satisfait de l'avoir vu et de n'avoir découvert aucun motif d'émoi, il gonfle d'air sa poitrine, souffle bruyamment et abandonne tout au long sur le sol sa tête et son cou....

Le dromadaire.

J'ai fréquenté assidûment les dromadaires au temps déjà éloigné, où, non loin du Djebel Younès, au pays de Gafsa, je ckerckais à aménager, pour le transport d'Européens blessés ou malades, le palanquin indigène nommé en Tunisie jcffa (djah'fa). Les Gafsis l'utilisent souvent pour conduire au thebib (médecin) ou au marabout réputé ceux de leurs parents ou de leurs amis auxquels leur état de santé ne permet ni de marcber ni de se tenir en selle ou sur le barda d'un mulet. Mais le but véritable de la jeffa, c'est de cacber aux regards indiscrets la femme dont nul passant ne doit voir les traits; c'est en jeffa qu'est conduite sur le lieu de la fantasia la jeune épousée; écartant légèrement les voiles impénétrables qui surplombent la litière, elle admire à loisir, sans qu'on l'aperçoive, les prouesses équestres de son mari.

Aussi le squelette du palanquin, fait de bois et dont la construction est d'une simplicité telle qu'elle ne nécessite l'emploi ni d'un seul clou, ni d'aucun morceau de métal quelconque, est-il surmonté d'une sorte de dôme, fait de bâtons et recouvert de tentures, rayées de couleurs vives, qui donnent à l'ensemble un aspect étrange et quelque peu pittoresque. Un petit bât très léger, tout de bois et sans clou, du prix le plus modique, fait prise sur le corps du dromadaire que régularisent des coussins de formes diverses, et supporte la jeffa. De simples cordes relient solidement les unes aux autres les différentes parties de l'édifice ot l'une d'elles attache

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à l'animal, dont elle enserre l'abdomen, l'édifice tout entier. J'installais sur ce palanquin indigène les éléments d'un lit européen : matelas, couverture, oreillers, et cherchais par diverses modifications et artifices à faire de la jcffa-litt un appareil de valeur pratique pour nos soldats et pour nos colons malades (1).

C'est au cours de ces études que j'appris à connaître quelque peu Si (2) Djemel (Monsieur le Dromadaire), comme je l'appelais plaisamment au scandale de Mohammed et des chameliers, et que je m'habituais au tangage léger de son corps disgracieux.

Si Djemel est long, haut, dégingandé; il se lève ou s'accroupit en plusieurs temps par des mouvements dont certains sont assez brusques et qui produisent des inclinaisons successives et de sens opposé; elles nécessitent quelque attention des débutants qui oublient d'y parer en se penchant en avant ou en arrière selon que la bête porte ses épaules en arrière ou en avant.

Pour se percher sur lui, il est aisé de poser le pied à la naissance de son cou long et mobile; mais, bien qu'il soit d'habitude inoffensif, il faut se défier des morsures, car sa bouche puissante peut broyer une main ou un avant-bras presque, aussi aisément qu'elle écrase les larges feuilles de cactus aux piquants acérés, ou même les noyaux de dattes qu'il mange volontiers. Généralement doux, il lui arrive de se mettre en colère et de refuser tout service. Il s'accroupit; le chamelier assaille de coups de pieds ses jambes cagneuses, moyen habituellement employé pour le faire se lever ou s'agenouiller. Il fait quelques pas, s'arrête à nouveau, se couche

(1) Voir La Jcffa (Annales d'hygiène publique et de médecine légale, mai 1899).

(2) Le mot sidi signifie monseigneur ; en réalité, il est l'équivalent de monsieur. Si se donne généralement aux lettrés, aux savants, à ceux qui ont étudié.

et la scène recommeuce longuement, agrémentée des cris rauques, sauvages, cÔ'rayants qu'il pousse en agitant sa tête en gestes de dénégation faiouclie. On le dit rancunier au point qu'à de certaines époques, pour les mêmes raisons qui rendent périodiquement difficile le cheval arabe, son maître même ne peut le frapper sans risquer d'encourir une vengeance qui peut être terrible.

En longues théories, les dromadaires promènent, dans les villes et dans l'intérieur de Tunis même, les marchandises que les caravanes apportent du Sud; leur profil singulier jette une note pittoresque dans les rues les plus européennes; le troupeau marche gravement et docilement, suivant souvent l'un des siens porteur d'une clochette; sur les flancs galopent les petits, drôles et charmants comme beaucoup d'animaux jeunes.

Mais leur pays, c'est le Sud; leur royaume est la dune où chevaux et mulets, même libérés du poids d'un cavalier, enfoncent à mi-jambe, tandis que la patine large et spongieuse de leur pied mou appuie sur le sable sans y pénétrer; la facilité avec laquelle ils paraissent glisser sur ce sol meuble donne quelque élégance à leur démarche vacillante.

D'une sobriété proverbiale, le dromadaire porte de lourds fardeaux et couvre des distances très longues. Accroupis sur leur petite selle ronde et plate, surmontée à l'avant de la croix targuie traditionnelle, les j'ambes croisées sur l'encolure qu'ils frappent des talons, les Touareg demandent parfois à leurs bêtes de race, les méharis, 80, 100 kilomètres et plus dans la même journée.

Mais le dromadaire ordinaire, s'il fournit lui aussi, grâce à sa résistance à la fatigue, des parcours étendus, n'a pas de vitesse; c'est lentement qu'il accomplit les trajets entre les puits souvent forî distants; au besoin il se passe de boire les jours où la caravane n'en a pas

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rencontré ou lorsqu'elle campe en quelque endroit où le soleil a tari l'eau. C'est l'animal du Sahara; il lui donne une note caractéristique, soit qu'il marque d'un trait frappant la solitude recueillie du bled nu, soit qu'il détache sa silhouette bizarre sur un fond de roches aux pans heurtés, avec lesquelles ses formes s'harmonisent. Quelques palmiers, des chameaux broutant, un Arabe prosterné, dans le lointain le contour des collines aux arêtes tranchantes se précisant aux premiers rayons du soleil, dans un nimbe clarteux aux teintes lavées violettes et bleu pâle, nest-ce pas ainsi que se présente souvent au souvenir ou à l'imagination le désert toujours simple, parce qu'il est immense et vide; toujours attachant, parce qu'il donne aux hommes, par son étreinte, l'illusion qu'il les abîme dans l'univers dont il présente un des aspects les plus imposants; toujours varié, parce que la lumière le fait divers par la multiplicité des apparences qu'elle lui prête et dont quelques artistes seuls ont, comme Xoiré, le don de rendre certaines, sur des toiles impressionnantes.

L'indigène s'est mis en route; interminablement, la bête à l'échiné gibbeuse, le dromadaire, le dandinement de son allure cadencé au balancement régulièrement rythmé d'un tangage incessant, marche, rengorgé, portant avec une gravité assez majestueuse sa tête dodelinante de diplomate un peu niais.

La gazelle.

A Mademoiselle Jeanne Locassagnc, à Lyon.

C'est par ses yeux, dont l'élégance de son corps et la sveltesse de ses membres délicats et nerveux ne déparent pas la beauté, que la gazelle séduit et se fait aimer. Son regard est un pur regard de femme un peu candide; on y lit la douceur et comme un étonnement vague et con-

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fiant. Son langage seul est déplaisant : c'est un grognement.

Animaux des grands espaces, où on les trouve réunis en troupeaux, les gazelles sont un gibier estimé, leur chair est un mets délicat. Les indigènes les cliassent à courre; rien n'est gracieux comme une envolée de gazelles, elles dépassent en vitesse les autres quadrupèdes; en plus des allures de ceux-ci, elles disposent du saut; des quatre pieds à la fois, elles s'enlèvent avec force, retombent et rebondissent, lassant, par cette course où la pose des sabots n'occupe qu'un seul temps, le galop aux trois temps des chiens et des chevaux les plus rapides; en hauteur, elles franchissent de la même façon des obstacles qui les dépass'cnt trois ou quatre fois.

Levées, les gazelles fuient contre le vent; cette particularité permet d'apposter à de certains endroits des relais de sloughis; les derniers venus et les plus vaillants s'abattent à la façon des carnassiers sur les malheureuses bêtes et les tuent d'un coup de dent dans la nuque, à l'endroit connu des fauves, des chasseurs et des anatomistes.

Domestiquées, elles vivent avec l'homme et les animaux de la maison dans une familiarité un peu réservée. Elles s'accoutument à la présence des chiens; non sans quelque arrière-pensée peut-être, ceux-ci finissent par leur témoigner un peu de la considération qu'ils accordent à leurs pires ennemis eux-mêmes, lorsque ces ennemis sont aimés du maître et vivent sous son toit. A Kebilli, sloughis et gazelles rôdaient fraternellement en quémandant autour de notre table. Il arrive que ces animaux dissemblables prennent plaisir à jouer ensemble. Ce sont des cliarges folles dans la campagne; généralement la gazelle rentre au bercail, il arrive aussi qu'on ne la revoit plus. J'ai connu une forte gazelle mâle qui accompagnait à la chasse son maître à cheval;

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elle rentrait chaque soir au logis arec lui, tenant fraternellement compagnie au chien.

En champ clos, acculée, elle tient tête aux assaillajils. Ma bonne sloughia, Ouarda, m'arriva un jour, en lamentations, pour me montrer une blessure que lui avait faite une gazelle affolée. Telles sont la force de leur musculature et l'énergie de leur résistance, qu'un adolescent, tenant à pleines mains les cornes d'une gazelle — ses seules armes, — ne parvient qu'avec effort à la maîtriser.

Les gazelles adorent les friandises, le sucre, le pain, le tabac; elles aff'ectionnent le papier, elles le dilacèrent et même le mangent. EUes s'insinuèrent un jour dans notre bibliothèque et causèrent d'affreux dégâts. Je leur en voulus moins, je l'avoue, que de la funeste habitude dans laquelle elles s'entêtèrent de venir, chaque nuit, lisser longuement leurs cornes sur les nattes qui, du -côté du patio, protégeaient mes fenêtres donnant, à hauteur de gazelle, sur une galerie oii elles avaient accès. Dans le Sud, le sommeil est à la fois précaire et précieux. Les maudites bêtes me réveillaient sans scrupule. Sortant brusquement, une badine à la main, je cherchais à les surprendre; mais, plus rusées que je n'étais habile, elles m'éventaient à temps; au moment où je m'apprêtais à les châtier, les petits coups secs de leurs sabots exigus résonnaient précipitamment sur les dalles, et, grognant d'une façon qui me semblait ironique, elles s'évanouissaient dans la nuit. Je me couchais, m'endormais; bientôt elles recommençaient leur manège infernal. Je ne le leur ai jamais pardonné. Les gazelles, que l'on croit très douces, sont parfois fort méchantes. Comme les autres animaux, la jalousie les rend cruelles. Elles se battent et certaines sont tuées. Il m'a paru que •ce sort fatal était réservé de préférence aux nouvelles venues que l'on cherche à introduire dans une société

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de gazelk'S domestiquées depuis lonj^enips et qui sont habituées les unes aux autres.

En toute autre occasion, la gazelle est d'humeur paisible. C'est une joie d'observer, aux abords des dcmeurei algériennes, dans les cours, ce gentil animal. Délicat et gracieux, le regard humain, sa jolie tête portant fièrement les cornes qui l'ornementent, il va au gré de son caprice que fixe un instant quelque brindille alléchante, l'allure capricante, et poussant de temps à autre son vilain petit grognement.

Les criquets.

C'est d'abord sous la forme de nuages étendus, flottant haut dans les airs, que les criquets d'Afrique, acridiens orthoptères, parents très proches de nos sauterelles, auxquelles ils ressemblent tout à fait, manifestent leur présence désolante. Le tam-tam i-etentit, les indigènes sortent précipitamment de leurs maisons et le nez en l'air interrogent l'espace. On voit se détachant sur le ciel des essaims de bestioles en migration vers un but inconnu. Ce n'est pas encore le moment où. elles sont redoutables; elles sont, au contraire, une manne céleste; les indigènes qui témoignent d'une vive répugnance pour certains de nos mets — ainsi les escargots et les grenouilles — s'en nourrissent volontiers. J'ai eu la curiosité d'y goûter, il m'a semblé manger de l'herbe.

Des semaines seulement après ce passage, commence l'invasion fréquemment désastreuse. En des endroits divers, souvent fort éloignés dans le bled et distants les uns des autres, les insectes ailés, dont quelques vols seulement ont parfois touché les oasis, se sont abattus, et c'est dans ces lieux — lieux de ponte — que l'on cherche, aussitôt l'emplacement découvert, ù détruire les sauterelles adultes qui s'y sont posées et, dès leur appa-

rition, les petits criquets nouveau-nés dont l'attaque est imminente.

A peine plus gros, les premiers jours, que des grains de café et noirs comme eux, ils grandissent vite; ils deviennent tôt des animaux jaunâtres, aux mandibules puissantes et dont la taille varie entre un centimètre et demi et deux centimètres; ils ne courent ni ne volent, ils marchent; c'est en sautant, toutefois, qu'ils s'écartent des pieds de l'iiomme et des animaux.

Venant du désert par milliards, leur instinct les conduit, comme par l'effet d'une concentration stratégique, vers les îlots de verdure c^ui recèlent toute la nourriture des pays brûlés du Sud. Le Nord de l'Algérie n'en est d'ailleurs pas exempt; certaines années, ils l'envahissent et saccagent les cultures.

Toutes les règles d'une tactique faite de bon sens et d'expérience sont appliquées contre cet adversaire minuscule et terrible : la troupe est réquisitionnée; par tous les moyens on cherche à arrêter les armées d'insectes malfaisants. Un appareil ingénieux rend de grands services et permet quelquefois de sauver la situation : ce sont de simples bandes de toile, hautes de moins d'un mètre, soutenues par des piquets; on les étend bout à bout devant les points menacés, sur une distance qui est quelquefois de plusieurs kilomètres; le bord inférieur de cette barrière délicate est appliqué sur le sol de façon à ne laisser subsister aucun interstice; la partie supérieure de la face contre laquelle viendront buter les criquets est cirée sur la largeur de plusieurs doigts. Les insectes rencontrent la toile, l'affrontent, la gravissent par le seul côté qu'ils puissent aborder, arrivent à l'endroit glissant, ne peuvent le franchir et retombent. Ils tentent de contourner l'obstacle; de loin en loin le long de celui-ci, des fosses larges et profondes ont été creu-

sées; les criquets s'y engloutissent, y forment une masse grouillante que les indigènes broient et brûlent.

En 1897, à Gafsa, nous fûmes débordés; les criquets forcèrent l'oasis; leurs colonnes massives rencontrèrent tout d'abord l'iiôpital militaire, point avancé dans la direction de Fériana; en quelques beures, tous les pavillons furent submergés; une main posée à plat sur un mur en eût rencontré dix; les maisons les plus bautes ne sont pour ces insectes qu'un embarras momentané; ils grimpent le long des parois, passent sur le toit, retombent de l'autre côté du bâtiment et continuent de marcber. Je crois qu'une cathédrale gotbique ne les arrêterait pas.

Ils traversent les baies épaisses de cactus, passent tabias et séguias; bors celui de certains plants rares auxquels ils ne s'attaquent pas, ils dévorent tout le feuillage des arbres. Les troncs disparaissent sous la fourrure jaune de leurs corps accumulés; sous leur poids des branches cassent; en peu de temps, les plus verdoyantes sont dépouillées. En moins de deux beures, les jardins les plus beaux, oii s'étalent les richesses magnifiques de la végétation exubérante des oasis, sont déchiquetés, ravagés, détruits, et ne livrent plus au regard que les spectres lamentables de leurs tiges nues.

S'attardant à peine dans les premiers jardins qu'ils ont rencontrés et tôt saccagés, poussés par de nouvelles hordes non rassasiées, ils sie rapprochent du cœur de l'oasis et finissent par occuper celle-ci entièrement. Eien ne peut donner l'idée, si on ne les a vus, de ce qu'ils sont nombreux et compacts. Il en est partout, à l'intérieur des maisons, dans les chambres, dans les vêtements, sur les meubles; il en tombe du plafond dans les assiettes et dans les verres. Au dehors, routes, chemins, pistes, sentiers, talus, fossés, murailles, maisons..., tout se voile d'une trame mouvante de criquets. Il semble

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que la partie superficielle des choses soit animée et que le sol lui-même soit emporté par un mouvement de translation, dont l'oreille perçoit le bourdonnement confus; car de toutes ces bêtes en marcbe, naît un murmure monotone et léger, auquel s'ajout^e, dans les jardins, le bruit frêle des tissus végétaux craquant sous les mandibules. Et toujours, toujours, suivant la direction qui conduit du pays désert aux jardins plantureux, des bataillons nouveaux surgissent de la masse inépuisable.

De subir cette invasion incessante, de voir ces êtres, petits, innombrables et mobiles, résulte à la longue, une impression de lassitude, presque de découragement.

Aux circonstances déprimantes il faut joindre l'empoisonnement de l'atmosphère par les incinérations auxquelles se livrent partout les indigènes; ils ûamhent les arbr*es et les murailles au risque d'y mettre le feu.

Et oe n'est pas tout encore; dans les ruisseaux, dans les réservoirs à ciel ouvert, dans les mares, des milliers de criquets se sont noyés; de leurs cadavres en décomposition s'exhalent des émanations dont la fadeur soulève le CŒ'ur. L'eau est viciée; hommes et bêtes la boivent corrompue et en seront malades.

Des jours se passent avant que prenne fin cett-e désolation; enfin s'opère la métamorphose qui rend les criquets aptes à voler. Çà et là, on en trouve qui paraissent plongés dans une soii>e de torpeur; en un t^mps qui peut se chiffrer par des minutes, l'observateur les voit faire des efforts successifs pour se débarrasser de leur revêtement, comme s'ils y étaient comprimés et qu'il fût devenu trop étroit; ils s'en séparent peu à peu, s'en dépouillent comme font les serpents de leur peau à l'époque de la mue. Du criquet sort un animal de taille plus grande et mesurant trois centimètres environ, au corps allongé, élégant et que dépassent en arrière de longues ailes; elles le portent, après un court moment

(l'iiébétude, sur les arbres où quelque temps encore, avant de disparaître dans les airs, il continuera les dégâts...

Les criquets sont bien le fléau que mentionne la Bible; le fléau qui traîne avec lui la désolation et la maladie, emportant en quelques jours les récoltes superbes du sol étonnamment fertile des oasis, anéantissant le résultat de longues heures de travail dans les seghias fiévreuses, jetant sa semence de famine, de misères et de mal sur l'homme toujours vaincu et toujours résigné.

Les serpents.

.4. M. Couturier, ancien payeur aux armées, à ChateUChéhéry.

La tribu vivace et répugnante des serpents peuple abondamment l'Algérie, dont elle aime la rocaille anfractueus'G et chaude. A dire vrai, on trouve des serpents partout, et, dans les sables du Sud, certains parmi les plus petits passent pour très venimeux.

Enveloppé 4ans son burnous, la tête appuyée sur la selle du cheval en guise d'oreiller, le voyageur qui dort à la belle étoile préfère souvent, au risque d'être piqué, celui d'être écrasé et s'étend sur le chemin que les reptiles ne fréquentent pas volontiers; j'ai souvent dormi ainsi. Les serpents se glissent partout; couleuvres inoffensives, parfois fort longues et fort grosses, ou vipères dangereuses viennent au voisinage de l'homme; elles pénètrent dans les jardins, dans les cours et jusque dans les maisons. Xous partageâmes longtemps un vieux bordj avec des familles de vipères à cornes (léfâa); ce sont d'affreuses bêtes, grises, de la couleur du sol, hideuses et d'aspect sale; elles portent sur la tête deux petites excroissances. Comme la plupart des serpents venimeux, elles ne sont habituellement pas dangereuses, à la condition qu'on ne les touche pas. Mais on distingue

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mal kur robe terne, et, pour rares qu'ils soient, il en résulte des accidents auxquels sont particulièrement exposés tous ceux qui doivent poser sur la terre leurs mains ou leurs pieds nus.

Les blessures faites sont graves. Les gens du pays traitent assez bien ces sortes de plaies, ligaturant le membre et appliquant très profondément le feu. Plusieurs indigènes me furent amenés de loin, qui ne durent de vivre qu'aux soins que leur avaient tout de suite donnés leurs compagnons. Aux procédés utiles sont joints quantité d'autres ressources de la thérapeutique en usage dans les douars et dans les gourbis; ainsi l'immolation d'un agneau dans le corps chaud ducjuel est plongé la partie du corps atteinte, diverses prières, et le port à la cbécbia de sachets de cuir cousus recelant, écrits sur un papier, des versets du Coran, ou quelque invocation de marabout. Les piqûres aux membres sont les moins redoutées; à la tête, au cou, à la poitrine, elles mettent davantage la vie en péril, entraînent plus fréquemment la mort.

Dans le Sud où les distractions sont rares, les soldats, ceux des bataillons d'Afrique surtout, se récréent à capturer des vipères. Avec une petite branche, taillée en fourche, ils leur saisissent adroitement le cou, y passent un nœud coulant et conduisent, comme en laisse, le reptile.

En Tunisie, le roi des serpents venimeux est le naja (naja haje), le bouffira des Arabes; il affectionne les flancs escarpés des terrains montagneux; sa taille dépasse parfois deux mètres. On dit qu'il s'attaque à l'homme, le poursuit et que sa vitesse dépasse celle du cheval au galop. Je ne le crois pas, mais c'est à coup sûr un animal féroce, aux mouvements fulgurants, capable, au moindre attouchement, d'une riposte violente.

Il suffit de voir, dans certains carrefours de la ville

arabe, à Tunis, la vivacité et l'énergie do sa détente, la rapidité avec laquelle le corps se replie comme un ressort, la tête venant près de la queue pour saisir le doigt agile du charmeur, qui, après avoir excité le reptile, l'évite, ne lui laissant à mordre qu'un pan de son burnous, pour comprendre que le naja est un adversaire qu'il n'est pas iDrudent de déranger.

Le spectacle que donnent les charmeurs est fort apprécié des' indigènes. Sur un trottoir, dans un coin, à l'abri des voitures, les acteurs s'installent; d'habitude ils sont quatre; trois musiciens sont munis de flûtes et de tamtams (thebcl), l'autre porte des sacs de cuir ou de peau, fermés, contenant les serpents; ce sont généralement des najas. Les passants font cercle. La séance commence par d'ardentes prières, d'interminables oraisons à l'adresse d'Allah, des suppliques aux marabouts vénérés protecteurs des bêtes rampantes. L'assistance est fort recueillie. Puis vient une quête, et c'est très volontiers que les indigènes, même pauvres, jettent leur obole que le charmeur recueille dans un tambourin. D'habitude il juge insuffisante cette première recette, sermonne, exhorte, mendie, s'adresse aux uns et aux autres, demande à tous de parfaire la somme. Il lui faut encoi'e quelques sous : dix, puis huit, puis cinq. Enfin le chiffre qu'il a fixé est atteint.

Prestement, d'une main experte, le charmeur tire un naja du sac de cuir. Il le saisit par le cou ou par la queue, à un endroit tel que les morsures de la bête ne peuvent l'atteindre. Il montre la vivacité de l'animal, il le manie habilement et audacieusement, et, par diverses jongleries, en fait valoir la vigueur et la méchanceté. Puis, le déposant sur le sol, il commence à tourner autour de lui, le burnous étalé. Pendant ce temps, la musique fait rage. Le naja s'est dressé, la partie antérieure de son corps est droite, le cou gonflé;

d'un œil très vif, intelligent presque, il regarde le cliarmeur, comme il fixerait un gros oiseau. Il ne le perd point de vue, dirige la tète vers lui, suit tous ses mouvements. Manifestement il subit une influence, il commence d'être charmé.

Quand il est à point, l'indigène l'enlève brusquement de terre, le cueillant comme une fleur; il le tient à bout de bras et passe devant les spectateurs, faisant parade de son pouvoir sur le reptile, dont il amène la langue au contact de ses propres lèvres. Le charmeur exécute ainsi divers exercices plus ou moins périlleux et, lorsqu'il a tiré du naja tout ce que ce dernier pouvait fournir à son art singulier, il le laisse sur le sol,, pose sur sa queue une grosse pierre, destinée à l'empêcher de s'enfuir, et extrait du sac un nouveau sujet plus fort encore que le premier et d'apparence plus dangereuse. Il recommence avec celui-ci tout ce qu'il a fait avec le premier; le spectacle continue longuement, entrecoupé par des prières et par des quêtes. Tantôt le charmeur présente de nouveaux serpents et tantôt il entr'ouvre le sac où se glissent précipitamment certains dont il a fait valoir les talents; il en laisse reposer d'autres sous des tam-tams, ou sous des couvertures; il en est qui, retenus par un caillou volumineux, à la façon que nous avons dite, demeurent prisonniers au milieu du cercle sans cesse rétréci que font les assistants. Au bout d'un certain temps, il se trouve des reptiles partout, les uns apparents, les autres emprisonnés sous quelque objet, et le charmeur a fort à faire pour empêcher les enfants curieux et imprudents d'approcher trop, car il ne faut pas croire ces najas tout à fait inofPensifs. Soit pour avoir tenté d'en dresser de trop farouches, soit manque d'adresse ou d'expérience, ou que, par l'effet dela négligence que l'indigène apporte en toutes choses, ils aient omis d'extirper à temps les crochets venimeux,.

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soit encore que leur foi dans les prières protectrices ait été trop ardente, on m'a assuré qu'à Tunis, des charmeurs étaient morts des suites de piqûres faites par leurs animaux.

Mais ces accidents sont exceptionnels et le danger, s'il existe, est minime. La scène est originale, de l'exhibition, dans les rues de nos villes de l'Afrique du Xord, de ces bêtes farouches, objets de répulsion et d'effroi, assouplies par la patience de l'homme, et que dompte la musique. Une perspective s'entrouvre sur l'inconnu, une intuition de côtés incertains de l'Orient mystérieux nous vient à observer les rites de ce spectacle pittoresque. Il est religieux; des marabouts et des saints de l'Islam, la dévotion semble rejaillir sur le serpent lui-même, eomme s'il participait au caractère sacré d'Allah, qui l'a voulu funeste aux hommes. Il donne la mort, il inspire le respect éternel qui va aux choses malfaisantes et puissantes.

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