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CHAPITRE PREMIER

Aussitôt la paix conclue, ou du moins sur le point de l'être, Paris ravitaillé et les communications rouvertes, Vaugirard reprit son œuvre première : le collège redevint collège ; des lettres envoyées aux familles rappelaient les élèves dispersés aux quatre vents du ciel; la rentrée, pour toutesles classes, était fixée au maidi 14 mars.

Il fallait, avant tout, remettre en état la maison, assainir et repeindre les salles occupées pendant le siège par les malades; refaire ou purifier la literie touf entière, regarnir les dortoirs, renouveler les provisions. Dans ces travaux, six semaines s'écoulèrent vite, et, le 14 mars au matin — il en est

rinsi tous les jours de rentrée — on eût dit que la moitié des préparatifs restait encore à faire.

Ce soir-là, deux cent vingt-trois élèves dormirent au collège de Vaugirard.

Bien des causes expliquaient une rentrée peu nombreuse : en apprenant le blocus de Paris, beaucoup de familles avaient placé leurs enfants dans nos collèges de province, voire même à l'étranger : ils reviendraient à Vaugirard Tannée prochaine, certainement ; mais interrompre au mois de mars des études commencées ne paraissait ni expédient ni sage. De plus, était-il si prudent de revenir à Paris? Le calme paraissait-il donc assuré, l'horizon politique sans points noirs?

Quoi qu'il en soit, la vie de collège reprit avec entrain, le travail avec ardeur. Nos deux cent vingt élèves formaient trois divisions : la première comprenant la Philosophie et la Rhétorique; la seconde division les Humanités, la Troisième et la Quatrième; la troisième les classes inférieures '.

i . Je donne ici le catalogue des Pères du collège de Vaugirard en mars-juillet 1 87 1 .

R. P. Recteur. P. Gravoueille.

LA RENTREE DU 14 MARS il

Si l'on travaillait ferme, car il s'agissait, pour les élèves de Philosophie surtout, de réparer le temps perdu et d'étudier en cinq mois le programme d'une année, on s'amusait bien aussi ; les deux choses vont toujours ensemble. Le bonheur était d'apprendre les événements, les péripéties de la guerre sous Paris et d'en posséder des souvenirs. A la première promenade, dès le lendemain de la rentrée, il fallut parcourir de Bagneux à Meudon les

Préfet des études.

Sous-Préfet.

Ministre.

Procureur.

Père Spirituel.

Professeurs : Philosophie.

Rhétorique.

Humanités.

Troisième.

Quatrième.

Cinquième.

Sixième.

Septième.

Surveillants: irc Division.

2e Division.

5e Division.

Infirmerie.

P. Hériveau.

P. Comoglio.

P. Marin.

P. Foulongne.

P. Martin.

P. Chabin, Faivre et Prampain

P. de Gabriac.

P. Rousseau.

P. Carron.

P. Lapôtre.

P. Ragot.

P. Mangeon.

P. Chalet.

P. Le Floch, Vitelet Geslin.

P. de Nadaillac.

P. Mangeon.

P. Salmon.

hauteurs occupées naguère par les armées ennemies. Comme ils triomphaient, les vétérans du siège, en indiquant, en détaillant aux nouveaux les champs et les collines où nous avions combattu ! Là. se trouvaient les Bavarois; là, campaient les Saxons; de cette position, M. de Moltke étudiait l'effet de ses batteries.

Juvat ire et dorica castra

Desertosque videre locos

Hic Dolopum m a nus ; hic sœvus tendebai Achille*.

Et quelle provision d'éclats de bombes et d'obus, de balles de tout modèle et de tout calibre fut récoltée, dans cette excursion délicieuse, pour être ensuite classée, collectionnée avec amour.

Bientôt cependant, les pensées de tous, violemment arrachées au passé, se reportèrent inquiètes vers l'avenir.

L'avenir s'assombrissait, gros d'orages, plein de menaces : si les Prussiens avaient évacué les forts et les hauteurs du Sud, ils occupaient toujours les forts du Nord et nous tenaient sous leurs canons; c'était là le moindre danger : le vrai péril grandissait dans Paris même.

Pendant l'armistice, un grand nombre de bataillons de la garde nationale — bataillons démocratiques dont nous avons vu ailleurs les tendances et la tenue déplorables — s'étaient fédères et avaient nommé des délégués pour former un Comité central. Aujourd'hui, dans quel but? on l'ignore, ils diffèrent de se dissoudre, refusent de livrer leurs armes et veillent, le fusil chargé, près des canons transportés le Ier mars au sommet des buttes Montmartre. Certains voient en eux des patriotes aigris, des partisans abusés de la guerre à outrance ; d'autres les méprisent ; beaucoup en rient ; moi qui les connais, j'en ai peur.

Ou je me trompe, ou la guerre étrangère aura pour épilogue la guerre civile.

En sortant du réfectoire, le 18 mars au matin, je rencontrai un Père qui revenait du centre de Paris :

— Eh bien, il y a du nouveau : des troupes sur les boulevards, des mitrailleuses à la tète des ponts. Savez-vous ce que cela signifie?

— Une émeute ou une révolution.

Et je me rendis en classe.

Trois heures plus tard on savait tout : le gouvernement avait voulu saisir les canons de Montmartre ; les ordres donnés sans précision furent exécutés mollement ; les soldats, laissés trop longtemps en contact avec la foule, mirent la crosse en l'air quand on leur commanda la charge, tirèrent sur leurs officiers quand on leur commanda le feu ; les généraux Lecomte et Clément Thomas venaient d'être saisis et fusillés; de Montmartre, la révolte se propageait comme la flamme, les barricades s'élevaient sur tous les points, les troupes, menacées d'être bloquées dans leurs casernes, se retiraient sur Versailles ; les fédérés étaient maîtres de Paris.

Pauvre cher collège de Vaugirard, pour ton malheur de nouvelles pages vont s'ajouter à ton histoire.

19 mars.

Je recommence un journal ; cela en vaut, je crois, la peine. Dans vingt ans, peut-être, ces souvenirs auront leur prix.

On a décidé ce matin que les élèves habitant

Paris seraient remis à leurs familles. Ils pourront revenir, provisoirement, comme demi-pensionnaires. L'important, c'est de n'en point avoir la responsabilité pendant la nuit.

Après le déjeuner de midi, les élèves, réunis par petits groupes selon les quartiers, sont confiés à des Pères vêtus en laïques ; l'ordre est de ne quitter chaque enfant qu'au seuil de sa demeure. Pour mon compte, j'en ai onze à conduire : cinq grands, trois moyens et trois petits ; terme de l'itinéraire : boulevard Haussmann.

Des voitures faciliteraient le voyage, mais il ne faut pas songer aux voitures : très rares, depuis le siège, elles ne circulent plus aujourd'hui, la plupart des rues étant coupées de barricades. Nous partons à pied : j'ai confié les moyens aux grands ; j'ai pris deux des petits par la main, le troisième a saisi solidement le pan de mon paletot ; de cette manière je surveille tout mon monde.

C'est un dimanche et il fait beau : sur les boulevards et dans les rues une foule énorme se presse inquiète, affairée, nerveuse. Au coin de la rue de Richelieu et de la place du Théâtre-Français, des

cris partent d'un rassemblement tumultueux ; je vois un homme qu'on malmène, qu'on assomme:

— Qu'y a-t-il ?

— Rien, quelqu'un qu'on a pris pour un sergent de ville.

Enfin, grands, moyens, petits, tous sont en sûreté au logis paternel. La conscience déchargée d'un tel poids, je reprends lestement le chemin du collège, où j'arrive sain et sauf. Dieu merci, on ne m'a pas pris pour un sergent de ville.

A mon retour, j'ai su que les autres Pères avaient également rempli leur mission sans encombre. Un grand bonheur! Mais il nous reste sur les bras cent vingt élèves de province. Qu'allons-nous en faire?

20 mars.

Le dernier régiment, cantonné au Luxembourg, vient de quitter Paris. Étonnés, au premier moment, de leur facile victoire, les fédérés s'organisent : le Comité central, installé place Vendôme, à l' état-major de la garde nationale, envoie partout

des ordres, assure son autorité, fait occuper les forts. De son côté, le vice-amiral Saisset appelle autour de lui les bataillons de l'ordre et se fortifie dans la Bourse, son quartier général. Je ne crois pas que les bataillons de l'ordre aient le dessus.

A Vaugirard, les classes continuent. Jusqu'ici rien n'est venu directement nous menacer; le Comité central a des besognes plus pressées ; mais l'agitation grandit, les clubs se reforment, il suffit d'une motion, d'un cri pour jeter sur le collège une foule furieuse. Nous vivons dans des craintes aiguës. En pareilles circonstances, répondre d'une centaine d'enfants, quel cauchemar !

Toutes les mesures, il est vrai, sont prises pour leur sécurité. De solides échelles disposées au fond du parc leur permettraient, à la première attaque, de franchir le mur et de passer dans des maisons amies. Chaque nuit, autour du collège, deux Pères font le guet, prêts à donner l'alarme.

Certes, de toutes ces précautions, quitter Paris serait la meilleure; nous le savons bien, mais où trouver un refuge?

Voilà quatre jours bientôt que le Comité central domine en maître et, chose étrange, nulle violence n'a marqué son arrivée au pouvoir. Les fédérés qui campent sur les places ou gardent les rues ne se montrent ni brutaux ni grossiers, même envers les ecclésiastiques. Depuis lundi, je vais chercher les demi-pensionnaires avec l'omnibus du collège. Or, trois des élèves que je dois prendre demeurent avenue Victoria, près de l'Hôtel de Ville. La haute barricade qui traverse l'avenue m'empêche d'arriver jusqu'à leur maison. Eh bien, ce sont les sentinelles fédérées qui se rendent au numéro indiqué, appellent les enfants et nous les amènent! Obéit-on à un mot d'ordre? Craint-on d'exaspérer les modérés, de les pousser à une résistance armée; ou les révolutions ressembleraient-elles à ces félins qui ne deviennent maussades et cruels qu'en vieillissant?

Une manifestation pacifique vient d'avoir lieu sur les grands boulevards. On affirme qu'elle a réussi et l'on parle de la recommencer demain. Puisse-t-elle nous assurer une nuit tranquille ! En

attendant, j'endosse les habits laïques, le Père Hériveau et moi sommes de patrouille, ce soir.

Hier, quand nous sortîmes tous les deux, le calme régnait dans les rues voisines. Vaugirard, l'honnête quartier, dormait, fenêtres et portes closes; mais, du côté de Grenelle, nous arrivaient des sons lointains de tambour. En prêtant l'oreille, on distinguait la cadence brisée du rappel : un bataillon prenait les armes; marchait-il contre nous? il importait de le savoir.

Rue Croix-Nivert, un fédéré , sac au dos, musette en bandoulière, fusil sur l'épaule, s'avançait titubant; nous l'accostons; heureusement il a le vin tendre :

— Où allez-vous donc, comme cela?

— Moi, je vais rejoindre le bataillon, puisqu'on bat le rappel.

— Oui, mais où va-t-il, le bataillon?

— Il va place Vendôme, et moi aussi je vais place Vendôme, puisque le bataillon...

l}6 SOUVENIRS DE VAUGIRARD

— Sans doute, et vous allez vous battre?

— Dame, cela dépend, je ne sais pas ! Moi, je ne suis pas sanguinaire. Une supposition, n'est-ce pas? — et ce disant, il m'attrape par un bouton de mon pardessus — une supposition, voilà votre père, il est dans les affaires et vous êtes son fils; eh bien, une supposition, je vous tue, qu'est-ce que je fais? Je fais un orphelin!

— C'est évident, bonsoir!

— Bonsoir, vous savez, nous allons place Vendôme!

— Oui, oui, merci.

Et nous rentrons au collège dire aux surveillants inquiets le mot de veille des crieurs du moyen âge : Dieu vous garde, dormez!

« Vous savez, nous allons place Vendôme! » Je n'ai compris qu'aujourd'hui le sens sinistre de ces paroles.

La seconde manifestation pacifique devait avoir lieu cette après-midi. Il serait bon de savoir ce qui s'y passera, m'a dit le Père Recteur. A tout hasard, je saute dans l'omnibus; sur le boulevard, je me renseignerai. En chemin, un officier de marine que

j'avais connu au secteur monte et vient s'asseoir à côté de moi. Il est en tenue :

— Vous allez à cette manifestation? lui dis-je.

— Oui et non ; je vais voir.

— Vous n'approuvez pas l'idée?

— Non, c'est une sottise. Quand on a affaire à des émeutiers, à des rebelles, on ne proteste pas, on se cache ou Ton se bat.

Nous sommes arrivés à la rue de Richelieu, deux charrettes renversées l'obstruent. Le cocher hésite. « Prenez la rue Saint-Honoré. » Rue des Petits- Champs, la foule est si compacte, qu'avancer d'un tour de roue n'est plus possible. Nous descendons. A peine avions-nous fait quelques pas dans la direction de la rue de la Paix, qu'une détonation retentit pareille au bruit d'une toile qu'on déchire; des coups de feu isolés la suivent ; en même temps, des cris s'élèvent : cris de douleur, cris d'indignation. « Au secours, trahison, assassins! »une effroyable poussée se produit, on court, on se sauve, la rue se vide...

Que s'est-il passé ? C'est horrible : la manifestation, après avoir parcouru les boulevards, a voulu

pénétrer sur la place Vendôme et protester devant l'état-major. Des bataillons choisis d'avance gardaient la place ; sur l'ordre du Comité, ils ont tiré dans le tas. Les blessés et les morts jonchent la rue de la Paix ; nous aidons à relever les victimes1.

Cependant un bataillon de l'ordre, rangé en bataille place de la Bourse, restait immobile, l'arme au pied.

Au collège, la nouvelle de cet attentat sanglant a vaincu les dernières hésitations. La nécessité de quitter Vaugirard et Paris s'impose ; on cherche un asile. En attendant, dès demain, les élèves iront coucher aux Moulineaux.

26 mars.

Les événements se précipitent : le Comité central vient de procéder à l'élection d'une Commune de quatre-vingt-seize membres centralisant tous les pouvoirs et siégeant à l'Hôtel de Ville.

1 . J'appris, le lendemain, que dans leur nombre se trouvait un élève de Vaugirard, Paul Odelin, lieutenant au 16e mobiles de la Seine ; il portait le drapeau .et fut frappé l'un des premiers.

De son côté, l'Assemblée nationale réunie à Versailles, le 20 mars, a rompu toute négociation avec les insurgés et rassemble des troupes.

Entre la France et Paris la lutte semble imminente.

Enfin, nous allons partir emmenant avec nous le reste des élèves de province et bon nombre d'élèves de Paris que leurs parents n'osent garder près d'eux, dans laxapitale menacée des horreurs d'un nouveau siège et des horreurs plus grandes de l'anarchie.

« Prenez-les, nous disait, ce matin, un père de famille après avoir embrassé ses deux enfants, je les remets entre vos mains ; où vous irez, ils vous suivront, serait-ce en Amérique. »

Il n'est pas question, jusqu'ici, d'aller si loin.

Décidément, c'est aux Moulineaux que nous fixons nos pénates fugitifs . Quelques esprits timides ont bien représenté que, en cas de lutte armée, cette maison se trouverait fatalement placée entre deux feux ; mais un général, consulté, a répondu que jamais les fédérés ne s'avanceraient si loin ei

que nous serions là « en sûreté, comme dans une église. »

Lundi 27, les classes commenceront aux Moulineaux. Deux Pères, avec quelques domestiques sûrs, resteront seuls à Vaugirard.

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