CHAPITRE VI
ier novembre.
Les pages de mon journal sont blanches. Du 18 octobre jusqu'à ce soir, je n'ai pas eu le courage d'écrire une ligne. Il y avait trop peu à dire ou trop à dire. A une période de calme écrasant et morne ont succédé coup sur coup des émotions si violentes, si douloureuses, que l'âme en sortait anéantie, la volonté brisée. Le 30 octobre, c'était le Bourget perdu aussitôt que pris ; le même jour, la capitulation de Metz officiellement connue ; hier enfin, l'émeute triomphante à l'Hôtel de Ville, le gouvernement prisonnier des factieux et Paris livré, pendant douze heures, à l'anarchie.
Vivre de cheval et de pain noir n'est rien. Vivre dans Paris bloqué, comme dans une île perdue au milieu des flots, sans nouvelles de ses amis, sans nouvelles de sa famille, sans nouvelles des champs de bataille où se joue le sort de la France, est assurément cruel ; mais vivre témoin de défaillances coupables, de révoltes armées, de saturnales honteuses en face de la patrie mourante, voilà ce qui abat les plus fiers courages, ce qui désespère le cœur quand, s'oubliant aux choses de la terre, il néglige de s'élever à Dieu.
2 novembre.
Jour des morts. Cette année, la fête emprunte aux circonstances quelque chose de plus solennel et de plus grave.
Les canonniers de la Drôme nous quittent, ce soir. Ils vont occuper le moulin Saquet, aux extrêmes avant-postes. Avant de partir, ils ont voulu assister, en tenue de campagne, à la messe que le R. P. Recteur célèbre, au grand autel drapé de noir.
Combien, parmi ces pieux soldats, n'auront pas d'autres honneurs funèbres!
5 novembre.
Signe précurseur de famine :
On vient de réquisitionner les trois vaches que nous avons ramenées à temps, des Moulineaux.
Provisoirement, on nous les laisse, sur justification de fourrages, — triste fourrage, du foin en poussière et les paillasses de la communauté ; — mais nous ne pourrons ni les tuer, ni les vendre.
Vous souvient-il des chèvres du Père Chalet, des deux chèvres délices des enfants de Saint-Louis ? L'une d'elles a fourni aux blessés le repas de la Toussaint ; l'autre, qu'on laisse brouter à l'aventure . sur les maigres gazons du parc, échappe au carnet des inspecteurs... elle n'échappera pas à sa destinée.
Ce sera pour nous une dernière ressource: car. à n'en plus douter, le siège tourne en blocus et nous touchons aux extrémités dont parle l'histoire des places investies.
6 novembre.
Une visite à rendre nous a menés, cette aprèsmidi, au Mont-Valérien, le R. P. Recteur et moi.
Belle forteresse, admirablement située, mais qui deviendra intenable le jour où les Prussiens s'aviseront de la bombarder. Elle n'a pas une casemate. En regagnant Paris, nous traversons le Bois de Boulogne : la route de la Muette et l'allée des fortifications. Que de changements et quels changements! Certes, il se fût estimé le jouet d'un songe, le rhétoricien qui, parti au mois d'août pour la paisible province, eût refait avec nous la promenade favorite des élèves de Vaugirard. Ce bois si beau, ce jardin si riant, comme il est bouleversé, comme il est mutilé ! A la place des avenues somptueuses aux larges trottoirs, au sable fin, de longues lignes grisâtres, semées de chausses-trappes, coupées de tranchées. Leurs beaux arbres, sciés par le pied, entretiennent les feux de bivouac ou présentent à l'ennemi des palissades aiguës. Çà et là, des groupes d'artilleurs, ensevelis sous leurs manteaux et veillant près d'une mitrailleuse, animent seuls le paysage attristé; de temps à autre, les sourdes détonations de la batterie Mortemart déchirent seules le silence.
Dans Paris, spectacle plus étrange encore. Des
femmes en deuil font queue aux portes des boucheries., attendant sous la pluie ou la bise l'unique ration du jour. Les hommes ont des képis, des vareuses et des bottes, et les bottes ne sont pas un luxe vu l'état d'abandon des rues et des boulevards. De rares omnibus sur les grandes voies; plus de brillants équipages, plus de voitures aux stations, plus de trains sifflant dans les gares. Les chevaux traînent les canons ou garnissent les abattoirs : les gares sont devenues des ateliers énormes : là, on moud le blé, on gonfle les ballons, on blinde les wagons-batteries...
Avec la nuit, un voile lugubre descend sur la ville assiégée. Depuis le Ier novembre, le gaz est supprimé dans Paris, et Paris est bien triste sans le gaz! Éteintes ces gerbes de lumière qui naguère embrasaient le cristal des devantures dorées ; éteintes aussi ces rangées de candélabres qui, sur les boulevards et sur les quais, s'illuminaient, chaque soir, comme pour une fête. De loin en loin, la clarté douteuse d'une lampe à pétrole pique la nuit sombre et, sous les ponts déserts, le fleuve coule terne et livide.
Tel est le tableau fidèle que présente Paris étreint par le blocus, par la misère et par la faim.
9 novembre.
Une dame âgée m'a demandé l'aumône à voix basse et s'est enfuie toute tremblante.
Il n'y a pas à en douter, une partie de In population parisienne, la classe moyenne surtout — les indigents reçoivent aux mairies des bons de fourneaux ou de cantines nationales — endure des privations inouïes.
Pendant les deux premiers mois du siège, les délicats, habitués au superflu, se plaignaient seuls. Aujourd'hui, le nécessaire manque aux plus sobres ou ne s'obtient qu'à des prix exorbitants.
Et rien ne fait espérer la délivrance.
10 novembre.
Le gouvernement vient de prendre une mesure extrême. Afin de remédier à la cherté des vivres et de prolonger la résistance, le système des réquisitions est étendu aux approvisionnements de toute nature renfermés dans Paris. Légumes secs, blés et
farines, conserves et viandes salées sont enlevés au commerce : l'administration les distribuera, par rations, à des prix relativement minimes. Sont exceptés les comestibles fins, dits mets de luxe, qui continueront à être vendus librement, aux prix convenus entre les parties.
13 novembre.
La ration quotidienne est fixée, par tête, à trente grammes de cheval, poisson sec ou lard salé. On touche, en outre, deux cents grammes de riz, pois ou lentilles, tous les trois jours.
Jusqu'ici le pain n'est pas rationné, mais il devient de plus en plus noir.
14 novembre.
J'emprunte à plusieurs journaux un tableau des prix courants des mets de luxe pendant la première quinzaine de novembre. Malheureusement, il est véridique :
Une tête de laitue 2 fr. 50
Un chou 2 »
Betteraves 2 fr. la livre
Beurre salé 15 id
Beurre frais 40 fr. la livre
Un œuf 1 »
Un poulet 35 »
Une dinde 75 »
Un lièvre 100 »
Une douzaine d'huîtres . . . 25 » Les lièvres et les huîtres me font rêver K.. Bien entendu, ces prix fantastiques nous laissent indifférents.
Il existe, à Paris, des familles qui, depuis le commencement du siège, n'ont rien retranché à leur table. Nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas les imiter. Quand même la règle et je ne sais quelle dignité humaine ne s'y opposeraient point, la situation financière du collège l'interdirait impérieusement. L'argent manque à Vaugirard.
A la fin de l'année scolaire, la caisse d'un collège est ordinairement vide. Pour la remplir et pour solder les premières dépenses de l'année nouvelle,
1. On a su plus tard qu'un commerce interlope existait entre les avant-postes allemands et les vagabonds qui peuplaient alors la banlieue de Paris.
Les prix indiqués ci-dessus doublèrent avant la fin du siège.
on compte sur le paiement des bordereaux envoyés aux familles pendant les vacances. D'abord la guerre, le blocus ensuite ont retardé puis arrêté le recouvrement de ces rentrées. Le fonds de réserve, déjà entamé par les constructions des mois précédents, fut promptement dévoré par les frais de l'ambulance. Actuellement, malgré plusieurs emprunts, nous en sommes réduits aux expédients. Le R. P. Recteur vient d'en imaginer un assez nouveau : tout le lait de nos vaches que ne réclame pas le service des malades est transformé en beurre fin ; des femmes dévouées le portent aux grands restaurants et le prix de sa vente constitue l'une des meilleures ressources de l'ambulance et de la communauté. Marchands de beurre! mon Dieu! oui, nous le sommes; ou, si le mot paraît choquant, nous vivons, comme autrefois les patriarches et les rois pasteurs, des produits de nos troupeaux.
17 novembre.
Notre approvisionnement de viande salée touche à sa fin. Il reste encore quelques conserves, mais on les garde pour des besoins imprévus.
A midi, le repas se composait de la ration commune, ainsi en sera-t-il désormais. Nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre, car on nous sert, en plus, du riz et du fromage dont le Frère Oswald possède une quantité rassurante. C'est égal, le riz à la chandelle1 fatiguera à la longue, et trente grammes de cheval une fois cuit, ce n'est pas gros.
22 novembre.
Les jours se suivent et se ressemblent : on fait la classe, on vit à la ration et l'on attend la délivrance.
25 novembre.
Depuis deux jours, la température s'est abaissée brusquement. Cette nuit, le thermomètre marquait 8" centigrades au-dessous de zéro. C'est le coup de grâce! A Vaugirard, comme dans tout Paris, le charbon fait défout. Le peu qui en reste est rigoureusement réservé aux fourneaux de la cuisine,
1. Pendant les derniers mois du siège, les aliments étaient accommodés à la graisse de cheval ou au suif épure.
au calorifère de l'ambulance. Très juste et très raisonnable : mais qu'il fait froid!
26 novembre.
Toujours 8° centigrades au-dessous de zéro l. J'ai envie d'imiter un de mes amis qui place dans son poêle une bougie allumée et se figure que son poêle chauffe. Non, cela ne réussirait point; je n'ai pas d'imagination.
Le Père de Plas, qui m'a vu grelotter, me suggère un autre moyen : « Pensez, me dit-il, à nos pauvres soldats qui couchent aux tranchées. » J'ai honte de le dire, ce moyen-là ne réussit pas non plus. La pensée m'attriste; mais elle ne me réchauffe pas.
28 novembre.
Le R. P. Recteur a pris une détermination héroïque. Pour nous chauffer, nous allons brûler la maison. Style figuré, évidemment; voici le fait.
1. L'hiver de 1870 fut exceptionnellement rigoureux. Au mois de décembre, le thermomètre descendit à— 170 centigrades et la Seine resta gelée près de trois semaines.
Dans le dortoir de première division1, les alcôves sont construites en galandage maintenu, au milieu et aux angles, par d'épais madriers de chêne. Ce système est, depuis longtemps, condamné. On va donc mettre à bas les alcôves et se chauffer avec leurs débris. Si le siège se prolonge, on attaquera le second dortoir construit de la même façon 2.
Ce sera besogne faite à la rentrée et, en attendant, nous aurons du combustible jusqu'au mois de janvier. D'ici là, le siège ou l'hiver ou nousmêmes seront finis, j'espère.