CHAPITRE VIII
4 décembre.
Voilà cinq jours que nous courons à travers champs : de Bourg-la-Reine à Choisy, de Choisy à Créteil. de Créteil à Champigny. Cette fois ce n'était pas une simple sortie, c'était une bataille rangée dont les diverses parties se jouaient, du sud à l'est de Paris, sur un échiquier de huit lieues Effort suprême qui vient de se briser, mais non sans gloire, contre le nombre et la fortune.
Maintenant que la bataille est finie, que la bataille est perdue, recueillons nos souvenirs et rédigeons notre journal. Les loisirs ne nous manqueront pas, car, pour longtemps sans doute, va
régner ce calme mortel plus fatigant, plus pénible que l'action.
Vers la fin de novembre, tout faisait présager une grande bataille. Un bruit vague circulait : l'armée de la Loire marchait sur Paris; on sortirait pour lui donner la main. L'enthousiasme était immense, l'élan magnifique; la célèbre proclamation du général Ducrot vint 1'augm.enter encore.
Une effroyable canonnade préluda, dans la nuit du 28 au 29, à l'engagement général. Dès sept heures du matin, nos ambulances roulaient sur la route deBourg-Ia-Reine, point où la fusillade éclatait nourrie, furieuse. En chemin, on nous fait changer de direction : c'est aux Hautes-Bruyères qu'il faut courir, les ambulances y sont déjà encombrées. Là, pendant que sous une grêle de projectiles on nous amène les blessés, un colonel s'approche et nous dit : « Vous savez, ceci n'est qu'une fausse attaque; en ce moment le général Ducrot passe la Marne avec l'armée de Paris. » Pour une fausse attaque celle-ci est sérieuse. Le général Vinoy commande, la division Maud'huy s'engage à fond, les soldats ont la rage au cœur.
— Vos voitures sont remplies, partez, mais revenez vite, nous manquons de transports.
A deux heures après midi, nous sommes de retour. On battait en retraite. Le but est pleinement atteint : l'ennemi trompé a dégarni ses positions pour jeter trente mille hommes entre Bourg-la-Reine et Versailles.
Restait à ramasser les blessés qui jonchaient la plaine. L'un d'eux me supplie d'aller réclamer ses camarades tombés dans les tranchées de l'Hay. J'enlève à ma voiture un drapeau blanc et je m'avance, à pied, vers les lignes allemandes. Un chirurgien militaire m'accompagne; n'ayant pas de brassard , il s'en est improvisé un avec son mouchoir sur lequel il a tracé une croix rouge avec du sang.
— Werda?
J'agite mon drapeau, des infirmiers prussiens nous entourent : beaux hommes, veste bleu foncé, pantalon grisâtre enfoui dans les bottes; sur la tête, un béret blanc écussonné de la croix de Genève; au côté, le sabre d'ordonnance à fourreau de cuir et, dans une gaine, un pistolet d'arçon.
C'est contre la règle, mais ils sont les plus forts. Soudain, legroupe s'entr'ouvre, se rangesur deux lignes, en haie, la main au front. On a vu un officier qui s'avance. Du col aux pieds, il est enveloppé d'un manteau noir ciré; cependant, aux ornements d'or qui agrémentent son casque, je devine un officier supérieur, un major, je pense.
— Bonjour, mon curé, que nous voulez-vous?
— Les blessés français restés dans vos lignes.
— Ceux qui sont grièvement blessés, on va vous les apporter; les autres, nous les gardons.
— C'est votre droit.
Sur un signe et trois mots d'allemand, les infirmiers disparurent. Le major se retourna vers moi :
— Vous nous avez tiré deux mille coups de canon et vous nous avez tué cinquante hommes, pas plus. Nous vous en avons mis six cents hors de combat. Pourquoi ces attaques toujours de ce côté ?
— Je ne suis pas dans les secrets de l'étatmajor, monsieur.
— Et, à Paris, vous souffrez beaucoup; vous n'avez plus rien à manger?
— Pardon, nous mangeons... très bien.
— Oh! nous savons... nous savons tout. Cette guerre est terrible; c'est un crime, mon cure, un crime de la continuer!
— Eh bien! Mais... allez-vous-en!
Un petit rire sec et prolongé, puis le major reprend :
— Écoutez, la guerre est finie. Votre empereur Napoléon arrive à Versailles avec ses généraux; nous ferons la paix et nous vous rendrons votre empereur *. Qu'en pensez-vous?
— Je ne m'occupe pas de politique, mais je vous crois mal informé.
Les infirmiers revenaient, portant trois soldats d'infanterie couchés sur des brancards. Ils les placent eux-mêmes dans la voiture, les étendent doucement et fourrent sous leurs capotes une grosse poignée de tabac jaunâtre.
— Au revoir, mon curé!
1. Inutile d'ajouter que le fait avancé par le major était, de tout point, inexact. J'ai su depuis que les officiers prussiens propageaient volontiers cette nouvelle pour étonner les esprits et déconcerter la résistance.
Et l'omnibus s'ébranle avec d'affreux cahots sur les sillons gelés. Encore trois blessés qui seront soignés par des mains françaises!
En revenant à Paris, nous apprenons que le passage de la Marne n'a pu s'effectuer. Une crue subite, pendant la nuit, a rendu trop courts les équipages de pont amenés la veille à pied-d'œuvre. La fausse attaque a manqué son but; les Allemands, détrompés, reportent leurs troupes vers Créteil et Villiers... Le malheur est sur nous!
Mercredi 30 novembre, voyage inutile : de fausses indications nous égarent. On nous a dirigés sur Villejuif; de Villejuif on nous envoie à Vitry. Pas un coup de canon de ce côté. Nous rentrons désespérés avec des chevaux fourbus.
Heureusement le Père Hériveau fut mieux renseigné. Parti, à dix heures du matin, accompagné du Père Legouis , il arriva en pleine bataille de Montmesly; ses deux voitures sont revenues chargées de blessés; le Père Legouis a pu faire de nombreux pansements dans l'église de Créteil transformée en ambulance. C'était, nous dit-il, un spectacle déchirant que je n'oublierai jamais.
Le 2 décembre, à une heure du matin, un de nos élèves vient demander la sainte communion. Son bataillon prend, à cinq heures, le chemin de fer de Vincennes pour marcher, de là, sur Champigny. Dans la matinée, les bonnes nouvelles arrivent. La veille, les troupes ont passé la Marne, enlevé Champigny, coupé la ligne d'investissement , on a pris deux canons. Un dernier obstacle à forcer : le parc de Cœuilly. et l'armée de Paris manœuvreia librement en campagne.
A Vaugirard, grandes délibérations : Faut-il partir; faut-il se risquer si loin? Il faut aller à Champigny, en tout cas, puisque l'on s'y tue. Il sera temps de se décider là-bas. A tout hasard, nous plaçons dans le plus grand de nos omnibus quelques boîtes de conserves, du biscuit que nous fournissent généreusement les canonniers marins de Saint-Louis, et nous partons : le Père Hériveau, le Père Clerc et moi.
Illusions, rêves de victoires, tout s'est évanoui. Quand nous sommes arrivés à Champigny, on ne combattait plus que pour reconquérir, avec l'honneur, les positions perdues; hier on se repliait sur
Vincennes; à l'instant où j'écris ces lignes, la défaite de l'armée de la Loire n'est plus un mystère ; autour de la ville assiégée l'ennemi referme, à la hâte, le cercle d'acier un moment rompu et nous avons perdu huit mille hommes. Heureux les morts !
8 décembre.
Jour de l'Immaculée-Conception, fête patronale du collège de Vaugirard.
Comme aux temps passés, le R. P. Recteur a voulu célébrer la Sainte Messe à la grande chapelle, pour les Pères et les élèves absents, pour le collège, pour la France. Une simple messe basse : ni violons, ni sopranos, ni encensoirs d'or, ni fleurs, ni lumières; mais jamais je n'ai mieux prié qu'aujourd'hui.
19 décembre.
Dix-huit degrés centigrades au-dessous de zéro. La Seine est gelée, la terre est couverte de neige ; à part cela, rien de nouveau. Nous faisons la classe, nous soignons les blessés et nous attendons la fin, sans désespoir comme sans espérance.
2\ décembre.
Une grande bataille s'est livrée ce matin, à la Ville-Evrard et au Bourget, la première à laquelle nous manquons. Nous n'avons pu y assister : de Vaugirard on entendait à peine le canon et nous étions sans ordres.
Ce soir, le Val-de-Grâce nous a fait avertir de nous rendre à la gare de l'Est, avec les voitures pour transporter les blessés que les trains amènent constamment. Parmi ces malheureux dominent les fusiliers marins, braves gens qui se sont fait écharper à l'assaut du Bourget, position brillamment enlevée puis évacuée, quatre heures après, selon l'habitude.
« A minuit, une messe sera dite à la grande chapelle. Ceux qui auront obtenu la permission du major et qui désirent y assister se tiendront prêts à onze heures trois quarts. »
Cet avis, donné par le Père Clerc à la salle des blessés, a été répété par le Père de Plas dans les salles des malades, avant la visite.
En effet, le R. P. Recteur vient de décider que la messe de minuit, cette solennité si pieuse et tant aimée à Vaugirard, serait célébrée comme de coutume. La gravité des circonstances, les rigueurs mêmes de l'hiver, la présence, à ce grand acte de foi, des soldats frappés à l'ennemi lui donneront, aujourd'hui, un caractère plus auguste et laisseront dans l'âme un inoubliable souvenir.
Les élèves de première division, les vaillants, ceux que n'effraient pas une longue course dans la neige à travers les rues sans gaz, ont promis de venir. Tout l'état-major du secteur, tous les officiers disponibles se sont empressés de répondre aux invitations faites. Quant à nos blessés, leur enthousiasme, leur joie naïve ne connaissent plus de bornes.
Aux pansements du matin, les vieux trucs employés à l'hôpital pour carotter au major une permission de sortie ont été mis en œuvre. « On veut y être à cette messe, on y sera, quoi ! » Et aussitôt l'autorisation accordée, chacun d'astiquer, de polir, de rapiécer, pour rendre un peu de lustre à son uniforme terni par la pluie et la boue, sil-
lonnéparle feu de l'ennemi. C'est le bon Dieu qui passe la revue, ce soir!
Minuit, chrétiens, c'est l'heure solennelle Où l'Enfant-Dieu descendit parmi nous.
Largement interprétée par une voix mâle et sonore, la première strophe du Noël d'Adam s'envola sous les voûtes et le célébrant monta à l'autel.
Dans les fauteuils du sanctuaire, l'amiral de Montaignac et son état-major en grande tenue ; dans les bancs, mêlés aux élèves, cent deux blessés ou malades; au fond de la chapelle, les Pères occupent les stalles.
La messe terminée, le R. P. Recteur se couvre de Y humerai, prend le saint ciboire et se place sous Yombrellino. Quatre enfants de chœur l'accompagnent portant les fanaux dorés aux vitres rouges et blanches. L'orgue chante le Pange litigua.
Ceux de nos soldats que les blessures ou la fièvre retiennent cloués sur leur lit ont demandé, en grâce, de communier comme leurs camarades. Pour plusieurs cette communion de Noël sera le viatique suprême.
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Le cortège se met en marche. Il suit d'abord le corridor du Père Préfet, puis s'engage, à travers la cour de première division, sur la neige glacée. En avant, un groupe d'élèves avec des lanternes ; viennent ensuite les blessés se soutenant, se portant mutuellement; le R. P. Recteur, le ciboire entre les mains; derrière lui, l'amiral et l'étatmajor, tête nue.
De temps a autre un éclair fend la nuit et le canon gronde : tantôt à coups réguliers, comme pour une salve d'honneur, tantôt en décharges foudroyantes. C'est Issy qui veille, c'est Montrouge qui se fâche, c'est l'armée qui salue le Maître à son passage : le Dieu de la crèche est aussi le Dieu des batailles.
Après la cérémonie, un léger repas a, selon la coutume traditionnelle, réuni les élèves dans la Petite grande salle. J'en lègue le menu aux âges à venir : une grillade de cheval, des amandes, des raisins secs et une tasse de chocolat à l'eau.
Réveillon d'assiégés, s'il en fût, et, pourtant, c'est du luxe!