CHAPITRE III
Il était sept heures vingt minutes. Je sortais de la salle de billard, devenue le réfectoire de la communauté, et je me disposais à monter à ma chambre pour corriger des copies, quand des coups violents accompagnés de cris furieux retentirent à la petite porte du parc.
Les Pères Comoglio et Vitel, qui se promenaient tout auprès, s'avancent et ouvrent : les fédérés remplissaient le chemin; un gamin en blouse dit : « C'est là ; » et une troupe armée se précipita à l'intérieur.
Singulier mélange que cette troupe : un carnaval bigarré de tous les uniformes, depuis la vareuse
du mobile et le pantalon rouge des soldats déserteurs jusqu'à la capote verte ou grise des fédérés et au dolman brun à brandebourgs noirs des Amis de la France1 ; un armement disparate : chassepots, sniders, remingtons et fusils à piston. L'officier qui la commande, le lieutenant Châtelet — ainsi l'appellent ses hommes — s'approche, le revolver au poing, le sabre nu :
— Où sont les gendarmes?
— A Sèvres, je crois.
— C'est faux, vous les cachez ici; nous allons fouiller la maison, visiter vos souterrains ; si nous découvrons un seul gendarme, vous serez tous fusillés. Marchez devant !
Debout sur le seuil de la porte, le R. P. Recteur, accouru au bruit, proteste énergiquement contre ces violences illégales, contre l'invasion de son domicile. Le lieutenant lui porte son revolver à la figure :
— Pas de protestation, entends-tu; nous som-
1 . Corps de francs-tireurs composé d'étrangers résidants à Paris, qui s'était formé pendant le siège.
mes des citoyens, nous ne sommes pas des voleurs. Si l'on ne trouve rien de suspect chez toi, on ne touchera pas une feuille de tes arbres ; si tu caches les gendarmes, tu en réponds sur ta... tête ! Allons, place !
— Mais nous avons ici des élèves, des enfants qui nous sont confiés...
— Des enfants? oh ! nous ne faisons pas de mal aux enfants; ce sont les gendarmes, les Jésuites qui font du mal aux enfants! Eh bien, faiteslez sortir, emmenez-les où vous voudrez, ces enfants ; allez avec eux puisque vous en êtes chargés ; mais il me faut quatre d'entre vous, quatre otages qui paieront pour les autres. Voyons, citoyens... Je me trompe, vous n'êtes pas dignes de porter ce nom. Voyons, messieurs, qui est-ce qui se dévoue ?
Le Père de Gabriac, le Père Marin, le Père de Nadaillac et moi nous nous présentons aussitôt.
Cependant les élèves de première division qui étaient alors en étude, ceux de la troisième qui se trouvaient à la petite chapelle, sortaient par les portes vitrées de la façade. Conduits par le R. P.
Recteur, .compagnes de leurs surveillants, ils allaient i joindre à la maison d'école leurs camarades de seconde division et défilaient, sur deux lignes, devant les fédérés. Le silence régnait dans les rang>. je vous assure !
Quand le dernier enfant eut disparu : « Maintenant, à la maison ! » dit le lieutenant.
Dans toutes les foules il se rencontre des gens conciliants : un fédéré prit la parole : « Dites donc, Châtelet. ces messieurs sont des canailles, c'est connu : mais ce ne sont pas des imbéciles. Ils n'ont pas caché de gendarmes dans leur maison où ils pensaient bien qu'on viendrait tout de suite ; s'il y a des gendarmes ici, c'est dans les souterrains qu'ils sont blottis, tout prêts à nous canarder par derrière.
— Alors, fit Châtelet en se tournant vers nous, montrez-nous les souterrains.
Nous nous regardâmes ébahis, personne ne connaissait de souterrains dans la maison. L'étonnement parut si naturel, que le lieutenant resta, un moment, déconcerté. Dans une maison de Jésuites il devait nécessairement se trouver un
souterrain ; s'il n'y en avait pas, son roman était gâté.
— On pourrait aider leur mémoire, insinua un sergent alsacien qui, depuis le commencement, nous lançait des menaces et des regards pleins d'une haine froide, autrement redoutables que les emportements du lieutenant Châtelet.
— Monsieur, répondit le Père Marin, je connais la propriété, c'est moi qui l'ai en partie créée ; il y a des grottes, il y a une vieille champignonnière; mais de souterrain, tel que vous l'entendez il n'en existe point ; toutes vos menaces...
Et, comme le Père de Gabriac faisait signe au Père Marin de se taire :
— Ils nous méprisent, reprit l'Alsacien.
— Allons d'abord à la champignonnière, commanda Châtelet.
On arriva à la champignonnière, assez vaste excavation creusée sous le coteau et dont l'entrée étroite, ouvrant dans la cour de l'écurie, paraissait fort noire et très encombrée.
— Tenez, dit le lieutenant Châtelet en présentant au Père Marin une bougie allumée, vous êtes
le doyen d'âge, à vous l'honneur de porter la chandelle, et tâchez qu'elle ne s'éteigne pas dans le souterrain: nous avons du phosphore dans nos revolvers.
Un à un, nous pénétrons dans la champignonnière qui, s'élargissant en entonnoir, laisse apercevoir une cave basse, mais spacieuse. La bougie manque d'air, file et jette une lueur tremblante, incertaine. Tout à coup, j'entends derrière moi un fracas de choses cassées, un vilain juron et le bruit d'une chute. C'est un Ami de la France qui s'abat sur un tas de pots de fleurs. Machinalement, je me suis retourné; machinalement aussi, j'ai prononcé la phrase banale : « Prenez garde, vous allez vous faire mal ! » On ne me sait pas gré de ma politesse ; Y Ami de la France, un étudiant tout jeune, se relève exaspéré.
— Allons donc vous voudriez nous voir fusillés ou pendus, et vous croyez qu'on se laissera prendre
à vos paroles hypocrites ! Je sais ma rhétorique aussi bien que vous; faites-nous grâce de vos précautions oratoires !
— Si on les collait au mur? proposa l'Alsacien.
Mais le lieutenant Châtelet n'entend pas; manifestement, le souterrain l'inspire, il déclame :
— Voyez, tout est à double fond dans cette jésuitière; c'est tortueux comme leur politique; car, entendez-vous, citoyens, vous n'avez pas affaire ici à de pauvres prêtres ignorants entrés dans l'Église pour ne pas labourer la terre; vous avez affaire à des gens intelligents, très intelligents, qui ont un but et savent ce qu'ils font. Ils prennent les enfants au berceau, ils les pétrissent, ils les façonnent, ils les marient, pour ainsi gouverner le monde!
Et se tournant vers moi :
— Comment se fait-il que, intelligent comme vous l'êtes, vous ayez pris cette livrée?
— Monsieur, quand on a le revolver sur la poitrine, on ne discute pas. Je vous prierai même de remettre cette arme à la ceinture : vous gesticulez en parlant, un coup pourrait partir, et peut-être en seriez -vous fâché.
Ces quelques motsparaissent calmer le lieutenant.
— Non, certainement, répond-il en abaissant son
pistolet , je ne voudrais pas tuer un homme désarmé.
pas même unjésuite : c'est cette robe que j'abhorre.
Puis, s'adressant à sa troupe :
— En route, il n'y a rien là-dedans.
La promenade recommence : nous avons visité les grottes . parcouru le parc, sans rencontrer de gendarmes, bien entendu. Les fédérés ayant demandé s'il n'existait pas une sortie sur la route de Sèvres, nous prenons le chemin des Montalets, toujours étroitement surveillés, toujours entre deux hommes, le fusil chargé. La conversation de nos gardiens nous apprend que le détachement dont ils font partie sert à relier deux colonnes qui marchent sur Versailles, l'une par la route du Bas-Meudon à Sèvres, l'autre par le Pavé des Gardes.
Jusqu'ici, pas un coup de feu n'avait retenti. Mais, au moment où nous débouchions dans l'allée haute des Montalets, soit que les sentinelles perdues aient signalé l'approche des têtes de colonnes fédérées, soit que des coteaux voisins on ait vu briller les armes de notre escorte, deux obus passèrent en sifflant sur nos têtes et la fusillade éclata. — Vive la Commune ! cria Châtelet en levant son képi.
Une cinquantaine de fédérés, s'embusquant derrière les arbres ou sur les rochers des grottes, se mirent à riposter, au jugé; le reste, le lieutenant en tête, descendit dans la prairie, se dirigeant vers la porte cochère.
— Avancez, nous dit le chef; vous allez ouvrir cette porte ; si les gendarmes sont là, vous recevrez les premiers coups ; tant pis !
Nous entendîmes les baïonnettes se croiser derrière notre dos ; ce ne fut pas, je l'avoue, sans élever l'âme à Dieu que nous ébranlions les battants de la porte.
Elle s'ouvrit toute grande : en face de nous, suivi d'un régiment fédéré, le député Razoua, à cheval, l'épée à la main, interpelle ses hommes :
— Eh bien, qu'avez- vous trouvé?
— Rien, dit le lieutenant, rien que des Jésuites; en voilà, je vous les présente. Il faut vous dire que, en somme, ils se sont montrés polis.
— Compliment, répliqua un Père, que nous regrettons de ne pouvoir adresser à ces messieurs1.
1 . Dans ce récit, nous avons gazé les expressions trop crues pour être rapportées. Le reste du dialogue est textuel.
— Il suffit, reprit le député Razoua : occupez la propriété, mais laissez ces gens tranquilles.
Les fédérés nous ramenèrent donc à la maison en nous laissant le choix ou de rester avec les Pères qui y demeuraient gardés à vue ou d'aller rejoindre ceux qui accompagnaient les élèves. J'adoptai ce dernier parti et me rendis aux classes de l'école. J'y trouvai les surveillants fort occupés à calmer les terreurs des uns, l'effervescence et la curiosité des autres, le R. P. Recteur très inquiet sur notre sort et sur la tournure que prenaient les choses.
A ce moment, en effet, sur toute la ligne, la bataille s'engageait ardente et furieuse : une batterie de pièces de sept, hissée sur les hauteurs de la petite Suisse, répondait à l'artillerie de Versailles : les fédérés s'efforçaient de gravir la pente raide qui conduit à la gare de Meudon, arrêtés chaque fois dans leurs charges par la calme résistance, le feu meurtrier des municipaux et des gendarmes établis sur le viaduc et dans les vignes. Outre les balles qui criblaient tout, les obus se croisaient en l'air; un de ces projectiles s'abattant sur le toit ou cre-
vant les murs de la maison des sœurs pouvait causer d'horribles ravages parmi nos élèves entassés.
L'idée vint alors de les transférer dans la fameuse champignonnière. Là, ils seraient à l'abri. Nos gardiens, consultés, acceptèrent la proposition, accompagnèrent les enfants jusqu'à l'entrée de la cave et placèrent deux sentinelles à la porte des écuries, nous permettant de circuler dans la cour, mais ne laissant personne y entrer ou en sortir.
Si nos pauvres enfants n'avaient plus à craindre le boulet ni la mitraille, il s'en faut que leur situation fût devenue tolérable. Dans cet obscur réduit, où ils se tenaient courbés ou accroupis, l'air manqua bientôt. A tour de rôle, chacun s'approchait de l'ouverture, respirait pendant quelques minutes, puis, cédant sa place à un autre, retournait au fond du trou noir. Ajoutez que tous avaient faim, l'invasion ayant eu lieu, comme je l'ai déjà dit, un moment avant sept heures et demie, heure réglementaire du premier déjeuner.
N'y aurait-il pas moyen d'aller chercher des provisions pour nos affamés?
l6o SOUVENIRS DE VAUGIRARD
Après quelques rebuffades, les sentinelles se laissent attendrir : deux Pères sortent de la cour, pénètrent dans la maison et reviennent avec des domestiques chargés de paniers de vin, de pain, de fromage ; ils sont accueillis par des cris de joie.
Cet incident a détendu les rapports, déridé les fronts; la conversation s'engage : nos gardiens ne sont pas méchants, ils combattent pour leurs convictions ; mais ils ne veulent de mal à personne et trouvent qu'on nous a traités un peu durement ; pour nous le prouver... ils prendraient volontiers un verre de vin.
On leur sert une copieuse rasade ; mais, pendant qu'ils font rubis sur l'ongle, survient un personnage à la mine hargneuse, au ton rogue ; du reste, vareuse et képi de simple fédéré :
— Citoyens, je vous rappelle qu'il a été formellement interdit de rien accepter dans cette maison, et vous, messieurs, je suis délégué du Comité central et je vous défends de rien offrir à ces hommes !
A peine avait-il tourné le dos, qu'un des gardes s'approche, et, haussant les épaules :
— Il dit qu'il est délégué du Comité central, ce n'est pas vrai, c'est mon cordonnier... Seulement je vais vous dire, on nous a prévenus que le vin des Jésuites était empoisonné... mais moi, je n'y crois pas, j'en ai déjà bu un verre et, ma foi, j'en boirais bien un autre...
Depuis trois heures le combat durait ; depuis trois heures, les élèves étouffaient dans la champignonnière, quand, par la grande porte du parc restée ouverte, un franc-tireur entra en courant : « Sauve qui peut! vous autres, criait-if. les Versaillais nous ont tournés ; » et il disparut du côté des Montalets.
Sauve qui peut! jamais mot magique n'eut effet plus prompt. En un instant, le peloton qui nous gardait s'est évanoui : les uns rejoignant au passage les bataillons qui descendaient le Pavé des Gardes , d'autres dépouillant prestement capote ou vareuse, glissant leur fusil sous un buisson, puis s'en allant, le nez en l'air, comme d'honnêtes ouvriers.
Cinq minutes plus tard, le gros de la troupe défilait à son tour. Nos vainqueurs du matin passaient
devant nous complètement radoucis, presque honteux; l'Alsacien lui-même paraissait dompté par le sort, et Je lieutenant Châtelet nous salua.
Ainsi Dieu nous délivra du mal, le 3 avril 1871. La vieille horloge du corridor sonnait midi moins un quart, l'heure de l'examen.