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CHAPITRE VII

Au Bas-Meu<4pn, à trois kilomètres de Vaugirard, en suivant l'ancien Pavé des Gardes, on aperçoit, sur la droite, le pignon d'une villa d'assez modeste apparence, mais entourée d'un joli parc planté de beaux arbres et clos de murs. C'est la propriété des Moulineaux, la maison de campagne du collège i.

Les Moulineaux! Est-il un ancien élève pour qui

I. Bâtie au commencement du siècle — le tzar Alexandre y établit son quartier général en 1814 — la maison des Moulineaux fut acquise, avec le coteau boisé qui la domine, par M. l'abbé Poiloup, fondateur du collège de Vaugirard, puis vendue à la Compagnie en même temps que le collège. L'abbé

ce nom n'évoque des souvenirs de repos et de fraîcheur" : les grands congés d'été, les gais plongeons, du haut des ponts, dans l'eau claire des bassins aux berges fleuries, les repas du soir sur l'herbe des Montalets?

Aussi tous nos lecteurs seront heureux de connaître ce qu'il advint, durant les mauvais jours du siège, de leur campagne des Moulineaux. J'essaierai de le raconter, si l'on veut bien me suivre un moment dans cette excursion extra muros.

Quand l'armée allemande approcha de Paris, une question se posa difficile à résoudre : qu'allait-on faire des Moulineaux? Les abandonner semblait une solution très simple; mais l'ennemi ravageait impitoyablement toute habitation restée sans maître. D'un autre côté, y laisser un Père, c'était l'exposer à mille dangers.

Poiloup s'en réserva toutefois la jouissance viagère. A sa mort, en 1 86 1 , les Moulineaux devinrent notre propriété définitive. Le P. Marin, Ministre du collège, fit alors creuser les bassins de natation et dessiner les jardins qu'il orna de statues, de rochers et de fontaines. Cette charmante campagne appartient aujourd'hui à la Société anonyme propriétaire du collège.

Provisoirement, ce fut cependant à ce dernier parti qu'on s'arrêta.

Le Père Broquet, curé des Moulineaux, s'offrait à garder la maison avec deux vieux Frères : au milieu de ses paroissiens il n'avait rien à craindre ; les Prussiens non plus ne lui feraient pas de mal ; d'ailleurs il serait toujours temps de revenir au collège.

Tout alla bien d'abord. Mais quelques jours après l'affaire de Châtillon, les Allemands poussèrent leurs avant-postes jusqu'au viaduc de Fleury. Les nôtres occupaient la Capsulerie. Il en résulta que les paroissiens du Père Broquet, se sentant pris entre deux feux, disparurent l'un après l'autre et que leur bon curé, isolé dans une sorte de zone neutre, repoussé de Meudon par les Prussiens, de Paris par les Français, ne sut bientôt plus comment se procurer les aliments nécessaires et se vit en péril de mourir de faim, lui et ses deux compagnons.

Une mendiante de Clamart, se risquant à traverser les lignes, leur apporta bien, un jour, de la viande et du pain ; mais la position devenait intolé-

rable; le 5 octobre, le Père Broquet et les Frères, dûment autorisés à franchir nosgrand'gardes, rentrèrent dans Paris et rejoignirent la Communauté de Vaugirard.

A leur place, on installait aux Moulineaux un domestique de confiance, espèce de colosse à la fois débonnaire et fûté qui, pourvu de biscuit, de conserves et d'un bon revolver, promettait de défendre la propriété contre tous les maraudeurs d'Issy et de Vanves.

En effet, pendant près de deux mois, ce gardien modèle fit respecter les Moulineaux.

Mais, un matin, c'était le 25 novembre, notre homme arrive au collège entre deux soldats, la mine basse, l'air désespéré. Il venait de passer la nuit dans une casemate du fort d'Issy, sous l'inculpation d'espionnage; il s'était réclamé du Supérieur de Vaugirard. On l'amenait à Vaugirard pour vérifier sa déposition.

Immédiatement relâché, sur nos bons témoignages, Bourgeois, — j'avais oublié de mentionner son nom — raconta en détail ce qui s'était passé : la veille au soir, une bande de francs-tireurs inti-

tulés Chasseurs de Neuilly s'était abattue sur la propriété, enfonçant les portes, cassant les fenêtres. En un instant, Bourgeois s'était vu terrassé, garrotté, puis traîné au fort d'Issy,le pistolet sur la gorge. Quand il quitta la maison, les francs-tireurs saccageaient tout, pillaient tout.

Dans la matinée, un Père, muni de l'autorisation de la Place, se rendit aux Moulineaux. 11 ne put que dresser procès-verbal et constater les dégâts : les appartements bouleversés, les armoires fouillées, la cave au pillage, la chapelle et la sacristie profanées. A ce moment même, des cris,, des chansons mêlées au choc des verres s'échappaient de l'ancien réfectoire, où les Chasseurs déjeunaient de nos cygnes et de notre vin.

M. D..., commandant des Chasseurs de Neuilly, était un officier très courtois. La conduite de ses hommes le peinait manifestement; mais, manifestement aussi, il n'exerçait sur ses hommes qu'une insignifiante autorité. Après avoir fait restituer quelques objets, il invita le Père à revenir surveiller la propriété et contresigna le procès-verbal, donnant pour excuses la difficulté de maintenir dans

un corps franc l'exacte discipline, la licence de la guerre, les ordres reçus...

Avec ou sans ordres, les Chasseurs continuèrent d'occuper et de salir la maison, agissant comme en pays conquis, allumant sur les parquets leurs feux de cuisine, maculant tentures et lambris, détruisant pour le plaisir de détruire. Ne s'avisèrent-ils pas, un jour, de pratiquer une vaste coupure dans la berge des bassins et d'en laisser écouler l'eau. Et. comme on leur reprochait cet acte de vandalisme inutile, ils répondirent fièrement qu'ils voulaient s'assurer d'une excellente position stratégique !

C'en était fait des Moulineaux, sans les événements qu'il me reste à rapporter.

Soit pour tracasser l'ennemi, soit tout simplement pour occuper leurs loisirs, les francs-tireurs avaient imaginé de percer, dans les combles, des meurtrières d'où ils s'amusaient à canarder les sentinelles en faction sur le viaduc de Fleury.

Agacés par ces tirailleries, les Prussiens ripostèrent d'abord avec des fusils de rempart dont les balles de fer criblèrent le toit et la façade du pignon

d'entrée; puis, pour en finir, une colonne descendit, au petit jour, de la Maison Mexicaine, entra dans les Montalets et, filant silencieusement, par le haut du parc, jusqu'aux écuries, surprit les Chasseurs qui se gardaient fort mal et les enleva sans coup férir.

Par bonheur, deux cents mobiles de l'Hérault de grand'garde à Billancourt arrivèrent presque aussitôt avec du canon, repoussèrent l'ennemi, surpris à son tour, dégagèrent les francs-tireurs et les réintégrèrent à leur poste.

Mais les Allemands sont tenaces. Ils reprirent, le lendemain, le chemin de la veille, creusèrent une tranchée en suivant le sommet du coteau, se glissèrent dans le presbytère, dans la maison des sœurs, dans les écuries, et s'y établirent si fortement, qu'il fut impossible de les en déloger.

De leur côté, les francs-tireurs se relièrent à Billancourt par des tranchées longeant le mur du potager; de sorte que, jusqu'à la fin du siège, les extrêmes avant-postes des deux armées demeurèrent en présence, à portée de pistolet.

Le bien naît quelquefois du mal. Ce qui devait

amener la ruine des Moulineaux fut précisément ce qui les sauva.

Si un maraudeur français ou prussien s'aventurait dans le parc pour couper du bois ou mutiler les statues, une balle sifflant à ses oreilles le rappelait immédiatement au respect de la propriété, car les Allemands ne manquaient jamais l'occasion d'envoyer un coup de fusil aux francs-tireurs, politesse que les francs-tireurs rendaient aux Allemands avec usure.

Quand, vers le milieu de mars, nous revînmes aux Moulineaux, l'intérieur des habitations offrait un tableau lamentable ; mais le parc était resté intact et les arbres, les grands arbres, qui font sa gloire, commençaient à se couvrir de feuillage.

Avant de terminer cette promenade hors des murs; avant de reprendre à Vaugirard notre journal momentanément interrompu, jetons en passant un coup d'oeil sur la maison Saint-Louis, le petit royaume où, naguère encore, le Père Chalet gouvernait son jeune peuple par l'harmonie et par la douceur, le sucre d'orge et l'orgue de Barbarie.

Ce n'est point s'écarter du sujet de ce chapitre : par rapport au grand collège, Saint-Louis n'est-il pas extra mur os?

D'ailleurs , à Saint-Louis comme aux Moulineaux, mêmes scènes, hélas! à dépeindre : scènes de dévastation, scènes de pillage, avec le scandale et le sacrilège en plus.

Nous avons vu que, dès le commencement du siège, la maison Saint-Louis fut assignée pour cantonnement aux bataillons de garde nationale de service aux remparts. Quinze jours après, c'était un lieu d'orgies. Chaque soir y entraient publiquement des femmes équivoques et des vins mousseux; puis de cette enceinte, aussi pure autrefois que le saint dont elle porte le nom, s'échappaient les bruits de la danse, les clameurs et les huées de l'ivresse.

L'état-major, indigné, a congédié enfin cette milice. Le 16 novembre, un détachement de canonniers marins la remplaçait à Saint-Louis; mais après quel lavage, grand Dieu ! et quel torrent de jurons imagés contre ces renégats, contre ces païens Sous le hangar, les crucifix arrachés

SOUVENIRS DE YALCIRARD

des classes avaient servi de cible aux balles de revolver !

Corollaire : Si la France doit encore une fois s'armer pour défendre son territoire, que les rangs de l'armée active et de l'armée de réserve s'ouvrent largement à tous les volontaires; mais plus de garde nationale, plus de corps francs. L'unité, la discipline!

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