‹ Souvenirs de Vaugirard;Chapitre 20 sur 38 · L EXODE · texte numérisé non relu

L EXODE

Avant de s'éloigner pour longtemps peut-être, car un second siège de Paris semble désormais inévitable, le R. P. Recteur a décidé de retourner une dernière fois à Vaugirard. L'entreprise ne laisse pas que d'être hasardeuse ; mais il faut donner du courage et des ordres aux gens dévoués qui garderont le collège en notre absence ; il faut revoir les Pères Hériveau et Foulongne; il fout, à tout prix, sauver l'argent qui reste en caisse. Nous en aurons tant besoin là-bas !

Donc, pendant que les élèves cheminaient sur la route de Sèvres, tous les deux nous roulions vers Paris. Au loin, du côté de Châtillon, tonne le bruit d'une bataille : voilà qui ne facilitera point notre expédition ! La porte de Versailles est pourtant franchie sans encombre : à peine quelques regards curieux plongés dans ce coupé un peu trop aristocratique pour la circonstance. Espérons qu'il ne sera pas plus difficile de sortir de Paris que d'y entrer.

Grand émoi au collège; un décret d'hier a déclaré tous les biens des communautés confisqués au profit du gouvernement municipal : en vertu

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de cette législation, de nombreux citoyens considèrent la maison comme une mine où ils prétendent puiser à leur gré, et, à notre arrivée, nous trouvons le Père Hériveau évoquant tous les arguments de sa logique pour convaincre un capitaine fédéré qu'il ne pouvait, sans ordres supérieurs, s'approvisionner chez nous des effets de couchage dont sa compagnie avait besoin.

Il était temps d'agir. Le Père Foulongne et le Père Hériveau, qui ne quitteront le collège qu'à la dernière extrémité, prennent chacun dans la caisse un rouleau d'or; le reste, enfermé dans un petit sac de cuir noir, est remis au R. P. Recteur. Trente mille francs, environ, titres et métal, voilà tout l'héritage que le collège de Vaugirard léguait au collège de Saint-Germain, son dernier nouveau-né.

Encore faut-il que cet héritage lui parvienne; nous allons tâcher de nous montrer bons tuteurs.

Le Frère Joachim a pris place sur le siège, le Frère Mouly tient les guides : le Frère Mouly, mon vieux cocher de l'ambulance; ce n'est pas quelques coups de feu qui lui feront peur. Pour éviter d'être arrêtés à la porte de Versailles où l'on pour-

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rait nous reconnaître, malgré nos habits laïques et nos barbes, nous passerons par la porte de Vanves, nous gagnerons ensuite le Pavé des Gardes et la route de Sèvres.

A la porte de Vanves, nous passons sans obstacle; mais, en redescendant à Issy, nous tombons au milieu d'un bataillon fédéré qui occupe la place de la Mairie et la rue. Deux hommes se jettent à la tète du cheval. Pendant que le Père Gravoueille dissimule le précieux sac sous un pan de son macferlane, je saute de la voiture et je parlemente :

— On ne passe pas !

— Je le vois bien.

— Vous vous sauvez de Paris?

— Non, je retourne chez moi.

— Où demeurez-vous?

— A Saint-Germain .

— Vous devez appartenir à un bataillon de la garde nationale de Paris; quel est votre bataillon?

— Mais, puisque je demeure à Saint-Germain, comment voulez-vous que j'appartienne à la garde nationale de Paris?

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— C'est juste; ainsi vous n'êtes inscrit dans aucun bataillon?

— Je puis vous le certifier.

— Et le citoyen qui est dans la voiture?

— C'est mon Père.

— Enfin, vous ne passerez pas par ici, la route du Bas-Meudon n'est plus libre, vous feriez mieux de rentrer à Paris.

— Peut-être, mais il faut absolument que je sois à Saint-Germain ce soir. Si la route du Bas- Meudon n'est pas libre, nous prendrons un autre chemin. Vous n'avez pas pour consigne d'empêcher les gens d'aller à Saint-Germain, je suppose?

— Allez au diable!

— Merci.

Sur un signe, le Frère Mouly a fait tourner ses chevaux, et nous partons à fond de train. En tournant Châtillon, où l'on se bat toujours, nous gagnons Bagneux, Sceaux, Versailles. Le soir, vers neuf heures, le bienheureux sac arrivait sain et sauf à domicile.

A notre retour, on nous raconte une histoire qui me donne encore le frisson.

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Comme je l'ai dit plus haut, les élèves, partis à pied le matin, se rendaient à Versailles par le Bas- Meudon, Sèvres et Chaville. En tête, s'avançait la première division conduite par les Pères Vitel 1 et Le Floch ; venaient ensuite, à quelque vingt pas d'intervalle, la seconde et la troisième division, moins nombreuses. De loin, cet ordre de marche figurait assez bien la disposition d'une pointe d'avant-garde.

Excités par cette course matinale, par les effluves printanières, nos enfants, insouciants de tout danger, devisaient joyeux. Tout à coup, au détour de la route, se dresse devant eux un gendarme, la pâleur au front, la voix tremblante ; derrière lui, en bataille, cinquante hommes, l'armeprête : « Eh bien ! quoi? Ne peut-on passer? — Ah ! messieurs; ah ! quel malheur j'allais faire ! Je vous prenais pour des fédérés; dame! aussi, vous marchiez en rangs

1. Le Père Vitel, témoin oculaire de cette aventure, en a fait paraître, en 1S72, une relation plus détaillée dans les Lettres de Laval. Je reproduirais volontiers ici ce document intéressant si son étendue ne dépassait point le cadre de ce travail.

et en colonne! J'ai crié alerte, nous vous attendions, à trois cents mètres, le doigt sur la détente ; un moment de plus', voyez-vous... ah ! mon Dieu î quand j'y pense, une décharge vous mettait trente enfants par terre! Heureusement — un de ces messieurs s'est mouché, sans doute — j'ai vu flotter un mouchoir blanc, j'ai appelé le lieutenant qui avait une lorgnette : c< Attention, ne tirez pas, « a-t-il dit, j'aperçois des soutanes; pour sûr, ce « ne sont pas des fédérés... ! » Et, après cela, nous avons reconnu une pension... Oh! certainement, messieurs, vous pouvez passer; mais vous l'avez échappé belle, allez ! »

Les élèves ont-ils eu conscience du péril? Quelques-uns peut-être . En tout cas, depuis une heure , ils dorment, étendus sur leurs matelas, d'un sommeil sans rêves. Heureux âge!

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