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CHAPITRE V

RUE DES URSULINES, No 8 , SAINT-GERMAIN

y avril.

Les premiers rayons du jour, entrant dans ma chambre par une fenêtre sans rideaux, m'ont éveillé d'un affreux cauchemar, où flottaient pêle-mêle des images d'enfants la poitrine trouée par les balles et des visions de fédérés plongeant leurs mains avides dans le fameux sac noir.

Tout endolori, la tête à moitié vide, je me lève du maigre matelas sur lequel j'ai si peu dormi et je cherche à m'orienter dans le mouveau collège.

Nous occupons un singulier immeuble. Entre

deux cours assez vastes, s'élève un bâtiment carré, long et bas, aux murailles noirâtres, à l'aspect morose. C'est le collège, ou, plus modestement, l'institution de l'abbé Boussarie. Si triste qu'il paraisse, cet établissement n'est pas trop mal aménagé, au point de vue scolaire. Adroite, en entrant, au rez-de-chaussée, une pièce éclairée par trois fenêtres donnant sur la première cour, le réfectoire des Pères y est déjà installé ; à gauche, une pièce semblable sert à la fois d'étude, de classe et de réfectoire aux derniers élèves de M. Boussarie : douze ou quinze moutards qui seront bientôt licenciés, dit-on. Toujours au rez-de-chaussée, mais prenant jour par des portes-fenêtres sur la seconde cour plus vaste que la première, une grande salle d'étude destinée aux Philosophes et aux Rhetoriciens ; faisant suite à cette salle, un réfectoire pouvant contenir tous nos élèves, puis les cuisines. Au premier, quelques chambres et deux larges pièces transformées en salle d'étude. Au second étage, sous un toit mansardé, la chapelle et les dortoirs.

Malgré sa distribution assez bien conçue, ce bâ-

timent n'aurait pu suffire aux besoins multiples d'un collège, peu nombreux sans doute, mais où fonctionnaient toutes les classes. Par un heureux hasard, l'année précédente, M. l'abbé Boussarie avait fait élever, en bordure sur la rue des Ursulines, deux corps de logis à trois étages, séparés par un passage voûté donnant accès dans la première cour du collège. Le malheur des temps n'a pas permis l'achèvement intérieur du logis, à gauche de l'entrée ; mais celui de droite, divisé en sept petits appartements, de trois pièces et d'une cuisine chacun, est terminé. Des fugitifs de Paris ont déjà loué quatre de ces appartements ; le R. P. Recteur s'est empressé de louer le reste, c'est-à-dire le rezde-chaussée, un appartement au premier, un appartement au second, plus une chambre basse, dans une sorte de pavillon adjacent. Cette chambre basse n'est ni plus ni moins que la classe d'Humanités ; et le Père Rousseau, de qui je tiens une partie de ces détails, y range à ce moment des bancs pour ses élèves, car huit heures du matin vont sonner.

Cela me fait souvenir que j'ai moi-même un cours

à préparer pour l'après-midi, et je me dirige vers ma chambre.

Au pied de l'escalier, le R. P. Recteur m'arrête ; il me montre le Frère Bonnot, installé portier de notre immeuble, dans une étroite cuisine du rezde-chaussée, une vraie loge. C'est à ce rez-dechaussée que siège l'administration : chambre du Recteur, chambre du Préfet des études — vacante jusqu'ici, puisque le Père Hériveau reste provisoirement à Vaugirard — chambre du Père Provincial, entre temps, chambre des étrangers ou des malades.

— Maintenant, dit le Père Recteur, je monte avec vous. Sachez-le, la société, parmi nos colocataires, est fort mêlée. Sur ce palier du premier étage, porte à porte avec l'appartement que nous occupons, demeure Mme la marquise d'Imécourt, sœur du général commandant à Saint-Germain ; à côté de votre chambre, un ménage que je ne connais pas ; au-dessus de vous, au troisième étage, un sergent de ville qui a l'air d'un bien brave homme ; il ne vous gênera pas. il est de service tous les jours.

Renseigné de la sorte, il ne me reste plus qu'à

visiter l'appartement où ma chambre est située ; c'est tôt fait: une cuisine, un cabinet, un salon, une salle à manger. Dans le cabinet couche un Frère ; le Père de Gabriac loge dans la cuisine ; le salon, la plus grande pièce, est en même temps chambre du Père Chabin et classe de Philosophie; moi, j'habite dans la salle à manger. Très propre, mais étroit, mais étroit ! En fait de mobilier, rien du tout, ou autant dire : une table, grande comme un buvard ; mon matelas par terre ; mes livres empilés dans un coin. Remarquez, s'il vous plaît, que je suis parmi les Pères un des mieux partagés. Préparons le cours de ce soir.

Oh ! mais. . . travailler dans cette chambre n'est pas possible, le matin du moins; quel bruit, quel vacarme ! Par la porte mal jointe qui .me sépare de la classe de Philosophie m'arrivent des bouffées de syllogismes ; à travers le plancher mince montent, en fusées, des analyses de verbes grecs, notes claires renforcées par de lointains hourras. Cela m'apprend que deux classes de grammaire se réunissent, au premier, chez leurs professeurs : les élèves du Père Lapôtre étudient l'Anabase ; les

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élèves du Père Ragot manifestent leur enthousiasme pour Alvarès. Essayez donc de lier deux idées, de tracer une ligne, au milieu d'un pareil concert. Que faire? Prendre patience. L'oreille s'habituera sans doute aux voix enfantines comme elle s'est habituée naguère aux voix du canon.

6 avril.

Tristes nouvelles, ce matin. A la rue des Postes, des Pères ont été arrêtés, incarcérés; le bruit court que Vaugirard est occupé par les fédérés....; le Père Hériveau serait entre leurs mains, le Père Foulongne activement recherché dans le quartier.

— Mieux vaut savoir la vérité tout de suite ; consentiriez-vous à partir pour Paris? me dit le Père Gravoueille que je rencontre soucieux, la lettre à la main.

— Très volontiers.

— Alors, voici ce que vous feriez : vous savez que nous manquons de lits et de beaucoup d'autres choses qui peuvent, d'un jour à l'autre, être pillées aux Moulineaux. J'ai fait atteler le fourgon et le chariot ; vous tâcherez d'arriver à la propriété,

le Frère Oswald et Bourgeois chargeront les voitures et les ramèneront ici; ensuite, vous entrerez dans Paris comme vous pourrez et vous reviendrez...

— Comme je pourrai, c'est entendu.

8 avril.

Me voici de retour dans ma cellule de Saint- Germain que je trouve ornée d'un superbe lit de fer et d'une bonne table de travail. Amélioration précieuse, car j'ai beaucoup à écrire pour mettre au courant mon Journal.

Jeudi, 6 avril, à neuf heures du matin, je m'asseyais, près du Frère Oswald, dans le coupé du fourgon. Bourgeois, le fidèle gardien des Moulineaux pendant le Siège, conduisait le chariot : deux hommes qui ne me laisseront pas en route ! Cette pensée m'a rendu très brave. En toute expédition tant soit peu aventureuse, c'est une force de se sentir bien accompagné.

Marly, Bougival, la Malmaison,- Saint-Cloud, Sèvres; nous approchions du but, mais l'heure des difficultés approchait aussi : qui trouverons-nous

maître des Moulineaux : Paris ou Versailles? Tel était le point d'interrogation qui grandissait, de plus en plus inquiétant, à chaque tour de roue.

Brusquement la question se trouva résolue.

Trois cents mètres à peine nous séparaient en core du grand mur grisâtre des Montalets quand deux sentinelles, deux soldats d'infanterie, nous crièrent d'arrêter. On parlemente :

— Nous allons tout près d'ici, à cette propriété dont vous voyez les arbres.

— Possible, mais on ne passe pas.

— Pourquoi?

— C'est la consigne.

— Appelez l'officier de grand'garde.

Un jeune lieutenant sortit d'une maison voisine ; il paraissait mécontent d'être dérangé et s'approcha sans se presser, la cigarette aux lèvres.

— Si vous demandez à passer, messieurs, c'est inutile; des indiscrétions ont été commises, des renseignements donnés à l'ennemi; personne désormais ne doit franchir nos lignes ; l'ordre est formel.

— Mais, mon lieutenant, nous venons, avec

ces voitures, enlever le mobilier d'une maison dont nous avons été chassés par les insurgés. Il me semble...

— Je ne laisse pas discuter mes ordres, monsieur. *

Il est dur d'échouer si près du port. Je saute à terre, décidé à risquer les grands moyens, et, rejoignant l'officier qui se retourna moitié stupéfait, moitié furieux :

— Monsieur, je peux vous dire en particulier ce qu'il ne me convenait pas de crier devant vos hommes. Je suis un Père jésuite de Vaugirard et, si je porte l'habit laïque, c'est que je vais tenter de pénétrer dans Paris pour savoir des nouvelles de plusieurs Pères que l'pn croit au pouvoir des fédérés. Les voitures qui sont là doivent rapporter, ce soir, à Saint-Germain, les effets de nos élèves chassés dernièrement de notre villa des Moulineaux; vous pouvez les faire accompagner. Quant à moi, je vous prie de me croire sur parole, car vous comprendrez que je ne porte aucune pièce de nature à me compromettre dans Paris ; toutefois si vous voulez bien vous contenter de ceci...

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Et j'ouvris un médaillon renfermant une relique de saint Ignace.

Durant cette révélation, la figure du lieutenant avait reflété toutes les nuances du doute et de l'étonnement; à la fin, elle s'éclaira d'un franc sourire :

— Je vous crois, dit-il, et vous allez passer, mon Père. Je n'ai pas eu l'honneur d'être un de vos élèves, mais j'en ai connu plusieurs de la rue des Postes ; ils m'ont fait vous aimer. Certes, mes ordres sont sévères ; je puis pourtant les interpréter, et je m'en voudrais toute la vie de mettre obstacle à votre mission.

Dix minutes plus tard, nous entrions aux Moulineaux.

Rien n'en troublait le calme. Les Pères Broquet, Martin et Salmon continuent d'y vivre en paix depuis notre départ. Les insurgés ne sont pas loin, mais ils n'ont pas reparu; la proximité de l'armée de Versailles et la leçon du 3 avril les rendent circonspects. Pendant qu'on chargeait les voitures, quelques coups de feu d'avant-postes rompirent seuls le silence.

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Voilà comment les élèves de Saint-Germain couchèrent dans leurs lits et comment j'écris sur une table plus grande qu'un buvard.

Restait à exécuter la seconde partie de mon programme : entrer dans Paris.

Après un dîner de jeudi saint partagé avec les Pères, j'agraffai mon ancien brassard d'ambulance et je me dirigeai vers Issy.

Mille difficultés pouvaient s'élever sur la route ; par un rare bonheur, je n'en rencontrai aucune. Pas d'observation à la barricade de la Capsulerie, pas d'interrogatoire à la porte de Versailles ; auraisje donc l'air d'un communard? Quoi qu'il en soit, j'étais dans la place, j'allais savoir ce qui se passait au collège. Je ne le sus que trop tôt : devant la grille, des sentinelles fédérées se promenaient à pas lents. . . les décrets de confiscation sont exécutés, Vaugirard est au pouvoir de la Commune de Paris.

Que sont devenus les Pères? Le Père Hériveau est-il donc arrêté, comme on nous l'a dit? Pénétrer dans le collège en plein jour, questionner les domestiques serait une imprudence inutile. Chez nos amis, je m'informerai plus vite et mieux.

Dieu merci, je reçois partout des nouvelles rassurantes. Rue Blomet, un fournisseur m'assure que les Pères, avertis à temps, ont pu fuir avant l'arrivée des délégués de la Commune. Rue de Sèvres, chez la mère d'un élève, j'apprends des détails plus précis, plus certains. A ce moment, le Père Hériveau doit être en sûreté à Saint-Denis, d'où part chaque jour la diligence de Saint-Germain. Une dame l'a conduit à la gare du Nord, lui a pris son billet et ne l'a quitté qu'après l'avoir vu installé dans un train en partance. Des fédérés lui demandèrent son acte de naissance ou son contrat de mariage; mais, sa barbe et ses cheveux grisonnants témoignant assez de son âge l, on le laissa partir. Quant au Père Foulongne, il a réussi à dépister les recherches en changeant de quartier et se trouve également hors d'atteinte.

Ce qui n'est que trop vrai, c'est l'arrestation des Pères de la rue des Postes et leur emprisonnement à la Conciergerie. Quelle lamentable histoire!

i . Les hommes âgés de plus de quarante ans pouvaient seuls quitter Paris.

Je n'avais plus rien à faire dans Paris : mais il était tard, les portes fermaient à la tombée du jour, et toutes les nuits, la surveillance s'exerçait plus active au dehors. D'ailleurs, une idée fixe me poursuit : je veux entrer au collège ; je veux revoir encore une fois Vaugirard.

Il faisait nuit noire quand, profitant d'une altercation des sentinelles avec un fédéré ivre, je poussai résolument la poterne entre-bâillée. Dans la loge du portier, des gardes nationaux fumaient et jouaient aux cartes en buvant notre vin. Me virentils passer? me prirent-ils pour un autre? pensèrentils que j'avais parlé aux factionnaires? Je ne sais; mais aucun ne m'adressa la parole. Devant la porte du parloir, des domestiques causaient avec un groupe de fédérés ; tous me reconnurent et, sans broncher, tous me saluèrent d'un « bonsoir, citoyen. » Enfin, je rencontrai un de nos employés avec qui je pus m'entretenir sans témoins ' . Il me

1. M. Jules Bouton, encore aujourd'hui attaché au collège. Pendant les mauvais jours du Siège et de la Commune, il nous montra un dévouement dont je tiens à le remercier ici.

raconta l'invasion du collège, deux jours auparavant, la déception et les colères des gens de la Commune quand ils ne trouvèrent dans la caisse que de la monnaie blanche et du billon, les perquisitions faites, les menaces prodiguées au personnel si le Procureur n'était pas immédiatement livré.

— Et maintenant comment vous traite-t-on?

— Assez bien, il y a ici un délégué qui n'est pas méchant.

— Pourrez-vous rester au collège?

— Mais oui, jusqu'à nouvel ordre.

— Eh bien, au revoir, je vais foire un tour dans la maison.

— Oh î vous le pouvez, il n'y a personne.

En effet, tout est silencieux dans les corridors obscurs. J'allume une lanterne : les scellés sont apposés sur presque toutes les portes, spécialement sur les chapelles, sur les sacristies, sur le cabinet de physique; ce sera le pillage, mais le pillage fructueux, le pillage organisé.

Cependant il n'est pas bon de tenter la Providence plus longtemps; il faut que je me retire.

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Adieu, chère maison de Vaugirard! Je te quitte avec la douleur, mais aussi avec l'âpre jouissance que doit ressentir le marin quand, vaincu par la tempête, il abandonne le dernier son vaisseau qui sombre.

Paris est devenu une souricière : on y entre facilement, mais on n'en sort plus. Vendredi matin, à la porte de Vanves, il fallait, pour qu'on baissât les ponts, un laisser-passer de l'Hôtel de Ville. A Vaugirard on m'a permis de sortir, mais en m'avertissant charitablement que les Versaillais me feraient prisonnier, ce qui ne m'inquiétait guère, et que les sentinelles fédérées me tireraient dessus, ce qui m'alarmait davantage.

Contradictoire, en apparence, cette prédiction devait se réaliser littéralement.

Près de la Capsulerie, trois coups de feu partaient à mon adresse; près de Sèvres, la Prévôté m'arrêtait comme espion. Evidemment, les gardes nationaux m'ont manqué, chose très naturelle ; et les gendarmes m'ont relâché, chose plus rare ; mais, croyez-moi, tout n'est pas rose dans le métier de reporter.

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A midi, en descendant au réfectoire, j'ai aperçu le Père Hériveau, retour de Saint-Denis, ainsi que les Pères Salmon, Martin et Broquet arrivés la veille desMoulineaux définitivement abandonnés.

De la famille, pas un membre n'a péri.

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