AUX MOULINEAUX
29 mars.
Vous figurez-vous un collège en villégiature ? Vaugirard émigré y vit, depuis deux jours, et s'y trouve à l'aise... moralement, car, pour être véridique, on est un peu serré.
Comment le Père Marin a-t-il pu, dans la maison desMoulineaux et dans ses dépendances, installer, avec tous ses services, un collège de cent vingt-six élèves, dont quatre-vingt-un pensionnaires? Problème en apparence insoluble et pourtant habilement résolu.
Aux Montalets, couche la première division — les grands qui n'ont pas peur la nuit — en compensation, leur salle d'étude est la plus belle pièce :
le salon à glaces du rez-de-chaussée. Dans les greniers à foin de l'écurie, dans les grandes chambres du presbytère, on a dressé des lits pour la seconde division, qui travaille, tout auprès, dans les classes de l'école. Enfin, les petits de la troisième division — ils sont peu nombreux — ont obtenu pour dortoir le grand salon du premier. Les classes se font dans les salles d'études et dans les chambres des Pères, situées dans les combles.
Un seul réfectoire commun : la serre; pour lieu de récréation : le parc.
Tout cela, je l'avoue, n'est pas très confortable ; mais les enfants aiment le changement, le nouveau : on vit en famille, on vit gaiement. Le R. P. Gravoueille, à la fois Recteur et Préfet des études, — le Père Hériveau et le Père Foulongne se sont constitués gardiens de Vaugirard — applaudit au travail, à la bonne volonté des élèves. Le collège des Moulineaux est né d'hier et déjà marche à merveille.
31 mars.
Vers deux heures et demie nous avons aperçu, couronnant les hauteurs de la petite Suisse, les
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capotes vertes des fédérés. Aux précautions prises, on devinait une reconnaissance. Comme les avantpostes de l'armée de Versailles, des gendarmes et du canon, occupent le village et le pont de Sèvres, la moindre circonstance pouvait amener un conflit d'autant plus à craindre que les enfants se promenaient dans les environs. Aussi la retraite des éclaireurs parisiens nous a-t-elle causé un soulagement véritable.
Il n'en reste pas moins positif que les fédérés, les communards, ainsi qu'on les appelle maintenant, osent très bien s'aventurer hors de l'enceinte.
Cela jette une teinte sombre sur notre idylle.
2 avril.
Encore une reconnaissance, mais plus nombreuse aujourd'hui. A neuf heures du matin, un bataillon fédéré s'est arrêté sur la place de l'octroi, poussant, delà, des partis dans tout le Bas-Meudon. Cette démonstration, coïncidant avec une forte canonnade entendue très distinctement du côté de Courbevoie et du Bois de Boulogne, ne laissait pas
de nous inquiéter beaucoup. Quelques Pères affirmaient, il est vrai, que les fédérés profitaient du dimanche pour s'exercer au tir, que l'avis en avait été donné par les journaux de l'avant-veille?... Après tout la chose était possible; les gardes nationaux ont toujours aimé à jouer au soldat.
Une voiture roulant sur le sable, une visite aussi agréable qu'imprévue, détourna bientôt le cours de nos pensées. Le R. P. Provincial venait exprès de Versailles bénir ses enfants des Moulineaux et partager le repas des exilés.
A onze heures et demie, les élèves, la communauté tout entière, rangés en cercle aux pieds de la statue de la Sainte Vierge, écoutaient la parole émue du R. P. de Ponlevoy. Il souhaitait à chacun de nous le courage et l'abnégation dans les temps difficiles, rappelait les charmes de notre retraite et « la sécurité de l'oasis que nous avait choisie la Providence...» Une sourde décharge, immédiatement suivie de quatre coups de feu secs et clairs, couvrit sa voix. On tressaille, on chuchote. « Ne vous inquiétez donc pas, dit un Père, ce sont des chasseurs. » C'étaient des Chasseurs, en effet.
Le dîner se passa gaiement. Aussito près, le R. P. Provincial remonta en voiture et partit.
Il faisait un temps magnifique : une .née de printemps tout ensoleillée. De nombiv >arents, venus de Paris, se promenaient dans !< rc avec leurs enfants. Quand la cloche des vê] s interrompit les causeries, la plupart préférer», i : ittendre pour profiter encore du parloir de quati heures.
Dans la chapelle on chantait Vin exil ... Soudain, la fusillade éclate et se rappro Sur la place du village, les clairons des fédé. onnent l'appel aux armes ; sur la route de Sèvre charge bat son rythme saccadé. Je monte à u ïambre haute. Précédées d'un rideau de tiraill 5, deux compagnies de gendarmes s'avançaient pas de course à travers les jardins. Lestemen; -; occupent les enclos voisins, la maison blanc |ui touche au mur du parc, derrière le potagt et, des fenêtres, du sommet des murs, ouvre; sur les fédérés un feu calme et ajusté auquel ceu i ripostent par des salves affolées.
Chez nous, l'émotion est grande : à 1 hapelle,
les élèves s'effraient et s'agitem : dans I >arc où
sifflent les balies, des cris de femmes éperdues que leurs maris abritent, à la hâte, sous les rochers, sous les grottes...
Par bonheur, l'engagement a duré vingt minutes, à peine : après avoir perdu quelques hommes, les fédérés se sont repliés sur Paris; les gendarmes restés maîtres du terrain ont aussitôt regagné le pont de Sèvres, laissant toutefois leurs sentinelles avancées au Bas-Meudon, près du sentier grimpant des Montalets.
Quelques heures plus tard, une entrevue avec le colonel commandant à Sèvres m'apprenait les détails et la cause de cette escarmouche :
— Voici ce qui s'est passé, me dit-il ; vous savez que deux camps sont en présence : l'armée de Versailles et les insurgés; ce matin, nous avons attaqué Courbevoie ; les fédérés, de leur côté, ont poussé une reconnaissance sur Meudon et Sèvres ; un de leurs partis a rencontré, près des Moulineaux, quatre Chasseurs d'Afrique détachés en éclaireurs; trompés par des signes d'amitié, les Chasseurs se sont approchés de confiance, ont reçu à bout portant une décharge qui leur a tué un
cheval, ont riposté avec leurs carabines, puis, courant le galop jusqu'à Sèvres, sont venus demander vengeance. Nous avons cru devoir donner une leçon à ces fédérés ; vous connaissez le reste. Et maintenant, ajouta le colonel en me serrant la main, la poudre a parlé, garde à vous!
— Mais que pouvons-nous faire? Nous serons enlevés, car les fédérés reviendront certainement.
— Je n'en serais pas étonné; dans ce cas, repliez-vous dans nos lignes, si vous en avez le temps. Pourquoi, aussi, venir vous mettre entre deux feux avec vos moutards?
— Ah! cela ! »
Pour plus d'un cette nuit sera une nuit blanche !