CHAPITRE IX
SOUS LES OBUS
Ier janvier 187 i .
« Une bonne année et le Paradis à la fin de vos jours! » C'est l'antique souhait de circonstance.
L'année nouvelle sera bien méchante si elle n'est pas meilleure que son aînée ; quant au Paradis, il pourrait n'être pas loin pour plusieurs d'entre nous, car, depuis cinq jours, les obus prussiens éclatent sur Paris.
Il siffle, il tonne sur nos têtes, ce bombardement tant de fois annoncé, mais auquel personne necroyait plus. M. de Bismarck, disait-on, s'épargnera une cruauté inutile ; à quoi bon jeter le fer et le feu dans une capitale dont le dernier pain noir est compté?
Vous n'entendiez rien à la philosophie allemande. M. de Bismarck attendait le moment psychologique. Le moment psychologique est arrivé.
Le 27 décembre, quatre-vingts pièces de gros calibre ont ouvert le feu sur le plateau d'Avron et les forts de l'Est. En plusieurs endroits, les projectiles, passant par-dessus les remparts, tombent sur les faubourgs. De ce côté pourtant, l'ennemi s'est vite aperçu que ses obus n'atteindront pas la ville. Du côté sud. il réussira mieux.
5 janvier.
Notre tourest venu. Ce matin, à huit heures vingt minutes, au moment où les premiers rayons du soleil d'hiver commençaient à dissiper le brouillard desdétonations lointaines retentirent, roulant sourdement de colline en colline. Nous montâmes au sommet du bâtiment Joiy. A l'horizon, sur un arc de cercle passant par Châtillon, Meudon, Sèvres et Saint-Cloud, des panaches de fumée blanche jaillissaient de huit points à la fois. Huit batteries puissantes, démasquées pendant la nuit, tiraient à volonté sur issy, Vanves, Montrouge et le Point-
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du-Jour. La riposte suivit de près l'attaque. Les forts, qui semblaient endormis, s'allument comme des volcans ; les bastions 72 et 73, armés de pièces de marine, prennent aussi la parole et soutiennent les forts. Cela va nous attirer quelques coups de mitraille. Nous hissons le drapeau d'ambulance, en nous remettant à la garde de Dieu.
A midi et demi, un obus tombe rue Olivier-de- Serres, derrière le parc, couvrant de ses éclats le puits et la machine à vapeur.
On tient conseil : en étude, les élèves s'agitent; pour eux, le danger n'est rien; grimper aux fenêtres ou sur les murs, voir les artilleurs manœuvrer les canons, voilà leur seule pensée. Comment prévenir une imprudence, un malheur? Dans les circonstances actuelles, réunir des enfants à Vaugirard n'était plus possible. Après la classe, à trois heures, on annonça aux élèves un congé illimité.
Notre année scolaire avait duré quatre-vingts jours.
6 janvier.
Deux nouvelles batteries joignent leur feu aux anciennes. Les pièces tirent tantôt sur les forts,
tantôt sur les bastions du rempart. Ces derniers coups, généralement trop longs, portent sur le quartier de Vaugirard, qui souffre beaucoup.
Quel bonheur que nous ayons licencié les élèves ! Cette après-midi, vers trois heures un quart, juste au temps de la récréation, un obus a éclaté dans la cour de seconde division, entre les deux premières rangées de tilleuls. Presque au même instant deux autres projectiles tombaient dans le parc, étêtant un grand arbre et labourant le vallon. Toute la soirée, une mitraille de fonte et de plomb a criblé le collège. Un de ces éclats vient de s'amortir contre le mur de ma fenêtre. Je descends^et je le ramasse. J'en ferai un presse-papiers.
7 janvier, 2 heures du matin.
Impossible de dormir, j'y renonce. Un bombardement est chose bien peu chrétienne; le jour, c'est encore tolérable; mais la nuit, c'est lugubre.
La nuit, l'ennemi pointe, à toute volée, sur la ville, par-dessus Vaugirard. Ses obus lancés deux à deux, trois à trois en même temps, fendent lourdement l'air avec des vols d'oiseaux sinistres.
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Leurs sifflements, j'allais dire leurs cris aigus, vous crispent, vous glacent, et l'âme, involontairement saisie d'effroi,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.
8 janvier.
Aujourd'hui dimanche, l'ennemi a démasqué quatre nouvelles batteries. Cela fait quatorze.
Ecrasé sous leurs feux concentriques, le fort d'issy ne répond plus que faiblement. Vers midi, une batterie de campagne est venue audacieusement s'établir au pied des glacis, derrière un buisson, dans un pli de terrain que ne découvre pas le fort, et, tirant à bout portant sur les embrasures, lui donne le coup de grâce.
Une heureuse bordée du bastion 73 a fait lâcher prise à la batterie allemande"; mais cet exploit nous attire les colères de l'ennemi. En moins de dix minutes, les batteries de Châtillon et de la terrasse de Meudon ont concentré leur tir sur les remparts ; en moins d'un quart d'heure, le bastion 7^ a reçu cent quarante-quatre obus; le -bastion
74, plus de quatre-vingts; le parc et les cours du collège, trois, sans compter les morceaux.
Il est trois heures; nous sortons des vêpres et, pour gagner l'ambulance, nous traversons la cour de première division, rasant les murs, l'œil et l'oreille au guet. Cependant, un matelot canonnier s'avance tranquillement, portant sur l'épaule un obus énorme qui n'a pas éclaté. Le Père Clerc l'arrête : « Qu'est-ce que tu nous apportes là? — Un obus pour le major, mon aumônier; il m'a dit qu'il voulait s'en faire une pendule. » Et voilà le marin qui, sans plus s'inquiéter des spectateurs, dépose son projectile à terre, devant la porte du Dessin, et se met en devoir de dévisser Vécrou de culot avec un tourne à gauche. Autour de lui, on se regarde, on s'esquive. L'obus mal assujetti roule et se déplace; le canonnier peine: « Sans vous commander, mes aumôniers, mettez donc le pied dessus chacun de votre côté ; bon, comme ça ! » Nous avons mis le pied dessus... on nous appelait « mon aumônier », pouvions-nous faire autrement ? Vous pensez bien que l'obus n'a pas éclaté. Le major a pris son souvenir: il a donné dix francs
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au marin qui est parti tout joyeux en promettant d'apporter le pendant. S'il l'apporte, je tâcherai d'être absent quand on le déchargera.
La tempête d'artillerie s'est apaisée. Ce feu d'enfer n'a fait que deux victimes : un canonnier du 7e régiment et un marin de service au bastion 73 ; on les apporte sur des brancards. L'artilleur, qu'un obus a frôlé, est stupéfié par la commotion ; il ne cesse de répéter ces mots, traduction machinale d'une idée fixe : « Je ne sais pas pourquoi, le dimanche, ils augmentent la ration. » Le matelot est un débris humain. Un obus, en éclatant près de la pièce qu'il chargeait, lui a brûlé le visage, défoncé la poitrine, broyé les deux bras.
On le place sur un lit, on s'empresse; mais lui, ramassant son âme prête à s'échapper : « Donnezmoi les sacrements et un grog, je suis paré pour l'éternité. » Les assistants émus se découvrent : le Père Clerc s'approche du mourant, l'écoute quelques minutes, et le fait communier. Alors le matelot soulève doucement la tête, remercie du regard ceux qui l'entourent, boit le grog qu'on lui présente, puis, retombant dans l'immobilité de la
mort, expire, trois heures après, sans avoir prononcé une parole, sans avoir poussé une plainte. Repose, heureux à jamais, dans l'éternité tranquille, humble héros; tu meurs en paix avec Dieu et tu versas ton sang pour ton pays !
Mercredi i i .
Le bombardement produit sur les blessés, sur les malades principalement, un effet moral étrange et meurtrier. Est-ce l'ébranlement cérébral causé par le sifflement continuel des projectiles ennemis et les décharges de notre artillerie ; est-ce l'appréhension, la crainte inconsciente dominant des âmes affaiblies? Le docteur ne saurait l'expliquer. Toujours est-il que les affections s'aggravent, que les morts deviennent plus fréquentes.
Afin de tranquilliser les esprits, de dissiper les frayeurs inavouées, on nous conseille de transférer les malades dans des endroits mieux abrités, en apparence.
Quand on porte une responsabilité si grande, il ne faut rien négliger. A partir de ce soir, les malades seront établis les uns au rez-de-chaussée,
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dans l'étude et dans les classes de troisième division ; le reste dans la Petite grande salle transformée en vaste dortoir.
Par ordre , la communauté elle-même vient d'occuper les chambres basses et les sous-sol.
12 janvier.
A cinq heures trois quarts du matin, une formidable détonation m'a réveillé en sursaut. L'illusion du demi-sommeil aidant, je me figure que la maison croule, tant les murs ont tremblé jusqu'aux fondations. Informations prises, c'est un obus qui a frappé l'angle supérieur du nouveau bâtiment, c'est-à-dire le dortoir et la chapelle de l'infirmerie.
Que de ravages, que de ruines fait un seul obus ! Traversant un mur de cinquante centimètres comme une simple volige, le projectile a éclaté cà l'intérieur, juste au-dessus de l'autel. L'autel est en poussière, la fenêtre gothique qui le surmonte — la signature de M. de Joly — n'est plus qu'une ouverture béante ; les alcôves voisines gisent renversées, fendues, criblées; des débris innombrables de plâtre, de vitres cassées couvrent le parquet.
Par miracle, l'incendie ne s'est pas déclaré, bien qu'on trouve, projetés dans tous les coins, des tubes métalliques remplis de roche à feu. Saint Joseph nous protège*!
D'ailleurs, cette égratignure me plaît, on ne dira pas que l'ennemi nous épargne.
14 janvier.
Continuation du même sujet. Volées d'obus passant sur nos têtes, à destination de Paris. De temps en temps, un de ces projectiles s'arrête en chemin, écrêtant un mur, cassant des arbres, labourant le sol. La nuit, tapage horrible; mais l'on s'y est fait et l'on dort. L'habitude est une seconde nature.
1 =, janvier.
Dansje ne sais plus quel livre, j'ai lu autrefois un chapitre palpitant intitulé : «Une journée près d'un volcan. » Ces émotions, nous les avons aujourd'hui ressenties; cette journée, nous lavons vécue.
1. Dès le commencement du siège, le R. P. Recteur avait fait le vœu d'ériger à saint Joseph une statue si le collège était préservé de la destruction. C'est le monument qu'on voit aujourd'hui s'élever en face de la terrasse.
SOUS LES OBUS
Un planton remettait vers dix heures, à l'ambulance, la dépêche suivante, portant cette mention en marge : Communiqué.
« Commandant fort d'Issy à 7e secteur.
« Grande poudrière découverte, conduites d'eau gelées, impossible de noyer poudres. Au premier obus nous sautons. Attendez-vous à explosion. »
Or la grande poudrière du fort d'Issy renferme sept milliers de poudre et deux mille obus chargés. La déflagration d'une pareille masse produira, diton, à plusieurs kilomètres, l'équivalent d'un violent tremblement de terre, accompagné d'une éruption de décombres, de fer et de feu.
Et les batteries allemandes continuent à tirer sur Issy.
Au collège, toutes les fenêtres sont ouvertes, moins pour sauver les vitres — il y aura bien d'autres dégâts — que.pour prévenir une effroyable mitraille d'éclats de verre.
Enfin, la nuit est arrivée avant qu'une étincelle ait embrasé le volcan. Vingt chariots d'artillerie ont aussitôt commencé à déménager les poudres. Nous sommes sauvés. Mais quel dimanche!
Il8 SOUVENIRS DE VAUGIRARD
20 janvier.
Hier, encore une bataille, encore une défaite. Je renonce à la décrire, c'est trop douloureux.
La ration pour les adultes est réduite à trois cents grammes de pain , ou plutôt, d'un indigeste et dégoûtant mélange de son, de riz, de pois cassés, d'amidon et de paille hachée. Cassez-en un morceau, tout se désagrège et tombe, dans l'assiette, comme du sable.
Pour comble de malheur, nous n'avons plus que quelques seaux de charbon. Depuis deux jours, on essaie de chauffer les calorifères de l'ambulance avec l'asphalte brisée des hangars. Mauvais combustible : beaucoup d'odeur nauséabonde, peu de calorique.
Des pigeons voyageurs nous ont apporté la nouvelle de l'échec subi hier, à Saint-Quentin, par l'armée du Nord. Arrive également la nouvelle de la retraite de Chanzy sur la Mayenne, après les désastres du Mans. Tout le jour on a parlementé au pont de Sèvres. La fin approche.